v. faire (11) 15. v. manquer
136 PROSPER MÉRIMÉE
lui est arrivée ? Un soufflet que, dans une soirée, il reçut d’un certain animal . . .
— Et vous a-t-il dit le nom de cet animal?
— Non, monsieur le comte, il ne m’a pas dit . . . Ah ! monsieur 5 le comte, m’écriai-je devinant la vérité, pardonnez-moi ... Je ne savais pas . . . Serait-ce vous? . . .
— Moi-même, répondit le comte d’un air de confusion, et ce tableau troué est un souvenir de notre dernière entrevue.
— Ah ! cher ami, dit la comtesse, pour l’amour de Dieu, ne 10 parle pas de cela ! cela me fait encore peur.
— Non, dit le comte; il faut dire la chose à monsieur; il sait comment j’eus le malheur d’offenser son ami, il est juste qu’il apprenne comment il s’est vengé.
Le comte m’avança un fauteuil, et j’écoutai avec la plus vive 15 curiosité le récit suivant:
— Il y a cinq ans que je me mariai. Le premier mois, the honeymoon, je le passai ici, dans ce château. A ce château se rattache le souvenir des moments les plus heureux de ma vie, et aussi d’un des plus pénibles.
20 Un soir, nous étions sortis tous les deux à cheval; le cheval de ma femme se défendait; elle eut peur; elle mit pied à terre et me pria de le ramener en main, tandis qu’elle regagnerait le château à pied. A la porte, je trouvai une calèche de voyage. On m’annonça que, dans mon cabinet, il y avait un homme qui 25 n’avait pas voulu décliner son nom, et qui avait dit seulement qu’il avait à me parler d’affaires. J’entrai dans cette chambreci, et, dans le demi-jour, je vis un homme à longue barbe et couvert de poussière, debout devant la cheminée. Je m’approchai, cherchant à me rappeler ses traits.
30 — Tu ne me reconnais pas, comte ? me dit-il d’une voix
tremblante.
— Silvio ! m’écriai-je.
Et, je vous l’avouerai, je crus sentir mes cheveux se dresser sur mon front.
35 — Précisément, continua-t-il, et c’est à moi de tirer. Je suis
venu décharger mon pistolet. Es-tu prêt?
LE COUP DE PISTOLET
J’aperçus un pistolet qui sortait de sa poche de côté. Je mesurai douze pas, et j’allai me placer là, dans cet angle, en le priant de se dépêcher de tirer avant que ma femme rentrât. Il ne voulut pas et demanda de la lumière. On apporta des bougies.
Je fermai la porte, je dis qu’on ne laissât entrer personne, et, de nouveau, je le sommai de tirer. Il leva son pistolet et m’ajusta ... Je comptais les secondes ... Je pensais à elle . . . Cela dura une effroyable minute. Silvio baissa son arme.
— J’en suis bien fâché, dit-il, mais mon pistolet n’est pas chargé de noyaux de guignes; . . . une balle est dure . . . Mais je fais une réflexion: ce que nous faisons ne ressemble pas trop à un duel, c’est un meurtre. Je ne suis pas accoutumé à tirer sur un homme désarmé. Recommençons tout cela; tirons au sort à qui le premier feu.
La tête me tournait. Il paraît que je refusai . . . Enfin, nous chargeâmes un autre pistolet; nous fîmes deux billets qu’il jeta dans cette même casquette qu’autrefois ma balle avait traversée. Je pris un billet, et j’eus encore le numéro i.
— Tu es diablement heureux, comte ! me dit-il avec un sourire que je n’oublierai jamais.
Je ne comprends pas ce qui se passait en moi, et comment il parvint à me contraindre, . . . mais je fis feu, et ma balle alla frapper ce tableau.
Le comte me montrait du doigt la toile trouée par le coup de pistolet. Son visage était rouge comme le feu. La comtesse était plus pâle que son mouchoir, et, moi, j’eus peine à retenir un cri.
