IN MEMORIAM
ET 29 novembre 1919
Dans le vieux cimetière Un fossoyeur creusait ;
Il fit jaillir de terre Un crâne qui dormait ;
Il ne savait qu'en faire, Moi je le regardais :
— En veux-tu, du vieux frère, Dit-il ? Et j'acceptai.
Nous vidâmes un verre Au prochain cabaret.
— Quand on le mit hors de terre, Une araignée en sortit ; Je ne sais par quel mystère Elle s'y trouvait blottie.
L'obscur monstre pour étoile En cette ombre avait mêlé Les noirs rayons de sa toile Comme un astre congelé,
Et par funèbre ironie Dansait, ivre, en ce grelot, La parade de la vie Pour ce globe sans cerveau.
— Je lai, moi, pendu à mon tour :
En l'air, sous le plafond il nage, Se balance comme un amour, Ou comme un balancier d'horloge.
Qu'il nous mesure en long les jours, Les nuits, les minutes, les heures :
Tourne, frère, tourne, tourne, Viens et va, tourne, mon cœur.
Philosophe agile et placide, Il virera comme un toton, Empli de vent, empli de vide, Insensible au qu'en dira-t-on : Les femmes crient et se détournent Et les petits enfants ont peur :
Tourne, frère, tourne, tourne, Viens et va, tourne, mon cœur.
Un matin où ma fantaisie Sera décidément passée, Je restituerai mon sosie Au réservoir des trépassés ;
C'est pour l'y rejoindre à mon tour, Le plus tard possible, à mon heure :
Tourne, frère, tourne, tourne, Viens et va, tourne, mon cœur.
— Il oscille au bout d'un fil, Araignée, bouée qui flotte, Ou crabe ou comme une lune, Et ainsi soit-il !
La carapace ballotte, Entre terre et ciel pendue La terre a bu la cervelle :
Et tant mieux pour elle !
Le vide la gonfle De nuit et de bruit :
Elle tourne et ronfle Comme une toupie.
Par la fenêtre, Pervers, un vent Descend en traître Tout fredonnant,
La met en branle, Et l'investit,
En sort, y rentre Et puis s'enfuit :
Par la fenêtre Un autre vent Sans bruit pénètre Innocemment.
Alors peut-être Il te souvient, 0 pauvre tête, De ton destin :
C'est comme avant, Un libre arbitre Te vient du vent Poussant la vitre.
Grave tête écervelée,
Vide, sonore et fêlée,
Au vent du moment tu tournes,
Tu t'agites, tu frissonnes
Et résonnes sourdement :
Ainsi soit-il !
— Un reflet de la lune a glissé sur la tête
De mort ; Il Ta baisée au front longuement, il s'arrête,
Il dort; Tour à tour elle et la lune je les regarde,
Rêvant, Et la lune là-haut apparaît plus blafarde
Qu'avant, Et la tête si radieuse est devenue
Que je Crois y voir la lune elle-même descendue
Par jeu, Cependant qu'au ciel noir montant comme une boule
Qui luit, Une tête de mort, sans savoir pourquoi, roule,
Sans bruit.
— 0 mal de dents, ô mal d'amour !
Ma grande âme souffre à ses dents.
0 mal infâme et ridicule,
Face écartelée et râlant,
Fièvre au front, cervelle en bascule !
D'autres douleurs sont un docteur Incomparable en énergie :
Ce bourreau fantasque et farceur Vous met l'héroïsme en charpie.
On est superbe et fait le fier Et se voit ange et bat des ailes, Puis, Nature, tu nous rappelles, Grand'mère, qu'on est fange et chair.
Mais en vain voudrais-tu l'abattre, Le fils qui ne se soumet pas ; Mais en vain voudrais-tu, marâtre, Courber l'orgueil que tu dressas :
Il est ton remords et ta gloire, Ton absolution d'abord, Et sur toi-même ta victoire Par la souffrance et par la mort.
