JANIN
et, par la même occasion, il en prend pour lui-même. Ce jour-là, il est plus heureux que de coutume, car c'est ce soir, à huit heures, chez Sylvestre, qu'on vend l'exemplaire en question, qu'il poursuit depuis tant d'années. Le soir venu, il s'y rend des premiers. Celui qui fait la vente, Merlin ou Crozet, lui a gardé une place à ses côtés ; il prend sa place ; il a tous les beaux livres sous ses regards ; il les voit, il les touche, mais dans le nombre il n'en voit qu'un seul. Enfin son livre est annoncé, le cœur lui manque. — A vingt francs,
— à vingt-cinq, — à trente francs, — trente-cinq, — quarante,
— cinquante, — soixante et dix, — soixante et quinze, — quatre-vingt-cinq. Et, pendant tout ce temps, il se trouble, il pâlit, il frissonne. Quatre-vingt-cinq — dix — quinze — cent francs! — Cent francs, répète lentement le comrnissairepriseur. — Cent francs ! qui pourrait dire l'émotion du bibliophile? . . . Mais enfin, le ciel est juste : notre homme l'emporte, le livre est à lui, il triomphe, il est heureux. Ses rivaux le regardent d'un œil d'envie ; lui, triomphant, il emporte son livre ; vous le feriez officier de la Légion d'honneur, et cela dans les bons temps, qu'il ne serait pas plus superbe. Heureuse passion ! Elle ne laisse même pas voir à cet homme qu'à présent qu'il a ~ce bouquin, sublime entre tous ses bouquins, c'est à lui, à présent, à mourir !
SKLKCTIOiNS IN PllOSE.