LE SIÈGE DE BERLIN
qu'il avait, ce soir-là, une physionomie extraordinaire. Il est probable qu'il nous avait entendus. Seulement nous parlions des Prussiens, nous; et le bonhomme pensait aux Français, à cette entrée triomphale qu'il attendait depuis si longtemps, — Mac-Mahon descend- 5 ant l'avenue dans les fleurs, dans les fanfares, son fils à côté du maréchal, et lui, le vieux, sur son balcon, en grande tenue comme à Lutzen, saluant les drapeaux troués et les aigles noires de poudre . . .
« Pauvre père Jouve ! Il s'était sans doute imaginé i» qu'on voulait l'empêcher d'assister à ce défilé de nos troupes, pour lui éviter une trop grande émotion. Aussi se garda-t-il bien de parler à personne ; mais le lendemain, à l'heure même où les bataillons prussiens s'engageaient timidement sur la longue voie qui mène 15 de la porte Maillot aux Tuileries, la fenêtre de là-haut s'ouvrit doucement, et le colonel parut sur le balcon avec son casque, sa grande latte, toute sa vieille défroque glorieuse d'ancien cuirassier de Milhaud. Je me demande encore quel effort de volonté, quel sursaut 20 de vie l'avait ainsi mis sur pied et harnaché. Ce qui 'il y a de sûr, c'est qu'il était là, debout derrière la rampe, s' étonnant de trouver les avenues si larges, si muettes, •les persiennes des maisons fennées, Paris sinistre comme un grand lazaret, partout des drapeaux, mais si singu- 25 liers, tout blancs avec des croix rouges, et personne pour aller au-devant de nos soldats.
«Un moment il put croire qu'il s'était trompé . .
«Mais non ! là-bas, derrière l'Arc de Triomphe, c'était un bruissement confus, une ligne noire qui 30 s'avançait dans le jour levant . . . Puis, peu à peu, les
aiguilles des casques brillèrent, les petits tambours d'Iéna se mirent à battre, et sous TArc de T Étoile, rhythmée par le pas lourd des sections, par le heurt des sabres, éclata la marche triomphale de Schubert. 5 «Alors, dans le silence morne de la place, on entendit un cri, un cri terrible: «Aux armes! . . . aux armes ! ... les Prussiens ! » Et les quatre uhlans de r avant-garde purent voir là-haut, sur le balcon, un grand vieillard chanceler en remuant les bras, et tomber lo raide. Cette fois le colonel Jouve était bien mort. »
LA mystérieuse disparition de Rudolph Schuchmann, de Francfort, avait produit un vif émoi dans le Grii>delwald où le banquier était favorablement connu pour sa bravoure et sa richesse.
15 Depuis trois ans qu'il venait passer le mois de juillet à la pension du Grand-Moine, on avait même pris rhabitude de le nommer familièrement M. Schuch.
Parmi la population disséminée entre les deux Scheideck, les uns soutenaient qu'il y avait eu crime; 20 les autres croyaient encore à un simple accident.
Aussi, le 2 août 1809, jour de Tenquête, il y avait foule sur la place, devant l'édifice communal.
La compagnie des guides fut introduite dans la salle
d'audience; et ces hommes jeunes, mûris par la lutte
25 quotidienne, s'installant sur les bancs disposés à cet
effet, alignèrent leurs têtes découvertes et impassibles.
Mais le trouble intérieur de tous se trahissait par un
Il6 LE SECkET DU GLACIER INFÉRIEUR,
mouvement des doigts, qui faisait tourner la rangée des chapeaux ronds comme des roues.
Quand le syndic eut constaté par T appel que la troupe était au complet, il interpella un individu gigantesque et pâle, qui jusqu'alors s'était tenu 5 humblement à Técart, debout contre la porte.
— Ulric Tagmer, faites votre déclaration.
Celui-ci s'avança d'un pas incertain; et, s'appuyant sur la table, il s'exprima dans ces termes, tandis que le greffier écrivait : 10
— Nous sommes partis le mardi, à cinq heures du matin, pour aller coucher sur le roc de la Schwarzegg et monter, le lendemain, au pic de Terreur ... Je ne jugeais pas possible de parvenir à cette cime, mais je n'avais pas osé refuser la proposition, par amour- 15 propre. Du reste, M. Schuch ... (il se reprit) M. Schuchmann m'avait promis cinquante thaï ers, que nous réussissions ou non . . . Pendant trois heures, nous avons gravi le Glacier Inférieur sans trop de difficultés. Mon compagnon était très gai et il m'a 20 dit: «Ulric, j'ai idée que ça ira tout seul.» Je lui ai riposté: «Cela pourra bien être, monsieur Schuch.» Il s'est mis à rire de ce qu'il m'était échappé de prononcer son nom . . . Une autre fois, il m'a dit: «Ulric, il me tarde d'être au rocher, car je n'ai jamais eu si faim 25 ...» Après cela il n'a plus parlé, parce que l'ascension devenait pénible et suffocante . . . Lorsque nous avons eu dépassé le Zasenberg, j'ai remarqué que M. Schuch ... (il se reprit encore), que M. Schuchmann s'écartait du chemin taillé par moi dans la glace . . . Marchant 30 en avant, je ne m'en étais pas aperçu tout de suite . . ,
Je lui criai: «Méfiez-vous par là; revenez derrière moi.» Pendant un instant, il continua de s'éloigner, en me répondant: «Laisse-moi tranquille, je veux examiner cette rosace de neige rouge.» C'est alors que 5 le malheur est arrivé ! . . .
A cet endroit, le narrateur suspendit son récit, qu'il avait débité d'une manière traînante, comme un morceau appris par cœur. Sa voix qui tremblait de plus en plus, venait de lui manquer, lo — Continuez, fit le syndic avec un dur ton d'insistance.
Ulric Tagmer appliqua sa main sur son front en sueur et, par un violent effort, retrouva la parole :
— Il y avait sans doute un pont de glace neuve . . . 15 J'ai entendu un craquement, un juron . . . et je n'ai
plus vu personne.
Le syndic demanda:
— .Vous n'étiez donc pas attaché avec M. Schuchmann ? Comment avez-vous commis une pareille im- 20 prudence, vous, un montagnard éprouvé ?
D'abord interdit, Tagmer murmura bientôt:
— C'est lui qui n'a pas voulu.
Une sourde exclamation éclata sur le banc des guides.
25 Ulric, très embarrassé, se retourna vers eux en chevrotant :
— Voyons, vous autres, vous savez pourtant bien la façon dont les choses se passent. Quand je me suis approché pour mettre la corde à M. Schuchmann, il
30 m'a repoussé comme ça (il fit un geste du coude) en me disant : « Tu ne vas pas m'ennuyer avec tes bêtises!
Il8 LR SECRET DU GLACIER INFÉRIEUR.
...» Qu'auriez-vous fait ? . . . Est-ce qu'un guide n'est pas pire qu'un esclave ?
De nouveaux bruits et des signes de dénégations protestèrent contre ces mots.
— Tagmer, déclara le syndic, l'impression que vous 5 venez de produire sur vos camarades sera partagée par tous les gens de bon sens. En admettant que votre rapport soit vrai, il fait déjà le plur grand tort à votre caractère. Veuillez nous raconter maintenant quelle a été votre attitude après l'événement. 10
Ulric chercha, durant quelques secondes, à recueillir ses sens; après quoi:
— Je ne me rappelle pas, soupira-t-il avec décourage-^ ment.
Mais en percevant des chuchotements hostiles '5 derrière lui et piqué au vif par le regard inclément et persécuteur du syndic, il rassembla l'énergie éparse dans ses muscles d'athlète.
— Voilà! . . . dit-il, j'ai couru vers le bord de la crevasse! . . j'ai penché ma tête dedans. . . c'était 20 glacial et tout noir. . . Et ça grondait comme l'eau dans les moulins. . . j'ai peut-être appelé mille fois: Monsieur Schuchmann, monsieur Schuchmann ! . . . J'entendais pendant longtemps ma voix descendre . . . Et rien ne remontait ! 25
— Combien de temps êtes-vous resté ainsi ?
— Je ne le sais pas.
— En tout cas, vous n'avez reparu que deux jours plus tard. Ce fait a frappé tout le monde. Pourquoi n'avez-vous pas montré plus de hâte à informer 30 l'autorité ?
Ulric, ressaisi par son angoisse, répondit :
— J'avais trop de honte . . . J'avais peur de me laisser voir . . . Pensez à ce qu'est un guide qui rentre sans son voyageur!
5 Cette fois les camarades approuvèrent le dire. Oui, c'était une position terrible; quelques-uns d'entre eux l'avaient connue.
Après un repos, le syndic procéda de nouveau à l'interrogatoire.
10 — Avant-hier quatre guides, chargés de contrôler vos assertions, ont été conduits. par vous sur le théâtre du drame et vous avez été incapable de leur en indiquer le lieu prétendu. Ceci est étrange, assurément.
Ulric balbutia :
15 — Il avait neigé depuis ... Je n'ai pu me reconnaître au milieu des fentes.
Alors le syndic se levant :
— Tagmer, je dois vous exposer toute la gravité de votre cas: on vous accuse d'avoir tué le banquier pour
20 le voler, et de vous être ensuite défait du cadavre dans un des abîmes qui vous entouraient.
Le patient devint encore plus blême, et, en essayant de se donner une contenance, il haussa les épaules.
— M. Schuchmann, poursuivit le syndic, portait 25 toujours une grosse somme dans son gousset. A
maintes reprises, les habitants de la vallée l'ont vu tirer un porte-monnaie abondamment garni ; et vous saviez cela aussi bien que personne. Or, vous vous arrangez pour partir seul avec lui . . .
30 — Mais, s'écria maladroitement l'autre, je ne l'ai pas empêché de prendre un porteur.
— Je VOUS oppose un démenti formel. Je vais vous lire la déposition de T hôtelier du Grand- Moine:
«Le 25 juillet, M. Schuch me fit part du projet qu'il avait de se mettre en route, le lendemain, pour le pic de Terreur. Il était préoccupé; il me demanda 5 si Ulric Tagmer était un homme sûr. Je l'engageai, dans une aussi dangereuse entreprise, à s'adjoindre au moins un ou deux aides en plus. Après avoir hésité, M. Schuch conclut: «Bah! cela vexerait Tagmer qui m'a tant prié de n'emmener aucun de ses collègues.» 10 Voilà ce que je sais de. l'affaire, et je l'affirme en honnête conscience. Signé : Mœren, propriétaire de la pension du Grand-Moine, ft Qu'avez-vous à répondre ?
Tagmer était atterré. De temps en temps, la respiration s'échappait de sa gorge comme un souffle de 15 bœuf. Il bégaya:
— Je voulais ... si nous avions la chance pour nous . . . être le premier guide . . . qui eût atteint le sommet ... du pic de Terreur . . .
— Enfin, selon votre désir, l'expédition ne se fait 20 qu'entre vous deux. Admettons votre version : l'accident se produit le mardi, vers dix ou onze heures du matin, et c'est seulement le jeudi, à six heures du soir, que vous vous représentez tout effaré à Grindelwald, fournissant sur la catastrophe des explications tellement 25 incohérentes qu'avant de vous soupçonner d'un crime, on vous traite généralement comme un fou. Vous avouerez que ces procédés sont déjà très suspects. Mais attendez la suite: la veille de votre départ, vous m'aviez requis de vous préparer un certificat d'indigence 30 pour le bureau de canton . . .
— Le voici! interrompit le greffier, en agitant en Tair un papier, afin de solliciter l'attention des guides.
Le syndic reprit :
— A ce moment donc, Tagmer, vous vous trouviez 5 sans ressources. Ecoutez maintenant le rapport de
l'agent de police municipale: «Accompagné du garde forestier et du garde champêtre, je me suis rendu au domicile d'Ulric Tagmer, qui était absent. Nous avons néanmoins pratiqué la perquisition enjointe dans
lola pièce unique qui compose son logement. Nous avons fouillé les hardes et la paillasse de la couchette, nous avons retourné la litière des chèvres, sans découvrir aucun objet de valeur ni autre. Nous allions nous retirer, quand l'un de nous a constaté que la terre avait
15 été récemment remuée au coin du foyer. En explorant cet endroit, nous avons extrait douze couronnes d'or allemand. En foi de quoi, ont signé: Hermann Clauss, commissaire; Pierre Himgrund, garde-forestier; Joseph-Marie Redlinger, garde champêtre.» Il s'agit
20 aujourd'hui, Tagmer, de nous expliquer la présence chez vous de cette petite fortune ?
Une rumeur prolongée retentit dans le groupe des guides à cette révélation, et, durant plusieurs minutes, des propos tumultueux coupèrent le débat.
25 Ulric Tagmer, accablé par l'autorité de ce témoignage, ne se départait pas d'un silence pénible pour tous. Le syndic ayant réitéré sa question, l'accusé s'efforça d'émettre enfin quelques phrases:
— Je demeure sur le chemin du Glacier Inférieur 30 . . . nous nous sommes arrêtés chez moi ... le temps
de prendre ma hache . , . M, Schuchmann a eu pitié
de ma misère ... Il a offert une poignée d'or à ma femme . . . qui a aussitôt enterré les pièces . . . parce que notre porte ne ferme pas ... et que nous sommes toujours sortis . . .