— Or tandis que je fais le crâne, Un spasme m'enlève, hurlant, Et Frère Tranquille ricane, Sans me voir, de toutes ses dents.
— Au fond de leurs alvéoles J'écoute les dents blotties Entrechoquer des paroles :
Nous sommes les pendus, pendus mal assortis ;
Et pauvre homme sur la terre, Dans le battement des nuits, J'entends grelotter mes frères : Nous sommes les pendus, pendus mal assortis !
— A nos repas et ponctuel, Le convive perpétuel Se balançant, froid et placide, Du haut d'un sourire éternel, Préside ;
Et qui descend, mais non des yeux Eux sont deux morts, silencieux, Pas même deux trous, car l'orbite Murant l'hiatus spacieux, Évite
A nos regards de trébucher Parmi le mystère caché Dans le sépulcre habité d'ombre, Comme une barque sans nocher, Qui sombre :
Non, le froid sourire et sans fond, Sourire muet, plus profond Que le monde, oh, rire de craie !
Il suinte des dents, qui font La haie.
Ces spectres d'ivoire éclatant Nous disent : — Jouissez du temps, Mangez, aimez, riez : la vie Vous gorge de ses vins chantants, Sans lie ;
Pendant ce temps la mort jouit De ta chair qui sous toi pourrit Tandis que la terre t'aspire :
Ce qui nous fait, hôte chéri,
Tant rire,
Tant rire.
— Nos anciens ont connu l'usage confortable De convoquer un mort en bière à leurs festins : Sachons le prix du temps ! oh, cadavre abordable, Vidé, séché, fardé, frisé, les ongles teints, Le visage repeint, mort plus beau que nature, Hôte évoqué pour dire : Amis, mangez en paix (Et le reste), enchantez une attente qui dure, Douillètement aussi dormirez -vous après : Nul rêve au clair repos, trêve sans imposture, Trêve, ah, tant légitime hélas, n'est-il pas vrai? Bonheur humain premier que nul dieu ne dérange, Immaculé repos des anges dans les limbes...
Nous, cette idée, oh ! rien que cette idée, tordrait Nos sensibles boyaux comme un paquet de linge !
— Qu'elle nous tient donc fort, la terreur de finir, Nous vieillit jusqu'à nous retrousser vers l'enfance, Héros de lâcheté préférant tout souffrir Plutôt qu'affronter l'ombre auguste et le silence !
Petits vieux larmoyants n'aspirant qu'à dormir, Et dormir n'osant plus qu'à l'ombre des lumières : Tel l'enfant, la chanson qui le fait s'assoupir, Se réveille en sursaut, quand l'interrompt sa mère.
La convulsive horreur de l'inconnu qui vient, Justicier effroi de l'heure ! elle s'avance Montrant, multiplié sans fin, un lendemain De toutes parts levant ses griffes en silence.
Comment oseraient-ils regarder derrière eux, Sentant partout planer un fouet invisible? Dos recroquevillés ils vont, ployés en deux : Rien ne redressera ces échines serviles,
FRÈRE TRANQUILLE Et c'est ce qui les fait effroyablement vieux.
Une procession d'estropiés chemine Tout le long de la vie en pleurant des ave ; Nul d'eux ne se retourne et brandit sa poitrine : L'incoercible vent de la peur s'est levé.
Esclaves rabougris maudits avec justice, Ils reniaient la vie, Mort, en te reniant ; Recrachant le lait dur et noir de la nourrice, Leur vie ils la crachaient, les pauvres vieux enfants.
Mort, ô loyale et juste, austère et tutélaire,
Tu les as méprisés, ces fils au blême cœur :
Qu'ils gardent bas leur front, gardent sur leur misère
L'acre fouet tourner, de l'indicible peur.
