LE CID.— Scènes VI, VII, VIII, et IX. LE COMTE, DIÈGUE
LE COMTE
Enfin vous l'emportez, et la faveur du roi Vous élève en un rang qui n'était dû qu'à moi ; Il vous fait gouverneur du prince de Castille.
DIÈGUE
Cette marque d'honneur qu'il met dans ma famille Montre à tous qu'il est juste, et fait connaître assez Qu'il sait récompenser les services passés.
le comte. [sommes,
Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous Ils peuvent se tromper comme les autres hommes ; Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans Qu'ils savent mal payer les services présents.
DIÈGUE
Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite : La faveur l'a pu faire autant que le mérite ; Mais on doit ce respect au pouvoir absolu, De n'examiner rien quand un roi l'a voulu. Â l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre ; Joignons d'un nœud sacré ma maison à la vôtre : Rodrigue aime Chimène, et ce digne sujet De ses affections est le plus cher objet ; Consentez-y, monsieur, et l'acceptez pour gendre.
LE COMTE
À de plus hauts partis Rodrigue doit prétendre ; Et le nouvel éclat de votre dignité Lui doit enfler le cœur d'une autre vanité. Exercez-la, monsieur, et gouvernez le prince ; Montrez- lui comme il faut régir une province,
eotms complet de déclamation. 335
Faire trembler partout les peuples sous sa loi, Remplir les bons d'amour, et les méchants d'effroi. Joignez à ces vertus celles d'un capitaine ; Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine, Dans le métier de Mars se rendre sans égal, Passer les jours entiers et les nuits à cheval, Reposer tout armé, forcer une muraille, Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille. Instruisez-le d'exemple, et vous ressouvenez Qu'il faut faire à ses yeux ce que vous enseignez.
DIÈGUE
Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie, Il lira seulement l'histoire de ma vie. Là, dans un long tissu de belles actions, Il verra comme il faut dompter les nations, Attaquer une place, ordonner une armée, Et sur de grands exploits bâtir sa renommée.
LE COMTE
Les exemples vivants ont bien plus de pouvoir ; Un prince dans un livre apprend mal son devoir. Et, qu'a fait, après tout, ce grand nombre d'années, Q,ue ne puisse égaler une de mes journées ? Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui, Et ce bras du royaume est le plus ferme appui. Grenade et V Aragon tremblent quand ce fer brille ; Mon nom sert de rempart à toute la Castilie ; Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois, Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois. Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire, Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire. Le prince, à mes côtés, ferait dans les combats L'essai de son courage à l'ombre de mon bras ; Il apprendrait à vaincre en me regardant faire ; Et, pour répondre en hâte à son grand caractère, Il verrait. . . .
DIÈGUE
Je le sais, vous servez bien le roi ; Je vous ai vu combattre et commander sous moi ; Q,uand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace, Votre rare valeur a bien rempli ma place ; EnQn, pour épargner des discours superflus,
Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus. Vous voyez toutefois qu'en cette concurrence Un monarque entre nous met quelque différence.
LE COMTE
Ce que je méritais, vous l'avez emporté.
DIÈGUE
Q,ui l'a gagné sur vous l'avait mieux mérité.
LE COMTE
Q,ui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne.
DIÈGUE
En être refusé n'en est pas un bon signe.
LE COMTE
Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan.
DIÈGUE
L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan.
LE COMTE
Parlons-en mieux, le roi fait honneur à votre âge.
DIÈGUE
Le roi, quand il en fait, le mesure au courage.
LE COMTE
Et par là cet honneur n'était dû qu'à mon bras.
DIÈGUE
Qui n'a pu l'obtenir ne le méritait pas.
LE COMTE
Ne le méritait pas ! moi ?
DIÈGUE
Vous.
LE COMTE
Ton impudence.
Téméraire vieillard, aura sa récompense.
{Il lui donne un soufflet.) diègue, Tépée à la main.
Achève, et prends ma vie après un tel affront, Le premier dont ma race ait vu rougir son front.
LE COMTE
Et que penses-tu faire avec tant de faiblesse ?
DIÈGUE
Oh, Dieu ! ma force usée en ce besoin me laisse !
LE COMTE
Ton épée est à moi : mais tu serais trop vain, Si ce honteux trophée avait chargé ma main.
Adieu. Fais lire au prince, en dépit de l'envie, Pour son instruction, l'histoire de ta vie ; D'un insolent discours ce juste châtiment Ne lui servira pas d'un petit ornement.