Ô L'ENLÈVEMENT DE LA REDOUTE
enveloppée de fumée. J'étais entouré de blessés et de morts. Mon capitaine était étendu à mes pieds: sa tête avait été broyée par un boulet, et j'étais couvert de sa cervelle et de son sang. De toute ma compagnie il ne restait debout que six hommes et moi. 5
«A ce carnage succéda un moment de stupeur. Le colonel, mettant son chapeau au bout de son épée, gravit le premier le parapet en criant : Vive l empereur! il fut suivi aussitôt de tous les survivants. Je n'ai presque plus de souvenir net de ce qui suivit. Nous 10 entrâmes dans la redoute, je ne sais comment. On se battit corps à corps au milieu d'une fumée si épaisse que l'on ne pouvait se voir. Je crois que je frappai, car mon sabre se trouva tout sanglant. Enfin j'entendis crier victoire! et la fumée diminuant, j'aperçus 15 du sang et des morts sous lesquels disparaissait la terre de la redoute. Les canons surtout étaient enterrés sous des tas de cadavres. Environ deux cents hommes debout, en uniforme français, étaient groupés sans ordre, les uns chargeant leurs fusils, les autres essuyant 20 leurs baïonnettes. Onze prisonniers russes étaient avec eux.
«Le colonel était renversé tout sanglant sur un caisson brisé, près de la gorge. Quelques soldats s empressaient autour de lui: je m'approchai: « Où 25 est le plus ancien capitaine ? » demanda t-il à un sergent. — Le sergent haussa les épaules d'une manière très-expressive. — «Et le plus ancien lieutenant? — Voici monsieur qui est arrivé d'hier,» dit le sergent d'un ton tout à fait calme. — Le colonel sourit amèrement. — 30 «Allons, monsieur, me dit-il, vous commandez en chef;
faites promptement fortifier la gorge de la redoute avec ces chariots, car Tennemi est en force; mais le général
C va vous faire soutenir. — Colonel, lui dis-je, vous
êtes grièvement blessé ? — Flambé, mon cher, mais la 5 redoute est prise.»
JE n'étais point revenu à Virelogne depuis quinze ans. J'y retournai chasser, à l'automne, chez mon ami Serval, qui avait enfin fait reconstruire son château, détruit par les Prussiens.
lo J'aimais ce pays infiniment. Il est des coins du monde délicieux qui ont pour les yeux un charme extrême. Nous gardons, nous autres que séduit la terre, des souvenirs tendres pour certaines sources, certains bois, certains étangs, certaines collines, vus
15 souvent et qui nous ont attendris à la façon des événements heureux.
J'allais, léger comme une chèvre, regardant mes deux chiens fourrager devant moi. Serval, à cent mètres sur ma droite, battait un champ de luzerne. Je tournai
20 les buissons qui forment la limite du bois, et j'apreçus une chaumière en ruines.
Tout à coup, je me la rappelai telle que je l'avais vue pour la dernière fois, en 1869, propre, vêtue de vignes, avec des poules devant la porte. Quoi de plus
25 -triste qu'une maison morte, avec son squelette debout, délabré, sinistre ?
Je me rappelai aussi qu'une bonne femme m'avait fait boire un verre de vin là-dedans, un jour de grande fatigue, et que Serval m'avait dit alors l'histoire des habitants. Le père, vieux braconnier, avait été tué par les gendarmes. Le fils, que j'avais vu autrefois, était un grand garçon sec qui passait également pour un féroce destructeur de gibier. On les appelait les Sauvage .
Était-ce un nom ou un sobriquet ?
Je hélai Serval. Il s'en vint de son Jong pas.
Je lui demandai : ^
— Que sont devenus les gens de là ?
Et il me conta cette aventure.
Lorsque la guerre fut déclarée, le fils Sauvage, qui avait alors trente-trois ans, s'engagea, laissant la mère i5 seule au logis. On ne la plaignait pas trop, la vieille, parce qu'elle avait de l'argent, on le savait.
