‹ French prose and poetry; being an advanced French reader; containing selections from the principal classical French poets and prose writers during the past two hundred years. Also a treatise upon French versification, and notes upon the selections, explanatory and criticalChapitre 35 sur 253 · L'ESPRIT DE LA CONVERSATION · texte numérisé non relu

L'ESPRIT DE LA CONVERSATION

L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres ; celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit l'est de vous parfaitement. Les hommes n'aiment point à vous admirer, ils veulent plaire : ils cherchent moins à être instruits, et même réjouis, qu'à être goûtés et applaudis; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d'autrui.

Il ne faut pas qu'il y ait trop d'imagination dans nos conversations ni dans nos écrits : elle ne produit souvent que des idées vaines et puériles, qui ne servent point à perfectionner le goût et à nous rendre meilleurs; nos pensées doivent être prises dans le bon sens et la droite raison, et doivent être un effet de notre jugement.

C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire. Voilà le principe de toute impertinence.

Dire d'une chose modestement, ou qu'elle est bonne ou qu'elle est mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et de l'expression : c'est une affaire. Il est plus court de prononcer d'un ton décisif, et qui emporte la preuve de ce qu'on avance, ou qu'elle est exécrable, ou qu'elle est miraculeuse.

Rien n'est moins selon Dieu et selon le monde que d'appuyer tout ce que l'on dit dans la conversation, jusqu'aux choses les plus indifférentes, par de longs et de fastidieux serments. Un honnête homme, qui dit oui et non, mérite d'être cru : son • caractère jure pour lui, donne créance à ses paroles, et lui attire toute sorte de confiance.

Celui qui dit incessamment qu'il a de l'honneur et de la probité, qu'il ne nuit à personne, qu'il consent que le mal qu'il fait aux autres lui arrive, et qui jure pour le faire croire, ne sait pas même contrefaire l'homme de bien.

Il y a parler bien, parler aisément, parler juste, parler à propos : c'est pécher contre ce dernier genre que de s'étendre

SELECTIONS IN PROSE.

sur un repas magnifique, que l'on vient de faire, devant des gens qui sont réduits à épargner leur pain ; de dire merveilles de sa santé devant des infirmes ; d'entretenir de ses richesses, de ses revenus et de ses ameublements un homme qui n'a ni rentes ni domicile; en un mot, de parler de son bonheur devant des misérables : cette conversation est trop forte pour » eux, et la comparaison qu'ils font alors de leur état au vôtre est odieuse.

§14. FENELON, 1651-1715.

Né au début de la deuxième partie du grand siècle qu'il n'a pas peu contribué à illustrer, Eenelon fut un des derniers représentants de cette époque classique, et ne précéda Louis XIV au tombeau que de peu de mois. Membre de l'Académie française, archevêque de Cambrai, cet illustre écrivain dut à son immortel Télémaque le surnom de Racine de la prose. Ce chef-d'œuvre de style poétique, de morale et de politique, fut composé pour l'éducation du duc de Bourgogne, dont Eénelon était le digne précepteur. Ses Fables, pleines d'élégance, de grâce et de naturel, ainsi que ses Dialogues des Morts, où de hautes leçons morales sont cachées sous les discussions familières et intéressantes des plus illustres personnages de l'histoire, tendaient aussi au même but. Son Traité de l'existence de Dieu se distingue par la force de la vérité qui s'y trouve présentée et par les connaissances profondes et variées de l'auteur.

De sévères vérités, exprimées cependant avec modération dans le Télémaque, des portraits tracés avec la conscience d'un homme de bien, lui aliénèrent la faveur de Louis XIV, qui, en 1693, le relégua à Cambrai, dont il le fit nommer archevêque. C'est là qu'il passa le reste de ses jours dans la pratique de toutes les vertus chrétiennes et dans la culture des lettres.

Fénelon est le premier de tous les prosateurs français par son style pur, coulant, harmonieux, plein de grâce et d'imagination.

FÉNELON

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