CHAPITRE QUATRIÈME Le Coup d'État
Les impatiences de Morny et du groupe présidentiel. — A quand le coup d'État ? — Hésitations successives. — Comment on prit date pour la nuit du 1" décembre. — Circonstances singulières; récit d'un témoin, — Morny, Maxime Du Camp et le Prince-président. — La soirée de l'Elysée. — Comment Morny passa lestement d'une scène sur l'autre. — Tableau d'une réunion de conspirateurs. — Installation mouvementée du comte de Morny au Ministère de l'Intérieur. — Ses premiers actes; entre Maupasetlui; des correspondances agitées. — La vérité sur les fameuses dépêches. — Les surprises particulières du coup d'État; traits et anecdotes. — Paris et la province, au lendemain de cet acte de confiscation violente. — Sur le seuil de l'Empire.
On approchait du terme de l'année 1851. Les choses achevaient de se gâter entre le Président investi par le délire du suffrage universel d'une autorité sans limites et l'Assemblée nationale (i), dépourvue des forces capables d'en limiter l'exercice.
Dès le début de cette année, le coup de main bonapartiste était résolu en principe. Louis-Napoléon et ses fidèles s'y préparaient avec suite en renouvelant le personnel militaire, en gagnant à leur cause des chefs de corps, en fournissant aux Saint-Arnaud, aux Canrobert, les occasions promptes de conquérir les hauts grades, qui les rendraient les maîtres de l'armée (2). Les plans étaient mûrs, les instruments tout prêts. Il
Il tt L'Assemblée nationale, a écrit Falloux, aviut grande envie de lutter contre l'élu du 10 décembre. »
(2) Il est axéré que l'expédition de Kabylie fut entreprise expressément pour a faire des généraux ».
n'était pas jusqu'aux soldats, innocupés en leurs casernes, qui n'eussent une vague envie de remuer un peu leurs armes.
Le 11 du mois d'août, Morny signalait sa présence, discutant et proposant, dans le groupe des affidés, à Saint-Gloud. En septembre, à la suite d'incidents dont nous renvoyons les détails à l'histoire générale du Second Empire, le comité présidentiel s'était demandé si le moment n'était pas arrivé de mettre le feu aux poudres. Il en avait été fortement question entre le Prince, Morny, Persigny, Cartier, Rouher. Puis, on s'était dit que les circonstances ne s'y prêtaient point avec toute la commodité souhaitable. L'Assemblée était en vacances, par conséquent éparpillée. Le beau coup de filet où l'on espérait bien envelopper et prendre, d'une fois, tous les représentants de l'opposition libérale ou monarchique eût risqué de s'abattre dans le vide. De plus, l'influence particulière des députés, leurs movens de propagande en leurs circonscriptions respectives, donnaient à réfléchir; on craignait qu'au moment de la crise ils n'y fissent éclore des foyers multiples d'ao"itation. On attendrait donc qu'ils fussent revenus sur leurs bancs et qu'ils retournassent à leurs discours.
Le 17 novembre, au cours d'une séance très orageuse, Saint-Arnaud, ministre de la Guerre, avait quitté la salle, après un vif coup d'oeil lancé à son frère d'armes Magnan : « On fait trop de bruit dans cette maison, je vais chercher la garde ». Il y allait d'un bon pas, en effet. Louis-Napoléon se préparait à monter à cheval. On se ravisa de nouveau. L'Assemblée était en défiance. Les troupes de service, tenues à la disposition du Parlement et ayant à leur tête Lamoricière, Le Flô, Ghangarnier. Bedeau, Cavaignac, Gharras, étaient en nombre