CHAPITRE V
Traitement,
Nous arrivons à la dernière partie de ce travail, au traitement des crevasses.
Dans la première partie, nous avons étudié la fréquence et l’importance des crevasses, tant par les complications qui en peuvent être la conséquence que par la cessation de l'allaitement, résultat désastreux pour l'enfant.
Nous avons vu les efforts de la prophylaxie ; nous avons dit aussi que trop souvent le traitement préventif le mieux approprié et le plus scrupuleusement observé était impuissant à éviter l’apparition de la lésion.
Nous considérons qu’il est d’une nécessité absolue de se préoccuper sérieusement de cette petite érosion, bénigne en apparence. Souvent, si elle n'est pastrop douloureuse, la nourrice néglige de la signaler au médecin ; et si elle l’est trop, et que la mère nourrisse son enfant sans enthousiasme, elle en tire un prétexte pour supprimer l'allaitement : car toutes les raisons sont bonnes à une maman quine nourrit son enfant que contrainte par les instances de son médecin ou de l’entourage ; une gerçure appa-
raît-elle qui provoque un peu de douleur, la raison est trouvée et paraît toujours péremptoire.
Nous nous hâtons de dire que de tout temps les’ praticiens ont travaillé à chercher des moyens curatifs : peu d’affections, en effet, comptent à leur actif un si grand nombre de traitements. Tous les médicaments ont été essayés, depuis les émolients, les astringents et les caustiques, en passant par les anesthésiques, jusqu'aux antiseptiques. Tant de diversité prouve, en somme, une grande impuissance, en tout cas les difficultés auxquelles on se heurte.
Il ne nous paraît pas inutile de rappeler ce qui a été dit, ce qui a été fait. Beaucoup de traitements, surtout ceux qui datent de l’ère préantiseptique, offrent, sans doute, peu d'intérêt pour la pratique ; mais ils restent intéressants pour montrer les efforts tentés contre cette lésion, et partant, la nécessité de ne pas l’ignorer.
Mauriceau, en 1912, recommandait de se préoccuper de ces ulcères pour qu'ils ne dégénèrent pas en ulcères malins : « C’est pourquoi, disait-il, aussitôt qu'ils commencent, il serait à propos que la femme s’abstint de donner à téter à son enfant jusqu'à ce qu'ils fussent complètement guéris. » D'abord un peu d'huile d'œuf ou d'huile de cire neuve ; puis des remèdes dessiccatifs, de l’eau albumineuse et de l'eau de chaux. (On les bassinera avec de l’eau de plantaire, mettant par-dessus de petits linges bien mollets et trempés dans ces eaux ; ou on se servira de quelque emplâtre de céruse ou de poudre d’ami-
don. » Mais Mauriceau recommandait fort expressément de ne rien faire qui pût être nuisible à l'enfant, ni troubler son goût et par conséquent l’éloigner du sein: « C’est pourquoi, ajoutait-il, beaucoup se contentent seulement d’y mettre un peu de miel rosat.» — Les émollients sont propres à préserver et non pas à guérir.— [lrecouvrait le bout du sein d’un chapeau de cire, ou de bois ou de plomb.
Les émollients étaient, autrefois, surtout employés quand il y avait de l’inflammation :
Décoction émolliente ; Mélange de semences de coings ; Huile d'amandes douces ; Cérat simple ; Pommade de concombre ; Beurre de cacao ; Crème de beurre frais; Beurre frais mélangé à une petite quantité d’amidon ; Cold créam, etc., etc.
Si l’inflammation était vive et douloureuse c’étaient
les narcotico-émollients :
Décoction deguimauveet têtes de pavot ; Onguent populeum.
Si les tissus paraissaient ramollis :
Le baume du Samaritain.
Si la douleur était vive : | Le liniment oléo-talcaire.
Si l’inflammation n’était pas très vive, on avait
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recours à une thérapeutique plus active, sous forme de lotions ou de pommades.
Trousseau commençait par faire des lotions à l’eau tiède, puis se servait pour cautériser de l’une des
deux solutions suivantes :
1ÉAzotate d'argent. fN.. 0 gr. 03 Eau:distilléé!. 2. 30 gr.