Elle resta donc toute seule dans cette maison isolée si loin du village, sur la lisière du bois. Elle n'avait pas peur, du reste, étant de la même race que ses 20 hommes, une rude vieille, haute et maigre, qui ne riait pas souvent et avec qui on ne plaisantait point. Les femmes des champs ne rient guère d'ailleurs. C'est affaire aux hommes, cela! Elles ont l'âme triste et bornée, ayant une vie morne et sans éclaircie. Le 25 paysan apprend un peu de gaieté bruyante au cabaret, mais sa compagne reste sérieuse avec une physionomie constamment sévère. Les muscles de leur face n'ont point appris les mouvements du rire.
La mère Sauvage continua son existence ordinaire dans sa chaumière, qui fut bientôt couverte par les neiges. Elle allait au village, une fois par semaine, chercher du pain et un peu de viande; puis elle 5 retournait dans sa masure. Comme on parlait des loups, elle sortait le fusil au dos, le fusil du fils, rouillé, avec la crosse usée par le frottement de la main ; et elle était curieuse à voir, la grande Sauvage, un peu courbée, allant à lentes enjambées par la neige, le
lo canon de Tanne dépassant la coiffe noire qui lui serrait la tête et emprisonnait ses cheveux blancs, que personne'n'avait jamais vus.
Un jour les Prussiens arrivèrent. On les distribua aux habitants, selon la fortune et les ressources de
15 chacun. La vieille, qu'on savait riche, en eut quatre.
C'étaient quatre gros garçons, à la barbe blonde, aux
yeux bleus, demeurés gras malgré les fatigues qu'ils
avaient endurées déjà, et bons enfants, bien qu'en pays
conquis. Seuls chez cette femme âgée, ils se mon-
aotrèrent pleins de prévenances pour elle, lui épargnant, autant qu'ils le pouvaient, des fatigues et des dépenses. On les voyait tous les quatre faire leur toilette autour du puits, le matin, en manches de chemise, mouillant à grande eau, dans le jour cru des neiges, leur chair
25 blanche et rose d'hommes du Nord, tandis que la mère Sauvage allait et venait, préparant la soupe. Puis on les voyait nettoyer la cuisine, frotter les carreaux, casser du bois, éplucher les pommes de terre, laver le linge, accomplir toutes les besognes de la maison,
30 comme quatre bons fils autour de leur mère.
Mais elle pensait sans cesse au sien, la vieille, à son
grand maigre au nez crochu, aux yeux bruns, à la forte moustache. Elle demandait chaque jour, à chacun des soldats installés à son foyer:
— Savez-vous où est parti le régiment français, vingt -troisième de marche ? Mon garçon est dedans. 5
Ils répondaient: «iVb/ï, bas su, bas savoir iu ÉouL^ Et, comprenant sa peine et ses inquiétudes, eux qui avaient des mères là-bas, ils lui rendaient mille petits soins. Elle les aimait bien, d'ailleurs, ses quatre ennemis; car les paysans n'ont guère les haines patri- 10 otiques; cela n'appartient qu'aux classes supérieures. Les humbles, ceux qui paient le plus parce qu'ils sont pauvres et que toute charge nouvelle les accable, ceux qu'on tue par masses, qui forment la vraie chair à canon, parce qu'ils sont le nombre, ceux qui souffrent 15 enfin le plus cruellement des atroces misères de la guerre, parce qu'ils sont les plus faibles et les moins résistants, ne comprennent guère ces ardeurs belliqueuses, ce point d'honneur excitable et ces prétendues combinaisons politiques qui épuisent en six mois deux 20 nations, la victorieuse comme la vaincue.
On disait dans le pays, en parlant des Allemands de la mère Sauvage:
— En v'ià quatre qu'ont trouvé leur gîte.
Or, un matin, comme la vieille femme était seule au 25 logis, elle aperçut au loin dans la plaine un homme qui venait vers sa demeure. Bientôt elle le reconnut, c'était le piéton chargé de distribuer les lettres. Il lui remit un papier plié et elle tira de son étui les lunettes dont elle se servait pour coudre; puis elle lut: 30
« Madame Sauvage, la présente est pour vous porter
une triste nouvelle. Votre garçon Victor a été tué hier par un boulet, qui Ta coupé en deux parts. J'étais tout près, vu que nous nous trouvions côte à côte dans la compagnie et qu'il me parlait de vous pour vous 5 prévenir au jour même s'il lui arrivait malheur.
