LES MERVEILLES DE LA BÉTIQUE
Le fleuve Bétis10 coule dans un pays fertile, et sous un ciel doux, qui est toujours serein. Le pays a pris le nom de ce fleuve, qui se jette dans le grand Océan, assez près des colonnes d'Hercule, et de cet endroit où la mer furieuse, rompant ses digues, sépara autrefois la terre de Tarsis 11 d'avec la grande Afrique. Ce pays semble avoir conservé les délices de l'âge d'or. Les hivers y sont tièdes, et les rigoureux aquilons n'y soufflent jamais. L'ardeur de l'été y est toujours tempérée par des zéphirs rafraîchissants, qui viennent adoucir l'air vers le milieu du jour. Ainsi toute l'année n'est qu'un heureux hymen du printemps et de l'automne, qui semblent se donner la main. La terre, dans les vallons et dans les campagnes unies, y porte chaque année une double nioissom Les chemins y sont bordés de lauriers, de grenadiers, de jasmins, et d'autres arbres toujours verts et toujours fleuris. Les montagnes sont couvertes de troupeaux, qui fournissent des laines fines recherchées de toutes les nations connues. Il y a plusieurs mines d'or et d'argent dans ce beau pays ; mais les habitants, simples et heureux dans leur simplicité, ne daignent pas seulement compter l'or et l'argent parmi leurs richesses ; ils n'estiment que ce qui sert véritablement aux besoins de l'homme. L'or et l'argent, parmi eux, sont employés aux mêmes usages que le fer ; par exemple, pour des socs de charrue. Comme ils ne faisaient aucun commerce au dehors, ils n'avaient besoin d'aucune monnaie. Ils sont presque tous bergers ou laboureurs. On voit en ce pays peu d'artisans ; car ils ne veulent souffrir que les arts qui servent aux véritables nécessités des hommes ; encore même la plupart des hommes en
FÉNELON
ce pays, étant adonnes à l'agriculture ou à conduire des troupeaux, ne laissent pas d'exercer les arts nécessaires à leur vie simple et frugale.
Les femmes filent cette belle laine, et en font des étoffes fines d'une merveilleuse blancheur : elles font le pain, apprêtent à manger, et ce travail leur est facile, car on vit en ce pays de fruits ou de lait, et rarement de viande. Elles emploient le cuir de leurs moutons à faire une légère chaussure pour elles, pour leurs maris, et pour leurs enfants; elles font des tentes, dont les unes sont de peaux cirées, et les autres d'écorees d'arbres ; elles font et lavent tous les habits de la famille et tiennent leurs meubles dans une propreté admirable. Leurs habits sont aisés à faire; car, en ce doux climat, on ne porte qu'une pièce d'étoffe fine et légère, qui n'est point taillée, et que chacun met à longs plis autour de son corps, lui donnant la forme qu'il veut.
Tous les arts qui regardent l'architecture leur sont inutiles ; car ils ne bâtissent jamais de maisons. C'est, disent-ils, s'attacher trop à la terre, que de s'y faire une demeure qui dure beaucoup plus que nous, il suffit de se défendre des injures de l'air. Pour tous les autres arts estimés chez les Grecs, chez les Égyptiens, et chez tous les autres peuples bien policés, ils les détestent, comme des inventions de la vanité et de la mollesse. Quand on leur parle des peuples qui ont l'art de faire des bâtiments superbes, des meubles d'or et d'argent, des étoffes ornées de broderies et de pierres précieuses, des parfums exquis, des mets délicieux, des instruments dont l'harmonie charme, ils répondent en ces terms : Ces peuples sont bien malheureux d'avoir employé tant de travail et d'industrie à se corrompre eux-mêmes! Ce superflu amollit, enivre, tourmente ceux qui le possèdent ; il tente ceux qui en sont privés de vouloir l'acquérir par l'injustice et par la violence. Peut-on nommer bien un superflu qui ne sert qu' à rendre les hommes mauvais? Les hommes de ces pays sont-ils plus sains et plus robustes que nous? vivent-ils plus longtemps? sont-ils plus unis entre eux? mènent-ils une vie plus libre, plus tranquille, plus gaie? Au contraire, ils doivent être jaloux les uns des 8*
