A MADEMOISELLE DE RAMBOUILLET
Mademoiselle, Car étant d'une si grande considération dans notre langue, j'approuve extrêmement le ressentiment que vous avez du tort qu'on lui veut faire; et je ne puis bien espérer de l'Académie10 dont vous me parlez, voyant qu'elle se veut établir par une si grande violence. Je ne vois rien de
SELECTIONS IN PROSE.
si digne de pitié que de faire le procès à un mot qui s'est toujours montré bon français. Pour moi, je ne sais pour quel intérêt ils tâchent d'ôter à Car ce qui lui appartient, pour le donner à Pour ce que, ni pourquoi ils veulent dire avec trois mots ce qu'ils peuvent dire avec trois lettres.11 Ce qui est le plus à craindre, mademoiselle, c'est qu'après cette injustice on en entreprendra d'autres.12 On ne fera point de difficulté d'attaquer liais, et je ne sais si Si demeurera en sûreté. De sorte qu'après nous avoir ôté toutes les paroles qui lient les autres, les beaux esprits nous voudront réduire à ne parler que par signes. Certes, j'avoue qu'il est vrai ce que vous dites,13 qu'on ne peut mieux connaître par aucun autre exemple l'incertitude des choses humaines. Qui m'eût dit, il y a quelques années, que j'eusse dû vivre plus longtemps que Car, j'eusse cru qu'il m'eût promis une vie plus longue que celle des patriarches. Cependant il se trouve qu'après avoir vécu onze cents ans plein de force et de crédit, après avoir été employé dans les plus importants traités et avoir assisté toujours honorablement dans le conseil de nos rois, il tombe tout d'un coup en disgrâce et est menacé d'une fin violente. Je sais que si l'on consulte là-dessus un des plus beaux esprits de notre siècle, et que j'aime extrêmement,14 il dira qu'il faut condamner cette nouveauté; qu'il faut user du Car de nos pères, aussi bien que de leur terre et de leur soleil ; et que l'on ne doit point chasser un mot qui a été dans la bouche de Charlemagne et de saint Louis. Mais c'est vous principalement, mademoiselle, qui êtes obligée d'en prendre la protection.15
MÉZERAY
§4. MÉZERAY, 1610-1683
François Eudes de Mézehat naquit, en 1610, près de Falaise, dans une condition assez médiocre (il emprunta son nom à un hameau voisin de cette ville). Attaché d'abord à l'armée en qualité de commissaire des guerres, l'amour des lettres l'attira bientôt à Paris, où il ne tarda pas à s'appliquer aux travaux de l'histoire. Pour écrire celle de son pays, il s'enferma au collège Sainte-Barbe, déjà florissant, et se livra à l'étude avec une ardeur qui mit sa vie en danger. L'Académie française le récompensa en l'admettant dans son sein en 1649 ; elle le chosit pour son secrétaire perpétuel en 1675 : il fut de plus historiographe du roi et mourut en 1683, la même année que Colbert, qui avait eu le tort de lui retirer sa pension parce qu'il avait parlé librement de l'origine des impôts.
Mézeray a laissé une Histoire de France depuis Pharamond jusqu'à maintenant (elle va jusqu'en 1598) : de plus il a publié un Abrégé de sa grande Histoire, et celui-ci est même préféré en général à l'ouvrage dont il est tiré.
LE DUC DE BIRON, ACCUSÉ D'AVOIR CONSPIRE CONTRE HENRI IV, PRONONCE SA DÉFENSE DEVANT SES JUGES, LES MEMBRES DU PARLEMENT DE PARIS (1602).
Je vous ai rétablis, messieurs, sur les fleurs de lis, d'où les saturnales de la Ligue vous avaient chassés. Ce corps, qui dépend de vous aujourd'hui, n'a veine qui n'ait saigné pour vous. Cette main, qui a écrit ces lettres produites contre moi, a fait tout le contraire de ce qu'elle écrivait. . . .
Il est vrai, j'ai écrit, j'ai pensé, j'ai dit, j'ai parlé plus que je ne devais faire. Mais où est la loi qui punit de mort la légèreté de la langue et le mouvement de la pensée? Ne pouvais-je pas desservir le roi en Angleterre et en Suisse? Cependant j'ai été irréprochable dans ces deux ambassades ; et si vous considérez avec quel cortège je suis venu, dans quel état j'ai laissé les places de Bourgogne, vous reconnaîtrez la confiance d'un homme qui compte sur la parole de son roi et la fidélité d'un sujet bien éloigné de se rendre souverain dans son gouvernement.
J'ai voulu mal faire : mais ma volonté n'a point passé les
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bornes d'une première pensée, enveloppée dans les nuages de la colère et du dépit; et ce serait chose bien dure, que l'on commençât par moi à punir les pensées. La reine d'Angleterre m'a dit que si le comte d'Essex eût demandé pardon, il l'aurait obtenu : je le demande aujourd'hui. Le comte d'Essex était coupable, et moi je suis innocent.
Est-il possible que le roi ait oublié mes services? Ne se souvient-il plus du siège d'Amiens, où il m'a vu tant de fois, couvert de feu et de plomb, courir tant de hasards pour donner ou recevoir la mort? Le cruel! il ne m'a jamais aimé que tant qu'il a cru que je lui étais nécessaire. Il éteint le flambeau en mon sang, après qu'il s'en est servi. Mon père a souffert la mort pour lui mettre la couronne sur la tête ; j'ai reçu quarante blessures pour la maintenir, et, pour récompense, il m'abat la tête des épaules. C'est à vous, messieurs, d'empêcher une injustice qui déshonorerait son règne, et de lui conserver un serviteur, à l'État un bon guerrier, et au roi d'Espagne un grand ennemi.1