— Ici, répondit le syndic, je dois encore rectifier vos 5 affirmations.
Et je suis ainsi amené à formuler mon opinion, qui est celle de vos concitoyens: vous étiez averti que M. Schuchmann se préparait au départ; et, par un hardi coup de main, vous avez voulu vous assurer des 10 ressources qui allaient vous faire défaut. Cette hypothèse est infiniment plus vraisemblable que votre conte d'un accident dont les conditions, trop peu compliquées, ne pouvaient rendre victime un ascensionniste expérimenté comme M. Schuchmann. D'ailleurs, 15 toutes les circonstances vous condamnent, et votre attitude encore mieux que le reste.
Mais ce n'était plus le même homme, soumis et résigné, que le syndic avait désormais devant lui.
Une flamme d'audace imprévue brillait dans les yeux 20 d'Ulric Tagmer; et il abattit son poing sur la table en hurlant, avec la rage de ceux qui ont longtemps souffert sans se révolter :
— Qu'ils viennent donc à moi, tous ces inventeurs de mensonges! 25
Le spectacle de cette explosion de force soulagea le cœur des guides que le débat, depuis l'ouverture, avait oppressé de plus en plus.
L'accusé était un des leurs, après tout; et, par la vileté de sa contenance, l'orgueil de la corporation 30 avait été longuement tourmenté.
Le syndic était aussi satisfait.
Il estima que sa dialectique avait fini par toucher juste; et, ne songeant plus à obtenir, d'Ulric Tagmer, de nouveaux éclaircissements, dans l'état de surexcita- Stion où ce dernier s'obstinait, il l'invita à passer dans un cabinet, sous la surveillance du greffier, tandis qu'on allait délibérer.
Les cris du dehors, les entretiens, les piétinements 10 traversaient les vitres et bourdonnaient dans la salle, où la chaleur de la dispute en était augmentée . . .
Lorsque la discussion fut close, on procéda au vote, et dix-huit suffrages sur vingt proclamèrent Ulric Tagmer déchu du titre de guide et du droit de conduire 15 les étrangers.
On ramena celui-ci.
Alors tout le monde étant debout et solennel comme dans une chambre de mort, le syndic prononça contre lui la sentence.
20 Ulric, dont la figure était de nouveau envahie par la mollesse et la lividité, écouta placidement.
Et le syndic ayant ajouté :
— Je vous engage, dans votre propre intérêt, à quitter le pays.
25 Tagmer répondit simplement ;
— Je ne crains rien, je suis innocent.
On lui fit ensuite restituer son livret, une sorte de portefeuille en cuir garni de pages crasseuses, qu'il déposa avec un soupir; et deux pleurs rayèrent ses joues.
Ses anciens camarades, affligés et rigides, défilèrent
sans le regarder; et, quand leurs faces composées apparurent, une à une, sur le perron du seuil, le calme et le silence se répandirent dans le rassemblement des villageois anxieux.
Chacun se rapprocha lentement de celui des justiciers 5 qui le touchait de plus près par le sang ou Tamitié; et la foule, ainsi répartie, se dispersa en petits groupes qui causaient à voix basse.
Après la chute du soir, lorsque les routes furent lo désertes, Ulric Tagmer s'enfuit de la mairie.
Il franchit d'un pas furtif la région habitée, et s'enfonça dans la solitude marécageuse d'un bois d'aulnes qui s'étendait autrefois jusqu'au pèlerinage de Sainte-Pétronille. ^5
Pendant une demi-heure, il gravit un sentier pierreux et tailladé par le fil des ruisseaux ; puis il atteignit une clairière; et, tournant vers la gauche; il s'arrêta devant une chaumière que blanchissait la lueur nocturne et proche du Glacier Inférieur. 20
Pour entrer, il n'eut qu'à manier le loquet de la porte.
Sur un quartier de roche, une femme bien tournée et vêtue à la mode traditionnelle de Luceme, était accroupie. 25
Au bruit, elle dressa la tête.
— Eh bien? fit-elle, en ouvrant ses lèvres rouges et ses grands yeux,
— Tout est arrangé, répliqua Tagmer; et il fondit en larmes. 30
Pendant plus de trente mois, Ulric et Maria subsistèrent avec les douze couronnes de la victime qu'on ne leur avait point confisquées par répulsion de cet or maudit.
5 La femme allait changer les pièces et s'approvisionner au loin, en sept ou huit heures de marche sur les villages les plus voisins.
Privé de son gagne-pain naturel et de ses occupations instinctives, l'ancien guide vécut ensuite des produits lod'un petit troupeau sur la superficie exiguë du pré héréditaire qui s'étendait à la base du Glacier Inférieur. Il tournait ainsi, toute la journée, autour de sa masure. Car, pour s'être à différentes reprises, écarté de sa retraite, il avait subi de cruelles épreuves qui 15 lui faisaient redouter la rencontre de ses semblables. Les amis d'autrefois, pour éviter son contact, accomplissaient un détour, quand les nécessités professionnelles les amenaient en ces parages.
Seul, le syndic, qui était depuis longtemps sorti de
20 charge, le coudoyait indifféremment en promenade et
feignait d'ignorer le salut respectueux qu'il en recevait.
... Il y avait peut-être quinze ans que la catastrophe
était survenue lorsque, après plusieurs hivers rigoureux,
une nouvelle extraordinaire se répandit dans les
25 environs :
Le Glacier Inférieur s'était mis en marche et descendait directement sur l'asile de Tagmer.
Après des constatations multiples, aucun doute ne . fut plus admissible; et, parmi la population religieuse
de la vallée (que les découvertes scientifiques n'avaient pas encore éclairées sur ce phénomène naturel), un cri unanime acclama la puissance de Dieu et Timprescriptibilité de sa justice.
Ulric avait été le premier à s'apercevoir du péril qui 5 le menaçait.
Il avait vu un buisson de mélèzes fléchir et s'annihiler sous la pression des glaces, et une suite de pyramides blanches surgir aiix lieux jadis verdoyants des jeunes pousses. 10
*k)uvent, durant les heures nocturnes, un tronc résistant s'était abattu avec un craquement affreux, et, lorsqu'il avait eu parfois la chance de ne pas entendre cette chute prophétique. Maria l'avait réveillé aussitôt pour partager avec lui une trop forte épouvante. 15
Peu à peu, la masse lente de ce torrent solide prit à Ulric sa futaie de noyers, et couvrit ensuite, d'années en années, presque toute l'étendue de sa maigre pâture.
Celui-ci affolé, fut réduit à vendre ses chèvres. Quand cette recette s'épuisa, avec ses suprêmes 20 ressources, il acheta un cor des Alpes dont il installa la gaîne de. planches, aux bords de la Liitschine Noire dans la direction d'Interlaken. Et, dès que les rares voyageurs se profilaient sur le chemin, il évoquait de son souffle inhabile les mornes échos du Mœnnlichen, 25 soulevant ainsi, dans la gorge ombragée, un murmure monotone qui lui valait quelques aumônes.
Oh! c'était une lamentable existence! Et quand, par des chemins discrets, le mendiant rapportait, le soir, au logis, son humeur taciturne, il cherchait sans 30 toocés le regard de sa Maria songeuse qui contemplait»
en sa mémoire, un intérieur lointain dont elle s'était enfuie et dans lequel un homme d'aspect loyal lui semblait pleurer sur le berceau d'un petit garçon rose.
Après de nombreuses périodes de stagnation, le 5 glacier reprenait toujours sa marche fatale. Les transformations de son extrémité obligèrent même la Compagnie des guides à adopter une voie nouvelle, de telle sorte que tout passage humain fut définitivement écarté de la demeure d'Ulric.
10 On l'oublia tout à fait.
Au printemps de 1850, des blocs de glace, exhalant une froidure intense, s'avancèrent jusqu'à vingt pieds de la chaumière.
A cette époque. Maria mourut d'une brève maladie, 15 qui débuta par des frissons et finit dans le délire.
Pendant trente-six heures, le veuf, écrasé par une
immense douleur, ne bougea point. Puis, revenu à la
réalité, il profita d'un clair de lune pour transporter
son femme au cimetière où il l'ensevelit dans un coin de
20 sol vierge, fleuri de coquelicots.
On ne s'inquiéta pas du décès dans le pays et peutêtre ne le sut-on pas.
A la longue, pour se procurer des choses indispensables que Maria ne pouvait plus lui quérir, Ulric, 25 se hasarda vers les habitations ...
Le village était agrandi, sillonné de routes récentes, paré de maisons neuves.
Quand il se résolut à se rapprocher ainsi des
hommes, le sombre exilé était tant vieilli, tant méta-
3omorphosé que personne ne le reconnut. Du reste,
depuis plus de quarante ans, deux générations avaient
grandi; et cette nouvelle société ne gardait qu'un souvenir peu précis d'une obscure histoire dont les contemporains, pour la plupart, étaient couchés dans le champ du repos.
Ensuite, la course des années l'enhardissant davan- 5 tage, il osa se remêler complètement à la population; et, en écoutant avec une extrême réserve tous les dialogues, il finit par se convaincre qu'un seul personnage de son drame survivait encore. C'était l'ancien syndic, un centenaire, qui ne sortait presque plus de lo sa chambre.
Mais un jour de bon soleil, Tagmer fut réduit à fuir, en apercevant cette physionomie austère et blafarde poindre sur un balcon.
. . . Cependant la progression du glacier persistait. i5
Sur l'emplacement de ses pyramides primitives que la chaleur avait fait fondre, des pyramides supérieures descendaient et fondaient à leur tour, après avoir conquis un lambeau de terrain. L'envahisseur mit encore dix printemps à franchir une dernière étape; et sa 20 pointe vint enfin heurter les fondements fragiles de la masure d'Ulric.
Quatre-vingt-dix ans, dont soixante de misère absolue, avaient martyrisé le corps de cet homme, courbant prodigieusement ses épaules. 25
. Il entendit avec joie le premier coup de la moraine frapper à son chevet. Il jugea que le terme de ses souffrances était échu et que ses murs renversés allaient lui servir de sépulcre.
Mais, à mesure que les semaines s'écoulèrent, l'état 30 des lieux se modifia singulièrement
Le glacier était encore une fois arrêté, et sa base se liquéfiait avec rapidité, sous la puissante température de juillet.
5 Un matin, Ulric se précipita éperdument vers le village, et ses pauvres jambes, le faisaient trébucher à chaque pas.
Il traversa les rues de Grindelwald, en criant à tuetête:
10 — M. Schuch est revenu!... M. Schuch est revenu ! . . .
Devant T hôtel du Grand-Moine y tenu par les petitsfils Mœren, une bande d'excursionnistes, prête à partir sur des mulets, le cribla de plaisanteries.
15 II était, en effet, grotesque, avec sa barbe hérissée, ses cheveux qui flottaient, ses yeux qui larmoyaient et sa bouche qui riait.
Mais lui ne s'embarrassa point, et il proféra sur tous les tons :
20 — M. Schuch est revenu ! M. Schuch est revenu I Les gens commençaient à s'attrouper et se demandaient quel était ce M. Schuch qui faisait ainsi perdre r esprit au vieux.
Ce dernier, courant toujours, se dirigea vers un 25 chalet d'apparence confortable et d'origine reculée. Là-devant, il se mit à recrier sans trêve; — Monsieur le syndic ! . . . monsieur le syndic ! . . . Vainement on tentait de lui imposer silence, et de lui insinuer que le syndic en exercice résidait autre 30 part.
Il se bornait à répliquer très sérieusement :
— Puisque je vous dis que c'est mon syndic, à moi! Au bout de quelques instants, une fenêtre s'ouvrit,
et un visage majestueux ayant paru :
— Bonjour, monsieur le syndic ... Je suis Ulric Tagmer ... Il faut que vous veniez tout de suite pour 5 recevoir M. Schuch.
L'ancien fonctionnaire recueillit ses souvenirs. Une grâce mélancolique refleurit dans son regard, et il soupira:
— Je me remémore bien ces noms, et j'en revois 10 l'époque; mais je ne comprends pas ce que vos paroles signifient.
— Je vais vous l'expliquer, monsieur le syndic . . . Le bas du Glacier Inférieur est en train de fondre; et M. Schuch . . . vous vous rappelez bien ? ... 15 M. Schuch ? . . . qui a péri dans le temps avec moi, Ulric Tagmer ? . . .
— Oui, je sais, répondit gravement l'autre.
— Eh bien ! M. Schuch a été charrié jusqu'à ma porte, dans sa crevasse ... sa tête est à découvert ... 20 Oh! je l'ai bien reconnu ... Il est toujours le même
. . . Accourez, monsieur le syndic, c'est nécessaire! . . . Très agité par cette incroyable affirmation, le vieux bourgeois hésitait encore.
— M. Schuch ! . . . murmurait-il machinalement ... 25 Ulric Tagmer ! . . . que veulent de moi ces revenants ?
Et les détails de l'antique aventure lui rentraient en mémoire.
— Il faut que je voie! fit-il enfin. Qu'on m'attende; 30 je descends.
Repoussant la servante dont les gronderies respectueuses et inquiètes retentissaient jusque dans la rue, il prit son vénérable chapeau de soie, sa haute canne à pomme d'argent, et sortit.
