‹ French prose and poetry; being an advanced French reader; containing selections from the principal classical French poets and prose writers during the past two hundred years. Also a treatise upon French versification, and notes upon the selections, explanatory and criticalChapitre 17 sur 253 · Acte m. Se. I-V · texte numérisé non relu

Acte m. Se. I-V

I? Avare donne un Dîner

Harpagon, l'avare.

Valère, intendant d'Harpagon.

Dame Claude, servante d'Harpagon.

Maître Jacques, cuisinier et cocher d'Harpagon.

Brindavoine, ) .

} laquais d'Harpagon.

La Merluche, )

harp. Allons, venez çà5 tous, que je vous distribue mes ordres pour tantôt, et règle à chacun son emploi. Approchez, dame Claude: commençons par vous. Bon, vous voilà les armes à la main.6 Je vous commets au soin de nettoyer partout; et surtout prenez garde de7 frotter les meubles trop fort, de peur de les user. Outre cela, je vous constitue, pendant le souper, au gouvernement des bouteilles, et s'il s'en écarte quelqu'une, et qu'il se casse quelque chose, je m'en prendrai à vous8 et le rabattrai sur vos gages.

maître j., à part. Châtiment politique !

harp. Vous, Brindavoine, et vous, La Merluche, je vous établis dans la charge de rincer les verres et de donner à boire, mais seulement lorsque l'on aura soif, et non pas suivant la coutume de certains impertinents de laquais qui viennent provoquer les gens et les faire aviser de9 boire lorsqu'on n'y songe pas. Attendez qu'on vous en demande plus d'une fois, et vous ressouvenez de porter toujours beaucoup d'eau.

maître j., à part. Oui, le vin pur monte à la tête.

la merl. Quitterons-nous nos souquenilles,10 monsieur?

harp. Oui, quand vous verrez venir les personnes; et gardez bien de gâter vos habits.

brlnd. Vous savez bien, monsieur, qu'un des devants de mon pourpoint11 est couvert d'une grande tache de l'huile de la lampe.

la merl. Et moi, monsieur, j'ai mon haut-de-chausses12 tout troué.

harp. Tenez toujours votre chapeau ainsi, lorsque vous servirez.

(Dame Claude, Brindavoine et La Merluche sortent.)

MOLIÈRE

harp. Valère, aide-moi à ceci. Oh çà! maître Jacques; approchez-vous : je vous ai gardé pour le dernier.

maître j. Est-ce à votre cocher, monsieur, ou bien à votre cuisinier que vous voulez parler? car je suis l'un et l'autre.

harp. C'est à tous les deux.

maître j. Mais à qui des deux le premier ?

harp. Au cuisinier.

maître j. Attendez donc, s'il vous plaît.

(Maître Jacques ôte sa casaque de cocher et paraît en cuisinier.)

harp. Quelle cérémonie est-ce-là? maître j. Vous n'avez qu'à parler.

harp. Je me suis engagé, maître Jacques, à donner ce soir à souper.

maître j., à part. Grande merveille !

harp. Dis-moi un peu, nous feras-tu13 bonne chère?

maître j. Oui, si vous me donnez bien de l'argent.

harp. Que diable ! toujours de l'argent ! Il semble qu'ils n'aient rien autre chose à dire ! de l'argent ! de l'argent ! de l'argent ! Ah, ils n'ont que ce mot-là à la bouche, de l'argent ! Toujours parler d'argent! Voilà leur épée de chevet,14 de l'argent !

val. Je n'ai jamais vu de réponse plus impertinente que celle-là. Voilà une belle merveille que de faire bonne' chère avec bien de l'argent ! c'est la chose la plus aisée du monde, et il n'y a si pauvre esprit qui n'en fît autant. Mais pour agir en habile homme, il faut parler de faire bonne chère avec peu d'argent.

maître j. Bonne chère avec peu d'argent ?

val. Oui.

maître j., à Valère. Par ma foi, monsieur l'intendant, vous nous obligerez de nous faire voir ce secret et de prendre mon office de cuisinier: aussi bien vous mêlez-vous céans15 d'être le factotum.

harp. Taisez-vous. Qu'est-ce qu'il nous faudra? maître j. Voilà monsieur votre intendant qui vous fera bonne chère pour peu d'argent.

harp. Ah ! je veux que tu me répondes.

maître j. Combien serez-vous de gens à table ?

harp. Nous serons huit ou dix ; mais il ne faut prendre que huit. Quand il y a à manger pour huit, il y en a bien pour dix.

val. Cela s'entend.

maître j. Eh bien! il faudra quatre grands potages et cinq assiettes. Potages . . . Entrées . . .

harp. Que diable ! voilà pour traiter toute une ville entière ! maître j. Rôt . . .

harp. {mettant la main sur la bouche de maître Jacques). Ah ! traître, tu manges tout mon bien. maître j. Entremets . . .

harp. {mettant encore la main sur la bouche de maître Jacques). Encore !