Moi, ma poitrine et moi, mon cerveau sont robustes Et j'ose t'honorer sans détourner les yeux, Crâne altier : et mourrai, sinon ainsi qu'un juste, Du moins en ouvrier ayant fait ce qu'il peut :
Je ne crois guère à rien hors à deux-et-deux-quatre, Et, convive, ne crains ni la mort ni le noir : Et l'inconnu d'après est mal fait pour m'abattre, Puisqu'il est l'inconnu. Que tombe donc mon soir,
Je me conformerai simplement au grand somme Sous ton aile muette et te remerciant, Ma grand'mère la Mort, et ma fin d'honnête homme Sera comme ma vie un geste édifiant.
— Oui mais pourtant, oui, mais, pourtant :
J'ai peur de quelque chose d'obscur, qui attend !
— Nous faisons, nous disons, nous avons des principes. Principes ! j'en engraisse à crever, de principes !
Et m'en sens fier. Et toi, Denyse, mon amour? Aussi ! tu vas, je vais, nous nous aimons d'amour, Nous jasons, nous dormons, nous roulons tour à tour Sur les fastes de nos frères, leurs dits, leurs actes, Et mes dédains et ton gai rire en cataractes, Et jurons que c'est vivre et nous en croyons sûrs. Et sur le mur nos ombres en caricatures Don-quichottent des bras — quels bras, Dieu, quels fémurs S'étirant au pourchas d'insensées aventures Pour soudain s'écrouler dans nos ombres de corps. Remémorant ma tante Hugo j'explique alors :
— C'est bien que le poète, escargot de Dieu, rentre Les cornes de son pur Idéal dans son ventre
Le Possible, à l'approche obscure du Réel, Et, dénouement indispensablement cruel, Son ventre Possible en sa coquille Bassesse, Et moral, car il n'est pas bon que chez toi cesse, Poète, le chèvre-pieds Animalité Longtemps d'emprisonner l'ange Idéalité,
Car le sage lui-même a selon l'occurrence Son jour d'entêtement et son jour d'ignorance...
— Pourtant le bras ailé s 'évasant sur le mur Au pourchas des hyperboliques aventures, Ombre, ironiquement croule en moignon piteux Et m'effondre avec elle, exaspéré, honteux. L'esprit quand il s'est donc repu de ma détresse Saisit ma tête de son doigt sec et la dresse Vers l'autre tête, la tête de mort pendant Là-haut et de ses dents luisantes regardant. Sagesse hors de tout qu'épanouit l'orbite Vidé d'humanité, du crâne creux, qu'habite L'effrayante impassibilité du néant, Et quel mépris ! Nous nous agitons sans envie Ni but, Denyse : C'est nous les morts, lui la vie, La vraie, au moins son seuil, et disons-nous vivants Quand se seront calmés nos os et pas avant.
— La tête de mort prend un air Plus funéraire que nature :
Elle ne s'acclimate guère, Elle ne s'acclimate pas Et périclite, il est visible, Et c'est navrant et c'est risible, Ce chagrin qui dure
Ce chagrin qui dure Après le trépas, L'étrange aventure !
On ne comprend pas.
Les trous des deux yeux Prennent l'air souffreteux, A voir ils font peine :
On dirait qu'ils viennent De pleurer encor, Et la mâchoire désœuvrée Se descelle avec désespoir.
Dents qui pendent dans le noir, Les chocs menus vous disloquent Minute à minute un peu plus, Pendant qu'un vent querelleur, 0 démantibulées castagnettes, Vous soufflette sans pudeur, Et joue à vous faire claquer.
Supplice qui dure Après le trépas, Tragédie obscure :
On ne comprend pas ;
Hurlante mélancolie,
Ce néant qui souffre encor,
Souffre par delà sa vie :
Quelle leçon, vivants, pour nos vaines folies,
La nostalgie, horreur, d'un mort !
— Entends-tu grésiller l'imperceptible trille ? Perçois-tu ce léger frémissement de vrille
Qui rouirait un bois léger?