5 Les passants s'étaient groupés. De diverses parts, on s'appelait et on s'avertissait.
— Guide-moi, dit le syndic.
— Certainement, je vais vous guider, s'écria Tagmer, oui, monsieur, je vais vous guider!
10 Un triomphant sourire éclaira sa face, et il répéta encore ce mot professionnel qui flattait son oreille et contenait, pour lui, toute une réhabilitation publique.
Sans regarder son client ni avoir égard aux interroga-
15 tions les plus pressantes, Ulric partit de son pas large, sûr et lent d'autrefois.
Les témoins de cet événement les accompagnèrent avec curiosité, et la foule alerte et animée avait peine à suivre les enjambées de ces deux vieillards.
20 Le syndic, essoufflé, ne reprit haleine qu'à l'endroit désigné par Tagmer, d'un geste impérieux.
Au milieu de rubans de boue, de sillons blanchâtres et de bourrelets bleutés, une tête d'homme toute verte reposait dans un cadre de glace.
25 Le froid avait contrarié la décomposition, conservé les formes, la jeunesse même; et des favoris blonds adhéraient encore à la peau.
Ulric Tagmer brandit une pioche. Il attaqua les blocs avec vigueur, faisant voler des éclats alentour.
30 Bientôt il dégagea le corps entier qui était allongé dans la glace, comme on Test au cercueil.
Quand il eut obtenu ce résultat :
— Monsieur le syndic, s'écria-t-il, fouillez vousmême dans les poches.
Dominé à son tour par l'ascendant d'Ulric, T autre obéit. 5
Tout le monde vit ses doigts noueux entr' ouvrir avec effort les raides orifices du drap gelé et en extraire succes«?ivement un trousseau de clefs, une poignée de monnaie, une bourse pleine d'or et une montre, aux initiales R. S. qui établissaient l'incontestable identité lo du cadavre avec celui de Rudolph Schuchmann.
Alors Ulric Tagmer se redressa, de toute sa stature momentanément reconquise, et, apostrophant le syndic, qui ploya sous le poids de ces calmes paroles:
— Croyez-vous encore que je sois un voleur ? 15 Auriez-vous le cœur de soutenir cela devant cette assemblée ? . . .
Les forces abandonnaient son interlocuteur, que deux personnes s'empressèrent d'assister.
Enfin ce dernier, chancelant, se retourna vers le 20 public, qui interprétait vaguement les péripéties de cette grande scène.
— Malheureux Ulric Tagmer! dit-il . . . Helas! mes amis, je pensais avoir rempli ma carrière sans mériter de reproches. Hier, j'étais prêt à mourir, la conscience 25 pure et libre de remords. A présent, j'ai perdu le repos de mes derniers jours ... Le temps ne nous appartient plus, Ulric; et je te supplie ici même, à genoux, devant ces reliques providentielles, de me pardonner mon injustice . . . Veux-ti me permettre de 30 l'embrasser ?
— Oh ! monsieur le syndic ! murmura Tagmer confus, en se jetant dans les bras tendus vers lui.
Cependant, une idée obsédait encore le vieux magis- . trat.
5 II demanda:
— Ah ! ça, comment ne t'es-tu pas mieux défendu ? On invoque des choses, que diable ! On se débat . . . On s'indigne . . .
— Que voulez-vous ? repartit Ulric Tagmer. J'ai lo toujours été trop timide. C'est ce qui m'a causé
plusieurs fois bien du tort, monsieur le syndic, dans le courant de ma vie !
PART m.
UNE nuit du mois de septembre 1828, le digne et respectable libraire Furbach, de la rue Neuhauser, à Munich, s'éveilla tout étonné d'entendre marcher 5 dans la mansarde au-dessus de sa chambre : on allait, on venait, on se lamentait ; une des lucarnes en tabatière de la mansarde s'ouvrit, et de longs soupirs s'exhalèrent dans le silence.
En ce moment, la chapelle des jésuites sonnait une 10 heure, et sous la chambre de M. Furbach, les chevaux piétinaient dans leur écurie.
La mansarde était occupée par le cocher Nicklausse, un grand gaillard du Pitcherland, sec, nerveux, fort habile à conduire les chevaux, ayant même fait quelques 15 études au séminaire de Marienthâl ; mais d'un esprit simple et superstitieux, à ce point qu'il portait une petite croix de bronze sous sa chemise et la baisait matin et soir, quoiqu'il eût passé trente ans.
M. Furbach prêta l'oreille; au bout de quelques se- 20 condes la lucarne se referma, les pas cessèrent, le lit du cocher cria, enfin tout se tut.
«Allons, se dit le vieux libraire, c'est aujourd'hui pleine lune ; Nicklausse se frappe la poitrine ; il gémit sur ses péchés, le pauvre diable ! »
25 Et sans s'inquiéter davantage de ces choses, s' étant retourné, bientôt il s'endormit.
Le lendemain, vers sept heures, M. Furbach, les pieds dans ses pantoufles, déjeunait tranquillement avant de descendre à son magasin, lorsque deux petits coups retentirent à sa porte.
« Entrez ! » dit-il tout surpris d'une visite si matinale. 5
La porte s'ouvrit, et Nicklausse parut en blouse grise, coiffé du large feutre montagnard, et le gros bâton au poing, tel qu'il s'était présenté jadis en arrivant de son village. Il était pâle.
« Monsieur Furbach, dit-il, je viens vous demander 10 mon congé ; grâce au ciel, je vais enfin être à mon aise et pouvoir aider ma grand' mère Orchel, de Vangebourg.
— Auriez-vous fait un héritage ? lui demanda le vieux libraire.
— Non, Monsieur Furbach, j'ai fait un rêve: j'ai 15 rêvé d'un trésor, entre minuit et une heure, et je vais mettre la main dessus.»
Le brave garçon parlait avec une telle assurance, que M. Furbach demeura confondu.
« Comment, vous avez fait un rêve ? dit-il. 20
— Oui, monsieur, j'ai vu le trésor comme je vous vois, au fond d'une cave très-basse, dans un vieux château. Il y avait un seigneur couché dessus, les mains jointes, un gros pot de fer sur la tête.
— Mais où cela, Nicklausse ? 25
— Ah ! je n'en sais rien. Je vais d'abord chercher le château ; je trouverai bien ensuite la cave et les écus : des pièces d'or plein un cercueil de six pieds ; il me semble les voir.»
Les yeux de Nicklausse se prirent à briller d'une 30 façon étrange.
«Voyons, mon pauvre Nicklausse, voyons ! s'écria le vieux Furbach, soyons raisonnable. Asseyez- vous. Un rêve . . . c'est bien, c'est très-bien; du temps de Joseph, je ne dis pas, les rêves signifiaient quelque chose ; 5 mais aujourd'hui, c'est bien difTérent. Tout le monde rêve ; moi-même j'ai rêvé cent fois de trésor, et malheureusement je n'en ai jamais trouvé. Réfléchissez, vous allez quitter une bonne place, pour courir après un château qui n'existe peut-être pas.
lo — Je l'ai vu, dit le cocher, c'est un grand château qui totnbe en ruine ; il y a au-dessous un village, un grand escalier en coquille, une église très -vieille ; beaucoup de gens demeurent encore dans ce pays, une grande rivière pasise auprès.
15 — Bon ! tout cela vous l'avez rêvé, je le crois,» dit M. Furbach en haussant les épaules.
Puis, au bout d'un instant, voulant ramener cet homme au bon sens, par un moyen quelconque ; « Et votre cave, comment était- elle ? demanda-t-il. 20 — Elle ressemblait à un four.
— Et vous y êtes descendu sans doute avec une lumière.
— Non, Monsieur.
— Mais alors, comment avez-vous pu voir le cercueil, 25 le chevalier et les pièces d'or?
— Ils étaient éclairés par un rayon de la lune.
— Allons donc ! . . . est-ce que la lune brille dans une cave ? Vous voyez bien que votre rêve n'a pas le sens commun.»
30 Nicklausse commençait à se fâcher ; cependant il se contint et dit :
«Je Tai vu, tout le reste ne me regarde pas. Et quant au chevalier, tenez, le voilà, s'écria-t-il en ouvrant sa blouse, le voilà ! »
En même temps, il tirait de sa poitrine la petite croix de bronze suspendue par un ruban, et la déposait sur la 5 table d'un air d'extase.
M. Furbach, grand amateur de médailles et d'antiquités, fut surpris du travail bizarre et vraiment précieux de cette relique. Il la prit, l'examina, et reconnut qu'elle remontait au XII« siècle. Au lieu de l'effigie 10 du Christ, saillait en relief, sur la branche du milieu, celle d'un chevalier, les mains jointes dans l'attitude de la prière.
Nicklausse, pendant cet examen, suivait les moindres gestes du libraire avec inquiétude. 15
«C'est fort beau, reprit M. Furbach; je ne serais même pas étonné qu'à force de regarder cette jolie relique, vous n'ayez fini par vous figurer un chevalier étendu sur un trésor ; mais croyez -moi, mon garçon, le véritable trésor qu'il faut rechercher est celui de la 20 croix; le reste ne vaut pas la peine qu'on en parle.»
Nicklausse ne répondit pas; seulement, après avoir passé le cordon à son cou, il dit :
«Je pars, la sainte Vierge m'éclaire! . . . Quand le 25 Seigneur nous veut du bien, il faut en profiter. Vous m'avez toujours bien traité, monsieur Furbach, c'est vrai, mais le bon Dieu m'ordonne de partir. Et puis, il est temps que je me marie: j'ai vu là-bas, dans mon rêve, une jeune fille faite exprès pour moi. 30
— Et de quel côté allez-vous ? demanda le libraire,
qui ne put à la fin s* empêcher de sourire d*une pareille simplicité.
— Du côté d*où vient le vent, répondit Nicklausse, c'est le plus sûr.
5 — Vous êtes bien décidé ?
— Oui, Monsieur.
— Très-bien, nous allons régler votre compte. Je regrette un aussi bon ser\'iteur que vous, mais je me ferais un véritable scrupule de résister à votre vocation.»
10 Ils descendirent ensemble au bureau de la librairie, et, après vérification faite de ses registres, M. Furbach compta deux cent cinquante florins d'Autriche à Nicklausse, restant de ses gages, y compris les intérêts depuis six ans. Après quoi le digne homme lui souhaita
15 bonne chance et se pourvut d'un autre cocher.
Longtemps le vieux libraire raconta cette étrange histoire ; il riait beaucoup de la naïveté des gens du Pitcherland, et les recommandait à ses amis et connaissances comme d'excellents serviteurs.
20 Quelques années après, M. Furbach, ayant marié sa fille M"« Anna Furbach, au riche libraire Rubeneck, de Leipzig, se retira des affaires. Mais il avait tellement contracté l'habitude du travail, que, malgré ses soixante-dix ans, l'inaction lui devint bientôt insuppor-
25 table. C'est alors qu'il fit plusieurs voyages en Italie, en France, en Belgique.
Vers les premiers jours d'automne, en 1838, il visitait les bords du Rhin. C'était un petit vieillard à l'œil vif, aux pommettes colorées, à la démarche encore
30 ferme. On le voyait se promener sur le pont du bateau, le nez en l'air, la redingote boutonnée, un para-
pluie sous le bras, le bonnet de soie noire tiré sur les oreilles, causant, s' informant de tout, prenant des notes et consultant volontiers le Guide des voyageurs.
Un matin, entre Frisenheim et Neubourg, après avoir passé la nuit au salon du dampschifT avec trente autres 5 voyageurs, femmes, enfants, touristes, commerçants, étendus pêle-mêle sur les banquettes, M. Furbach, heureux d'échapper à cette étuve, monta sur le pont au petit jour.
Il était environ quatre heures du matin, une brume 10 épaisse couvrait le fleuve ; le flot mugissait, la machine clapotait lourdement, quelques lumières lointaines tremblotaient dans le brouillard, et parfois d'immenses rumeurs s'élevaient dans la nuit : la voix du vieux Rhin,dominant le tumulte, racontait T étemelle légende des^S générations éteintes, les crimes, les exploits, la grandeur et la chute de ces antiques margraves, dont les repaires commençaient à se dessiner du milieu des ténèbres.
Appuyé contre la machine, le vieux libraire regardait ^ défiler ces souvenirs d'un œil rêveur. Le chauff*eur, le mécanicien allaient et venaient autour de lui ; quelques étincelles volaient dans l'air, un fanal se balançait au bout de sa corde ; la brise jetait sur l'avant des flocons d'écume. 25
M. Furbach, ayant tourné la tête, aperçut un sombre amas de mines sur la rive droite du fleuve, des maisonnettes étagées au pied de vastes remparts ; un pont volant balayait la vague écumeuse de sa longue corde traînante. 30
Il s'avança sous le fanal, ouvrit son guidé et lut :
LE TRÉSOR DU VIEUX SEIGNEUR. Mi
« Vi]Eyx-BRiSACH, Brisacùm et Brisacus inons, fondé «par Drusus; autrefois la capitale du Brisgau, passait «pour l'une des plus fortes villes d'Europe: la clef de «l'Allemagne. Bernard V de Zœhringeri en éleva le 5 « château fort. — Frédéric Barberousse y fit transporter, «dans l'église de Saint-Étienne, les reliques: de saint « Gervais et de saint Protais. — Gustave Horn, Suédois, «tenta de la prendre en 1633, après avoir remporté de « grands avantages sur les Impériaux : il échoua. —
10 « Brisach fut cédé à la France par le traité de West- «phalie ] il fut rendu à la paix.de Riswick, en échange «de Strasbourg. — Les Français le brûlèrent en 1793; « les fortifications en furent démolies en .1814.»