— Je tirai donc, poursuivit le comte, et, grâce à Dieu, je le manquai . . . Alors, Silvio . . . dans ce moment, il était vraiment effroyable ! se mit à m’ajuster. Tout à coup la porte s’ouvrit. Macha se précipite dans le cabinet et s’élance à mon cou. Sa présence me rendit ma fermeté.
— Ma chère, lui dis-je, est-ce que tu ne vois pas que nous plaisantons? Comme te voilà effrayée . . . Va, va boire un verre d’eau, et reviens-nous. Je te présenterai un ancien ami et un camarade.
PROSPER MÉRIMÉE
Macha n’avait garde de me croire.
— Dites-moi, est-ce vrai, ce que dit mon mari ? demanda-telle au terrible Silvio. Est-il vrai que vous plaisantez?
— Il plaisante toujours, comtesse, répondit Silvio. Une fois, 5 par plaisanterie, il m’a donné un soufflet; par plaisanterie, il m’a envoyé une balle dans ma casquette; par plaisanterie, il vient tout à l’heure de me manquer d’un coup de pistolet. Maintenant, c’est à mon tour de rire un peu . . .
A ces mots, il se remit à me viser . . . sous les yeux de ma 10 femme. Macha était tombée à ses pieds.
— Lève-toi, Macha ! n’as-tu point de honte ! m’écriai-je avec rage. Et vous, monsieur, voulez-vous rendre folle une malheureuse femme? Voulez-vous tirer, oui ou non?
— Je ne veux pas, répondit Silvio. Je suis content. J’ai 15 vu ton trouble, ta faiblesse; je t’ai forcé de tirer sur moi, je suis satisfait; tu te souviendras de moi, je t’abandonne à ta conscience.
Il fit un pas vers la porte, et, s’arrêtant sur le seuil, il jeta un coup d’œil sur le tableau troué, et, presque sans ajuster, il fit 20 feu et doubla ma balle, puis il sortit. Ma femme s’évanouit. Mes gens n’osèrent l’arrêter et s’ouvrirent devant lui avec effroi. Il alla sur le perron, appela son postillon, et il était déjà loin avant que j’eusse recouvré ma présence d’esprit.
Le comte se tut.
25 C’est ainsi que j’appris la fin d’une histoire dont le commencement m’avait tant intrigué. Je n’en ai jamais revu le héros. On dit que Silvio, au moment de l’insurrection d’Alexandre Ypsilanti, était à la tête d’un corps d’hétairistes, et qu’il fut tué dans la déroute de Skouliani.
Prosper Mérimée
TAMANGO
Le capitaine Ledoux était un bon marin. Il avait commencé par être simple matelot, puis il devint aide-timonier. Au combat de Trafalgar, il eut la main gauche fracassée par un éclat de bois; il fut amputé, et congédié ensuite avec de bons certificats. Le repos ne lui convenait guère, et, l’occasion de se rembarquer se présentant, il servit, en qualité de second lieutenant, à bord d’un corsaire. L’argent qu’il retira de quelques prises lui permit d’acheter des livres et d’étudier la théorie de la navigation, dont il connaissait déjà parfaitement la pratique. Avec le temps, il devint capitaine d’un lougre corsaire de trois canons et de soixante hommes d’équipage, et les caboteurs de Jersey conservent encore le souvenir de ses exploits. La paix le désola : il avait amassé pendant la guerre une petite fortune, qu’il espérait augmenter aux dépens des Anglais. Force lui fut d’offrir ses services à de pacifiques négociants; et, comme il était connu pour un homme de résolution et d’expérience, on lui confia facilement un navire. Quand la traite des nègres fut défendue, et que, pour s’y livrer, il fallut non seulement tromper la vigilance des douaniers français, ce qui n’était pas très difficile, mais encore, et c’était le plus hasardeux, échapper aux croiseurs anglais, le capitaine Ledoux devint un homme précieux pour les trafiquants de bois d’ébène.
