‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 128 sur 174 · Vie de Jeanne d'Arc · texte numérisé non relu

Vie de Jeanne d'Arc

.... Si dans ce jour une aveugle furie, Prince, par ses clameurs n'attaquait que ma vie,

Celle qu'à la vengeance on veut sacrifier

Dédaignerait le soin de se justifier.

Mais au Dieu dont je tiens ma force et mon courage,

Guerrière, je dois rendre un noble témoignage ;

Je le dois, je le veux, et ma voix, sans détours.

De ma vie à vos yeux va présenter le cours.

Mon nom vous est connu .... Depuis que je suis née,

L'hiver n'a pas vingt fois vu s'achever l'année.

Sous un rustique toit Dieu cacha mon berceau :

Non loin de Vaucouleurs, quelques prés, un troupeau,

Des auteurs de mes jours composaient la richesse ;

Le travail de leurs mains nourrissait leur vieillesse.

Docile à leurs leçons, heureuse à leur côté,

Mon enfance croissait dans la simplicité ;

Et bergère, comme eux j'errais sur les montagnes,

Chantant le nom du Dieu qui bénit les campagnes.

Chaque jour cependant, jusqu'à nous apportés,

Des bruits affreux troublaient nos hameaux attristés :

On disait qu'inondant et nos champs et nos villes,

L'Anglais, à la faveur de nos haines civiles,

Allait bientôt, brisant nos remparts asservis,

Saper les fondements du trône de Clovis,

Et, de la Loire enfin franchissant la barrière,

Sur les murs d'Orléans arborer sa bannière

Des maux de mon pays en secret tourmenté, Tout mon cœur s'indignait, jour et nuit agité ; Et du bruit des combats, au milieu des prairies, Seule, j'entretenais mes longues rêveries. Un soir (il m'en souvient) de la cime des monts L'orage, en s'étendant, menaçait nos vallons ;

Tout fuyait Près de là, l'ombre d'un chêne antique

Protégeait du hameau la chapelle rustique :

J'y cours ; et sur la pierre, où j'implorais les Cieux,

Le sommeil, malgré moi, vint me fermer les yeux.

Tout à coup, de splendeur et de gloire éclatante,

Du céleste séjour une jeune habitante,

La houlette à la main, se montre devant moi :

" Humble fille des champs, dit-elle, lève-toi !

Du Souverain des cieux l'ordre vers toi m'amène ;

Geneviève est mon nom. Les rives de la Seine

Me virent, comme toi, conduire les troupeaux. Q,uand du fier Attila les funestes drapeaux Envoyaient la terreur aux deux bouts de la France, Ma voix, au nom du Ciel, promit sa délivrance. Le Ciel veut par ton bras l'accomplir aujourd'hui. Du trône des Français, va, sois l'heureux appui. Le Dieu qui, des bergers empruntant l'entremise, Jadis arma David, et dirigea Moïse, Dans les murs de Fierbois, au pied des saints autels, Cacha, depuis long-temps, aux regards des mortels, Le glaive qui, remis aux mains d'une bergère, Doit briser les efforts d'une armée étrangère. En secret, éclairé par un avis des Cieux, Déjà Valois attend le bras victorieux due suscite pour lui leur faveur imprévue. Pleine d'un feu divin, va t'offrir à sa vue ; Marche : Orléans t'appelle au pied de ses remparts, Marche : à ta voix l'Anglais fuira des toutes parts ; Et le temple de Rheims verra, dans son enceinte, Sur le front de ton Roi s'épancher l'huile sainte ..." L'Immortelle, à ces mots, remonte dans les airs, Et moi, le cœur ému de sentiments divers, Je m'éveille incertaine, et n'osant croire encore Au choix trop éclatant dont l'Éternel m'honore. Mais trois fois, quand la nuit ramène le repos, Je vois les mêmes traits, j'entends les mêmes mots : " Humble fille des champs, lève-toi, Dieu t'appelle ; Au Ciel, à ton pays, tremble d'être infidèle !.,.." Je cède enfin : je pars, respirant les combats .... Le frère de ma mère accompagnait mes pas. J'avais atteint le front des collines prochaines .... Là, muette et pensive, à nos bois, à nos plaines, Par un dernier regard j'adressai mes adieux, Et le toit paternel disparut à mes yeux ....