«Ainsi, sç dit-il, voici le Viéux-Brisach des comte;s
iSd'Eberstein, d'Osgau, de Zœhringen, de .Souabe et d'Autriche; je ne puis laisser passer cela sans le voir.»
Quelques instants après, il se faisait descendre avec son bagage dans une barque, et le dampschiff poursui-
20 vait sa route vers Bâle.
, , Il n'est peut-être pas, sur les deux rives du Rhin, de site plus étrange que l'antique capitale du Brisgau,.avec son château démantelé, ses murailles de mille couleurs, étalées à cent cinquante mètres au-dessus du fleuve. Ce
25 n'est plus une ville, et ce n'est pas encore une ruine.
La vieille cité morte est envahie par des centaines de
chaumières rustiques. Au-dessus des toits de chaume
étages contre les remparts, s'ouvre encore la porte du
fort avec sa voûte armoriée, ses herses et son pont-levis
:3o suspendu sur l' abîme. , De larges, brèches laissent rouler les décombres autour, de la côte; la ronce,^ la mousse,
le lierre joignent leurs efforts destructeurs à ceux de r homme : tout descend, tout s'en va !
Quelques ceps de vigne s'emparent des créneaux ; le pâtre et sa chèvre se posent fièrement sur les corniches, et, chose bizarre, les femmes du village, les jeunes 5 filles, les vieilles commères montrent leurs visages naïfs par mille ouvertures pratiquées dans les murailles du château: chaque cave de l'ancienne forteresse est devenue un logis commode, il a suffi d'ouvrir des fenêtres et des lucarnes aux remparts. 10
Étendez sur tout cela les teintes grises du crépuscule matinal, déroulez au-dessous, à perte de vue, la nappe bleuâtre du Rhin qui mugit ; représentez-vous sur les grandes dalles de la jetée des files de tonnes et de caisses, et vous aurez l'impression que dut éprouver 15 M. Furbach en abordant au rivage.
Il aperçut au milieu des ballots un homme, assis au bord d'une petite charrette à bras, la bretelle sur l'épaule.
«Monsieur s'arrête à Vieux-Brisach ? Monsieur de- 20 scend au Schlossgarten ? lui* demanda cet homme d'une voix inquiète.
— Oui, mon garçon, vous pouvez charger mes bagages.»
Il ne se fit pas répéter l'invitation. Le batelier reçut 25 ses àoMzc p/ennings et l'on partit pour l'antique castel.
Au bout d'un quart d'heure environ, M. Furbach et son guide atteignirent une large voie en spirale, pavée d'un cailloutage noir et luisant comme du fer, et bordée d'un mur à hauteur d'appui. C'était l'ancienne 30 avancée du Vieux-Brisach. Tout en haut de cette voie,
près de la porte de Contran T Avare, M. Furbach, se penchant sur le petit mur, vit au-dessous les chaumières innombrables étagées jusqu' au bord du fleuve. En traversant la terrasse, il vit à sa droite l'antique cathédrale 5 de grès rouge encore inébranlable sur sa base de granit, comme au temps des croisades ; à gauche quelques modestes maisons bourgeoises assez propres ; une jeune fille donnait du mouron à ses oiseaux, un vieux boulanger en veste grise fumait sur le seuil de sa baraque ; en face,
loà r autre extrémité du plateau, T hôtel du Schlossgarten détachait sa blanche façade sur le fond verdoyant d'un parc. Là s'arrêtent les touristes qui vont à Fribourg en Brisgau. C'est un de ces bons hôtels allemands, simples, élégants, confortables, dignes enfin d'héberger
15 un mylord en voyage.
M. Furbach entra dans le vestibule sonore ; une jolie Servante vint le recevoir, fit transporter ses effets dans une belle chambre au premier, où le vieux libraire se lava, changea de chemise, se fit la barbe ; après quoi,
2o frais, dispos et de bon appétit, il descendit à la grande
salle, prendre son café au lait selon sa vieille coutume.
Or, il était dans cette salle depuis environ une demi-
heure, — une salle haute et spacieuse, tendue d'un
papier blanc à bouquets de fleurs, le plancher sablé, les
25 hautes fenêtres à glaces étincelantes, ouvertes sur la terrasse, — il venait de terminer son déjeuner et s'apprêtait à faire un tour dans les environs, lorsqu'un homme grand, en habit noir, rasé de frais et la serviette sur le bras, le maître de l'hôtel enfin, entra jetant un
30 coup d'œil sur les tables couvertes de leurs nappes damassées, s'avança gravement vers M. Furbach en le
saluant d*un air cérémonieux, le regarda et fit entendre une exclamation de surprise :
« Seigneur Dieu . . . est-ce possible ? mon ancien maître ! »
Puis, les bras étendus, d'une voix saisissante : 5
« Monsieur Fùrbach, ne me reconnaissez- vous pas?»
Le vieux libraire, non moins ému, regarda cet homme, et, au bout d'un instant, dit :
«C'est Nicklaùsse !
— Oui, Nicklaùsse, s'écria le tnaître d'hôtel, oui, 10 c'est moi ! . . . Ah ! Monsieur ... si j'osais. >
M. Furbach s'était levé.
« Allons, ne vous gêiiez pas, dit-il en souriant, je suis heureux, bien heureux, Nicklaùsse, de vous ré voir en si bel état. Embrassons-nous, si cela vous fait plaisir. » 15
Et ils s'embrassèrent comme de vieux camarades.
Nicklaùsse pleurait ; les servantes étaient accourues ; le brave maître d'hôtel s'élança vers là porte du fond en s' écriant :
« Ma femme ! . . . mes enfants !.. . venez voir ... 20 venez ! . . . Mon ancien maître est là !.. . Venez vite !»
Et une jeune femme de trente ans, fraîche, gracieuse et belle, un grand garçon de huit à neuf ans, un autre plus petit, parurent. 25
« C est mon maître ! criait Nicklaùsse. Monsieur Furbach, voici ma femme . . . voici mes enfants . • • Ah î si vous vouliez lès bénir !»
Le vieux libraire n'avait jamais béni personne, mais il embrassa la jeune femme de bon cœur et les marmots 30 aussi ; le plus petit s'était mis à pleurer, croyant qu'il
s'agissait de quelque malheur; Tàutre, les yeux tout grands ouverts, regardait ébahi.
(K Ah ! Monsieur, disait la jeune femme toute rouge, tout émue, que de fois mon mari s'est entretenu de vous 5 avec moi, de votre bonté, de tout ce qu'il vous doit.
— Oui, interrompit Nicklausse, cent fois l'idée m'est venue de vous écrire, Monsieur, mais il y aurait eu tant de choses à vous dire, il aurait fallu vous expliquer . . . Enfin, il Êuit me pardonner.
10 — Eh ! mon cher Nicklausse, je vous pardonne de tout mon cœur, fit le brave homme. Croyez que je suis heureux de votre fortune, quoique je ne me l'explique pas.
— Vous saurez tout ! dit alors le maître d'hôtel ; ce 15 soir . . . demain ... je vous raconterai , . . C'est le
Seigneur qui m'a protégé ... C'est à lui que je dois tout ... C'est presque un miracle . . . N'est-ce pas, Fridolihe?»
La jeune femme inclina la tête.
2o « Allons, allons, tout est pour le mieux, dit M. Furbach en se rasseyant ; vous me permettrez de passer un ou deux jours à votre hôtel, pour renouveler connaissance.
Ah ! Monsieur, vous êtes chez vous, s'écria Nic-
25klausse; je vous accompagnerai jusqu'à Fribourg, je vous ferai voir toutes les curiosités du pays ; je veux vous conduire moi-même. »
L'empressement de tous ces braves gens ne peut se rendre ; M. Furbach en était touché jusqu'aux larmes.
30 Durant tout ce jour et le suivant, Nicklausse lui fit les honneurs de Vieux-Brisach et des environs; bon gré
mal gré; il conduisit le brave homme du haut de son siège ; et comme Nicklausse était le plus riche propriétaire de la contrée, comme il possédait les plus belles vignes, les plus gras pâturages du pays, et qu'il avait de l'argent placé partout, qu'on juge de l'étonnement 5 de Brisach en le voyant conduire de la sorte un étranger : M. Furbach passa pour quelque prince voyageant incognito. — Quant au service de l'hôtel, quant à la bonne chère, au vin et aux autres accessoires de ce genre, je n'en dis rien : c'était splendide ; le vieux 10 libraire dut l'avouer qu'il n'avait jamais été traité plus grandement, et ce n'est pas sans impatience qu'il attendait l'explication du «miracle,» comme disait Nicklausse. Le rêve de son ancien domestique, depuis longtemps oublié, lui revint alors à la mémoire, et 15 lui sembla la seule explication possible d'une fortune si rapide.
Enfin, le troisième jour, vers neuf heures du soir, après le souper, l'ancien maître et son cocher, se trouvant seuls en face de quelques vieilles bouteilles de 20 rudesheim, se regardèrent longtemps l'un l'autre d'un œil attendri. Nicklausse allait commencer ses confidences, lorsqu'un domestique entra pour desservir.
« Allez vous coucher, Casper, lui dit-il ; vous enlèverez tout cela demain. Fermez seulement la porte de 25 l'hôtel, tirez les verrous. »
Et quand le domestique fut sorti, Nicklausse, se levant, ouvrit une fenêtre qui donnait sur la cour, pour renouveler l'air ; puis, venant se rasseoir gravement, il débuta en ces termes : 30
« Vous vous rappelez. Monsieur Furbach, le rêve qui
me fit quitter votre service en 1828. Depuis longtemps ce rêve me poursuivait ; tantôt je me voyais en train de démolir un vieux mur au fond d'une ruine, tantôt je descendais la vrille d'un escalier en coquille ; j*ar- 5 rivais dans une sorte de poterne, et je me cramponnais à l'anneau d'une dalle qui me faisait suer sang et eau.
«Ce rêve me rendait malheureux, mais quand j'eus levé la dalle et que je vis la cave, le chevalier, le trésor, toutes mes peines furent oubliées. Je me croyais déjà
10 maître de l'argent, j'en avais des éblouissements ; je me disais :
«Nicklausse, le Seigneur t'a choisi poiu: t' élever au pinacle des honneurs et de la gloire. Ta grand' mère Orchel va-t-elle être heureuse en te voyant rentrer au
15 village dans une voiture à quatre chevaux ! Et les autres, le vieux maître d'école Yéri, le sacristain Gmacht, tous ces gens qui répétaient du matin au soir que tu ne ferais jamais rien, vont-ils ouvrir les yeux, vont-ils avoir le nez long ... Hé ! hé ! hé ! »
20 « Je me figurais ces choses et d'autres semblables, qui me gonflaient le cœur de satisfaction et redoublaient mon désir d'être en possession du trésor. Mais une fois dans la rue Neuhauser, le sac au dos et le bâton à la main, lorsqu'il s'agit de prendre la route du château,
25 vous ne sauriez croire, Monsieur Furbach, combien je fus embarrassé.
«J'étais au coin de votre magasin, assis sur une borne, regardant de quel côté soufflait le vent ; malheureusement, il ne faisait pas de vent ce jour-là ; les
30 girouettes restaient immobiles, les unes tournées à droite, les autres à gauche. Et toutes ces rues qui se croisaient
devant mes yeux avaient Tair dé me dire: «C'est par. ici qu'il faut passer ! — Non, c'est par ici ! »
«Comment faire?
«Alors, pour me donner des idées, j'entrai prendre une chope à la taverne du Cheval-Rouge^ en face des Petites Arcades. J'avais eu soin de serrer mon argent dans une ceinture de cuir, sous ma blouse, car à la taverne du Cheval' Rouge, qui se trouve dans un enfoncement de la ruelle des Trois Copeaux, bien des honnêtes gens aurai-f ent pris la peine de m'en débarrasser. . lo
« La salle étroite et basse, éclairée au fond par deux lucarnes en treillis donnant sur la cour, était pleine de fumée.
«Je m'assis dans un coin, mon bâton entre mes genoux, une canette baveuse devant moi, et, jusqu'à lais nuit close, je restai là, bouche béante, les yeux tout grands ouverts, regardant mon château qui me semblait peint contre le mur.
«Vers huit heures, j'eus faim : je demandai un knap-: wourst et une autre canette. On alluma le quinquet, et 2q deux ou trois heures après je m'éveillai comme d'un songe ; la tavemier Fox était devant moi et me disait .:
« — C'est trois kreutzer la nuit; vous pouvez monter.»
« Je suivis une chandelle qui me conduisit dans les combles. Il y avait là une paillasse à terre. J'entendais 25 deux ivrognes grogner dans la mansarde, voisine, disant qu'on ne pouvait se tenir debout; moi-même j'étais courbé sous le toit, la tête contre les tuiles.
« Toute cette nuit je ne pus fermer l'œil, autant par crainte d'être volé que par l'effet de mon rêye et le.3p désir de me mettre en. route^ sans savoir où aller.
