‹ French speaker, ou L'orateur françaisChapitre 74 sur 174 · Buffon et J. J. Rousseau · texte numérisé non relu

Buffon et J. J. Rousseau

Un seul écrivain du dernier siècle a paru digne d'être comparé à Rousseau, par l'élégance, la richesse, l'harmonie, l'élévation et la pureté du style ; c'est Buffon ; mais en méritant peut-être d'être placé au même rang comme écrivain, il ne lui ressemble pourtant ni par ses défauts ni par ses qualités, et le parallèle de l'un et de l'autre doit offrir nécessairement plus de différence que de rapport.

Buffon a plus de pompe et de majesté, de magnificence et d'éclat ; Rousseau, plus de justesse et de force, de chaleur et de logique : l'un parle davantage à l'imagination et à l'esprit, l'autre s'adresse plus particulièrement au sentiment et à la raison : tous les deux savent allier 3e mérite de la pensée à la perfection du style ; mais dans les ouvrages de Rousseau la pensée et l'expression ont plus de finesse, de profondeur et d'originalité, et semblent être le produit d'une plus grande connaissance du cœur humain ; dans ceux de Buffon, au contraire, l'exprès, sion et la pensée ont quelque chose de plus vaste, de plus brillant et de plus riche qui tient à la grandeur et à l'éclat du sujet non moins qu'au génie de l'auteur.

Tous les deux possèdent à un égal degré, et de la manière la plus éminente, les qualités qui constituent le grand écrivain ; mais Buffon a plus du génie qui fait le poète, Rousseau de celui qui fait l'orateur. Les moyens de l'un semblent appartenir

davantage à son talent et à son esprit ; ceux de l'autre résultent plus naturellement de son cœur et de son âme ; le premier offre plus d'images, le second plus de mouvement; celui-ci est plus grand peintre des choses physiques, celui-là des choses morales. Buffon dans ses admirables tableaux saisit et embrasse le monde entier, et rien n'échappe à son coup d'œil. Rousseau, dans ses touchantes et inimitables peintures, dévoile jusques aux plus impénétrables secrets des passions humaines, et porte partout le flambeau de ses découvertes. On connaît mieux l'univers quand on a lu Bufîbn ; on se connaît mieux soi-même quand en a lu Rousseau. Les peintures de Buffon sont plus faites dans le dessein de vous instruire, celle de Rousseau ont pour but principal de vous émouvoir et de vous toucher : ainsi les premières réclament plus d'exactitude et appellent plus de développement ; les secondes doivent offrir des traits plus profonds et plus directs.

Lorsque Buffon peint les magnifiques richesses de la nature ou retrace ses grands phénomènes, il dispose ses parties avec un art admirable, il y distribue les couleurs, il en assortit les nuances d'une manière véritablement magique ; il emploie merveilleusement les secrets^ des oppositions, des rapprochements et des contrastes • il donne à tout de la vie et de l'éclat, et il séduit tout à la fois par le génie de ses compositions et la vivacité de son coloris ; en un mot, il fait avec sa plume tout ce qu'ont fait avec leur pinceau Raphaël, le Guide et l'Albane ; mais rarement considère-t-il les objets dans leur rapport avec nos passions et nos sentiments ; l'homme n'est pour lui qu'une des choses qu'il doit observer et décrire, et non celle où toutes les autres doivent aboutir et se rattacher ; au contraire lorsque l'on entend Rousseau, on voit que l'homme est le sujet principal qui l'occupe, et toute le reste ne l'intéresse que dans ses rapports avec lui. Il associe à ses peintures tout ce qui appartient aux plus douces et aux plus puissantes émotions du cœur ; et c'est par le charme du sentiment que tout s'embellit sous sa plume et s'anime sous ses pinceaux ; cette différence est remarquable, et j'oserai, pour l'expliquer, hasarder une pensée que je crois juste : c'est que le véritable secret de l'âme et du talent de tous les deux est tout entier dans ce qu'ils ont dit de l'amour, et dans leur manière de le sentir.

Boissy d'Anglas. Éludes littéraires.

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