‹ French prose and poetry; being an advanced French reader; containing selections from the principal classical French poets and prose writers during the past two hundred years. Also a treatise upon French versification, and notes upon the selections, explanatory and criticalChapitre 75 sur 253 · VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE · texte numérisé non relu

VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE

Depuis l'expédition des Argonautes jusqu'à l'assemblée des notables,3 depuis le fin fond des enfers jusqu'à la dernière étoile fixe au delà de la voie lactée, jusqu'aux confins de l'univers, jusqu'aux portes du chaos, voilà le vaste champ où je me promène en long et en large, et tout à loisir ; car le temps ne me manque pas plus que l'espace. C'est là que je transporte mon existence, à la suite d'Homère, de Milton, de Virgile et d'Ossian.

Tous les événements qui ont eu lieu entre ces deux époques, tous les pays, tous les mondes et tous les êtres qui ont existé entre ces deux termes, tout cela est à moi, tout cela m'appartient aussi bien, aussi légitimement que les vaisseaux qui entraient dans le Pirée appartenaient à un certain Athénien.

SELECTIONS IN PROSE.

J'aime surtout les poètes qui me transportent dans la plus haute antiquité; la mort de l'ambitieux Agamemnon, les fureurs d'Oreste et toute l'histoire tragique de la famille des Atrées, persécutée par le ciel, m'inspirent une terreur que les événements modernes ne sauraient faire naître en moi.

Voilà l'urne fatale qui contient les cendres d'Oreste. Qui ne frémirait à cet aspect? Electre î malheureuse sœur, apaisetoi ; c'est Oreste lui-même qui apporte l'urne, et ces cendres sont celles de ses ennemis4!

On ne retrouve plus maintenant de rivages semblables à ceux du Xanthe ou du Scamandre ; — on ne voit plus de plaines comme celles de l'Hespérie ou de l'Arcadie. Où sont aujourd'hui les îles de Lemnos et de Crète? Où est le fameux labyrinthe? Où est le rocher qu'Ariane délaissée arrosait de ses larmes? — on ne voit plus de Thésées, encore moins d'Hercules ; les hommes et même les héros d'aujourd'hui sont des pygmées.

Lorsque je veux me donner ensuite une scène d'enthousiasme, et jouir de toutes les forces de mon imagination, je m'attache hardiment aux plis de la robe flottante du sublime aveugle d'Albion, au moment où il s'élance dans le ciel, et qu'il approche du trône de l'Éternel. — Quelle muse a pu le soutenir à cette hauteur, où nul homme avant lui n'avait osé porter ses regards ? — De l'éblouissant parvis céleste que l'avare Mammon regardait avec des yeux d'envie, je passe avec horreur dans les vastes cavernes du séjour de Satan; — j'assiste au conseil infernal, je me mêle à la foule des esprits rebelles, et j'écoute leurs discours.

Mais il faut que j'avoue ici une faiblesse que je me suis souvent reprochée. Je ne puis m'empêcher de prendre un certain intérêt à ce pauvre Satan (je parle du Satan de Milton), depuis qu'il est ainsi précipité du ciel. Tout en blâmant l'opiniâtreté de l'esprit rebelle, j'avoue que la fermeté qu'il montre dans l'excès du malheur et la grandeur de son courage me forcent à l'admiration malgré moi.

Quel vaste projet! et quelle hnrdiesse dans l'exécution! Lorsque les spacieuses et triples portes des enfers s'ouvrirent

DE MAISTRE (X.)

tout à coup devant lui à deux battants, et que la profonde fosse du néant et de la nuit parut à ses pieds dans toute son horreur, — il parcourut d'un œil intrépide le sombre empire du chaos ; et, sans hésiter, ouvrant ses vastes ailes, qui auraient pu couvrir une armée entière, il se précipita dans l'abîme. C'est, selon moi, un des plus beaux efforts de l'imagination, comme un des plus beaux voyages qui aient jamais été faits, — après le voyage autour de ma chambre.

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