«A quatre heures, la vitre enchâssée dans le toit se mit à grisonner ; les autres soupentes de la mansarde ronflaient comme un buflfc d* orgue. Je descendis l'escalier à reculons et m'échappai dans la rue. Tout en
.5 courant, je tâtai plus de cent fois ma ceinture. Le jour grandissait ; quelques servantes venaient donner leur coup de balai sur les trottoirs, deux ou trois watchmann^ le bâton sous le bras, se promenaient dans les rues encore désertes. Moi j'allongeais le pas, respirant l'air à
10 pleine poitrine, et déjà, derrière la porte de Stuttgard, se découvraient les arbres de la campagne, quand l'idée me vint que j'avais oublié de payer mon logement. Il ne s'agissait que de trois misérables kreùizer; Fox était bien le plus grand coquin de Munich, il hébergeait tous
15 les mauvais gueux de la ville, mais la pensée qu'un piareil homme pourrait me prendre pour un des ses semblables m'arrêta tout court.
«J'ai entendu dire bien des fois. Monsieur Furbach, que la vertu est récompensée et le crime puni dans ce
20 bas monde ; malheureusement, à force de voir le contraire, je n'en crois plus rien. Il faudrait plutôt dire que du moment qu'un homme est sous la protection des êtres invisibles, tout ce qu'il fait, par courage ou par lâcheté, et même sans le vouloir, tourne à son avantage.
25 — On peut regretter que de véritables bandits aient souvent de pareilles chances, mais qu'importe ! si les honnêtes gens étaient toujours heureux, on se ferait honnête homme par filouterie et le Seigneur n'a pas voulu cela.
30 « Enfin, je retourne au Cheval-Rouge en maudissant ma mauvaise étoile. Fox était ert train de se faire la barbe
devant un -morceau de glace posé sur le bord de sa cheminée. Quand il m'entendit lui dire que je revenais pour payer ses trois kreutzer^ le brave homme me regarda de travers, comme s'il eût soupçonné là-dessous quelque ruse diabolique. Mais, toute réflexion faite, 5 après s'être essuyé la barbe, il me tendit la main, pensant que trois kreutzer sont toujours bons à prendre. Une grosse servante, les joues en citrouille, qui dans ce moment essuyait les tables, ne paraissait pas moins émerveillée que lui: lo
« J'allais me retirer, quand mes yeux rencontrèrent par hasard une rangée de petits cadres tout enfumés, pendus autour de la salle. On avait ouvert les fenêtres pour renouveler l'air, et il y avait un peu plus de jour que la veille, mais cela n'empêchait pas que la salle ne fût 15 encore très-sombre. J'ai souvent pensé depuis qu'à de certains moments les yeux éclairent ce qu'ils regardent, c'est comme une lumière intérieure qui nous avertit d'être attentif. Quoi qu'il en soit, j'avais déjà les pieds dans l'allée, lorsque la vue de ces cadres me fit revenir. 20 C'étaient des gravures représentant les paysages des bords du Rhin, des gravures vieilles de cent ans, noires, couvertes de pattes de mouches. Eh bien ! chose étrange, d'un coup d'œil, je les vis toutes, et, dans le nombre, je reconnus celle des ruines que j'avais vues en 25 rêve. J'en devins tout pâle; il me fallut un instant pour pouvoir monter sur le banc et regarder la chose de plus près. Au bout d'une minute il ne me restait aucun doute : les trois tours en face, le village au-dessous, le fleuve à quelques cent mètres plus loin, tout y était ! 30 Je lus au bas, en vieux caractères allemands : « Vuçs du
Rhin, — Brisack, » Et, dans un coin : a Frederick sculjhjîi^, 1728. » Il y avait juste cent ans.
« Le tavernier m* observait.
« — Ah ! ah ! fit-il, vous regardez Brisach, c'est mon 5 pays ; les Français ont brûlé la ville, les gueux ! »
« Je desrendis du banc et demandai :
« — Vous êtes de Brisach?
« — Non, je suis de Mulhausen, à quelques lieues de là, un fameux pays ; on y boit le vin à deux kreutzer le 10 litre dans les bonnes années.
« — Est-ce qu'il y a loin d'ici là?
« Une centaine de lieues. On dirait que vous avez l'idée d'y aller.
« — C'est bien possible.»
15 « Je sortis, et lui, s' avançant sur le seuil de la taverne, me cria d'un ton goguenard :
« — Hé ! dites donc, avant d'aller à Mulhausen, réfléchissez : vous me devez peut-être encore quelque chose ? »
20 « Je ne répondis pas, j'étais en route pour Brisach : je voyais là-bas, au fond du sombre caveau, des masses d'or, je les brassais déjà, je les prenais à pleines poignées et les laissais retomber ; elles rendaient un son mat et de petits éclats de rire qui me donnaient froid dans 25 les os.
« Voilà, Monsieur Furbach, comment, après avoir pris congé de Munich, j'arrivai heureusement au Vieux- Brisach. C'était le 3 octobre 1828; je m'en souviendrai toute ma vie. Ce jour-là, je m'étais mis en route 30 de grand matin. Vers neuf heures du soir, j'aperçus les premières maisons du village; il pleuvait à
verse: mon feutre, ma blouse, ma chemise étaient percés jusqu' à la peau ; une petite brise des glaciers de la Suisse me faisait claquer les dents ; il me semble encore entendre la pluie tomber, le vent souffler, le Rhin mugir. Plus une lumière ne brillait au Vieux- 5 Brisach. Une vieille femme m'avait indiqué l'auberge du Schlossgarten au haut de la côte ; j'avais fini par trouver la rampe : je montais en tâtonnant et me disais : « Seigneur Dieu . . . Seigneur Dieu ... si tu ne veux pas que je périsse ici, si tu veux accomplir envers un pauvre 10 diable comme moi le quart de tes divines promesses, arrive à mon secours ! »
« Or, depuis environ vingt minutes, j'allais ainsi en tâtonnant dans cette grande vrille tortueuse, risquant de me précipiter à chaque pas, quand, devant moi, 15 dans les ténèbres, s'avança lentement une lanterne ; elle ruisselait de pluie et jetait des éclairs au vieux mur.
i — Hé ! qui va là ? fit une voix cassée.
« — Un voyageur qui monte au Schlossgarten, répondis-je. 20
« — Ah ! bon ; nous allons voir. »
« Et la lumière, vacillant, trébuchant, s'approcha.
« Au-dessus s'avançait une face blafarde, à nez camard, aux joues creuses et plombées, coiffée d'un vieux bonnet de peau de martre, dont il ne restait plus que le 25 cuir. Un bras long, décharné, leva la lanterne jusqu'à la hauteur de mon feutré ; l'homme et moi nous nous regardâmes quelques secondes en silence. Il avait les yeux gris clair comme un chat, les sourcils et la barbe d'un blanc filasse ; il portait une casaque en peau de chèvre 30 et des pantalons de toile grise : c'était le vieux cordier
Zulpick, un être bizarre, vivant seul dans sa cave, au pied de la tour de Contran T Avare. Après avoir tressé ses cordes toute la journée dans la petite allée des Houx, derrière l'église Saint-Étienne, sans jamais 5 répondre autrement aux passants qui lui souhaitaient le bonjour que par une inclination de tête silencieuse, il rentrait dans sa cave en nasillant des airs du temps de Barberousse, et préparait son souper lui-même ; puis, les deux coudes sur le bord de sa lucarne, il regardait
lole Rhin, l'Alsace, les cimes de la Suisse durant des heures entières. On le rencontrait aussi parfois la nuit qui se promenait dans les décombres, et quelquefois, mais rarement, il descendait boire du kirschenwasser, avec les mariniers et les flotteurs, au bouchon du père
15 Korb, sur la jetée en face du pont. Alors il parlait des anciens temps et racontait des chroniques à ces braves gens, qui se disaient: «D'où diable le vieux Zulpick sait-il ces choses, lui qui n'a fait que tresser des cordes toute sa vie ? »
20 « Zulpick ne manquait jamais d'aller à la grand' messe les dimanches ; mais, par une vanité singulière, il se tenait fièrement dans le chœur, à la place des anciens ducs ; et, chose étonnante, les habitants de Brisach trouvaient cela naturel de la part du vieux cordier,
25 tandis qu'ils l'auraient blâmé dans tout autre. «Tel était l'homme à la lanterne.
«Il me regarda longtemps à travers la pluie qui rayait l'air, et malgré l' impatience qui me gagnait je ne dis rien. « Enfin il me dit d'un ton sec :
30 « — Voici votre chemin. »
«Et les reins courbés, l'air rêveur, il poursuivit sa
• route vers le bouchon du père Korb, en murmurant des paroles confuses.
«Quant à moi, voulant profiter des derniers éclairs de la lanterne, je grimpai rapidement la terrasse, où m' apparut une lumière à ras de terre: c'était celle du 5 Schlossgarten. Une servante veillait encore; j'atteignis la porte de T hôtel, je frappai, on m'ouvrit, et la voix de Katel s'écria:
« — Ah ! Seigneur Dieu ! . . . quel temps pour voyager . . . quel temps ! -j— Entrez . . . entrez ! » 10
«J'entrai dans le vestibule; alors, m 'ayant regardé, elle me dit :
« — Vous auriez bien besoin de changer, et vous n'êtes pas riche, à ce que je vois . . . Mais suivez-moi dans la cuisine, vous boirez un bon coup, vous mange- :5 rez un morceau pour l'amour de Dieu ; je tâcherai de vous trouver une vieille chemise, et ensuite vous aurez un bon lit. »
« Ainsi parla cette excellente créature, que je remerciai du fond de l'âme. 20
« Une fois assis au coin de l'âtre, je soupai comme un véritable loup ; Katel levait les mains au ciel en me regardant tout émerveillée. Quand j'eus fini, elle me conduisit dans une chambre de domestique, où, m' étant déshabillé, je ne tardai point à m' endormir sous la pro- 25 tection du Seigneur.
« Je ne pensais pas alors que je dormais sous le toit de ma propre maison ! Qui peut prévoir de pareilles choses ? Que sont les hommes sans la protection des êtres invisibles? Et, avec cette protection, que ne 30
peuvent-ils pas espérer ? Mais alors de telles pensées étaient loin de mon cœur.
«Le lendemain, m* étant éveillé vers sept heures, j'entendis le feuillage frissonner au dehors ; ayant re-
5 gardé par ma fenêtre, qui donnait sur le parc du Schlossgarten, je vis les gros platanes laisser tomber une à une leurs feuilles mortes dans les allées désertes, et le brouillard étendre ses nuages gris sur le Rhin. Mes habits éta^'pnt encore humides, je les mis cependant, et
loKatel me présenta quelques instants après au vieux Michel Durlach, le maître d'hôtel, un vieillard de quatre-vingts ans, la figure sillonnée de rides innombrables, les paupières flasques. Il portait une petite veste de velours brun, à boutons d'argent, les culottes de drap
15 bleu, les bas de soie noire, les souliers ronds à larges boucles de cuivre des anciens temps, et se tenait assis, les jambes croisées, au coin du poêle de faïence de la grande salle.
«Comme je lui demandais du travail, — car j'avais
20 pris la résolution de rester à Vieux-Brisach, — après m' avoir regardé quelques instants, il voulut voir mon livret, et se mit à le lire gravement, ses grosses besicles posées sur son nez. De temps en temps il inclinait la tête et murmurait :
25 « — Bon . . . bon ! »
« A la fin, levant les yeux, il me dit avec un sourire bienveillant :
« Vous pouvez rester ici, Nicklausse ; vous remplacerez Kasper, qui doit partir après-demain pour re-
30 joindre son régiment. Vous irez voir matin et soir sur la jetée s'il y a des voyageurs, et vous amènerez leurs
bagages. Je vous donne six florins par mois, le logement et la nourriture ; la générosité des voyageurs vous fera bien le double, et, plus tard, nous verrons à faire mieux, si nous sommes contents de vous. Cela vous convient-il ?» 5
« J^acceptai de bon cœur, ayant résolu, comme je viens de vous le dire, de rester à Vieux-Brisach ; mais ce qui me confirma encore dans cette résolution, ce fut l'arrivée de Mlle. Fridoline Durlach, dont les grands yeux bleus et le doux sourire s'emparèrent de mon âme. 10 Telle j'avais vu Fridoline, fraîche, souriante, de beaux cheveux blonds cendrés retombant en larges nattes sur son cou blanc comme la neige, la taille gracieuse, les mains un peu grasses et potelées, la voix aimante, telle je l'avais vue dans mon rêve, à peine âgée de vingt ans, 15 et soupirant déjà, comme toutes les jeunes filles, après l'heure fortunée du mariage, telle je la revis alors.
« Et pourtant. Monsieur Furbach, en songeant â ce que j'étais, moi, pauvre domestique, vêtu de la blouse grise, attelé chaque soir à ma charrette comme une bête 20 de somme, la tête penchée, haletant et triste, je n'osais croire à la promesse des esprits invisibles, je n'osais me dire : « Voici ta fiancée, celle qui t'est promise ! » Non, je n'osais m'arrêter à cette idée; j'en rougissais, j'en tremblais, je m'accusais de folie : je voyais Fridoline si 25 belle, et moi si dénué de tout !