«J'ai pris dans sa poche sa montre pour vous la reporter quand la guerre sera finie.
«Je vous salue amicalement.
Ces AI RE RivoT, lo « Soldat de 2* classe au 23» de marche.))
La lettre était datée de trois semaines.
Elle ne pleurait point. Elle demeurait immobile, tellement saisie, hébétée, qu'elle ne souffrait même pas encore. Elle pensait: «V là Victor qu'est tué, main-
15 tenant.» Puis peu à peu les larmes montèrent à ses yeux, et la douleur envahit son cœur. Les idées lui venaient une à une, affreuses, torturantes. Elle ne l'embrasserait plus, son enfant, son grand, plus jamais! Les gendarmes avaient tué le père, les Prussiens avaient
20 tué le fils. . . Il avait été coupé en deux par un boulet. Et il lui semblait qu'elle voyait la chose, la chose horrible: la tête tombant, les yeux ouverts, tandis qu'il mâchait le coin de sa grosse moustache, comme il faisait aux heures de colère.
25 Qu'est-ce qu'on avait fait de son corps, après.? Si
seul«ment on lui avait rendu son enfant, comme on lui
avait rendu son mari, avec sa balle au milieu du front ?
Mais elle entendit un bruit de voix. C'étaient les
Prussiens qui revenaient du village. Elle cacha bien
30 vite la lettre dans sa poche et elle les reçut tranquille-
ment avec sa figure ordinaire, ayant eu le temps de bien essuyer ses yeux.
Ils riaient tous les quatre, enchantés, car ils rapportaient un beau lapin et ils faisaient signe à la vieille qu'on allait manger quelque chose de bon. 5
Elle se mit tout de suite à la besogne pour préparer le déjeuner; mais, quand il fallut tuer le lapin, le cœur lui manqua. Ce n'était pas le premier pourtant! Un des soldats l'assomma d'un coup de poing derrière les oreilles. 10
Une fois la bête morte, elle fit sortir le corps rouge de la peau; mais la vue du sang qu'elle maniait, qui lui couvrait les mains, du sang tiède qu'elle sentait se refroidir et se coaguler, la faisait trembler de la tête aux pieds; et elle voyait toujours son grand fils coupé '5 en deux.
Elle se mit à table avec ses Prussiens, mais elle ne put manger, pas même une bouchée. Ils dévorèrent le lapin sans s'occuper d'elle. Elle les regardait de côté, sans parler, mûrissant une idée, et le visage telle- 20 ment impassible qu'ils ne s'aperçurent de rien.
Tout à coup, elle demanda: «Je ne sais seulement point vos noms, et v'ià un mois que nous sommes ensemble.» Ils comprirent, non sans peine, ce qu'elle voulait, et dirent leurs noms. Cela ne lui suffisait pas; 25 elle se les fit écrire sur un papier, avec l'adresse de leurs familles, et, reposant ses lunettes sur son grand nez, elle considéra cette écriture inconnue, puis elle plia la feuille et la mit dans sa poche, par dessus la lettre qui lui disait la mort de son fils. 30
Quand le repas fut fini, elle dit aux hommes:
— J' vas travailler pour vous.
Et elle se mit à monter du foin dans le grenier où ils couchaient.
Ils s'étonnèrent de cette besogne; elle leur expliqua 5 qu'ils auraient moins froid; et ils l'aidèrent. Ils entassaient les bottes jusqu'au toit de paille, et ils se firent ainsi une sorte de grande chambre avec quatre murs de fourrage, chaude et parfumée, où ils dormiraient à merveille.
lo Au dîner, un d'eux s'inquiéta de voir que la mère Sauvage ne mangeait point encore. Elle affirma qu'elle avait des crampes. Puis elle alluma un bon feu pour se chauffer, et les quatre Allemands montèrent dans leur logis par l'échelle qui leur servait tous les 15 soirs.
Dès que la trappe fut refermée, la vieille enleva l'échelle, puis rouvrit sans bruit la porte du dehors, et elle retourna chercher des bottes de paille dont elle emplit sa cuisine. Elle allait nu-pieds, dans la neige, 20 si doucement qu'on n'entendait rien. De temps en temps elle écoutait les ronflements sonores et inégaux des quatre soldats endormis.
