‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 125 sur 174 · Le Sage et le Conquérant · texte numérisé non relu

Le Sage et le Conquérant

Sorti vainqueur de cent combats, Et fier d'avoir porté le deuil et les alarmes

Jusques aux plus lointains climats, Un nouveau Tameiian visitait les États

Soumis au pouvoir de ses armes.

Un sage, par hasard, accompagnait ses pas ;

Sage, qui ne le flattait pas ; Mais on vantait son talent oratoire, Et l'adroit conquérant l'admettait à sa^Cour,

Espérant le charger un jour

Du soin d'écrire son histoire.

Épuisés de fatigue, ils arrivent tous'deux

Au sommet d'un roc sourcilleux,

Où le Tartare enfin s'arrête, Jaloux de contempler sa dernière conquête :

C'était jadis une vaste cité Q,u'embellissaient les arts, enfants de l'opulence ; Mais en proie au pillage, à la férocité, Ce n'était plus alors qu'une ruine immense. Le sage, à cet aspect, se sent glacé d'horreur.

" Regarde, lui dit le vainqueur, C'est là que j'ai livré dix assauts, vingt batailles ;

Là, que les ennemis surpris,

M'ont abandonné leurs murailles ; Ici, que par milliers des soldats aguerris

Ont rencontré leurs funérailles.

Quels beaux titres de gloire ! Ils sont partout écrits. — Ah ! lui répond le sage, osez- vous bien le croire?

Non, je ne vois autour de ces remparts Clue cendres, que débris, et qu'ossements épars :

Vainement j'y cherche la gloire."

Le Baillt.

11. — -JEgisthe, fils de Mérope, attaque Polyphonte au pied de l'autel où ce tyran allait épouser sa mère.

La victime était prête, et de fleurs couronnée ; L'autel étincelait des flambeaux d'hyménée ; Polyphonte, l'œil, fixe, et d'un front inhumain, Présentait à Mérope une odieuse main ; Le prêtre prononçait les paroles sacrées ; Et la Reine, au milieu des femmes éplorées, S'avançant tristement, tremblante entre mes bras, Au lieu de l'hyménée, invoquait le trépas. Le peuple observait tout dans un profond silence. Dans l'enceinte sacrée, en ce moment s'avance Un jeune homme, un héros, semblable aux immortels ; Il court. C'était iEgisthe : il s'élance aux autels ; Il monte, il y saisit, d'une main assurée, Pour les fêtes des Dieux la hache préparée. Les éclairs sont moins prompts ; je l'ai vu de mes yeux, Je l'ai vu qui frappait ce monstre audacieux. c^ Meurs, tyran ! disait-il : Dieux, prenez vos victimes !" Érox, qui de son maître a servi tous les crimes, Érox, qui dans son sang voit ce monstre nager, Lève une main hardie, et pense le venger. iEgisthe se retourne, enflammé de furie, À côté de son maître il le jette sans vie. Le tyran se relève, et blesse le héros ; De leur sang confondu j'ai vu couler les flots.

Déjà la garde accourt avec des cris de rage. Sa mère . . . Ah ! que l'amour inspire de courage ! Gluel transport animait ses efforts et ses pas ! Sa mère . . . Elle s'élance au milieu des soldats. " C'est mon fils ! arrêtez ; cessez, troupe inhumaine ! C'est mon fils ! déchirez sa mère et votre Reine, Ce sein qui l'a nourri, ces flancs qui l'ont porté !" ' A ces cris douloureux, le peuple est agité. Un gros de nos amis, que son danger excite, Entre elle et ces soldats vole et se précipite, j Vous eussiez vu soudain les autels renversés, Dans des ruisseaux de sang leurs débris dispersés ; j

Les enfants écrasés dans les bras de leurs mères.

Les frères, méconnus, immolés par leurs frères ;

Soldats, prêtres, amis, l'un sur l'autre expirants :

On marche, on est porté sur les corps des mourants ;

On veut fuir, on revient ; et la foule pressée

D'un bout du temple à l'autre est vingt fois repoussée.

De ces flots confondus le flux impétueux

Roule, et dérobe iEgisthe et la Reine à mes yeux.

Parmi les combattants je vole ensanglantée : J'interroge à grands cris la foule épouvantée. Tout ce qu'on me répond redouble mon horreur. On s'écrie : " Il est mort, il tombe, il est vainqueur'!'7 Je cours, je me consume, et le peuple m'entraîne, Me jette en ce palais, éplorée, incertaine, Au milieu des mourants, des morts et des débris. Venez, suivez mes pas, joignez-vous à mes cris. Venez : j'ignore encor si la Reine est sauvée, Si de son digne fils la vie est conservée, Si le tyran n'est plus. Le trouble, la terreur, Tout ce désordre horrible est encor dans mon cœur.

Voltaire. Mérope*

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