20 Sulfate de cuivre....... o gr. 0 Eau dstillée nt ri 30 gr
Quand ces moyens ne réussissaient pas on avait recours aux balsamiques : teinture de cachou, teinture de benjoin.
Silbergondi employait :
Extrait aqueux d'Opium:.: 21" 0 gr. où Eau de chaux récemment préparée.
Huile d’amandes douces exprimées { aû 12 gr.
récemment ARE ORGANES - Harless :
Borax tree t Tan 8 grammes Baume du Pérou noir.... 6 — Huile d'amandes douces... 4 —
Jaune d'ŒUtRS RSR Blanc dé uteeeees
f. s a émulsion
Stolz (Strasbourg) :
aû 8 à 12 grammes
Baume du Pérou........ 1 gramme Eau de roses............ [OO — Huile d'amandes, douces. 5 —
Gomme arabique....... 5 —
On faisait les badigeonnages ; on lavait avant et après chaque tétée.
Meissner et Scanzoni, redoutant tous ces topiques, faisaient de simples lavages à l’eau froide. Meissner prétendait que l’eau froide appliquée sur un mamelon échaudé par la télée était de nature à calmer la douleur, à rendre l’épiderme moins impressionnable.
Disons, dès maintenant, que ce procédé nous paraît plus prophylactique que thérapeutique.
Startin, de Londres, utilisait :
Biborate de soude........ 2 à 4 grammes Glycéfmeipurifiée "2.17 19 — Eau distillée de roses..... 225 —
m. s. a. pour lotion.
Des moyens plus énergiques sont employés :
1° Précipité blanc®. 70,7 0 gr. 20 ALONPORMES Me mx 10 gr
2° Sublimé corrosif....... 0 gr. 03 Handistiliéers metre 30 gr
Stolz cautérisait la fissure au nitrate d'argent, il passait le crayon le plus profondément possible ; faisait immédiatement après une lotion froide qui calmait la douleur.
Velpeau se trouvait bien de l’eau de guimauve associée au calomel, ou d’une solution d’alun, ou de glycérine en pommade. Il cautérisait au crayon de nitrate d'argent, et si la maladie était plus étendue
en surface qu'en profondeur, il préférait une solution de ce sel à 1/10.
Les poudres absorbantes : lycopode, amidon, fleur de farine, suflisent, dans le principe, dit-il.
Le collodion aurait l'avantage de former un épiderme protecteur.
Si la douleur était vive, il prescrivait avec avantage le liniment oléocalcaire (parties égales d’huile et d’eau de chaux). Quand il voulait agir plus énergiquement il prescrivait le sulfate de zinc :
Sulfate' de zinc. 4000 o gr. 30 Ban distilée peer 30 gr.
Il conseillait de ne jamais cesser l'allaitement : « Quand iln’v aurait qu’un sein de pris, il convient de ne pas supprimer la lactation du côté malade. Si la femme ne donne plus à téter, la sécrétion du lait continuant entretient dans la mamelle une chaleur, un gonflement, une tension, un engorgement tels que les gerçures et les excoriations en sont exaspérées, qu’il y a bientôt menace de phlegmon et d’abcès. Si donc, iln’y a pas d’autres contre-indications on doit tout essayer contre les gerçures avant de renoncer à l'allaitement. Mais, si la maladie résiste, si la femme continue d’en être profondément impressionnée, si le nouveau-né devient malade ou maigrit, il vaut mieux aller chercher une nourrice. »
Pour Dubois le beurre de cacao soustrait la plaie au contact de l’air, mais agit trop lentement : le collodion a l’inconvénient de se laisser détacher par les tétées suivantes, ce qui entraîne souvent un
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suintement de la crevasse ; la créosote est d’une application trop rigoureuse, elle a une odeur repoussante et l’enfant refuse le sein ; la cautérisation réussit à condition de cesser l’allaitement et encore peut-il devenir la source d’une inflammation phlegmonneuse de la mamelle : c’est donc un moyen incertain et dangereux.