« Malgré cela, Fridoline, dès mon arrivée au Schlossgarten, m'avait pris en affection, ou plutôt en commisération. Souvent le soir, à la cuisine, après le rude labeur du jour, quand tout abattu je me reposais au coin 30 de l'âtre, les mains croisées sur les genoux et l'œil
rêveur, elle entrait furtivement comme une fée, et tandis que Katel, le dos tourné, lavait la vaisselle, elle me regardait en souriant et murmurait tout bas :
« — Vous êtes bien las, n'est-ce pas, Nicklausse? Il
5 a fait si mauvais temps aujourd' hui ! Cette grande averse vous a trempé. Vous faites un travail bien rude, souvent j'y pense, oui, bien rude ! mais un peu de patience, mon bon Nicklausse, un peu de patience; quand une autre place sera vacante à T hôtel, vous T aurez.
lo Vous n'êtes pas fait pour traîner la charrette; il faut im homme plus fort, plus rude que vous. »
« Et, tout en parlant, elle me regardait d'un œil si doux, si compatissant, que mon cœur en frémissait; mes yeux se remplissaient de larmes ; j'aurais voulu me jeter
15 à ses pieds, prendre ses petites mains dans les miennes, y poser mes lèvres en sanglotant. Le respect seul me retenait. Mais quant à lui dire : « Je vous aime ! » jamais . . . jamais je ne l'aurais osé. Et pourtant Fridoline devait être ma femme. »
20 En ce moment, Nicklausse suspendit son récit, l'émotion le suffoquait. Le vieux Furbach lui-même se sentait tout attendri ; il regarda le brave garçon pleurer à ces souvenirs, ces sanglots de bonheur l' émouvaient, mais il ne trouvait pas un mot à dire.
25 Au bout de quelques minutes, l'émotion de Nicklausse étant un peu calmée, il poursuivit :
«Vous pensez bien. Monsieur Furbach, que pendant cet hiver de 1828, qui fut très-long et très-rude, mon idée fixe ne me quitta jamais. Représentez-vous un
30 pauvre diable, la bretelle au cou, trainant sa charrette, matin et soir. Vous la connaissez, cette rampe, où
l6o LÉ TRÉSOR DU VIEUX SEIGNEUR.
s'engouffrent tous les vents de T Alsace et de la Suisse ; — que de fois, à mi-côte, je me suis arrêté regardant les vastes décombres, les noires cahutes au-dessous, et me disant : « Le trésor est au milieu de cela . . . quelque part ... je ne sais où . . . mais il y est ! Si je le dé- 5 couvrais, au lieu d'avoir la figure sanglée par la pluie, les pieds dans la boue et la corde aux reins, j'aurais chaud, je serais assis devant une bonne table, je boirais de bon vin, et j'écouterais le vent, la pluie, la grêle se déchaîner au dehors, en remerciant Dieu de ses bontés. 10 Et puis ... et puis ... je verrais une douce figure me sourire ! »
« Ces pensées me donnaient la fièvre ; mes yeux perçaient les murs, je sondais du regard toutes les profondeurs de l'abîme, je sapais le pied de chaque tour, j'en 15 calculais l'épaisseur par le couronnement.
« — Ah ! m'écriais-je, je trouverai ... je trouverai . . . il faut que je trouve 1 »
« Une sorte d'attrait bizarre ramenait toujours ma vue au donjon de Contran l'Avare, qui fait face à la montée. 20 C'est une haute maçonnerie couronnée de lourds créneaux, qui saillent en relief du côté de Hunevir. Le donjon de Rodolphe s'élève tout auprès. Entre les deux s'abaissait le pont-levis de la place : ces deux tours formaient en quelque sorte les jambages de la porte 25 colossale.
« Une circonstance surtout m'attachait à la tour de Gontran ; c'est qu'à moitié de sa hauteur, sur une large pierre dégrossie, est sculptée une croix surmontée d'un casque, et les deux gantelets cloués à la place des mains 30 du Christ.
LE TRÉSOR DU VIEUX SEIGNEUR, l6l
«Vous n'avez pas oublié, Monsieur Furbach, la petite croix que je portais toujours sur moi, et que je vous fis voir le jour de mon départ ; cette croix me paraissait semblable à celle de la tour de Contran : c'étaient le 5 même casque, les mêmes gantelets, — et puis en passant près de la tour, chose inconcevable, il m'arrivait chaque fois de frémir des pieds à la tête : je me sentais envahi par une force étrange ; la peur me saisissait, et, malgré mon désir de pénétrer ce mystère, l'effroi de la mort me
lo faisait fuir.
« Une fois rentré dans ma chambre, le soir, je me traitais de lâche, je me promettais d'avoir plus de courage le lendemain ; mais l'idée de me trouver face à face avec des êtres d'un monde inconnu renversait tou-
15 jours mes fortes résolutions.
«En outre, au pied de cette fameuse tour, dans l'ancienne cave de la salle d'armes, habitait le vieux cordier Zulpick, qui, depuis mon arrivée à Brisach, épiait mes moindres démarches. Que me voulait cet
20 homme ? Soupçonnait-il mes projets ? Lui-même étaitil possédé des mêmes instincts? Avait-il des indices? Je ne pouvais me défendre d'une vague appréhension en le voyant : évidemment entre Zulpick et moi existait un intérêt quelconque ... De quelle nature était cet
25 intérêt? Je l'ignorais et restais sur mes gardes.
« Or, depuis trois mois, je traînais ma charrette sans oser prendre une résolution solide ; le découragement venait, il me semblait parfois que l'esprit des ténèbres avait voulu se rire de ma crédulité; chaque nuit je
30 rentrais au Schlossgarten dans une tristesse inexprimable. Katel et Fridoline avaient beau me demander la cause
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de mon chagrin et me promettre un meilleur sort, je maigrissais à vue d'œil.
«L* hiver était venu, le froid était excessif, surtout dans les nuits claires où les étoiles fourmillent au ciel, où la lune brillante dessine sur la neige les ombres des 5 grands arbres, avec leurs mille rameaux entrelacés.
« Dans ce temps-là, les bateaux à vapeur n'existaient pas encore ; de gros bateaux à voile faisaient le service ; ils arrivaient à huit, neuf, dix, onze heures, souvent à minuit, selon que le vent était plus ou moins favorable. 10 Il fallait les attendre sur la jetée, au milieu des ballots, la neige tombait lentement et me couvrait comme un bloc de pierre. Et puis, quand le bateau avait passé, ^e rentrais souvent sans bagages, car en hiver les voyageurs sont rares. 15
« Un soir de janvier, je remontais ainsi fort triste ; comme il était tombé beaucoup de neige, ma charrette ne faisait pas de bruit. J'arrive à nii-côte et je m'arrête, les coudes sur le petit mur, à ma place habituelle, pour regarder la tour de Contran. Le temps était 20 redevenu clair ; au-dessous de moi le village dormait, les arbres couverts de givre et de neige scintillaient à la lune. Longtemps je regardai les toits blancs, les petites cours noires avec leurs pioches, leurs pelles, leurs herses, leurs charrues, leurs bottes de paille pendues aux han- 25 gars, leurs lucarnes où la neige s'était amoncelée. Pas un bruit ne montait, pas un soupir, et je me disais : Ils dorment .... ils n'ont pas besoin de trésor ! . . . Mon Dieu, qu'est-ce que c'est que de nous? Est-ce qu'on a besoin d'être riche? Est-ce que les riches ne meurent 30 pas comme les pauvres? Est-ce que les pauvres ne
peuvent pas vivre, aimer leur femme, leurs enfants, se réchauffer au soleil quand il fait chaud, et au coin du feu quand il fait froid, comme les riches ? Ont-ils besoin de boire du bon vin tous les jours pour être heureux ? 5 . . . Et quand tous se sont traînés quelques jours sur la terre, à voir le ciel, les étoiles, la lune, le fleuve bleu, la verdure des champs et des bois ; à cueillir quelques fruits le long des buissons, à presser leurs grappes de raisin, â dire à celle quMls aiment ; « Tu es la plus belle,
10 la plus douce, la plus tendre des femmes ... Je t'aimerai toujours ! ... » et à faire sauter leurs petits enfants dans leurs mains, à les embrasser, à rire de leurs gazouillements ; quand ils ont fait tout cela, — les choses qui sont le bonheur, le pauvre bonheur de ce bas
15 monde, — eh bien ! est-ce que tous ne descendent pas les uns après les autres, en robe blanche ou en guenilles, en chapeau à plumes ou en cheveux, dans la même caverne sombre d'où Ton ne revient jamais, et où l'on ne sait pas ce qui se passe ? Faut-il donc des trésors,
20 Nicklausse, pour tout cela ? Réfléchis et calme ton âjiie. Retourne à ton village, cultive ton petit champ, le champ de ta grand' mère; épouse Grédel, Christine ou Lotchen; une grosse fille réjouie, si tu veux; une maigre un peu mélancolique si ça te fait plaisir . . .
25 Seigneur Dieu ! il n'en manque pas ! Suis l'exemple de ton père et de ton grand-père ; assiste à la messe, écoute M. le curé, et, quand il faudra prendre le chemin qu'ont suivi les autres, on te bénira, et dans cent ans d'ici tu seras un ancien, un de ces braves gens dont on
30 déterre les os avec respect et dont on dit : « Ah ! dans
ce temps-là, c'étaient de braves gens . . . Aujourd'hui on ne voit plus que des gueux ! »
«Ainsi rêvais-je penché sur le mur, admirant le silence du village, des étoiles, de la lune et des ruines, et portant le deuil de mon trésor que je ne pouvais 5 avoir.
« Mais comme j'étais là depuis quelques minutes, tout à coup, en face de moi, à cent mètres au-dessus, sur la plate-forme, quelque chose remua, puis une tête s'avança lentement, étendit un regard sur le fleuve, sur la 10 jetée, puis le long de la rampe.
«Je m'étais baissé; ma charrette, près du mur, disparaissait derrière la courbe.
«C'était Zulpick : il avait la tête nue, et comme la lune brillait de tout son éclat, malgré la distance, je vis i5 que le vieux cordier était animé de quelque pensée étrange: ses joues blafardes étaient tirées, ses grands yeux couverts de sourcils blancs étincelaient ; pourtant il paraissait calme. Après avoir longtemps regardé, il se couvrit de son vieux bonnet de martre, — il s'était 20 découvert pour épier, — puis je le vis descendre le sentier rapide qui longe la tour de Rodolphe, et bientôt se perdre dans les bastions.
« Qu'allait-il faire au milieu des décombres à cette heure? Tout de suite l'idée me vint qu'il allait chercher 25 le trésor ; et moi, tout à l'heure si calme, je sentis un flot de sang me colorer la face ; je passai la bretelle à mon épaule et me mis à courir de toutes mes forces ; les roues, sur la neige, ne faisaient pas le moindre bruit. En quelques minutes, je fus sous le hangar du Schloss- 30 garten ; je saisis une pioche et revins, toujours en
courant, suivre le vieux cordier à la piste. Au bout d*un quart d* heure, j* étais dans le fossé, emboîtant ses pas dans la neige. Je courais si vite que tout à coup, au détour d*un amas de décombres, je me vis nez à nez 5 avec Zulpick, qui tenait un énorme levier, et me regarda face à face en pressant sa grosse barre de fer à deux mains. Il ne bougeait pas plus qu'une statue et avait dans son attitude quelque chose de fier qui m'étonna. — On l'aurait pris pour un vieux chevalier. — 10 Moi, je soufflais, j'étais surpris; pourtant bientôt je revins à moi et lui dis :
« — Bonsoir, Monsieur Zulpick ; comment ça va-t-il ce soir ? Il fait un peu frais. »
« En même temps, la vieille cathédrale de Saint- 1% Etienne sonnait minuit, et chaque coup de son timbre, grave et solennel, retentissait dans le bastion. Au dernier coup, Zulpick, qui ne riait pas, me dit :
« — Que viens-tu faire ici ?
« — Hé ! lui répondis-je embarrassé, je viens faire ce 20 que vous faites. »
«Alors lui, d'un ton grave, s'écria :
« — Quel est ton droit de prétendre au trésor de Contran l'Avare ? — ^ Parle.
« — Ah ! ah ! fis-je, il paraît que vous savez ... ? » 25 « Mon cœur battait avec force.
« — Oui, je t'ai deviné ... Je t'attendais!
« — Vous m'attendiez ? »
« Mais, sans me répondre, il reprit :
« — De quel droit prétends-tu quelque chose ici ? 30 « — Et vous donc, père Zulpick ? — S'il y a un trésor, pourquoi serait-il à vous plutôt qu'à moi ?
l66 LE TRÉSOR DU VIEUX EIGNEUR.
« — Moi, c'est différent, bien différent, dit-il, voilà cinquante ans que je cherche mon bien. »
«Et se posant la main sur la poitrine d'un air convaincu :
<( — Ce trésor est à moi . . . Je Tai acquis au prix du 5 sang ... et voilà huit siècles que j'en suis privé. 11
«Je crus alors qu'il était fou; mais lui, devinant ma pensée, dit:
« — Je ne suis pas fou ! . . . Montre-moi mon bien, puisque la pensée d'en haut t'éclaire, et je t'en ferai 10 bonne part. »
« Nous étions au pied de la tour de Rodolphe, et le vieux cordier avait essayé d'en détacher une pierre. D'autres blocs, en grand nombre, étaient déjà entassés tout près de là. 15
« — Il ne sait pas la place, me dis-je; le trésor n'est pas ici, j'en suis sûr. Il doit être dans la tour de Contran l'Avare. »
«Et, sans répondre à sa question, je lui dis:
« — Bon courage, père Zulpick, nous recauserons de 20 cela plus tard. »
« Et je repris le sentier qui monte à la terrasse. Tout en courant, je me pris à songer qu'on ne pouvait entrer dans la tour de Contran que par la cave qu'habitait Zulpick, et, me retournant, je lui criai : 25
« — Nous recauserons de cela demain.