autres, ronges par une lâche et noire envie, toujours agités par l'ambition, par la crainte, par l'avariée, incapables des plaisirs purs et simples, puisqu'ils sont esclaves de tant de fausses nécessités dont ils font dépendre tout leur bonheur. C'est ainsi que parlent ces hommes sages, qui n'ont appris la sagesse qu'en étudiant la simple nature. Ils vivent tous ensemble, sans partager les terres; chaque famille est gouvernée par son chef, qui en est le véritable roi. Le père de famille est en droit de punir chacun de ses enfants ou petits-enfants qui fait une mauvaise action ; mais, avant que de 12 le punir, il prend les avis du reste de la famille. Ces punitions n'arrivent presque jamais; car l'innocence des mœurs, la bonne foi, l'obéissance et l'horreur du vice, habitent dans cette heureuse terre. Il semble qu'Astrée, qu'on dit retirée dans le ciel, est encore ici-bas, cachée parmi ces hommes. Il ne faut point de juge parmi eux, car leur propre conscience les juge. Tous les biens sont communs; les fruits des arbres, les légumes de la terre, les troupeaux sont des richesses si abondantes, que des peuples si sobres et si modérés n'ont pas besoin de les partager. Chaque famille, errante13 dans ce beau pays, transporte ses tentes d'un lieu en un autre, quand elle a consumé les fruits et épuisé les pâturages de l'endroit où elle s'était mise. Ainsi ils n'ont point d'intérêts à soutenir les uns contre les autres, et ils s'aiment tous d'un amour fraternel que rien ne trouble. C'est le retranchement des vaines richesses et des plaisirs trompeurs qui leur conserve cette paix, cette union et cette liberté. Ils sont tous libres et tous égaux.
On ne voit parmi eux aucune distinction que celle qui vient de l'expérience des sages vieillards ou de la sagesse extraordinaire de quelques jeunes hommes qui égalent les vieillards consommés en vertu. La fraude, la violence, le parjure, les procès, les guerres ne font jamais entendre leur voix cruelle et empestée dans ce pays chéri des dieux. Jamais le sang humain n'a rougi cette terre ; à peine y voit-on couler celui des agneaux. Quand on parle à ces peuples des batailles sanglantes, des rapides conquêtes, des renversements d'États qu'on voit dans les autres nations, ils ne peuvent assez s'étonner.
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Quoi ! disent-ils, les hommes ne sont-ils pas assez mortels, sans se donner encore les uns aux autres une mort précipitée? La vie est si courte ! et il semble qu'elle leur paraisse trop longue ! sont-ils sur la terre pour se déchirer les uns les autres, pour se rendre mutuellement malheureux?
Au reste, ces peuples de la Bétique ne peuvent comprendre qu'on admire tant les conquérants qui subjugent les grands empires. Quelle folie, disent-ils, de mettre son bonheur à gouverner les autres hommes, dont le gouvernement donne tant cle peine, si on veut les gouverner avec raison et suivant la justice! Mais pourquoi prendre plaisir à les gouverner malgré eux? C'est tout ce qu'un homme sage peut faire que de s'assujettir à gouverner un peuple docile dont les dieux l'ont chargé, ou un peuple qui le prie d'être comme son père et son pasteur. Mais gouverner les peuples contre leur volonté, c'est se rendre très misérable, pour avoir le faux honneur de les tenir dans l'esclavage. Un conquérant est un homme que les dieux, irrités contre le genre humain, ont donné à la terre dans leur colère pour ravager les royaumes, pour répandre partout l'effroi, la mjsère, le désespoir, et pour faire autant d'esclaves qu'il y a d'hommes libres. Un homme qui cherche la gloire ne la trouve-t-il pas assez en conduisant avec sagesse ce que les dieux ont mis dans ses mains? Croitil ne pouvoir mériter des louanges qu'en devenant violent, injuste, hautain, usurpateur et tyrannique sur tous ses voisins? Il ne faut jamais songer à la guerre que pour défendre sa liberté. Heureux celui qui, n'étant point esclave d'autrui, n'a point la folle ambition de faire d'autrui 14 son esclave ! Ces grands conquérants, qu'on nous dépeint avec tant de gloire, ressemblent à ces fleuves débordés qui paraissent majestueux, mais qui ravagent toutes les fertiles campagnes qu'ils devaient seulement arroser.
