‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 10 sur 174 · DE LA LECTURE · texte numérisé non relu

DE LA LECTURE

Pour commencer à lire à haute voix un morceau dans le ton qui lui est propre, il est indispensable d'en connaître le genre. Outre le ton qui convient au morceau en général, il y a encore à observer celui qui est particulier à chaque phrase. Quand îa pensée va en augmentant, le ton monte ; quand elle va en diminuant, il descend : c'est donc le sens qui détermine le ton dans lequel doit être dite telle ou telle phrase. Mais que la pensée aille en augmentant ou en diminuant, quand elle est terminée, on doit toujours revenir au ton dans lequel on a commencé.

La voix se divise en trois tons principaux, le bas, le médium et le haut. Chacun a une mission bien tranchée à remplir : le ton bas sert à rendre les situations tristes et profondes ; le médium exprime les choses ordinaires de la vie, et le ton haut s'emploie principalement dans les grands mouvements de l'âme. Dans le ton bas le son est lourd et peu timbré ; dans le médium il a plus de soutenu : et dans le ton haut il a du mouvement et du brillant.

Dans une lecture à première vue* on doit généralement pendre le ton ordinaire, et prononcer lentement, afin de donner le temps à l'œil, cet agent si actif, d'aller reconnaître la route ; c'est lui qui indique les mots à suspendre, les passages à articuler davantage.

Maintenant, supposons que nous ayons à lire les premiers passages du Télémaque : nous dirons, c'est un

récit ; le ton est donc celui de la narration, mais soutenue, puisqu'il est question de grands personnages. Dans les premiers passages l'auteur fait une peinture de la situation de l'âme de Calypso ; elle est triste et mélancolique. Les sons qui commenceront devront donc être un peu bas et longs ; ce n'est pas tout encore : il faut, pour qu'ils aient toute leur expression, que mon imagination me fasse voir Calypso elle-même ; car je ne puis rendre qu'en raison de ce que j'ai vu ; la pensée que j'ai à représenter doit donc agir sur moi avant que, par elle, j'agisse sur les autres. Ainsi mon imagination m'ayant transporté dans les lieux qu'habite Calypso, et me l'ayant montrée avec toute sa tristesse, je dis simplement et doucement, en observant toutefois de détacher les mots les plus saillants de la phrase :

" Calypso | ne pouvait se consoler j du départ d'Ulysse. Dans sa douleur, j elle se trouvait malheureuse j d'être immortelle."

J'ai souligné malheureuse, pour indiquer de le dire dans un son de voix un peu plus bas ; je le laisse, pour ainsi dire, tomber, afin qu'il imite par son laisser-aller combien la vie était devenue insupportable à Calypso.

" Sa grotte I ne résonnait plus [ du doux son de sa voix ; LES NYMPHES 1 QUI LA SERVAIENT | n'osaient lui parler."

Je mets en petites capitales GROTTE,et LES NYMPHES QUI LA SERVAIENT, en grandes, parce que je regarde ces deux tableaux comme une espèce d'énumération. Ainsi, j'élève un peu la voix sur grotte, et je la laisse tomber en disant, ne résonnait plus du doux son de sa voix. Je détache un peu plus LES NYMPHES QUI LA SERVAIENT, et je dis, dans un son de voix encore plus bas, n'osaient lui parler; et, pour imiter la crainte des nymphes, j'imprime un léger tremblement à ma voix.

" Elle se promenait souvent | seule | sur les gazons fleuris | dont un printemps éternel | bordait son île."

J'ai souligné le mot seule, pour qu'il soit détaché et dit dans un son de voix plus bas, afin qu'il marque l'isolement.

" Mais ces beaux lieux, | loin de modérer sa douleur, \ ne fai-

saient f que lui rappeler le triste souvenir d'Ulysse, J qu'elle y avait vu j tant de fois auprès d'elle."

Maïs ces beaux lieux, ce passage que j'ai mis en petites capitales, doit être articulé davantage que ce qui précède, et dit presque en soupirant ; loin de modérer sa douleur, phrase incidente, est en italique, pour indiquer qu'il faut la prononcer un peu plus bas.

" Souvent elle demeurait J immobile, sur le rivage de la mer, qu'elle arrosait de ses larmes ; et elle était sans cesse | tournée vers le côté | ou le vaisseau d'Ulysse, j fendant les ondes, J avait disparu à ses yeux."

Le mot immobile, que j'ai souligné, doit être dit plus bas et lentement, afin de faire tableau ; fendant, les ondes, présentant l'image d'un vaisseau qui vogue rapidement, sera prononcé plus haut et avec précipitation, sans sortir toutefois du ton général.

" Tout-à-coup elle aperçut j les débris (Tun navire | qui venait de faire naufrage ; | des bancs de rameurs | mis en pièces ; DES

RAMES | éCARTEES ÇA ET Là SUR LE SABLE ; UN GOUVERNAIL;

UN MAT, DES CORDAGES | flottant sur la côte."

Le ton mélancolique, qui a régné dans les passages précédents, doit disparaître presque entièrement ; c'est un tableau différent ; par conséquent il faut de nouveaux sons. Ce passage marque la surprise, mais une surprise inquiète, qui cherche à se rendre compte de tout ce qu'elle voit.

Cette phrase est difficile à lire à cause de la double énumération qui s'y trouve- En effet, les trois premiers membres ont chacun des compléments, qui ont aussi besoin d'être détachés. Afin d'arriver à un bon résultat, on commence par lire ou dire l'ënumération principale sans ses compléments, et quand ce premier travail est bien fait, on intercale les compléments, en ayant soin toutefois de les mettre dans un ton un peu plus bas. Comme ici l'ënumération est double il est nécessaire d'articuler le premier membre de la principale énumération un peu plus haut qu'on ne le ferait ordinairement: voilà pourquoi j'ai mis en italique les débris d'un navire. Ce point de départ donné, je poursuis et j'articule davantage des bancs de rameurs, DES RAMES ; je redescends un peu, et je dis, un gouvernail, UN MAT, DES CORDAGES

Ma phrase, ainsi divisée, je la dis avec le mouvement que lui imprime le sens, qui est la surprise, cherchant à se rendre compte.

" Puis J elle découvre de loin | deux hommes, dont Vun | paraissait âgé; | l'autre, | quoique jeune, | ressemblait à Ulysse. Il avait ] sa douceur et sa FiERTé [ avec sa taille et sa DéM arche |

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