« — C'est bon! » fit-il d'une voix forte.
« Il me suivait à longue distance, la tête inclinée d'un air abattu.
«Quelques instants après, j'étais dans ma chambre, 30 et je me couchai avec un sentiment d'espoir et de
courage que je n'avais pas éprouvé depuis longtemps.
«Cette nuit-là, mon rêve, qui pâlissait de jour en jour, reparut avec une grandeur imposante; ce n'était 5 plus seulement le chevalier étendu sur la croix de bronze que je vis, c'était toute une histoire étrange et colossale qui se déroulait lentement sous mes yeux : — L'antique cathédrale de Saint-Étienne sonnait; ses lourdes pierres rouges, ses arceaux, ses voûtes et ses
10 flèches en tremblaient jusque sur leurs fondements de granit. Une foule immense, toute vêtue de drap d'or et de pierreries, des prêtres et des seigneurs se pressaient sur la plate-forme de Vieux-Brisach, mais non pas le Brisach d'aujourd'hui, avec ses décombres, ses
15 ruines et ses chaumières : le Brisach couvert de hauts édifices entassés jusqu'aux nues. Entre chaque embrasure de ses larges créneaux se tenait debout un homme d'armes, les yeux tournés vers la plaine bleuâtre, et tout le long de la rampe descendaient,
20 jusqu'"au bord du Rhin, une file de piques luisantes, de hallebardes, de pertuisanes, renvoyant au ciel leurs éclairs comme des miroirs. Et les chevaux piétinaient dans la rampe profonde, sous les portes sombres. Des rumeurs immenses s'élevaient de la plaine. Tout à
25 coup, transporté sur une tour, je vis au loin, bien loin, s'avancer sur le fleuve un long bateau tout couvert d'un voile noir, avec une grande croix blanche au milieu. Chaque coup de glas funèbre retentissait d'une tour à l'autre, et se prolongeait en échos jusqu'au
30 fond des remparts. Je compris qu'un grand personnage, un prince, un empereur venait de mourir, et, comme
l68 LE TRÉSOR DU VIEUX SEIGNEUR.
tout le monde s'agenouillait, je voulus m'agenouiller aussi, mais subitement tout disparut. — Je m'étais sans doute retourné dans mon lit. Un silence de mort succédait au tumulte.
«Alors, je me revis dans mon caveau, regardant par 5 une meurtrière; en face, étaient le pont-levis, la tour de Rodolphe, et sur le pont une sentinelle, et je me dis: «Tu ne t'es pas trompé, Nicklausse, voici bien la tour de Contran l'Avare et le vieux duc est là.» Et me retournant, je vis le cercueil et le vieux duc; ce 10 n'était pas un squelette, c'était un mort revêtu d'un manteau bleu semé d'étoiles et d'aigles à deux têtes brodées en argent. Je m'approchai ... je regardai les ornements avec extase: le manteau, l'épée, la couronne et la grande coupe scintillaient à la lumière d'une 15 étoile qui clignotait dans l'embrasure de la meurtrière. Comme je rêvais au bonheur de posséder ces richesses, le vieux duc ouvrit les yeux lentement et me regarda d'un air grave.
« — C'est vous, Nicklausse, me dit-il, sans qu'un 20 muscle de sa longue figure tressaillît. Il y a bien longtemps qu'on m'oublie dans ce caveau; soyez le bienvenu, asseyez-vous là sur le bord de mon cercueil, il est lourd et ne tombera pas.»
« Il me tendait la main, je ne pus refuser de la prendre. 25
« — Dieu du ciel, que la main des morts est froide ! » me dis- je en frissonnant.
«£t dans le même instant je m'éveillai: je tenais mon chandelier sur la table de nuit, et c'est le froid de ce chandelier qui m'avait éveillé. Les petites vitres des© ma fenêtre étaient blanches de givre.
<( Tout le reste de la nuit, je ne fis que repasser mon rêve; il ne m'en restait que les principales circonstances, mais bientôt je devais le retrouver tout entier, à mesure que les objets réels m'en rappelleraient les 5 moindres détails.
« Il me fallut patienter encore tout ce jour-là jusqu'au soir. En me rendant à la jetée, à six heures, avec ma charrette, j'avertis le vieux Zulpick que je serais de retour vers huit ou neuf heures, et qu'alors nous
10 pourrions causer. Il me répondit par une inclination de tête, en m 'indiquant l'entrée de sa cave.
«A neuf heures, le bateau passa; vers dix heures j'étais de retour. Après avoir mis ma charrette sous le hangar, je me rendis à la tour de Gontran. Zulpick
ï5 m'attendait; nous descendîmes en silence, et dès ce moment je fus convaincu que l'instant de notre grande découverte était proche, car, tout en descendant l'escalier, il me souvint de l'avoir déjà parcouru dans mon rêve, mais je n'en dis rien. Arrivé au fond de la
aocave, tous mes doutes, s'il m'en était encore resté, auraient cessé: je connaissais ce local, cette voûte basse, ces vieux murs, cette table de sapin appuyée contre la meurtrière, ces quatre vitres rondes fêlées, ce grabat, ces paquets de cordes roulés dans un coin, tout,
25 j'avais tout vu chez le père Zulpick, comme un familier de son trou, et déjà, de l'œil, je marquais la dalle qu'il faudrait soulever, si nous parvenions à nous entendre.
« Une lampe de fer-blanc brillait sur la table; le vieux cordier s'assit sans façon sur l'unique chaise mal rem-
30 paillée du taudis, et m'indiqua du doigt un coffre où je pris place. Zulpick, avec son crâne chauve, les
I/o LE TRÉSOR DU VIEUX SEIGNEUR.
deux mèches de cheveux qui lui restaient autour des oreilles, son nez camard, ses yeux luisants et son menton en pointe, avait Tair inquiet, préoccupé; il m'observait d'un œil sombre, et le premier mot qu'il me dit fut : 5
« — Le trésor est à moi; je n'aime pas qu'on me vole. Il est à moi, je l'ai gagné! Je ne suis pas de ceux qui se laissent dépouiller, entends-tu ?
« — Alors bon, répondis-je en me levant, puisqu'il est à vous, gardez-le. » lo
« Et je fis un pas pour me retirer.
«Lui, se levant et m'arrêtant par le bras d'un geste brusque, en grinçant des dents, me dit:
« — Ecoute, combien veux-tu ?
« — Je veux la moitié. 15
« — La moitié! fit-il, c'est abominable! c'est un vol!
« — Eh bien ! gardez tout. »
« Et je gravis la première marche.
«Alors, m'arrachant presque le pan de ma souquenille, il hurla: 20
« — Tu ne sais rien . . . rien! Tu veux m 'éprouver, m 'épouvanter. Je trouverai bien tout seul.
« — Pourquoi donc me retenez-vous ?
« — Allons, assieds-toi, fit-il en ricanant d'un air bizarre. Voyons, puisque tu sais . . . qu'est-ce qu'il 25 y a dans le trésor ? »
«Je revins m 'asseoir.
« — Il y a d'abord la couronne à six branches, en or, quatre gros diamants à chaque branche, la croix au-dessus. 30
« — Oui ... il y a cela.
LE TRÉSOE DU VIEUX SEIGNEUR. l?^
« — Et puis il y a Tépée, la grande épée à poignée d'or.
« — C'est vrai I
« — Et la coupe en or, avec des perles blanches, 5 rouges et jaunes.
« — Oui . . . oui ... il y a tout cela I Je me rappelle: ma coupe, mon épée, ma couronne. On me les a laissées, je Tai voulu ainsi; mais je veux les ravoir.
« — Ahl si vous voulez tout garder, m 'écriai -je, lo furieux d'un pareil égoïsme, si vous voulez tout garder . . . ma foi, je m'en vais. »
« Et je partis indigné.
«Mais lui, me sautant encore une fois au bras, s'écria:
15 « — Nous pourrons nous entendre pour le reste. IL y a de l'or, n'est-ce pas ?
« — Oui, le cercueil est plein de pièces d'or. »
« A ces mots, il devint tout vert et dit :
« — Je garde l'orl tu auras l'argent.
2o « — Mais il n'y a pas d'argent, m'écriai-je; et d'ailleurs, s'il y en avait, je n'en voudrais pas, entendezvous ? »
« Le vieux fou, d'un ton féroce, se mit alors à vouloir
me supplier, à vouloir m 'attendrir. Mais il m'était
25 facile de voir qu'il aurait essayé de m' étrangler s'il
s'était senti le plus fort et s'il n'avait pas eu besoin de
moi.
« — Voyons, disait-il, écoute-moi, Nicklausse, tu es
un brave garçon, tu ne veux pas me voler. Je te dis
30 que ce trésor m'appartient; depuis cinquante ans je le
cherche. Je me rappelle l'avoir gagné il y a longtemps
. . . bien longtemps! Seulement, je ne peux pas en jouir par la vue, mais c'est égal, puisqu'il est à moi!
« — Eh bieni puisqu'il est à vous, laissez-moi tranquille. 5
« — Tu vas le déterrer ! » hurla-t-il en sautant sur une hachette.
«Heureusement, j'avais sous la main ma grosse trique à pointe de fer, ayant prévu que la chose pourrait tourner mal. Je me mis en garde en lui disant froide- lo ment:
« — Père Zulpick, je suis venu chez vous comme ami; vous voulez m 'assassiner. Mais, prenez garde, au moindre mouvement, je vous casse la tête. »
« Il comprit cela, et, après m'avoir observé une i5 seconde pour épier mes mouvements et juger s'il serait le plus fort, il déposa sa hachette et me dit d'une voix basse :
« — Tu veux la moitié ?
« — Oui. "20
« — Quelle moitié? L'or, l'épée, la couronne? Quoi . . . quoi ? parle donc I
« — On fera deux parts; on tirera au sort. Il faut que les parts soient égales. »
(( Il réfléchit un instant et dit : 25
« — J'accepte! Il faut que j'accepte » . . maïs tu me voles; je laisse cela sur ton âme. Que le diable t'étrangle! Il faut que j'accepte.
« — Est-ce entendu ?
« — Quand je te dis que j'accepte ... 30
« — Oui, mais vous allez jurer sur cette croix. »
« Alors je sortis ma petite croix de bronze. En la voyant; ses yeux parurent se troubler.
« — D'où tiens-tu cela ? « — Que vous importe. — ^Jurez.
5 « — Eh bien! je jure ... de te laisser la moitié, «-r- Partage égal, au sort.
« — Oui.
« — A la bonne heure, dis-je en remettant îa croix à mon cou; maintenant nous pouvons nous entendre. loEt d'abord, père Zulpick, le trésor est ici. « — Ici ! Où cela ? fit-il en bégayant.
« — Il faut lever cette dalle, et puis piocher audessous. Nous arriverons sur un escalier et nous descendrons cinquante marches. Au bout se trouve 15 un caveau, et dans le caveau le trésor. »
«En m'écoutant, ses yeux s'écarquillaient.
« — Comment sais-tu cela, toi ? fit-il.
« — Je le sais.
« — Tu en es sûr?
20 « — J'en suis sûr. Vous allez voir. »
«Et j'allais prendre ma pioche au fond de la cave. Alors il bondit en s 'écriant :
« — C'est moi qui veux lever la dalle; c'est moi qui veux ôter la terre I 25 « — Levez la dalle, père Zulpick, piochez I mais souvenez-vous de votre serment sur la croix. On peut être damné une fois : deux fois, ce serait trop. » « Il ne dit rien, prit la pioche et leva la dalle. «Je me tenais debout près de lui, avec mon gros 30 bâton ferré, me défiant de sa folie. Plusieurs fois, je remarquai qu'il me lança un coup d'œil rapide pour
s'assurer que j'étais en garde. La dalle levée, il se mit à piocher avec ia rapidité du chien qui gratte la terre. Une fois il s'arrêta en me disant:
« — Cette cave est à moi ; je ne veux pas aller plus loin. Il faut que tu sortes. 5
« — Souvenez-vous de votre serment sur la croix, » lui dis-je froidement.
« Il reprit son travail en répétant à chaque coup de pioche: «Tu me voles. . . tu me voles. . . tu es un voleur . . . tout est à moi ...» jusqu'à ce qu'il at- 10 teignît la petite voûte de l'escalier. Lorsqu'il en découvrit la première pierre, tout à coup il devint pâle comme un linge et s'assit sur le tas de terre. Et comme je voulais prendre la pioche à mon tour, il se jeta dessus en bégayant : 15
« — Laisse cela! c'est moi . . . moi qui veux tout faire . . . qui veux descendre le premier.