val. (à maître Jacques). Est-ce que vous avez envie de faire crever16 tout le monde? et monsieur a-t-il invité les gens pour les assassiner à force de mangeaille 17 ! Allez-vous-en lire un peu les préceptes de la santé, et demander aux médecins s'il y a rien de plus préjudiciable à l'homme que de manger avec excès.

harp. Il a raison.

val. Apprenez, maître Jacques, vous et vos pareils, que c'est un coupe-gorge qu'une table remplie de trop de viandes18; que, pour bien se montrer ami de ceux que l'on invite, il faut que la frugalité règne dans les repas qu'on donne, et que, suivant le dire d'un ancien, il faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.

harp. Ah ! que cela est bien dit ! Approche, que je t'embrasse pour ce mot. Voilà la plus belle sentence que j'aie entendue de ma vie : Il faut vivre pour manger, et non pas manger pour vi . . Non, ce n'est pas cela. Comment est-ce que tu dis?

val. QuHl faut manger pour vivre, et non pas vivre pour manger.

harp. (à maître Jacques). Oui, entends-tu? (A Valere.) Qui est le grand homme qui a dit cela ?

val. Je ne me souviens pas maintenant de son nom.

MOLIÈRE

harp. Souviens-toi de m'écrire ces mots. Je les veux faire graver en lettres d'or sur la cheminée de ma salle.

val. Je n'y manquerai pas ; et pour votre souper, vous n'avez qu'à me laisser faire, je réglerai tout cela comme il faut.

harp. Fais donc.

maître j. Tant mieux ! J'en aurai moins de peine.

harp. (à Valeré). Il faudra de ces choses dont on ne mange .guère, et qui rassasient d'abord: quelque bon haricot19 bien gras, avec quelque pâté en pot, bien garni de marrons.

val. Reposez-vous sur moi.

harp. Maintenant, maître Jacques, il faut nettoyer mon carrosse.

maître j. Attendez. Ceci s'adresse au cocher..

* (Maître Jacques remet sa casaque.)

Vous dites? . . .

harp. Qu'il faut nettoyer mon carrosse, et tenir mes chevaux tout prêts pour conduire à la foire. . . .

maître j. Vos chevaux, monsieur! Ma foi, ils ne sont point en état de marcher. Je ne vous dirai point qu'ils sont sur la litière20: les pauvres bêtes n'en ont point, et ce serait fort mal parler; mais vous leur faites observer des jeûnes si austères, que ce ne sont plus rien que des idées ou des fantômes, des façons de chevaux.

harp. Les voilà bien malades ! ils ne font rien.

maître j. Et pour ne rien faire, monsieur, est-ce qu'il ne faut rien manger? Il leur vaudrait bien mieux, les pauvres animaux, travailler beaucoup et manger de même. Cela me fend le cœur, de les voir ainsi exténués. Car enfin, j'ai une telle tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moi-même, quand je les vois pâtir. Je m'ôte tous les jours, pour eux, les choses de la bouche ; et c'est être, monsieur, d'un naturel trop dur que de n'avoir nulle pitié de son prochain.

harp. Le travail ne sera pas grand d'aller jusqu'à la foire. maître j. Non, je n'ai point le courage de les mener, et je ferais conscience de 21 leur donner des coups de fouet en 4*

SELECTIONS IN PROSE.

l'état où ils sont. Comment voudriez- vous qu'ils traînassent un carrosse : ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes.

val. Monsieur, j'obligerai le voisin le Picard à se charger de les conduire; aussi bien nous fera-t-il ici besoin22 pour apprêter le souper.

maître j. Soit. J'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main d'un autre que sous la mienne.

§ 8. PASCAL, 1623-1662

Blaise Pascal, qui réunit au don de l'invention dans les sciences le mérite de l'écrivain supérieur, naquit à Clermont-Ferrand en 1623, dans une famille également distinguée par le rang et par les vertus. Dès son enfance, il devina plutôt qu'il n'apprit les règles de la géométrie; et plusieurs découvertes scientifiques signalèrent sa première jeunesse, quoiqu'on se fût efforcé, pour ménager sa santé toujours délicate, de lui dérober les moyens de se livrer à l'étude : mais, par la force et la profondeur de sa réflexion personnelle, il suppléait aux livres qui lui étaient refusés. Des diseussions religieuses, auxquelles il prit part, le firent auteur en 1656. Ses Provinciales, qui parurent cette année-là, marquèrent par la perfection du style l'époque de maturité de la langue et de la littérature française : on vit alors combien la culture des sciences exactes est favorable à l'art d'écrire ; jamais l'alliance d'un raisonnement rigoureux et d'une belle imagination ne fut réalisée avec plus d'éclat que dans cet ouvrage. Il en préparait un autre, qui lui eût été sans doute encore supérieur, lorsqu'il mourut en 1662, avant d'avoir atteint sa quarantième année et après avoir langui fort longtemps. On a recueilli pieusement les fragments de ce livre qu'il destinait à la défense du christianisme, et on les a publiés très fréquemment sous le nom de Pensées.

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