Les tarets travaillant une coque de faîne En carrosse de noce à reine Mab la fée, Eveilleraient une plainte moins étouffée
Du bois sonore qui s'endort.
Musique d'où sors-tu si menue et ténue, Frêle bruissement d'élytres?
Elle filtre en chantant de la tête de mort : Voici qu'en observant je trouve avec surprise Qu'heure à heure un peu plus les os se pulvérisent. Au pariétal un trou délicat s'est ouvert, Toute minuscule piqûre ; Du bas de ce qui fut le nez, une fêlure Serpente, qui n'était pas hier :
Au bord s'amasse une poussière de sciure, Et je sens voyager sous la croûte impassible Un grouillement sinistre de vies invisibles : Les vers !
Quoi, pas même en la mort, grand frère, le repos?
Sur toi s'acharne encor, après nous, le troupeau
Des innombrables gens sans pieds, sans yeux, sans tête,
Et puis après ceux-ci, d'autres peuples encore
Par générations te mangent, se dévorent
Entre eux, meurent, s'accouplent, renaissent, répètent
La farce noire que tu jouas sous les cieux ;
Et quand ta chair n'est plus qu'un remuement liquide
Que humera la terre ainsi qu'un fruit juteux,
D'autres brigades de travailleurs ténébreux
Béatement absorbent le nectar putride ;
De vos viandes, eux morts, d'autres se vont nourrir,
Et puis d'autres, sans que cela puisse finir :
Ah, vrai ! ce n'était pas la peine de mourir !
— Minuit, décembre, il gèle, une lune se traîne, Défigurée, à même un flot blême de nues ; La neige ainsi qu'un lait de chaux gerce la plaine 0 Marie-Antoinette, ô reine entre les reines, 0 martyre au cou blanc, qu'êtes-vous devenue ?
Tu apparus, jeune astre, au cœur d'une auréole, Joyaux (colliers, hélas !) robes couleur du temps, Et tes si blonds cheveux poudrés de givre blanc, Que l'on prit tout d'abord pour une enfant frivole, La plus majestueuse et noble des enfants :
Enfant suprême de nos pures élégances, Vaillance et loyauté, toute aristocratie : Ce qui depuis mille ans avait fait de la France, Pour nous laisser remords, nostalgie et souffrance, Le royaume des lys et la terre choisie.
Mais quand vint déferler sur toi l'abjecte haine, Et fange d'où la plèbe aboie aux fronts élus, Aux viriles vertus on reconnut la reine :
0 Marie-Antoinette, ô reine entre les reines, 0 martyre au cou blanc, qu'êtes-vous devenue?
Alors tu reparus, dressée en l'auréole Du désastre le plus lâche de tous les temps, Joue exsangue, front dévasté, cheveux tout blancs, En deuil dont ce dont rien hors la mort ne console, Ton beau royaume, et ton époux, et tes enfants.
Puis les derniers crachats et la suprême transe,
La promenade infâme et la basse tuerie,
Tout ton sang s'égouttant sur la terre de France,
Tes os dans la chaux vive, ah, l'horreur... oh, silence !
Oh, comme vous devez avoir froid cette nuit !
Tous nous portons ton deuil ; tu es la souveraine Plus que jamais depuis que nous t'avons perdue... La lune roule ainsi qu'une tête et se traîne : O Marie-Antoinette, ô reine entre les reines, 0 martyre au cou blanc, qu'êtes-vous devenue ?
— Et dans l'ombre, on dirait que la tête remue.