Quand elle jugea suffisants ses préparatifs, elle jeta dans le foyer une des bottes, et, lorsqu'elle fut en- 25 flammée, elle l' éparpilla sur les autres, puis elle ressortit et regarda.
Une clarté violente illumina en quelques secondes
tout l'intérieur de la chaumière, puis ce fut un brasier
effroyable, un gigantesque four ardent, dont la lueur
jQ jaillissait par l'étroite fenêtre et jetait sur la neige un
éclatant rayon.
Puis un grand cri partit du sommet de la maison, puis ce fut une clameur de hurlements humains, d'appels déchirants d'angoisse et d'épouvante. Puis, la trappe s'étant écroulée à l'intérieur, un tourbillon de feu s'élança dans le grenier, perça le toit de paille, 5 monta dans le ciel comme une immense flamme de torche; et toute la chaumière flamba.
On n'entendait plus rien dedans que le crépitement de l'incendie, le craquement des murs, l'écroulement des poutres. Le toit tout à coup s'effondra, et la lo carcasse ardente de la demeure lança dans l'air, au milieu d'un nuage de fumée, un grand panache d'étincelles.
La campagne, blanche, éclairée par le feu, luisait comme une nappe d'argent teintée de rouge. 15
Une cloche, au loin, se mit à sonner.
La vieille Sauvage restait debout, devant son logis détruit, armée de son fusil, celui du fils, de crainte qu'un des hommes n'échappât.
Quand elle vit que c'était fini, elle jeta son arme 20 dans le brasier. Une détonation retentit.
Des gens arrivaient, des paysans, des Prussiens.
On trouva la femme assise sur un tronc d'arbre, tranquille et satisfaite.
Un officier allemand, qui parlait le français comme 25 un fils de France, lui demanda:
— Où sont vos soldats ?
Elle tendit son bras maigre vers l'amas rouge de l'incendie qui s'éteignait, et elle répondit d'une voix forte; 30
— Là-dedans I
On se pressait autour d'elle. Le Prussien demanda :
— Comment le feu a-t-il pris ?
Elle prononça :
5 — C'est moi qui Tai mis.
On ne la croyait pas, on pensait que le désastre l'avait soudain rendue folle. Alors, comme tout le monde l'entourait et l' écoutait, elle dit la chose d'un bout à l'autre, depuis l'arrivée de la lettre jusqu'au
10 dernier cri des hommes flambés avec sa maison. Elle n'oublia pas un détail de ce qu'elle avait ressenti ni de ce qu'elle avait fait.
Quand elle eut fini, elle tira de sa poche deux papiers, et, pour les distinguer aux dernières lueurs du feu,
15 elle ajusta encore ses lunettes, puis elle prononça, montrant l'un: «Ça, c'est la mort de Victor.» Montrant l'autre, elle ajouta, en désignant les ruines rouges d'un coup de tête; «Ça, c'est leurs noms pour qu'on écrive chez eux.» Elle tendit tranquillement la
20 feuille blanche à l'officier, et elle reprit:
— Vous écrirez comment c'est arrivé, et vous direz à leurs parents que c'est moi qui ai fait ça. Victoire Simon, la Sauvage! N'oubliez pas.
L'officier criait des ordres en allemand. On la saisit,
25 on la jeta contre les murs encore chauds de son logis.
Puis douze hommes se rangèrent vivement en face
d'elle, à vingt mètres. Elle ne bougeait point. Elle
avait compris; elle attendait.
Un ordre retentit, qu'une longue détonation suivit 30 aussitôt. Un coup attardé partit tout seul, après les autres.
La vieille ne tomba point. Elle s'affaissa comme si on lui eût fauché les jambes.
L'officier prussien s'approcha. Elle était presque coupée en deux, et dans sa main crispée elle tenait sa lettre baignée de sang.
Moi, je pensais aux mères des quatre doux garçons brûlés là-dedans, et à l'héroïsme atroce de cette autre mère, fusillée contre ce mur.
Et je ramassai une petite pierre, encore noircie par le feu. 10