Lorain soutenait le sein avec un bandage, empéchait le contact des linges trop durs, prévenait autant que possible le gonflement des seins, faisait essuyer le mamelon après chaque tétée et faisait ensuite laver à l'eau chaude. Il se servait du collodion en couche épaisse pour protéger le bout du sein du contact de l’air, de là salive du nourrisson et des tractions continues exercées pendant la succion.
Churchill recommandait aussi le nitrate d’argent, en ayant bien soin de laver le sein avant d’y remettre l'enfant. Druitt, cité par Churchill, une solution de cinq grains de tanin dans une once d’eau distillée ; Jonhson, la lotion ou la pommade suivantes, qu’on peut appliquer séparément ou simultanément :
1° Borax 8 gr.
Craie préparée 5 gr.
Alcool a 6o gr.
Eau de roses
pour lotion.
2° Cire blanche 16 gr.
Huile d'amandes douces 30 gr.
Miel 19 gr.
faire fondre à une douce chaleur et ajouter graduel-
lement:
Baume du Pérou Gore
pour faire un onguent.
L’acide picrique, préconisé par Charrier, aurait donné de bons résultats entre ses mains: deux solutions, l’une au 1/10, l’autre au 1/000, un badigeonnage par jour avec la première, et badigeonnage avec la seconde après chaque tétée. Les douleurs cèderaient rapidement.
Vinay employait l’aristol sous forme de pommade ou de collodion à 10 0/0. Ces préparations auraient une odeur agréable, ne présenteraient pas de dangers d'intoxication, appliquées régulièrement après chaque tétée, elles feraient cesser la douleur au deuxième jour ; et la cicatrisation serait complète au quatrième.
Plus près de nous, Audebert, dans le but de soustraire les érosions à l’action des succions de l’enfant, revient au pansement agglutinatif et propose le Stérésol. Le stérésol estun vernis antiseptique imaginé par F. Berlioz ; c’est une solution alcoolique de gomme laque et de benjoin à laquelle on ajoute 10 0/0 de hénol, de la saccharine et de l’essence de cannelle. Suivant Audebert, il offrirait les avantages suivants:
1° Par ses propriétés antiseptiques, il hâterait la cicatrisation de la gerçure ;
2 L’isolement la met à l'abri des germes extérieurs et prévient les complications septiques ;
3° Il supprime le contact des lèvres de l'enfant,
Fa RQ Er
supprime la douleur et permet de continuer l’allaitement ;
4° Appliqué seulement sur les points malades il laisse à nu l'ouverture des canaux galactophores et ne s'oppose pas à l’excrétion du lait ;
5° Enfin il serait inoftensif pour le nouveau-né.
Il n’y aurait qu'une seule contre-indication : la multiplicité des érosions mamelonnaires ; car on pourrait ainsi obstruer les canaux galactophores et supprimer du coup l'écoulement du lait.
Teisseire enveloppe le bout de sein ettoutel’aréole dans un morceau de baudruche de forme circulaire, percé de trous à son centre : on le colle à la mamelle à l’aide de collodion.
Nous arrêtons cette longue série de médications si variées, non point qu'elle s’arrête là : nous parlerons en effet dans un instant des moyens visant plus particulièrement la douleur : nous insisterons ensuite sur les traitements qui nous paraissent les plus rationnels : celui de M. Pinard, celui de M. Lepage, celui qu'emploie actuellement M. Wallich à la clinique Baudelocque : et nous terminerons par quelques considérations sur les instruments employés pour soustraire le mamelon à la bouche de l'enfant.
Mais auparavant, nous croyons devoir insister sur l'insuffisance, et parfois les dangers des préparations précédemment citées.
Si les émollients offrent l’avantage de faire cesser la douleur et de calmer l’inflammation, ils offrent le grave inconvénient d’être, le plus grand nombre,
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d'excellents milieux de culture pour les microbes qui sont toujours nombreux dans les anfractuosités du mamelon. : .
Les astringents auraient la propriété de resserrer les tissus sur lesquels on les applique, de tarir les sécrétions, de coaguler l’albumine. Mais on sait aujourd’hui que cette action n’est ni constante, ni uniforme.
Les caustiques nous paraissent trop actifs pour les tissus aussi fragiles que ceux du mamelon.