— La tête de mort vient de remuer ! j'attarde Sur elle mon regard : elle m'a regardé ; On dirait qu'elle bouge encor. Ses yeux vidés, En tout cas, j'en suis bien certain, ils me regardent. Et sans que se desserrent les dents sans emploi, Sans que j'éprouve rien qui ressemble à nos voix, J'entends ceci : — Mon frère, aie donc pitié ! me taire, Oh, laisse-moi me taire enfin ! épargne-moi, Sois bon, restitue-moi au calme de la terre, Laisse dissoudre en paix d'obscurs os superflus, Inguérissable enfant gâté ! tu veux connaître Ce que j'étais, ce que je suis ? je ne sais plus Et jamais plus que toi n'ai su. J'ai cessé d'être, Je reste un résidu du sol et rien de plus. Oh, laisse, laisse-moi retourner à la terre, Au facile devoir d'avant les jours d'Adam, Humble argile qui dort, paisible, en attendant. Le bonheur est rien plus, et ne savoir pas même Qu'on est heureux : l'anéantissement suprême. Hors quoi tout est mensonge et mirage, et décor, Et tu ne sauras rien de plus, vivant ou mort :
Masque toi-même, c'est à des masques, mon frère, Que tu parles ici, moi mon masque est tombé : 0 frère, sois-moi bon, rends-moi vite à la terre !
Et si tu ne m'avais pas dit la vérité ?
Et si ce n'est pas toi, vieux flacon éventé,
Qui t'ouvres, mais quelque délire qui s'évade
Avec la fièvre de ma cervelle malade ?
Certe on n'est pas superstitieux, esprit fort
Encor moins : on apprit que l'âme de ce mort
Sans prodige à son corps peut survivre, et que dis-je,
Il semble presque naturel qu'elle voltige
Vers ce logis par elle en des temps habité
Et se souvienne encor de son humanité.
Je me jugerais donc à peu près imbécile
D'objecter un moment que lui fut difficile
Parce qu'elle n'a plus ni langue ni cerveau
De se manifester à nos sens de nouveau...
Puis mon démon regimbe : — Hélas, est-ce bien elle?
Ah, celui qui croit tout, celui qui ne croit pas,
Tournent dans une nuit ni plus ni moins cruelle !
Que peut-il se passer derrière le trépas,
Et qu'est-ce, l'âme, et se passe-t-il quelque chose?
Serait-il vrai qu'on souffre encore après la mort,
Sous ces chairs qui placidement se décomposent?
Horrible incertitude ! ô mon cœur, ô mon corps,
Dormirez -vous? la mort : dormir; rêver peut-être?
Question, que depuis toujours l'homme éperdu,
Implorant de savoir pourquoi, qui, l'a fait naître,
Jette à tout l'univers, qui n'a pas répondu !
S'il est vrai que tu vis encore, ô mort si triste,
S'il est vrai que c'est toi qui viens m'interpeller,
Qui me dit qu'au delà de la porte il n'existe
D'affreux sous-sols que tu ne peux me révéler?
Qui me dira si l'angoisse indéfinissable
Nous bourrelant le cœur nous ne savons pourquoi,
Venant on ne sait d'où, obsédante, inchassable
Et qu'on ne peut saisir, ce lancinant émoi,
N'est pas la confidence en une langue étrange,
Intraduisible pour nos oreilles de chair,
Un gémissement d'outre-tombe où se mélangent
Les innombrables voix des morts, flottant dans l'air?
— Tournez rondes des morts, rondes des mornes anges ! —
— Des fois — est-ce un hasard machiné par la lampe? Il prend l'air soucieux et revêche ; il contemple Mon écrivasserie et semble me reprendre, Tel un gamin en faute, et m 'accuser : de quoi? De ne point travailler assez? eh bien, et toi?
Ou de travailler mal, et de drainer pour rien Le suc ranci d'un tas d'inutiles bouquins? Bref sa voix qui n'est pas, ou farceuse, me raille, Ou bien sentencieuse, m'objurgue : — Travaille ! Risible et stupide manie, et chaque fois, Pourtant, je cède au sphinx irritant et narquois.
— Ce restant de mort Nous criant : — « Travaille » Ah, vraiment le sort
A de ces trouvailles A vous démolir !
— Travaille, travaille, Dit l'être sans voix.
— Travaille, travaille, Hélas et pourquoi, Sinon pour mourir?
— Travaille, travaille.
