‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 146 sur 174 · Remords de Phèdre · texte numérisé non relu

Remords de Phèdre

Misérable ! et je vis, et je soutiens la vue De ce sacré soleil dont je suis descendue ! J'ai pour aïeul le père et le maître des Dieux ; Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux. Où me cacher 7 fuyons dans la nuit infernale. Mais, que dis-je ? mon père y tient l'urne fatale. Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains ; Minos juge aux enfers tous les pâles humains. Ah ! combien frémira son ombre épouvantée, Lorsqu'il verra sa fille, à ses yeux présentée, Contrainte d'avouer tant de forfaits divers', Et des crimes peut-être inconnus aux enfers ! Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible 1 Je crois voir de tes mains tomber l'urne terrible ; Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau, Toi-même de ton sang devenir le bourreau. Pardonne ! un Dieu cruel a perdu ta famille ; Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille. Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit, Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit.

Jusqu'au dernier soupir de malheurs poursuivie, Je rends dans les tourments une inutile vie.

Racine. Phèdre.

Modèle d'Exercice.

Je ne connais rien dans aucune langue au-dessus de ce morceau : il étincelle de traits de la première force. Quelle foule de sentiments et d'images ! quelle profonde douleur dans les uns ! quelle pompe à la fois magnifique et effrayante dans les autres ! et quel coup de l'art, quel bonheur du génie d'avoir pu les réunir ! L'imagination de Phèdre, conduite par celle du poète, embrasse le ciel, la terre et les enfers. La terre lui présente tous ses crimes, et ceux de sa famille ; le ciel, des aïeux qui la font rougir ; les enfers, des juges qui la menacent : les enfers, qui attendent les autres criminels, repoussent la malheureuse Phèdre. Et quelle inimitable harmonie dans les vers ! quelle énergie de diction ! Je me suis souvent rappelé qu'un jour, dans une conversation sur Racine, Voltaire, après avoir déclamé ce morceau avec l'enthousiasme que lui inspiraient les beaux vers, s'écria: Non, je ne suis rien auprès de cet hommelà. Ce n'est pas qu'il faille voir dans cette exclamation presque involontaire un aveu d'infériorité ; c'était l'hommage d'un grand génie, dont la sensibilité était en proportion de sa force, et à qui l'admiration faisait tout oublier, jusqu'au sentiment de l'amourjpropre. Nous verrons dans la suite que Pauteur de Zaïre, sans avoir rien qui soit dans ce genre, balance tant de perfection par d'autres avantages. Mais quel homme que celui qui a pu seul arracher à Voltaire le cri que vous venez d'entendre !

Despreaux prophétisait, lorsqu'il disait à son ami, dans une épître digne de tous les deux :

Eh ! qui, voyant un jour la douleur vertueuse

De Phèdre, malgré soi perfide, incestueuse,

D'un si noble travail justement étonné,

Ne bénira d'abord le siècle fortuné

Glui, rendu plus fameux par tes illustres veilles,

Vit naître sous ta main ces pompeuses merveilles 1

Voltaire a observé quelque part que ces merveilles étaient plus touchantes que pompeuses : il me semble qu'elles sont l'un et l'autre, et ce que je viens d'en citer le prouve assez. Mais, en effet, ce qu'il y a de touchant, ce qu'il y a d'unique dans le rôle de Phèdre, c'est l'horreur qu'elle a pour elle même. Jamais la conscience n'a parlé si haut contre le crime, et jamais aussi une passion criminelle n'inspira une plus juste pitié. Ce contraste est marqué dans la Phèdre d'Euripide; il l'est même aussi dans celle de Sénèque, malgré la déclamation qui étouffe si souvent toute vérité : mais qu'il l'est bien plus fortement dans Racine ! Il a su lui donner en même temps et plus de passion, et plus de remords.

La Harpe. Cours de Littérature,

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