Jamais peuple ne fut si honnête ni si jaloux de la pureté. Les femmes y sont belles et agréables, mais simples, modestes et laborieuses.
Le mari et la femme semblent n'être plus qu'une seule personne en deux corps différents ; le mari et la femme partagent
SELECTIONS IN FROSE.
ensemble tous les soins domestiques ; le mari règle toutes les affaires du dehors, la femme se renferme dans son ménage ; elle soulage son mari; elle paraît n'être faite que pour lui plaire ; elle gagne sa confiance, et le charme moins par sa beauté que par sa vertu. Ce vrai charme de leur société dure autant que leur vie. La sobriété, la modération et les mœurs pures de ce peuple lui donnent une vie longue et exempte de maladies. On y voit des vieillards de cent et de six vingts15 ans, qui ont encore de la gaîté et de la vigueur.
La nature les a séparés des autres peuples, d'un côté par la mer, et de l'autre par de hautes montagnes vers le nord, et les peuples voisins les respectent à cause de leur vertu. Souvent les autres nations, ne pouvant s'accorder ensemble, les ont pris pour juges de leurs différends, et leur ont confié les terres et les villes qu'elles se disputaient entre elles. Comme cette sage nation n'a jamais fait aucune violence, personne ne se défie d'elle. Ils rient quand on leur parle des rois qui ne peuvent régler entre eux les frontières de leurs États. Peuton craindre, disent-ils, que la terre manque aux hommes ? Il y en aura toujours plus qu'ils n'en pourront cultiver. Tandis qu'il restera des terres libres et incultes, nous ne voudrions pas même défendre les nôtres contre des voisins qui viendraient s'en saisir. On ne trouve, dans tous les habitants de la Bétique, ni orgueil, ni hauteur, ni mauvaise foi, ni envie d'étendre leur domination. Ainsi leurs voisins n'ont jamais rien à craindre d'un tel peuple, et ils ne peuvent espérer de s'en foire craindre : c'est pourquoi ils les laissent en repos. Ce peuple abandonnerait son pays, ou se livrerait à la mort, plutôt que d'accepter la servitude ; ainsi il est d'autant plus difficile à subjuguer qu'il est incapable de vouloir subjuguer les autres. C'est ce qui fait une paix profonde entre eux et leurs voisins.16
§ 15. ÏONTENELLE. 93
§ 15. FONTENELLE, 1657-1757
L'enfance délicate de Fontenelle avait fait craindre qu'on ne put l'élever : il ne s'en fallut que d'un mois qu'il n'accomplît sa centième année. Né avant que le jeune Louis XIV eût pris en main les rênes du gouvernement, il mourut lorsqu'allait commencer la vieillesse honteuse de Louis XV; et ce fut sans doute à la sage régularité de sa vie, que lui rendait facile la parfaite modération de son caractère, qu'il dut sa longévité. Par elle, comme par la nature de ses talents, il fut la transition du XVIIe siècle au XVIIIe, qui le compta parmi ses favoris et ses plus éclatantes renommées. De bonne heure, la gloire de son oncle Corneille l'avait convié à l'étude, dont il ne s'écarta jamais. Il aborda presque tous les genres, mais il ne réussit entièrement que dans ceux où la raison a plus de part que l'imagination : il excella surtout dans l'alliance alors nouvelle de la littérature avec la science ; et, s'il a soutenu plus d'un paradoxe, il a aussi, d'un ton moitié sérieux et moitié plaisant, introduit bien des vérités dans le, monde. Ses Éloges des académiciens1 sont demeurés son principal titre : instructifs et piquants, ils joignent à la finesse et à l'agrément la solidité et là force. On est étonné que tant de connaissances diverses aient trouvé leur place dans un seul esprit, et qu'elles aient eu à leur service, pour se communiquer sans effort au commun des lecteurs, un langage si clair, si ingénieux et si varié.