— J'ai connu la gloire A son fruit gâté ;
Je sais mon histoire :
L'immortalité,
Ce mot me fait rire
D'un ris sans gaîté.
— Travaille, travaille.
— « Travaille, travaille ! »
Qu'en doit-il venir, Prêcheur édenté
De sermons pointus, Peux-tu me le dire?
— Travaille, travaille.
— Quel être étais -tu, Quelle astre en rayons Ou quelle âme en peine...
— Travaille, travaille.
— Es-tu Ariel,
Ou bien le démon?
Es-tu Paul Verlaine Ou ce cœur de cendre, D'absinthe et de fiel :
Es-tu Henri Heine?
Es-tu le démon, Es-tu Ariel?
— Travaille, travaille.
— D'où que tu reviennes, Messager du ciel, Echappé des gênes...
— Travaille, travaille.
Angélique oiseau Du ciel qu'il descende Ou que les tombeaux Vaincus, nous le rendent, Eux et les enfers...
— Travaille, travaille...
— Je ne veux entendre Que l'un de mes pairs :
Es-tu Baudelaire,
Ou Arthur Rimbaud?
— Travaille, travaille.
— Noye-moi dans l'or, Ouvre-moi des femmes, Livre-moi des vins,
Je te répondrai.
— Travaille, travaille.
— Assiège mon corps, Eprouve mon âme, Vomis tes trésors,
Je t'éprouverai.
— Travaille, travaille.
En veux-tu, de l'or, De l'or en veux-tu, Veux-tu des merveilles?
— Travaille, travaille.
— En tout je suis maître, J'ai toutes vertus, Écoute ! (il est sourd,
Il n'a que des trous Aux yeux, aux oreilles !)
Vieux masque fêlé Qui ne sait que dire :
« Travaille, travaille »
Il me rendra fou, Il me rendra fou !
— Travaille, travaille.
— Oh ! l'absurde écho !
Sous cette caverne Quel corbeau nouveau Accroché, me berne ?
— Travaille, travaille !
— Je vais t 'envoyer Sur cette muraille Et t'y fracasser,
Là, comme une noix, Comme un pot de terre !
Je te ferai taire,
Impudente voix :
Dis, es-tu Rimbaud?
Non, c'est impossible D'être trop affreux :
Quel vent de folie Aux cheveux m'a pris?
C'est trop d'ironie..., Et pourtant, mon Dieu?
— Travaille, travaille.
— Si cette torture (Châtiment de quoi?) D'un autre ou de toi Était l'aventure?
Frères malheureux...
— Travaille, travaille.
— Comme il vous travaille, L'enfer et ses feux,
Vous travaille tous !
Ai-je compris, moi, Que c'est votre voix Et ce n'est pas vous?
Archanges damnés, Hurlez, c'est en vain
Que vous me mentez, Mais, que je vous plains !
Votre sort est mien, C'est mes dés à moi Qui jouent là aussi :
J'entends votre voix Qui n'est pas d'ici, Me dire : à demain !
Crâne beau parleur En paix laisse-moi Moudre ma douleur Et garde pour toi Ta sagesse vaine, Elle souffle en vain, Tout revient à moi Comme au van le grain :
Laisse-moi ma peine, J'ai trop de chagrin.
— Agis ton rêve,
Brève est la vie,
0 brève, brève !
La vie est brève et l'art est long ; Elle dure, la vie, une bulle qui crève Aux lèvres de l'étang sans fond.
Avant la fin de ta journée, Mon pauvre enfant, Avant la tâche terminée, Et pleurant devant, Il faut mourir : moriere !
Elle se lève comme un rêve
Et dans l'instant sans nous s'achève :
Ah, la vie, ah la vie est brève,
Et l'art, si long ! en vain on le poursuit,
On le poursuit tant qu'on s'y crève,
Tout s'effondre sous nos talons ;
La vie est brève et l'art est long :
Avant la fin de ta journée, Mon pauvre enfant, Avant la tâche terminée Et pleurant devant, Il faut mourir : moriere !