« — Très-bien, allez ! »
« Il poursuivit sa besogne avec un acharnement qui ne lui permettait plus de respirer. La rage éclatait 20 dans tous ses traits. Cependant l'ouvrage avançait; chaque coup de pioche rendait maintenant un son creux, et subitement une pierre tomba, puis toute la voûte s'affaissa dans l'ouverture avec un bruit sourd. Le vieux cordier faillit être entraîné par les décombres. 25 Je le retins très-heureusement; mais, bien loin de me remercier, à peine vit-il l'escalier, que dans une exaspération épouvantable il hurla :
« — Tout est à moi!
— Et à moi, » lui dis-je d'un ton sec. 30
J'avais pris la lampe, il voulut l'avoir.
— Bon, j'aime mieux ça. Marchez en avant, père Zulpick. »
« Nous descendîmes.
« La lumière tremblotante éclairait ces voûtes vieilles 5 de dix siècles ; le bruit furtif de nos pas sur les marches sonores avait des eôets étranges. Mon cœur battait d'une force à rompre ma poitrine. Je voyais devant moi le crâne chauve du vieux cordier, sa nuque grisbleu, son dos voûté. Peut-être à ma place aurait-il eu lo quelque tentation funeste; mais, grâce au ciel, jamais la pensée du mal n'est entrée dans mon âme. Monsieur Furbach; il faut que je vous dise cela, car la mort nous suivait; elle guettait l'un de nous dans l'ombre. Heureux ceux qui n'ont rien à se reprocher, et qui 15 laissent au Seigneur le soin de retirer ses créatures de ce bas monde. Il n'a pas besoin de nous pour cette terrible besogne.
«Arrivé au bas de T escalier, Zulpick, ne voyant rien dans le caveau, me regarda d'un œil hagard; il voulut 20 parler, aucun son ne parvint à ses lèvres. Alors je lui montrai l'anneau scellé dans la dalle du milieu; il comprit aussitôt, et, posant la lampe à terre, il saisit l'anneau à deux mains avec un rugissement sauvage. La sueur coulait lentement de nos tempes, cependant 25 je restai maître de moi. Voyant l'inutilité des efforts du vieillard :
«Laissez -moi faire, Zulpick, lui dis-je, vous n'êtes pas de force.»
« Il essaya de répondre ; en ce moment, je remarquai 3P qu'il avait les lèvres bleues.
« — Asseyez-vous, reprenez haleine, je ne vo vouslerai pas votre part, soyez tranquille. »
« Mais il ne voulut pas s'asseoir et s'accroupit près de la dalle. Et tandis que je la levais, en introduisant mon pic dans les interstices de la pierre, il s'efforçait de 5 la retenir avec ses ongles.
« Prenez donc garde, m'écriai-je, vous allez vous feire écraser les mains ! »
«Peine perdue; il n'entendait pas; la fureur de l'or le possédait, et dans le moment même où, la dalle se 10 levant, il me fallait employer toutes mes forces pour la retenir, il se glissait déjà dessous, et je l'entendais pousser des cris inhumains entrecoupés de hoquets bizarres.
« La dalle levée, je restai quelques secondes comme 15 ébloui : le scintillement des pierreries aux reflets de la lampe me donnait le vertige. Dans ce moment, rapide comme un éclair, tous mes souvenirs effacés reparurent. Je me souvins même de ce que vous m'aviez dit à Munich: «Comment pouviez-vous voir l'or, le cercueil 20 et le chevalier, Nicklausse, puisque vous n'aviez pas de lumière ? Reconnaissez que votre rêve n'a pas le sens commun. » Et pour répondre à cette objection, mes y^ux cherchaient une lumière quelconque. C'est alors que je vis une ouverture dans la muraille. A 25 l'extérieur, cela ressemblait à un de ces goulots massifs, comme il s'en trouve dans tous les remparts, pour laisser transpirer l'humidité de la terre. La lune pâle regardait par ce trou et confondait ses rayons bleus avec les rayons jaunes de notre lampe., ^q
«Tout cela, mon cher monsieur Furbach, est pour
vous dire qu'en de pareils instants nos sens acquièrent une acuité surprenante; rien ne leur échappe, pas même les circonstances indifférentes.
« Zulpick venait de saisir la couronne posée sur un 5 coussin de pourpre vermoulu et la plaçait sur sa tête d'un air superbe. Il prit de même Tépée, puis la coupe et me regardant :
<f — Voici le duc, dit-il d'un accent solennel, le vieux duc Gontran l'Avare! »
10 « Et comme je soulevais un coin de la tenture, roide comme du carton, et que sous les oripeaux nous apparaissait l'or, le vieux fou, levant son épée, voulut m'en asséner un coup sur la tête, mais un gargouillement indéfinissable s'échappa de sa poitrine, et il
!5 s'abaissa en exhalant un long soupir.
«Saisi d'horreur, j'approchai la lampe et vis qu'il avait la tempe gauche d'un noir bleuâtre, que ses yeux se retournaient dans leurs orbites et qu'une écume rosée couvrait ses lèvres.
20 « — Père Zulpick! » m 'écriai -je.
« Il ne répondit pas.
«Aussitôt je compris qu'il venait d'être frappé d'apoplexie foudroyante. Etait-ce la vue de l'or! Était-ce pour avoir violé son serment, en me refusant
25 ma part du butin ? Etait-ce parce que son heure était venue, comme viendra la nôtre ? Que sais-je ? je ne m'en inquiétai pas; la peur d'être surpris en de telles circonstances auprès de ce cadavre me glaçait le sang. On n'aurait pas manqué de m 'accuser d'avoir assassiné
30 Zulpick, ce pauvre vieillard sans force, pour m 'emparer de son bien. Que faire ? me sauver et le laisser là . . .
Ce fut ma première idée; mais tout en gravissant Tescalier, le désespoir de perdre les richesses que j'avais tant convoitées me fit redescendre. J'arrachai des mains de Zulpick la coupe et l'épée, que ses doigts roidis tenaient comme des serres, et je les replaçai 5 sur le cercueil ainsi que la couronne. Puis, chargeant le corps sur mon épaule, et prenant la lampe à terre, je remontai jusqu'au caveau supérieur. Là, j'étendis le vieux cordier sur son grabat, et, repoussant la terre dans l'escalier, je remis la dalle à sa place. Cela fait, 10 j'entr' ouvris doucement la porte de la cave, regardant tout inquiet sur la place déserte. Tout dormait aux environs. Il n'était pas deux heures du matin, la lune mélancolique étendait les grandes ombres noires de Saint-Etienne sur la neige durcie. Je m'échappai vers 15 le Schlossgarten et me glissai dans ma chambre par l'entrée du parc.
« Le lendemain, tout Brisach apprit que Zulpick était mort d'un coup de sang. Son enterrement eut lieu le jour suivant; les vieilles commères du village, les 20 mariniers, les .flotteurs, le conduisirent en procession au cimetière.
« Moi, je continuai durant trois semaines à traîner ma charrette. A cette époque eut lieu la vente aux enchères publiques de la cave, du grabat, de la chaise 25 et du vieux bahut de Zulpick; et comme il me restait les deux cents florins que j'avais gagnés à votre service, je me rendis acquéreur du tout pour la somme de trois goulden, ce qui ne laissa pas d'émerveiller le voisinage et maître Durlach lui-même. Comment un simple 30 domestique pouvait-il posséder trois goulden? Je fis
voir à M. Durlach la note que vous m'aviez remise, et il n'y eut plus d'objections à ce sujet. Bientôt même le bruit courut au pays que j'étais un richard, qui traînait des charrettes pour accomplir un vœu de con- Strition. D'autres prétendaient que je m'étais déguisé en domestique, pour racheter à bas prix les décombres de Vieux-Brisach, et les revendre ensuite en bloc à l'empereur d'Autriche, lequel se proposait de reconstruire les châteaux des Hapsbourg de fond en comble
loà l'instar du xii® siècle, d'y remettre de vieux reîtres, des chapelains et des évêques. Quelques-uns, plus judicieux, inclinaient à croire que je voulais fonder tout bonnement, à Brisach, une fabrique de chapeaux de paille comme il s'en trouve en Alsace.
15 «Mlle. Fridoline n'était plus la même avec moi depuis mon acquisition; elle ne savait trop que penser de tous les bruits qui circulaient sur mon compte, et se montrait plus timide, plus réservée qu'autrefois. Je la voyais. rougir à mon approche, et lorsque j'annonçai
20 l'intention de retourner dans mon pays, elle devint fort triste. Il me parut même le lendemain gu'elle avait pleuré, circonstance qui me fit grand plaisir, car j'avais résolu d'accomplir mon rêve dans toutes ses parties, et ce qui m'en restait n'était pas le moins agréable.
25 «Que vous dirai-je encore, mon cher monsieur Furbach ? La suite de mon histoire est facile à comprendre. Lorsque, enfermé la nuit dans ma cave, la porte bien close, je redescendis dans le caveau, et que je me vis cette fois bien en possession du trésor;
30 lorsque je calculai ces immenses richesses, et que je me dis qu'à l'avenir le besoin ne saurait m'atteindre.
l8o LE TRÉSOR DU VIEUX SEîGNEVR.
comment vous exprimer le sentiment de reconnaissance qui s'empara de tout mon être ? Comment traduire en paroles les actions de grâces qui s'élevèrent du fond de mon âme ?
«Et plus tard, quand j'eus opéré à Francfort 5 réchange de quelques centaines de mes pièces d'or, chez le banquier Kummer, émerveillé de l'antiquité de cette monnaie remontant aux croisades, et que je revins à Vieux-Brisach en grand seigneur, sur le dampschiff ^(?r;wa««, que j'avais attendu tant de fois 10 les pieds dans la neige, comment vous peindre l'étonnement, le ravissement de Fridoline, toute rouge, tout émue, en me voyant prendre place à la table des voyageurs; les félicitations affectueuses du père Durlach et la confusion de Katel, qui s'était permis de me 15 tutoyer et de me traiter même quelquefois de fainéant, lorsque je lui paraissais trop mélancolique, et que je soupirais au coin de l'âtre! Pauvre Katel, elle le faisait dans les meilleures intentions du monde, elle me rudoyait un peu pour relever mon courage ; mais alors, 20 qu'elle parut confuse, interdite et stupéfaite, d'avoir maltraité ce grand personnage qu'elle voyait là, gravement installé devant la table !
«Ah! Monsieur Furbach, qu'il y a de singuliers contrastes dans le monde, et que le vieux proverbe 125 «L'habit ne fait pas le moine,» a tort! On a beau déprécier l'argent. Je me rappellerai toujours qu'au moment où j'ouvris ma malle, et qu'en ayant tiré ma cassette je l'ouvris sur la table, le bon vieux Durlach, très-prudent de sa nature, et qui jusqu'alors avait un 30 peu douté de la solidité de mon opulence, voyant tout
LE TRÉSOR DU VIEUX SEIGNEUR, l8l
à coup Tor briller, tira très-humblement son bonnet de soie noire et dit d'un air fâché à Fridoline:
« — Allons donc, Fridoline, avance le fauteuil pour M. Nicklausse; tu ne penses jamais à rien! »
5 « Et quand je dis au bonhomme que le plus cher de mes vœux était d'obtenir sa petite fille en mariage, lui qui, quelques semaines avant, se serait indigné d'une proposition pareille et m'aurait bien vite montré la porte, il en parut tout attendri :
ïo « — Comment donc, mon cher monsieur Nicklausse, mais certainement, c'est un grand honneur pour nous! »
«Il y mit pourtant une condition, c'est que je resterais au Schlossgarten, — «ne voulant pas, dit-il, qu'un établissement fondé par son aïeul tombât entre 15 des mains étrangères. »
« Fridoline, assise dans un coin, pleurait tout bas.
«Et quand, m' agenouillant devant elle, je lui demandai :
« — Fridoline, m 'aimez -vous ? Fridoline, voulez- 20 vous être ma femme ? »
«C'est à peine si la pauvre enfant put me répondre :
« — Vous savez bien, Nicklausse, que je vous aime ! »
«Ah! Monsieur Furbach, de pareils souvenirs nous forcent à bénir cet or si méprisable, car lui seul rend 25 possibles de tels bonheurs ! »
Nicklausse se tut et resta longtemps rêveur, le coude sur la table, le front dans sa main. Il semblait voir défiler dans son esprit tous les bons et les mauvais jours écoulés; une larme tremblotait dans ses yeux. 30 Le vieux libraire, la tête inclinée, se perdait lui-même dans des rêveries qui ne lui étaient point habituelles.
l82 LE TRÉSOR DU VIEUX SEIGNEUR.
« Mon cher ami, dit-il tout à coup en se levant, votre histoire est merveilleuse; mais j'ai beau réfléchir, je n'y comprends rien. Serait-ce un effet magnétique, et la petite croix que vous m'avez fait voir à Munich aurait-elle appartenu à Contran l'Avare ? Qui sait ? 5 Dans tous les cas, je suis sûr que je vais faire des rêves épouvantables. »
Nicklausse ne répondit pas; il s'était levé et reconduisit son ancien maître en silence.
La lune bleuissait les hautes fenêtres de la salle; il 10 était près d'une heure du matin.
Le lendemain, M. Furbach, embarqué sur le dampschiff, avait repris la route de Bâle. Il levait la main en signe d'adieu, et Nicklausse lui répondait en agitant son feutre. 15