‹ French prose and poetry; being an advanced French reader; containing selections from the principal classical French poets and prose writers during the past two hundred years. Also a treatise upon French versification, and notes upon the selections, explanatory and criticalChapitre 5 sur 253 · ÉLOGE DU CARDINAL DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

ÉLOGE DU CARDINAL DE RICHELIEU

Je ne suis pas de ceux qui font des miracles de toutes les actions de monsieur le cardinal, portent ses louanges au delà de ce que peuvent et doivent aller celles des hommes, et, à

VOITURE

force de vouloir trop faire croire de bien de lui, n'en disent que des choses incroyables ; mais aussi n'ai-je pas cette basse malignité de haïr un homme parce qu'il est au-dessus des autres. Je le considère avec un jugement que la passion ne fait pencher ni d'un côté ni de l'autre, et je le vois des mêmes yeux dont la postérité le verra. Mais lorsque, dans deux cents ans, ceux qui viendront après nous liront en notre histoire que le cardinal de Richelieu a démoli la Rochelle et abattu l'hérésie,2 et que par un seul traité,3 comme par un coup de rets, il a pris trente ou quarante de ses villes pour une fois ; lorsqu'ils apprendront que, du temps de son ministère, les Anglais ont été battus et chassés, Pignerol conquis, Casai secouru, toute la Lorraine jointe à cette couronne, la plus grande partie de l'Alsace mise sous notre pouvoir, les Espagnols défaits à Veillane et à Avein,4 et qu'ils verront que, tant qu'il a présidé à nos affaires, la France n'a pas un voisin sur lequel elle n'ait gagné des places ou des batailles; s'ils ont quelque goutte de sang français dans les veines et quelque amour pour la gloire de leur pays, pourront-ils lire ces choses sans s'affectionner à lui?

Vous me direz qu'il a beaucoup à se louer de la fortune, puisqu'elle l'a servi fidèlement dans la plupart de ses entreprises; que c'est elle qui lui a fait prendre des places, sans qu'il en eût jamais assiégé auparavant; qui lui a fait commander heureusement des armées, sans aucune expérience ; qui l'a mené toujours comme par la main, et sauvé d'entre les précipices; et enfin, qui l'a fait souvent paraître hardi, sage et prévoyant. Voyons-le donc dans la mauvaise fortune, et examinons s'il y a eu moins de hardiesse, de sagesse et de prévoyance. Nos affaires n'allaient pas trop bien en Italie ; et, comme c'est le destin de la France de gagner des batailles et de perdre des armées, la nôtre avait fort dépéri depuis la dernière victoire qu'elle avait remportée sur les Espagnols. Nous n'avions guère plus de bonheur devant Dole, où la longueur du siège nous en faisait attendre une mauvaise issue, quand on sut que les ennemis étaient entrés en Picardie, qu'ils avaient pris d'abord la Capelle, le Catelet et Corbie ; et que

SELECTIONS IN PROSE.

ces trois places, qui les devaient arrêter plusieurs mois, les avaient à peine arrêtés huit jours. Tout est en feu, jusque sur les bords de la rivière d'Oise. Nous pouvons voir de nos faubourgs la fumée des villages qu'ils nous brûlent. Tout le monde prend l'alarme, et la capitale du royaume est en effroi. Sur cela, on a avis de Bourgogne que le siège de Dole était levé, et de Saintonge, qu'il y a quinze mille paysans révoltés qui tiennent la campagne, et que l'on craint que le Poitou et la Guyenne ne suivent cet exemple. Les mauvaises nouvelles viennent en foule, le ciel est couvert de tous côtés, l'orage nous bat de toutes parts. Durant cette tempête, M. le cardinal n'a-t-il pas toujours tenu le gouvernail d'une main et la boussole de l'autre ? et si le grand vaisseau qu'il conduisait avait à se perdre, n'a-t-il pas témoigné qu'il y voulait mourir avant tous les autres? Est-ce la fortune qui l'a tiré de ce labyrinthe; ou si c'a été sa prudence, sa constance et sa magnanimité ? Il a songé aux périls de l'État, et non pas aux siens ; et tout le changement que l'on a vu en lui, durant ce temps-là, est qu'au lieu qu'il n'avait coutume de sortir qu'accompagné de deux cents gardes, il s'est promené tous les jours suivi seulement de cinq ou six gentilshommes.

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