— Il y eut donc sur cette horreur De la chair, du sang, des cheveux ; Dessous chaufTait une cervelle,
Un peu plus bas chantait un cœur Et cela battait sous les cieux :
— Tourne, tourne, ma cervelle, Viens et va et bats, mon cœur !
Un sang bondissait par les membres :
Les membres où sont-ils, mon Dieu?
Cela passait dans le soleil.
C'était triste, c'était joyeux, C'était peut-être aimé des belles :
— Tourne, tourne, ma cervelle, Viens et va et bats, mon cœur !
Tout ça se cherche quelque part Et fermente et n'a plus de nom, Plus de mémoire et de pensée,
Tout ça peut-être souffre encor, Tout ça peut-être bien s'appelle
— Tourne, tourne, ma cervelle, Viens et va et bats, mon cœur !
0 vous tous, mes frères, mes sœurs, 0 mes amis, je dois mourir ; Heure par heure tout se meurt, Et vous n'y pouvez rien et rien, C'est en vain que je vous appelle :
— Tourne, tourne, ma cervelle, Viens et va et bats, mon cœur !
Je serai comme lui ce soir, Puisqu'ici tout se décompose ; On me mettra dans un trou noir Et l'on parlera d'autre chose.
Mourir, tout entier, ah l'horreur !
Et la vie, ô fleurs ! est si belle !...
— Tourne, tourne, ma cervelle, Viens et va et bats, mon cœur !
— 0 merveille ! une vie a pu se blottir là ! On le sait, l'a redit, cent fois, mille et cent mille : Non, l'homme ne peut pas s'habituer à çà ; Il y voit trouble, ivrogne d'idéal, vacille, Et titube, et conclut par à plat s'étaler.
Et l 'effarant n'est pas une vie en allée : Notre effroi, notre orgueil, ont subtilement su, En nous berçant sous la chanson de l'âme ailée Qui s'envole au pays d'où nul n'est revenu, Assoupir quelque peu la raison désolée ;
Non, l'effarant c'est le mystère d'avoir pu, De ce paquet séreux cuit dans sa carapace : Un crabe, un crabe, un rien, un néant, résidu De néant, rayonner sur le temps et l'espace ; Ah, c'est devant cela qu'on reste confondu !
Si petit et si grand ! tenir si peu de place,
Dans le creux de ma main : là ! et en prendre tant !
Durer quoi? le loisir d'un éclair ! si fugace,
Si désespérément fugace dans le temps, Si ridiculement fragile dans l'espace,
Et pouvoir, et oser, oser en même temps
Refermer cette petite main si chétive
Sur l'univers ravi comme un oiseau chantant :
Lui ! moi ! ah, que c'est beau, et qu'on est fier de vivre
Nous formons malgré tout des êtres foudroyants !
— A l'intérieur de cet agencement bizarre
D'osselets enclavés en vue d'un maximum
De luxe, de confort et de sécurité,
Nul qu'un être de qualité, qu'un hôte rare,
Ne pouvait compréhensiblement habiter,
Et cela remplit de respect pour ce nom d'homme
Qu'on a l'honneur, qu'on a le bonheur de porter.
Arche ineffable, crâne, irritante beauté, Fantastiquement précieuse architecture D'un tel coffre d'ivoire ouvré comme un écrin, Tabernacle d'un dieu fragile et que l'on choie ; D'un dieu captif asile et prison : ô Nature, Comme tu crains pour lui, et comme tu le crains !
Et tout cela pour lui : pour moi, vraiment pour moi,
Oui moi le dieu, oui, moi, qui suis rien qu'un pauvre homme,
Je suis grand comme mon orgueil, je suis le roi !
— Pourtant, vois un vrai crabe, arsenal de cisailles, Pinces, crocs, dagues, monstre exquis et révoltant, Ta superbe fierté bat de l'aile et défaille, Tu reconnais ton maître et l'avoue humblement.