Nous avons vu ce que Dubois pensait du collodion qui a l'inconvénient de se laisser détacher par les tétées suivantes et de laisser à nu une ulcération suintante ; de plus il provoque une douleur assez vive au moment de l'application. Les mêmes critiques peuvent être adressées au stérésol ; et Oui qui l’a essayé n’a jamais obtenu ni la cédation de la douleur, ni cicatrisation. Quant à la {beaudruche de Teisseire, elle ne protège pas les gerçures du sommet ; du côté de la peau elle provoque de la rougeur et la fait rétracter ; il est douteux que l’enfant s’habitue à ce pansement ; en tout cas si la baudruche se ramollit, l'enfant peut en avaler les morceaux.
Mais surtout il faut proscrire d’une facon absolue l'emploi des pommades, des épithèmes de toute sorte. Ce sont les préparations qui se conservent difficilement, qui fermentent vite, et qu'on emploie souvent, quand même, par négligence ou par économie. Le plus souvent elles ne sont pas préparées aseptique-
GE. a
ment. Il faut s'élever avec énergie contre les cataplasmes émollients de mie de farine, de fécule ou d’amidon dont l'usage est si général et si vieux. Fûtil arrosé d’une solution antiseptique quelconque, un cataplasme constitue toujours entre des mains profanes un topique malpropre et qui ne demande qu’à fermenter. Enfin, avant et après chaque tétée, il est nécessaire de bien nettoyer le mamelon, pour éviter à l'enfant l’absorption des principes actifs.
Ces nettoyages doivent être fréquemment renouvelés. C’est une précaution qui nous paraît diflicile à obtenir. Et s'ils sont faits, c’est le plus souvent €'une façon superficielle et rapide : le danger n’est pas évité. D'autre part ces lavages nécessaires usent lépithélium, le rendent plus fragile ; s’ils sont faits rapidement, sans ménagements, ils risquent de déchirer une crevasse en voie de cicatrisation.
Nous arrivons au pansement anesthésique préconisé par Herrgott, Marfan, Maygrier et Blondel, et Teisseire.
Herrgott, de Nancy, a utilisé le pansement à la cocaïne au moment où on commençait à expérimenter les effets de cette substance. M. Herrgott pensait, avec raison, ce semble, que l'emploi dela cocaïne était théoriquement indiqué, d’une facon absolue dans le traitement des crevasses du sein, les extrémités des filets nerveux se trouvant à nu et pouvant par conséquent être mises directement en contact avec la substance anesthésique.
La technique consistait à badigeonner à plusieurs
reprises le mamelon et les surfaces érodées avec un pinceau imbibé d’une solution de chlorydrate de cocaïne à 4 0/0. Dix minutes après on lavait avec de l’eau les parties badigeonnées à la cocaïne. Les résultats obtenus furent satisfaisants au point de vue de l’anesthésie. Mais la durée de celle-ci était variable : tantôt l’action calmante persistait toute la journée, tantôt la douleur était supprimée seulement pendant une tétée. En outre la cocaïne agissait peu sur la cicatrisation.
Voici dans quelles conditions Marfan fut amené à se servir du pansement à la cocaïne. « Notre accouchée, dit-il, est à son troisième enfant ; elle a nourri les deux premiers et désire allaiter le troisième ; mais au troisième jour de l'accouchement, les deux mamelons présentent des fissures semi-lunaires, au niveau de leur base, à leur union avec l’aréole ;: il existe, en outre, des érosions à leur sommet, l’allaitement devient si douloureux qu’on est obligé de faire nourrir l'enfant par la nourrice de service. Deux jours s’écoulent sans que la mère puisse donner le sein à son enfant. Au bout de ce temps, les seins sont tuméfiés, durs et douloureux.
