Voir le livret, page ISO. (Que cette épreuve, etc
FI1EISCHÙTZ
« Celui dont le cœur est pur et la vie innocente peut se confier à l'amour du Père céleste, » et n'a eu la conscience d'exprimer le sentiment religieux suscité dans l'âme des personnages par l'intervention de l'Ermite. Et cependant, la gravité du crime de Max et de Kaspar ne s'explique que par l'infraction aux lois religieuses qui défendent tout commerce avec les suppôts de l'Enfer.
Passons aux récitatifs introduits dans la partition par Berlioz 1 . Il accepta ou réclama la tâche d'écrire ces récitatifs parce qu'il était familier avec le chefd'œuvre de Weber. Il semblerait donc qu'il aurait dû chercher à s'approprier la manière du maître. Il emprunte en effet quelques motifs instrumentaux à la partition, quelques accords de septième diminuée employés par Weber, écrit un trille mineur de deux mesures avant l'ariette d'Annette, introduit un dessin rythmique agité à l'orchestre, au moment de l'arrivée de Max à la maison forestière et un autre dessin staccato modulant sur un trémolo, à la fin du 3 e acte, au moment où le Prince engage Max à abattre la colombe. Sa part d'invention est donc assez mince. Les récitatifs qu'il a écrits se bornent à ne pas jurer avec le style de
1. Il écrivait le 3 octobre 1811 à H. Ferrand : « J'ai fait cette année, entre autres choses, des récitatifs pour le Freischùtz de Weber que je suis parvenu à monter à l'Opéra sans la moindre mutilation, ni correction, ni castilblazade d'aucune espèce, ni dans la pièce, ni dans la musique. C'est un merveilleux chef-d'œuvre. » {Lettres intimes.)
Je tiens du regretté Charles Malherbe que le manuscrit autographe de ces récitatifs appartient au Conservatoire de Xaples.
PRÉFACE
la parution, mais ils n'ont ni l'accent incisif, ni la concision alerte des récits de l'original ; ils ne pouvaient, du reste, les égaler, par le fait que le compositeur avait à mettre en musique des séries d'alexandrins. De là une certaine lenteur et une solennité dignes d'une tragédie lyrique. Berlioz l'attribue aux habitudes des artistes de l'Opéra, à leur « manière lourde et emphatique de chanter le récitatif, » en opposition avec « la conversation essentiellement simple et familière de Max et de Kaspar, » ajoutons : d'Agathe avec An nette.
Dans la Galette musicale, cependant favorable à Berlioz, Schlesinger avait inséré, quelque temps avant la représentation de FreUchiit^ à l'Opéra, un long article, qui, sous les ménagements de la forme, constitue néanmoins un blâme direct de la tentative faite par Léon Pillet. Certes, l'auteur de l'article reconnaît à l'avance, par deux fois, qu'aucun autre compositeur français n'était plus apte que Berlioz à comprendre la partition de Freisc/iut^et plus «capable de la compléter, si toutefois cela était nécessaire. » Mais où est la nécessité ?
« La partition du Freisc/tiilz est un tout complet, coordonné dans toutes ses parties sous le double rapport de la pensée et de la forme; y ajouter, en retrancher quelque chose, si peu que ce puisse être, n'est-ce pas en quelque sorte dénaturer, mutiler l'œuvre du maître? S'agit-il ici d'approprier aux besoins de l'époque une partition qui remonte à l'enfance de l'art, de refaire un ouvrage que l'auteur primitif n'aurait pu développer suffisamment, faute de connaître les moyens techniques dont nous disposons aujourd'hui > Tout le monde sait qu'il ne peut être question de tout cela, et M. Berlioz repousserait avec une juste indignation toute proposition de cette nature. Non, il s'agit de mettre une œuvre originale, complète, en harmonie avec des exigences extérieures qui lui sont étrangères....
« Croyez-vous que les récitatifs et les ballets que vous
FRE1SCIIUTZ
ajouterez après coup n'altéreront en rien la physionomie de l'œuvre de Weber? Croyez-vous qu'en substituant à un dialogue naïf* rempli parfois d'une gaitè spirituelle, un récitatif qui, dans la bouche des chanteurs, devient toujours un peu traînant, vous n'effacerez pas ce caractère de cordialité franche et joyeuse que respirent les scènes entre les bons paysans de la Bohême? Les causeries des deux jeunes filles dans la maison du forestier ne perdront-elles pas nécessairement de leur fraîcheur, de leur vérité? Au reste, ces récitatifs, si heureusement inventés qu'ils puissent être, avec quelque art qu'on les mette en harmonie avec le ton général de /' ouvrage, n'en dérangeront pas moins la symétrie. Il est évident que le compositeur allemand a constamment eu égard au dialogue : les morceaux de chant ont peu d'étendue ; ils seront constamment écrasés par les énormes récitatifs qu'il jaudra ajouter et qui en affaibliront le sens et par conséquent l'effet. »
L'auteur de l'article prévoit même que Berlioz « ne pourra s'empêcher de laisser jaillir les sources fécondes de son imagination; » il prévoit « quelle expression de sombre énergie il saura donner à cette scène où Kaspar cherche à enlacer son jeune ami dans ses séductions diaboliques, où il le presse de faire le premier essai des balles franches, où il cherche à l'enrôler sous les bannières de l'enfer; » mais, « après ce récitatif, lair de Kaspar ne produira point V effet quon devait en attendre l . »
Ces critiques parfaitement raisonnées émanaient d'un musicien allemand alors fort obscur, mais qui connaissait son Weber au moins autant que Berlioz, Richard Wagner.
1. Etude sur Freischùtz publiée par R. Wagner dans la Gazelle musicale des 23 et 30 mai 1841, reproduite en allemand au tome 1 er des Gesammelte Schri/ten, traduite par M. J.-G. Prodhomme au tome I de l'édition des OEuvres en prose de R. Wagner et dans le livre de M. Silège: Dix écrits de /?. Wagner, 1 vol. in-18, Paris, 185)8, Fischbacher.
PRÉFACE
On dirait que Berlioz avait deviné les craintes du critique ou qu'il a voulu leur donner tort, car il s'est bien gardé, au contraire, de rien introduire de trop personnel dans son travail, et il a résisté à toute tentation de romantiser la donnée qui lui était offerte. La discrétion un peu incolore de son intervention fut louée; la Galette musicale , par la plume d'Henri Blanchard 1 , fit valoir « l'ingéniosité de Berlioz, lapidaire habile, joaillier adroit, » et ses ennemis euxmêmes durent reconnaître la réserve qu'il avait apportée dans l'instrumentation 2 .
« La discrétion et la convenance 3 » avec lesquelles Berlioz a rempli sa tâche ne doivent cependant pas l'excuser de l'avoir entreprise. Personne, a mon avis n'a le droit de transformer arbitrairement la proportion et la contexture d'une œuvre artistique et surtout d'une œuvre conçue pour le théâtre, d'en détruire l'équilibre par l'amalgame d'éléments qui émanent d'une personnalité distincte, si grande soit-elle. Ber-