Bien différent de la plupart des marins qui ont langui longtemps comme lui dans les postes subalternes, il n’avait point cette horreur profonde des innovations, et cet esprit de routine qu’ils apportent trop souvent dans les grades supérieurs. Le capitaine Ledoux, au contraire, avait été le premier à recommander à son armateur l’usage des caisses en fer, destinées à contenir et conserver l’eau. A son bord, les menottes et les
22. Note de l’auteur: (( Nom que se donnent eux-mêmes les gens qui font la traite. »
PROSPER MÉRIMÉE
chaînes, dont les bâtiments négriers ont provision, étaient fabriquées d’après un système nouveau, et soigneusement vernies pour les préserver de la rouille. Mais ce qui lui fit le plus d’honneur parmi les marchands d’esclaves, ce fut la construction, 5 qu’il dirigea lui-même, d’un brick destiné à la traite, fin voilier, étroit, long comme un bâtiment de guerre, et cependant capable de contenir un très grand nombre de noirs. Il le nomma l’Espérance. Il voulut que les entre-ponts, étroits et rentrés, n’eussent que trois pieds quatre pouces de haut, prétendant que cette 10 dimension permettait aux esclaves de taille raisonnable d’être commodément assis; et quel besoin ont-ils de se lever?
— Arrivés aux colonies, disait Ledoux, ils ne resteront que trop sur leurs pieds !
Les noirs, le dos appuyé aux bordages du navire, et disposés 15 sur deux lignes parallèles, laissaient entre leurs pieds un espace vide, qui, dans tous les autres négriers, ne sert qu’à la circulation. Ledoux imagina de placer dans cet intervalle d’autres nègres, couchés perpendiculairement aux premiers. De la sorte, son navire contenait une dizaine de nègres de plus qu’un autre du 20 même tonnage. A la rigueur, on aurait pu en placer davantage; mais il faut avoir de l’humanité, et laisser à un nègre au moins cinq pieds en longueur et deux en largeur pour s’ébattre, pendant une traversée de six semaines et plus: « Car enfin, disait Ledoux à son armateur pour justifier cette mesure libérale, les 25 nègres, après tout, sont des hommes comme les blancs. »
L’Espérance partit de Nantes un vendredi, comme le remarquèrent depuis des gens superstitieux. Les inspecteurs qui visitèrent scrupuleusement le brick ne découvrirent pas six grandes caisses, remplies de chaînes, de menottes, et de ces fers 30 que l’on nomme, je ne sais pourquoi, barres de justice. Ils ne furent point étonnés non plus de l’énorme provision d’eau que devait porter l’Espérance, qui, d’après ses papiers, n’allait qu’au Sénégal pour y faire le commerce de bois et d’ivoire. La traversée n’est pas longue, il est vrai, mais enfin le trop de précautions 35 ne peut nuire. Si l’on était surpris par un calme, que deviendrait-on sans eau?
TAMANGO
L’Espérance partit donc un vendredi, bien gréée et bien équipée de tout. Ledoux aurait voulu peut-être des mâts un peu plus solides; cependant, tant qu’il commanda le bâtiment, il n’eut point à s’en plaindre. Sa traversée fut heureuse et rapide jusqu’à la côte d’Afrique. Il mouilla dans la rivière de 5 Joale (je crois) dans un moment où les croiseurs anglais ne surveillaient point cette partie de la côte. Des courtiers du pays vinrent aussitôt à bord. Le moment était on ne peut plus favorable; Tamango, guerrier fameux et vendeur d’hommes, venait de conduire à la côte une grande quantité d’esclaves, et 10 il s’en défaisait à bon marché, en homme qui se sent la force et les moyens d’approvisionner promptement la place, aussitôt que les objets de son commerce y deviennent rares.