« La mère nous fait observer que c’esl surtout au début de Ia tétée que les succions sont douloureuses. Lorsque les succions se succèdent régulièrement, la douleur s’apaise un peu et devient supportable, Il s’agissait donc de supprimer les douleurs du début de la tétée, puisque ces douleurs passées l'allaitement devient possible, C’est ce qui a suggéré au D' Audhoui
d'employer la cocaïne. Avec une solution au 1/20 ; nous badigeonnonsle mamelon en repassant plusieurs fois le pinceau ; nous l’essuyons ensuite légèrement avec une compresse et l'enfant est mis au sein. »
On sait aujourd’hui que les sels de cocaïne ne produisent sur la douleur qu’une accalmie passagère ; facilement solubles, ils sont rapidement résorbés, de sorte que leur action est, tout à fait, transitoire. Il serait nécessaire pour en obtenir des effets certains d’en faire usage avant chaque tétée. Et ceci est déjà une obligation difficile à remplir. Mais il existe des inconvénients plus considérables : d’abord la cocaïne est toxique ; elle est toxique pour l'adulte à doses relativement faibles, surtout quand il n'y a pas accoutumance ; a fortiori, pour un nourrisson. D'où la nécessité de ne l'utiliser qu’à des doses faibles.
Et puis n’a-t-on pas prétendu aussi que la cocaïne exerçait sur la sécrétion une action fâcheuse. « Une observation de M. Guénel, communiquée à la Société médicale de Nantes, semblerait justifier cette opinion. M. Guénel prescrivit chez une accouchée, pour combattre les douleurs mammaires causées par les gerçures, des lotions cocaïniques. La douleur disparut, les gerçures guérirent, mais les mamelles devinrent flasques ; la sécrétion lactée était supprimée. On suspendit le topique à la cocaïne, la sicrétion reparut et on put continuer l'allaitement » (Teisseire). :
Donc, malgré l’action anesthésique puissante de la cocaïne, en général, elle nous apparaît, dans le cas particulier, avec de trop graves inconvénients,
Do
pour que nous essayions de la ressusciter de l’oubli où elle est tombée ! Un assez vaste champ qui s'agrandit tous les jours s'ouvre devant elle en chirurgie !
Mais il existait là une lacune. La douleur, nous l'avons dit au début, est une complication assez grave pour qu’on la traite. Il fallait, parmi les médicaments susceptibles de la calmer, trouver celui qui remplirait les conditions d’analgésie, d’antisepsie et d’'inocuité exigées pour le traitement rationnel des crevasses du sein.
Ce médicament, M. Maygrier crut l'avoir trouvé, et fit expérimenter dans son service l’orthoforme, par M. Teisseire, auquel nous empruntons les renseignements qui vont suivre :
La dissolution de l’orthoforme s'effectue si lentement et si graduellement que les quantités destinées à être résorbées sont toujours minimes et que son aclion peut se continuer pendant longtemps ;
Son pouvoir anesthésique sur les extrémités nerveuses mises à nu serait considérable et se prolongerait au delà de vingt-quatre heures.
Son pouvoir antiseptique est par contre d’une intensité moyenne ; «mais un antiseptique énergique, dit Teisseire, n’est pas indispensable ; la plaie que nous traitons est, en effet, aseptique ou peu septique et le pansement sec que nous appliquons, modérément antiseptique, répond suffisamment aux indications ».
Enfin, l’orthoforme serait absolument dénué d’ino-
En
cuité sur l’état général, « de sorte que l’on peut en faire des applications en toutes quantités, même sur les plus grandes plaies ou surfaces ulcérées ».
Voici maintenant la technique de son emploi : «On insuffle la poudre d’orthoforme sur toute l'étendue de la plaie, ou mieux on étale une petite couche égale et uniforme de poudre au milieu d’une compresse stérilisée, et on applique cette compresse sur le sein, en mettant en rapport la partie orthoformée avec la plaie du mamelon. Par-dessus, on met une épaisseur de coton hydrophile que l’on recouvre d’un morceau de taffetas gommé. Enfin un bandage de corps maintient le tout ».
