COMBAT DE TURENNE ET D'AUMALE
Paris, le roi, l'armée, et l'enfer et les cieux,2 Sur ce combat illustre avaient fixé les yeux. Bientôt les deux guerriers entrent dans la carrière. Henri® du champ d'honneur leur ouvre la barrière. Leur bras n'est point chargé du poids d'un bouclier ; Ils ne se cachent point sous ces bustes d'acier, Des anciens chevaliers ornement honorable, Eclatant à la vue, aux coups impénétrable ; Ils négligent tous deux cet appareil qui rend Et le combat plus long et le danger moins grand. Leur arme est une épée ; et, sans autre défense, Exposé tout entier, l'un et l'autre s'avance.7
" O Dieu ! cria Turenne, arbitre de mon roi, Descends, juge sa cause, et combats avec moi : Le courage n'est rien sans ta main protectrice ; J'attends peu de moi-même, et tout de ta justice." D'Aumale répondit : "J'attends tout de mon bras ; C'est de nous que dépend le destin des combats;8 En vain l'homme timide implore un Dieu suprême ; Tranquille au haut du ciel, il nous laisse à nous-même : Le parti le plus juste est celui du vainqueur, Et le Dieu de la guerre est la seule valeur." Il dit, et, d'un regard enflammé d'arrogance, Il voit de son rival la modeste assurance.
Mais la trompette sonne. Ils s'élancent tous deux; Ils commencent enfin ce combat dangereux.
VOLTAIRE
Tout ce qu'ont pu jamais la valeur et l'adresse, L'ardeur, la fermeté, la force, la souplesse, Parut des deux côtés en ce choc éclatant. Cent coups étaient portés et parés à l'instant. Tantôt avec fureur l'un d'eux se précipite ; L'autre, d'un pas léger, se détourne et l'évite : Tantôt plus rapprochés, ils semblent se saisir ; Leur péril renaissant donne un affreux plaisir ; On se plaît à les voir s'observer et se craindre, Avancer, s'arrêter, se mesurer, s'atteindre : Le fer étin celant, avec art détourné, Par de feints mouvements trompe l'œil étonné. Telle on voit du soleil la lumière éclatante, Briser ses traits de feu dans l'onde transparente ; Et, se rompant encor 9 par des chemins divers, De ce cristal mouvant repasser dans les airs.
Le spectateur, surpris, et ne pouvant le croire, Voyait à tout moment leur chute et leur victoire. D'Aumale est plus ardent, plus fort, plus furieux; Turenne est plus adroit, et moins impétueux ; Maître de tous ses sens, animé sans colère, Il fatigue à loisir son terrible adversaire. D'Aumale en vains efforts épuise sa vigueur : Bientôt son bras lassé ne sert plus sa valeur. Turenne, qui l'observe, aperçoit sa faiblesse ; Il se ranime alors, il le pousse, il le presse : Enfin, d'un coup mortel il lui perce le flanc ; D'Aumale est renversé dans les flots de son sang.10 Il tombe, et de l'enfer tous les monstres frémirent ; Ces lugubres accents dans les airs s'entendirent : " De la Ligue à jamais le trône est renversé ; Tu l'emportes, Bourbon ! notre règne est passé." Tout le peuple y répond par un cri lamentable. D'Aumale, sans vigueur, étendu sur le sable, Menace encor Turenne, et le menace en vain ; Sa redoutable épée échappe de sa main.
SELECTIONS IN POETRY.
Il veut parler ; sa voix expire dans sa bouche : 11 L'horreur d'être vaincu rend son air plus farouche. Il se lève, il retombe, il ouvre un œil mourant ; Il regarde Paris, et meurt en soupirant. Tu le vis expirer, infortuné Mayenne ! 12 Tu le vis, tu frémis, et ta chute prochaine Dans ce moment affreux s'offrit à tes esprits.