Le capitaine Ledoux se fit descendre sur le rivage, et fit sa visite à Tamango. Il le trouva dans une case en paille qu’on lui 15 avait élevée à la hâte, accompagné de ses deux femmes et de quelques sous-marchands et conducteurs d’esclaves. Tamango s’était paré pour recevoir le capitaine blanc. Il était vêtu d’un vieil habit d’uniforme bleu, ayant encore les galons de caporal; mais sur chaque épaule pendaient deux épaulettes d’or attachées 20 au même bouton, et ballottant, l’une par devant, l’autre par derrière. Comme il n’avait pas de chemise, et que l’habit était un peu court pour un homme de sa taille, on remarquait entre les revers blancs de l’habit et son caleçon de toile de Guinée une bande considérable de peau noire qui ressemblait à une large 25 ceinture. Un grand sabre de cavalerie était suspendu à son côté au moyen d’une corde, et il tenait à la main un beau fusil à deux coups, de fabrique anglaise. Ainsi équipé, le guerrier africain croyait surpasser en élégance le petit-maître le plus accompli de Paris ou de Londres. 30
Le capitaine Ledoux le considéra quelque temps en silence, tandis que Tamango, se redressant à la manière d’un grenadier qui passe à la revue devant un général étranger, jouissait de l’impression qu’il croyait produire sur le blanc. Ledoux, après l’avoir examiné en connaisseur, se tourna vers son second, et 35 lui dit:
PROSPER MÉRIMÉE
— Voilà un gaillard que je vendrais au moins mille écus, rendu sain et sans avaries à la Martinique.
On s’assit et un matelot qui savait un peu la langue yolofe servit d’interprète. Les premiers compliments de politesse 5 échangés, un mousse apporta un panier de bouteilles d’eau-devie; on but, et le capitaine, pour mettre Tamango en belle humeur, lui fit présent d’une jolie poire à poudre en cuivre, ornée du portrait de Napoléon en relief. Le présent accepté avec la reconnaissance convenable, on sortit de la case, on s’assit à 10 l’ombre en face des bouteilles d’eau-de-vie, et Tamango donna le signal de faire venir les esclaves qu’il avait à vendre.
Ils parurent sur une longue file, le corps courbé par la fatigue et la frayeur, chacun ayant le cou pris dans une fourche longue de plus de six pieds, dont les deux pointes étaient réunies vers la 15 nuque par une barre de bois. Quand il faut se mettre en marche, un des conducteurs prend sur son épaule le manche de la fourche du premier esclave; celui-ci se charge de la fourche de l’homme qui le suit immédiatement; le second porte la fourche du troisième esclave, et ainsi des autres. S’agit-il de faire halte, le chef 20 de file enfonce en terre le bout pointu du manche de sa fourche, et toute la colonne s’arrête. On juge facilement qu’il ne faut pas penser à s’échapper à la course, quand on porte attaché au cou un gros bâton de six pieds de longueur.
A chaque esclave mâle ou femelle qui passait devant lui, le 25 capitaine haussait les épaules, trouvait les hommes chétifs, les femmes trop vieilles ou trop jeunes et se plaignait de l’abâtardissement de la race noire.
— Tout dégénère, disait-il ; autrefois c’était bien différent. Les femmes avaient cinq pieds six pouces de haut, et quatre 30 hommes auraient tourné seuls le cabestan d’une frégate, pour lever la maîtresse ancre.
Cependant, tout en critiquant, il faisait un premier choix des noirs les plus robustes et les plus beaux. Ceux-là, il pouvait les payer au prix ordinaire; mais, pour le reste, il demandait une 35 forte diminution. Tamango, de son côté, défendait ses intérêts, vantait sa marchandise, parlait de la rareté des hommes et des
TAMANGO
perils de la traite. Il conclut en demandant un prix, je ne sais lequel, pour les esclaves que le capitaine blanc voulait charger à son bord.
Aussitôt que l’interprète eut traduit en français la proposition de Tamango, Ledoux manqua tomber à la renverse, de surprise et d’indignation; puis, murmurant quelques jurements affreux, il se leva comme pour rompre tout marché avec un homme aussi déraisonnable. Alors Tamango le retint; il parvint avec peine à le faire rasseoir. Une nouvelle bouteille fut débouchée, et la discussion recommença. Ce fut le tour du noir à trouver folles et extravagantes les propositions du blanc. On cria, on disputa longtemps, on but prodigieusement d’eau-de-vie; mais l’eaude-vie produisait un effet bien différent sur les deux parties contractantes. Plus le Français buvait, plus il réduisait ses offres; plus l’Africain buvait, plus il cédait de ses prétentions. De la sorte, à la fin du panier, on tomba d’accord. De mauvaises cotonnades, de la poudre, des pierres à feu, trois barriques d’eaude-vie, cinquante fusils mal raccommodés furent donnés en échange de cent soixante esclaves. Le capitaine, pour ratifier le traité, frappa dans la main du noir plus qu’à moitié ivre, et aussitôt les esclaves furent remis aux matelots français, qui se hâtèrent de leur ôter leurs fourches de bois pour leur donner des carcans et des menottes en fer; ce qui montre bien la supériorité de la civilisation européenne.