« Il est inutile de mesurer à chaque pansement la quantité d’orthoforme ; il suffit qu’elle soit en rapport avec l'étendue de la gerçure ; d’ailleurs nous avons vu que l’inocuité de cette substance est absolue et qu’elle agit uniquement sur les parties abrasées, alors que son influence est nulle sur les tissus environnants. »
« Toutes les deux heures, au moment des tétées, la compresse recouvrant le sein qui doit allaiter est enlevée provisoirement. Le mamelon est lavé avec un tampon de coton hydrophile imbibé d’eau boriquée tiède, puis essuyé avec du coton sec. Le sein est alors présenté à la bouche de l'enfant. Après la tétée on lave de nouveau le mamelon à l’eau boriquée et on l’essuie ; puis on replace la compresse orthoformée sur les bouts comme précédemment. De cette
\ facon l’orthoforme est maintenu appliqué entre
Rouzaud 5
Em 3 7 Où
chaque tétée sur la surface dénudée, condition très favorable au résultat que l’on veut obtenir » (Teisseire).
Quels résultats a-t-on obtenus ? Au niveau de la plaie il se forme une croûte jaunâtre protectrice, aucun exsudat purulent ne vient souiller le mamelon, les petites hémorragies sont supprimées ; enfin la durée de la lésion est diminuée : voici, du reste, les résultats de Teisseire, portant sur vingt-neuf observations :
Dans 3 observations guérison en 2 jours
Che Es SN 2e — II — 4 — eg “= [ke P An Le sb Grip UT nus p —
La guérison serait donc obtenue dans une moyenne de quatre à cinq jours.
Oui, sur 9 cas on a observé 7 succès, 1 amélioration, et 1 insuccès.
Malgré les résultats de Teisseire, nous restons dans le doute vis-à-vis de l’orthoforme, comme vis-à-vis de la cocaïne. Il lui attribue une inocuité absolue : or, on a signalé des éruptions érythémateuses à distance, avec nausées et vomissements et température. Cet érythème, a pu s'accompagner de vésiculation, et même dans certains cas de lésions gangreneuses. Ces cas ne sont pas très fréquents, sans doute,mais ces observations d’intolérance démontrent
qu'on ne saurait se départir de toute prudence, et qu'il ne faudrait pas, même en pratique, considérer l’orthoforme comme une poudre inerte. Il est donc toxique par lui-même ; et s’il ne manifeste pas toujours sa toxicité, cela tient : 1° à sa faible solubilité, qui rend son absorption également faible ; 2° à Ia rapidité de l'élimination.
Au total, il nous paraît dangereux de laisser des substances actives entre les mains de nourrices inexpérimentées. D'ailleurs, la meilleure critique qu’on puisse faire de ces deux substances, c’est de dire qu’elles ne sont pas entrées dans la pratique courante.
Dès 1883, M. Pinard, à Lariboisière eut recours au pansement humide, et parmi les différents antiseptiques il choisit l’un des plus inoffensifs, l’acide borique suivant la formule :
Acide horIque 0 PRE NEC OT:
Hat Ste RP EME RO OO CIC:
On prend une compresse pliée en quatre, puis on la trempe dans cette solution et on l’applique sur le sein que l'enfant vient de quitter ; du taffelas gommé la recouvre et empêche l’évaporation ; par-dessus on met de l’ouate et le tout est maintenu par un bandage de corps. L’ouate et le bandage offrent l’avantage de soutenir les mamelles, de les maintenir à une tempéralure constante et de les protéger contre l’action du froid. Ce pansement offrirait les avantages suivants :
Il évite les complications ;
Il diminue ou fait disparaître la douleur ;
Il favorise la cicatrisation ;
Il ne détermine jamais d’irritation de la peau, des phénomènes toxiques chez l'enfant.
Tarnier depuis 188g employait les compresses humides imbibées de sublimé à r/5.000, appliquées sur le bout du sein en permanence. Avant la tétée lavages à l’eau bouillie, nouveau lavage après la tétée, et pansement au sublimé ensuite.
En 1894, M. Lepage essaya à la clinique Baudelocque un traitement plus actif que celui de M. Pinard. La crainte de provoquer de l’érythème de la région mammaire, ou les phénomènes d’empoisonnement chez le nourrisson, lui paraît exagérée, d’où la pra-
tique suivante, avec :
GIVCÉr MEET RE 500 gr.
Eau stétilisée .! ... 4..." 450 — AAICOOLRERCES ET ER NeRErRr, 50 —
Bibduré de He eee O gr. 10 à O gr. 20 Iodure de potassium..... Q.S.
