‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 157 sur 174 · Trissotin et Vadius · texte numérisé non relu

Trissotin et Vadius

trissotin.

Vos vers ont des beautés que n'ont point tous les autres.

VADIUS

Les Grâces et Ténus régnent dans tous les vôtres.

TRISSOTIN

Vous avez le tour libre, et le beau choix des mots.

VADIUS

On voit partout chez vous l'Ithos et le Pathos.

TRISSOTIN

Nous avons vu de vous des églogues d'un style Q,ui passe en doux attraits Théocrite et Virgile.

VADIUS

Vos odes ont un air noble, galant et doux,

Q,ui laisse de bien loin votre Horace après vous.

TRISSOTIN

Est-il rien d'amoureux comme vos chansonnettes 7

VADIUS

Peut-on rien voir d'égal aux sonnets que vous faites 7

TRISSOTIN

Rien qui soit plus charmant que vos petits rondeaux 7

VADIUS

Rien de si plein d'esprit que tous vos madrigaux 7

TRISSOTIN

Aux ballades surtout vous êtes admirable.

VADIUS

Et dans les bouts-rimés je vous trouve adorable,

TRISSOTIN

Si la France pouvait connaître votre prix.

VADIUS

Si le siècle rendait justice aux beaux esprits.

TRISSOTIN

En carrosse doré vous iriez par les rues.

VADIUS

On verrait le public vous dresser des statues

Hom ! c'est une ballade, et je veux que tout net Vous m'en. . . .

TRISSOTIN

Avez-vous vu certain petit sonnet Sur la fièvre qui tient la Princesse Uranie ?

VADIUS

Oui. Hier il me fut lu dans une compagnie.

TRISSOTIN

Vous en savez l'auteur ?

vadiusT Non ; mais je sais fort bien Qu'à ne le point flatter son sonnet ne vaut rien.

TRISSOTIN

Beaucoup de gens pourtant le trouvent admirable.

VADIUS

Cela n'empêche pas qu'il ne sait misérable. Et, si vous l'avez vu, vous serez de mon goût.

TRISSOTIN

Je sais que là-dessus je n'en suis point du tout, Et que d'un tel sonnet peu de gens sont capables.

VADIUS

JMe préserve le Ciel d'en faire de semblables !

TRISSOTIN

Je soutiens qu'on ne peut en faire de meilleur, Et ma grande raison est que j'en suis l'auteur.

VADIUS

Vous?

TRISSOTIN

Moi.

VADIUS

Je ne sais donc comment se fit l'affaire.

TRISSOTIN

C'est qu'on fut malheureux de ne pouvoir vous plaire.

VADIUS

Il faut qu'en écoutant j'aie eu l'esprit distrait, Ou bien que le lecteur m'ait gâté le sonnet. Mais laissons ce discours, et voyons ma ballade.

TRISSOTIN

La ballade, à mon goût, est une chose fade ;

Ce n'en est plus la mode, elle sent son vieux temps.

VADIUS

La ballade pourtant charme beaucoup de gens.

TRISSOTIN

Cela n'empêche pas qu'elle ne me déplaise.

VADIUS

Elle n'en reste pas pour cela plus mauvaise.

TRISSOTIN

Elle a pour les pédants de merveilleux appas.

VADIUS

Cependant nous voyons qu'elle ne vous plaît pas.

TRISSOTIN

Vous donnez sottement vos qualités aux autres.

VADIUS

Fort impertinemment vous me jetez les vôtres.

TRISSOTIN

Allez, petit grimaud, barbouilleur de papier.

VADIUS

Allez, rimeur de halle, opprobre du métier

TRISSOTIN

Va, va restituer tous les honteux larcins Q,ue réclament sur toi les Grecs et les Latins.

VADIUS

Va, va-t'en faire amende honorable au Parnasse D'avoir fait à tes vers estropier Horace.

TRISSOTIN

Souviens-toi de ton livre, et de son peu de bruit.

VADIUS

Et toi, de ton libraire, à l'hôpital réduit.

TRISSOTIN

Ma gloire est établie, en vain tu la déchires.

VADIUS

Oui, oui, je te renvoie à l'auteur des satires.

TRISSOTIN

Je t'y renvoie aussi.

VADIUS

J'ai le contentement Qu'on voit qu'il m'a traité plus honorablement. Il me donne en passsant une atteinte légère,

Parmi plusieurs auteurs qu'au Palais on révère ; Mais jamais dans ses vers il ne te laisse en paix. Et l'on t'y voit partout être en butte à ses traits.

TRISSOTIN

C'est par là que j'y tiens un rang plus honorable. Il te met dans la foule ainsi qu'un misérable : Il croit que c'est assez d'un coup pour t'accabler, Et ne t'a jamais fait l'honneur de redoubler ; Mais il m'attaque à part comme un noble adversaire, Sur qui tout son effort lui semble nécessaire ; Et ses coups, contre moi redoublés en tous lieux. Montrent qu'il ne se croit jamais victorieux.

VADIUS

Ma plume t'apprendra quel homme je puis être.

TRTSSOTIN.

Et la mienne saura te faire voir ton maître.

VADIUS

Je te défie en vers, prose, grec et latin.

TRISSOTIN"

Hé bien, nous nous verrons seul à seul chez Barbin î

Molière. Les Femmes Savantes,

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