Restait encore une trentaine d’esclaves: c’étaient des enfants, des vieillards, des femmes infirmes. Le navire était plein.
Tamango, qui ne'savait que faire de ce rebut, offrit au capitaine de les lui vendre pour une bouteille d’eau-de-vie la pièce. L’offre était séduisante. Ledoux se souvint qu’à la représentation des Vêpres Siciliennes à Nantes, il avait vu bon nombre de gens gros et gras entrer dans un parterre déjà plein, et parvenir cependant à s’y asseoir, en vertu de la compressibilité des corps humains. Il prit les vingt plus sveltes des trente esclaves.
9. Remarquez l’omission facultative de se dans l’expression faire rasseoir. 25. Notez l’omission de il, ce qui n’est pas rare dans des expressions comme reste à savoir, n’importe, etc.
PROSPER MÉRIMÉE
Alors Tamango ne demanda plus qu’un verre d’eau-de-vie pour chacun des dix restants. Ledoux réfléchit que les enfants ne payent et n’occupent que demi-place dans les voitures publiques. Il prit donc trois enfants; mais il déclara qu’il ne 5 voulait plus se charger d’un seul noir. Tamango, voyant qu’il lui restait encore sept esclaves sur les bras, saisit son fusil et coucha en joue une femme qui venait la première: c’était la mère des trois enfants.
— Achète, dit-il au blanc, ou je la tue; un petit verre d’eau- 10 de-vie ou je tire.
— Et que diable veux-tu que j’en fasse? répondit Ledoux.
Tamango fit feu, et l’esclave tomba morte à terre.
— Allons, à un autre ! s’écria Tamango en visant un vieillard tout cassé: un verre d’eau-de-vie, ou bien . . .
15 Une de ses femmes lui détourna le bras, et le coup partit au hasard. Elle venait de reconnaître dans le vieillard que son mari allait tuer un guiriot ou magicien, qui lui avait prédit qu’elle serait reine.
Tamango, que l’eau-de-vie avait rendu furieux, ne se posséda 20 plus en voyant qu’on s’opposait à ses volontés. Il frappa rudement sa femme de la crosse de son fusil; puis se tournant vers Ledoux :
— Tiens, dit-il, je te donne cette femme.
Elle était jolie. Ledoux la regarda en souriant, puis il la prit 25 par la main:
— Je trouverai bien où la mettre, dit-il.
L’interprète était un homme humain. Il donna une tabatière de carton à Tamango, et lui demanda les six esclaves restants. Il les délivra de leurs fourches, et leur permit de s’en aller où bon 30 leur semblerait. Aussitôt ils se sauvèrent, qui deçà qui delà, fort embarrassés de retourner dans leur pays à deux cents lieues de la côte.
Cependant le capitaine dit adieu à Tamango et s’occupa de faire au plus vite embarquer sa cargaison. Il n’était pas pru- 35 dent de rester longtemps en rivière; les croiseurs pouvaient reparaître, et il voulait appareiller le lendemain. Pour Ta-
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mango, il se coucha sur l’herbe, à l’ombre, et dormit pour cuver son eau-de-vie.