Voici la méthode du traitement telle qu’elle est exposée dans la Revue d'Hygiène de 1894 :
« Dès que la femme est transportée dans la salle des accouchées, on lave avec soin les mamelles et la région aréolaire. Ce lavage chez la plupart des femmes n'est pratiqué qu'avant la première tétée : chez celles qui présentent des crevasses on maintient le pansement en permanence dans l'intervalle des tétées. »
pee RE De ANRT ST
« On découpe sur de la tarlatane pliée en huit épaisseurs des rondelles un peu plus grandes qu’une pièce de cinq francs ; on les fait bouillir pendant un quart d'heure. Il est préférable de les faire passer à l’étuve à vapeur sous pression ; puis on les laisse tremper en permanence dans la mixture antiseptique. Lorsqu’ «une femme commence à souffrir du mamelon pendant les tétées, on applique le pansement : pour cela dès que l’enfant est retiré du sein, on lave le mamelon avec du coton antiseptique imbibé de la mixture, enfin par-dessus une compresse boriquée, en taffetas gommé, de l’ouate et un bandage de corps pour maintenir le tout. »
«Au moment de la tétée suivante, on défait le bandage de corps ; on enlève le pansement que l’on tient replié dans le carré de taffetas gommé, puis avec un tampon imbibé de la solution boriquée tiède, on essuie avec soin le mamelon et la région périmammaire, et l'enfant est mis au sein.»
Ce pansement, de l’avis de son auteur « constitue la véritable prophylaxie de la lymphangite et par suite des abcès du sein».
On a reproché au pansement humide de faire maccrer l’épiderme et de le rendre encore plus fragile ; au pansement boriqué de M. Pinard, de n'être pas assez énergique ; à celui de M. Lepage de l'être trop et de provoquer de l’hydrargyrie.
Le pansement humide mérite certainement le reproche qu'on lui fait; il ne nous paraît pas qu'il doive être employé en permanence; il peut devenir
he DR nécessaire dans le cours de l’affection, si elle menace de s’aggraver, ou si une complication est à craindre.
Le pansement boriqué en particulier est sans doute un peu anodin,et l’objection persiste. Mais, d'autre part, l’eau boriquée offre les avantages de ses inconvénients : elle est inodore, nullement toxique, avec un pouvoir antiseptique réel, quoique faible. Or, on doit surtout viser, ce nous semble, à ménager un organe aussi sensible que le mamelon dans les premiers jours de l’allaitement, et aussi le nourrisson.
Le sublimé nous paraît un antiseptique trop énergique, même en solution faible. Il ne faut pas oublier que le pansement au bichlorure a été la cause d'accidents graves, en chirurgie; qu'il est bien délaissé aujourd’hui après une réelle période d’engouement, Il y a à tenir compte pour son usage de la susceptibilité individuelle qu’il est bien difficile de reconnaître. Sans doute, toutes les femmes ne présentent pas de l’hydrargyrie, et les enfants, quand les lavages prescrits sont bien faits, sont à l'abri des accidents toxiques : oui, mais voilà l’écueil : dans les maternités, son usage est possible, parce que tout y est méthodiquement réglé, et que les femmes sont bien surveillées. Mais, en ville, où une surveillance constante est bien difficile, nous n’oserions pas confier ce traitement aux accouchées elles-mêmes. Nous craindrions trop de la part des intéressés de
re
coupables négligences, dont le médecin serait toujours rendu responsable.
Nous conclurons que si l'emploi du sublimé reste possible à l'hôpital, il nous paraît dangereux en clientèle.
Notre maitre M. Wallich a renoncé depuis longtemps au pansement humide. Il n’emploie ni l’acide borique, ni le sublimé. Il a choisi l’eau oxygénée.
Cet antiseptique offre sur les précédents des avantages incontestables. C’est une substance dont l’action est certaine et puissante : ne l’emploie-t-on pas d’une facon constante dans la pratique chirurgicale ? Vis-à-vis dunourrisson elle est d’une inocuité absolue. Jamais nous n’avons constaté un accident quelconque. Ces deux raisons sont déjà largement suflisantes pour justifier son usage ; et les résultats qu'elle a donnés entre les mains de notre maître sont assez encourageants pour qu'elle mérite d’être maintenue dans la pratique.
