v. jaquette
LA MULE DU PAPE 15
Et il la caressait, et il lui parlait doucement comme à une demoiselle :
— Venez çà, mon bijou, mon trésor, ma perle fine . . .
Et le bon Pape, tout ému, se disait dans lui-même:
— Quel bon petit garçonnet !... Comme il est gentil avec ma mule !
Et puis le lendemain savez- vous ce qui arriva? Tistet Védène troqua sa vieille jaquette jaune contre une belle aube en dentelles, un camail de soie violette, des souliers à boucles, et il entra dans la maîtrise du Pape, où jamais avant lui on n’avait reçu que des fils de nobles et des neveux de cardinaux . . . Voilà ce que c’est que l’intrigue !... Mais Tistet ne s’en tint pas là.
Une fois au service du Pape, le drôle continua le jeu qui lui avait si bien réussi. Insolent avec tout le monde, il n’avait d’attentions ni de prévenances que pour la mule, et toujours on le rencontrait par les cours du palais avec une poignée d’avoine ou une bottelée de sainfoin, dont il secouait gentiment les grappes roses en regardant le balcon du Saint-Père, d’un air de dire : « Hein !... pour qui ça ?... » Tant et tant qu’à la fin le bon Pape, qui se sentait devenir vieux, en arriva à lui laisser le soin de veiller sur l’écurie et de porter à la mule son bol de vin à la française; ce qui ne faisait pas rire les cardinaux.
Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas rire . . . Maintenant, à l’heure de son vin, elle voyait toujours arriver chez elle cinq ou six petits clercs de maîtrise qui se fourraient vite dans la paille avec leur camail et leurs dentelles; puis, au bout d’un moment, une bonne odeur chaude de caramel et d’aromates emplissait l’écurie, et Tistet Védène apparaissait portant avec précaution le bol de vin à la française. Alors le martyre de la pauvre bête commençait.
Ce vin parfumé qu’elle aimait tant, qui lui tenait chaud, qui lui mettait des ailes, on avait la cruauté de le lui apporter, là, dans sa mangeoire, de le lui faire respirer; puis, quand elle en