Quand il se réveilla, le vaisseau était déjà sous voiles et descendait la rivière. Tamango, la tête encore embarrassée de la débauche de la veille, demanda sa femme Ayché. On lui répondit qu’elle avait eu le malheur de lui déplaire, et qu’il l’avait donnée en présent au capitaine blanc, lequel l’avait emmenée à son bord. A cette nouvelle, Tamango stupéfait se frappa la tête, puis il prit son fusil, et, comme la rivière faisait plusieurs détours avant de se décharger dans la mer, il courut, par le chemin le plus direct, à une petite anse, éloignée de l’embouchure d’une demi-lieue. Là, il espérait trouver un canot avec lequel il pourrait joindre le brick, dont les sinuosités de la rivière devaient retarder la marche. Il ne se trompait pas: en effet, il eut le temps de se jeter dans un canot et de joindre le négrier.
Ledoux fut surpris de le voir, mais encore plus de l’entendre redemander sa femme.
— Bien donné ne se reprend plus, répondit-il.
Et il lui tourna le dos.
Le noir insista, offrant de rendre une partie des objets qu’il avait reçus en échange des esclaves. Le capitaine se mit à rire; dit qu’ Ayché était une très bonne femme, et qu’il voulait la garder. Alors le pauvre Tamango versa un torrent de larmes, et poussa des cris de douleur aussi aigus que ceux d’un malheureux qui subit une opération chirurgicale. Tantôt il se roulait sur le pont en appelant sa chère Ayché; tantôt il se frappait la tête contre les planches, comme pour se tuer. Toujours impassible, le capitaine, en lui montrant le rivage, lui faisait signe qu’il était temps pour lui de s’en aller; mais Tamango persistait. Il offrit jusqu’à ses épaulettes d’or, son fusil et son sabre. Tout fut inutile.
Pendant ce débat, le lieutenant de l’Espérance dit au capitaine :
— Il nous est mort cette nuit trois esclaves; nous avons de la
26. Évidemment la composition de Tamango avait précédé l’emploi de l’anesthésie chirurgicale.
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place. Pourquoi ne prendrions-nous pas ce vigoureux coquin, qui vaut mieux à lui seul que les trois morts? Ledoux fit réflexion que Tamango se vendrait bien mille écus; que ce voyage, qui s’annonçait comme très profitable pour lui, serait probable- 5 ment son dernier; qu’enfin sa fortune étant faite, et lui renonçant au commerce d’esclaves, peu lui importait de laisser à la côte de Guinée une bonne ou une mauvaise réputation. D’ailleurs, le rivage était désert, et le guerrier africain entièrement à sa merci. Il ne s’agissait plus que de lui enlever ses armes; car 10 il eût été dangereux de mettre la main sur lui pendant qu’il les avait encore en sa possession. Ledoux lui demanda donc son fusil, comme pour l’examiner et s’assurer s’il valait bien autant que la belle Ayché. En faisant jouer les ressorts, il eut soin de laisser tomber la poudre de l’amorce. Le lieutenant de son 15 côté maniait le sabre; et, Tamango se trouvant ainsi désarmé, deux vigoureux matelots se jetèrent sur lui, le renversèrent sur le dos, et se mirent en devoir de le garrotter. La résistance du noir fut héroïque. Revenu de sa première surprise, et malgré le désavantage de sa position, il lutta longtemps contre les deux 20 matelots. Grâce à sa force prodigieuse, il parvint à se relever. D’un coup de poing, il terrassa l’homme qui le tenait au collet; il laissa un morceau de son habit entre les mains de l’autre matelot, et s’élança comme un furieux sur le lieutenant pour lui arracher son sabre. Celui-ci l’en frappa à la tête, et lui fit une 25 blessure large, mais peu profonde. Tamango tomba une seconde fois. Aussitôt on lui lia fortement les pieds et les mains. Tandis qu’il se défendait, il poussait des cris de rage, et s’agitait comme un sanglier pris dans des toiles; mais, lorsqu’il vit que toute résistance était inutile, il ferma les yeux et ne fit plus aucun 30 mouvement. Sa respiration forte et précipitée prouvait seule qu’il était encore vivant.
— Parbleu ! s’écria le capitaine Ledoux, les noirs qu’il a vendus vont rire de bon cœur en le voyant esclave à son tour. C’est pour le coup qu’ils verront bien qu’il y a une Pro- 35 vidence.