(Jeanne d'Arc, un moment attendrie, s'arrête et se tait.) .... Au travers du trouble et du ravage, Vers la cour de Valois le Ciel m'ouvre un passage. J'arrive : on m'interroge, on doute de ma foi ; Mais les pontifes saints ont rassuré mon Roi : Je parais à ses yeux. Sans crainte, sans audace,

J'entre : un de ses guerriers est assis à sa place ; Lui-même, au milieu d'eux, il siège confondu ; Mais un esprit céleste, à mes yeux descendu, Me le montrait du doigt, et planait sur sa tête. J'approche ; et, devant lui, je m'incline et m'arrête ; Des Cieux, à haute voix, j'annonce les décrets. .... "Oui, me dit-il, commande ; et mes guerriers sont prêts À suivre sur tes pas l'ardeur qui les transporte." Il dit ; et de Fierbois à son ordre on m'apporte Le glaive qui bientôt doit venger les Français. Nous partons. . . . Mais pourquoi retracer nos succès ? Jeune et faible instrument de la faveur céleste, Je marchais, je parlais .... Dieu seul a fait le reste. , . . D'Avrigny. Jeanne d'Arc à Rouen.

Sa Mort.

À qui réserve-t-on ces apprêts meurtriers ?

Pour qui ces torches qu'on excite 7

L'airain sacré tremble et s'agite. . . .

D'où vient ce bruit lugubre ? où courent ces guerriers, Dont la foule à longs flots roule et se précipite ?

La joie éclate sur leurs traits ; Sans doute l'honneur les enflamme ; Ils vont pour un assaut former leurs rangs épais ; Non, ces guerriers sont des Anglais Qui vont voir mourir une femme.

Qu'ils sont nobles dans leur courroux ! Qu'il est beau d'insulter au bras chargé d'entraves ! La voyant sans défense, ils s'écriaient, ces braves :

" Qu'elle meure ! elle a contre nous Des esprits infernaux suscité la magie . . . ."

Lâches, que lui reprochez-voUs ?

D'un courage inspiré la brûlante énergie, L'amour du nom français, le mépris du danger,

Voilà sa magie et ses charmes :

En faut-il d'autres que des armes Pour combattre, pour vaincre et punir l'étranger ?

Du Christ, avec ardeur, Jeanne baisait l'image ;

Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents : Au pied de l'échafaud, sans changer de visage, Elle s'avançait à pas lents.

Tranquille elle y monta ; quand, debout sur le faîte, Elle vit ce bûcher qui l'allait dévorer, Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prête, Sentant son cœur faillir, elle baissa la tête, Et se prit à pleurer.

Ah ! pleure, fille infortunée !

Ta jeunesse va se flétrir, Dans sa fleur trop tôt moissonnée !

Adieu, beau ciel, il faut mourir !

Tu ne reverras plus tes riantes montagnes,

Le temple, le hameau, les champs de Vaucouleurs ;

Et ta chaumière, et tes compagnes, Et ton père expirant sous le poids des douleurs.

Après quelques instants d'un horrible silence, Tout à coup le feu brille, il s'irrite, il s'élance .... Le cœur de la guerrière alors s'est ranimé ; A travers les vapeurs d'une fumée ardente,

Jeanne encor menaçante, Montre aux Anglais son bras à demi consumé.

Pourquoi reculer dépouvante ?

Anglais, son bras est désarmé, La flamme l'environne, et sa voix expirante Murmure encore : O France, ô mon Roi bien-aimé !

Q,u'un monument s'élève aux lieux de ta naissance, O toi, qui des vainqueurs renversas les projets ! La France y portera son deuil et ses regrets,

Sa tardive reconnaissance ; Elle y viendra gémir sous de jeunes cyprès ; Puissent croître avec eux ta gloire et sa puissance !

due sur l'airain funèbre on grave des combats, Des étendards anglais fuyant devant tes pas, Dieu vengeant par tes mains la plus juste des causes ! Venez, jeunes beautés, venez, braves soldats ; Semez sur son tombeau les lauriers et les roses î

Q,u'un jour le voyageur, en parcourant ces bois, Cueille un rameau sacré, l'y dépose, et s'écrie : A celle qui sauva le trône et la patrie. Et ri obtint qu'un tombeau pour pria; de ses exploits !

Casimir Delavigne.

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