L'eau oxygénée qu’on utilise est à 12 volumes ; on la coupe de moitié d’eau. On fait usage en même temps d’eau stérilisée.
Aussitôt qu’une femme présente une légère excoriation du mamelon, elle commence le traitement. Immédiatement avant chaque tétée, la nourrice nettoie soigneusement son mamelon, soit avec un tampon d’ouate hydrophile, soit avec une compresse imbibée d’eau stérilisée ; puis elle essuie le mamelon.
Elle donne le sein ; après la tétée, nouveau lavage avec l’eau stérilisée, suivi d’un autre lavage avec
l’eau oxygénée. Le mamelon est soigneusement essuyé. On place sur le sein deux compresses stérilisées, l’ouate hydrophile et le tout est maintenu par un bandage de corps.
Telle est la méthode très simple de ce traitement ; il est commode, facile, à la portée de tous ; il n’offre pas les inconvénients du pansement humide ; il se recommande par sa simplicité, l'énergie de son action et son inocuité absolue.
Pour terminer ce chapitre, il nous reste à examiner l'usage des bouts de seins en verre ; le bout de sein Bailly est celui qu’on utilise le plus souvent. Son usage est nettement indiqué quand les lésions sont trop étendues, qu'elles saignent facilement, et quand la douleur pendant la succion est trop vive. « Lorsque le mamelon présente des solutions de continuité assez étendues, facilement saignantes et que l'enfant absorbe du sang en même temps que le lait, il y a avantage à recourir temporairement à un bout de sein artificiel, qu’il faut maintenir en permanence dans l'intervalle des tétées, dans de l’eau boriquée saturée ou dans une solution alcaline. » (Ribemont-Dessaignes et Lepage).
Hormis ce cas, il est prudent de s’abstenir ; car les instruments présentent de sérieux inconvénients.
Ils exigent des soins minutieux de propreté ; ils doivent être maintenus d’une facon constante dans une solution antiseptique concentrée ; et il est souvent difficile de persuader les nourrices de cette
— ph) — nécessité : lé muguet-est souvent le résultat de leur usage. |
La cicatrisation ne s'obtient pas aussi facilement qu’on pourrait le supposer ; souvent les gercures se rouvrent et saignent ; et la douleur, quoique amoindrie, est, quand même, assez vive.
Enfin, il est beaucoup plus difficile pour lenfant de téter le bout de sein que le mamelon ; le lait ne vient pas facilement ; la succion doit être assez prolongée ; et on n'obtient pas la quantité de lait nécessaire pour un repas. L'enfant est obligé à des efforts qui le lassent, le fatiguent etle dégoûtent. En outre, ces efforts ne sont peut-être pas sans influence sur son appareil pulmonaire.
Donc, à moins de nécessité absolue, nous ne conseillons pas l'emploi des bouts de seins et de tous les instruments similaires, si ingénieux soient-ils. Nous ne pensons pas, d’ailleurs, que leur usage reçoive beaucoup d’applications.
Quelquefois, malgré toutes ces précautions, la cicatrisation ne se fait pas. La crevasse, à chaque tétée, se rouvre et saigne ; l’enfant a du mélœæna, ‘ce qui inquiète la famille ; la mère souffre. Que faire dans ce cas ? Il faut calmer les inquiétudes de la nourrice qui désespère de nourrir son enfant, et faire cesser l’allaitement au sein pendant un jour ou deux. Pendant ce temps on donne à l’enfant du lait stérilisé. On reprend ensuite, petit à petit, l’allaitement maternel ; on donne, les premiers jours, moins souvent et moins longtemps le sein. Si l'enfant n’est
pas satisfait, on lui donne du lait stérilisé. Ainsi, progressivement, on en vient à ne plus donner que le sein.
Dans ces conditions, nous ne pensons pas qu’on soit jamais obligé de supprimer l’allaitement maternel. En tout cas, c’est une mesure grave, qu’on n’est autorisé à prendre que lorsque toutes les ressources de l’art ont été vainement tentées !