As-tu jamais rêvé l'aventure hideuse D'une marée de crabes gigantesques, gros Comme nous, sortant, millions, de la vase, Une nuit pluvieuse et montant à l'assaut?
Et t'es-tu demandé en combien de minutes Le travail sur nos corps tout vivants dépecés De ce pullulement d'immondes mandibules Aurait anéanti toute l'humanité?
Puis, sous le grincement haineux des carapaces, Et des derniers oiseaux s 'enfuyant les adieux, Dans l'horreur du silence pour jamais s'efface Et passe un monde mort où la pensée n'est plus !
— L'horreur d'un monde mort où la pensée n'est plus, Où la pensée n'est plus, la pensée ! crâne, crâne, Viens dans ma main, cher vagabond, laisse-toi prendre, Ombre, cadavre ailé, oui, toi, l'oiseau qui fus, Toi, pitoyable et triomphal comme le ventre
D'une jeune mère accouchée, Coquille, nid vidé d'un autre, là, qui plane,
Pour n'en plus jamais redescendre,
Sous quelque azur inviolé !
Son globe, verrerie opaline et laiteuse,
Fait lointaine et magiquement mystérieuse
Ta lueur, ô lampe veillant, sœur sur tes sœurs :
A l'aube Lychnis meurt comme une fleur se penche,
Mais le rayonnement de la corolle blanche
Suffit pour éblouir l'ombre de sa pâleur.
De même à travers toi, coupole désolée, Monde éteint, globe froid, ton astre intérieur A pu s'évanouir ainsi qu'une fumée :
Ta latente phosphorescence
En éternise la présence
Avec la posthume splendeur.
Ta coupole est la voûte du monde, ô globe frêle ! Sous tes deux prunelles Tourne l'univers Comme une féerie ; Toutes les haleines, Toutes les chansons Autour de ce front S'en vont et s'en viennent, D'abeilles sans nombre Rondes éblouies :
Sous tes tempes gronde Le rythme des mondes.
Tes lèvres se lèvent, Tes dents se suspendent :
Ta voix fait descendre Un déluge d'anges ; Un déluge d'anges, Un déluge d'ailes !
Si menue et frêle Elle met en branle
L'univers ravi :
C'est l'écho fidèle Des chants de la vie ; A ta voix répondent Les rondes des mondes.
Voi ! sous tes paupières, Volière d'étoiles, Ta cervelle brûle Inlassablement Et là s'accumule Sous ton firmament ; Les feux des ténèbres Et les feux du ciel Brassent ta cervelle, Et dans tes vertèbres Bout l'axe du monde.
— Mais l'autre songerie aussitôt me tourmente :
Un crabe ! cette image d'un crabe me riante ;
Un crabe et ses dix pieds ; nous, nos dix doigts humains,
Antennes de notre mécanique pensante,
Tout réduit au pur centre : un cerveau plus les mains.
Et c'est assez, le reste est tare négligeable, Poids mort, gangue animale et ne répond à rien. (C'est égal, elle n'apparaît guère enviable, Ainsi faite, l'humanité d'après-demain !)
Bien entendu, plus d'oiseaux, plus de quadrupèdes, Rien que des crânes, rien que des crabes pensants. L'image, affreuse autant que l'autre, autant m'obsède : Ah, je voudrais pouvoir vivre encor cent mille ans !
Pourtant avoue-le toi, serait-ce alors la peine? Oui mais vivre, voilà le fond de mon désir, Brute sombre ou monstre de la folie humaine Mais vivre, tout est là : je ne veux pas mourir !
— Et maintenant, creuset de toutes les merveilles, Et maintenant que tes deux soleils sont deux trous, Que tu n'as plus de nez, que tu n'as plus d'oreilles, Que langue et palais sont dissous,
Que de tes dents la colonnade est en déroute Où reste par oubli quelque épave debout, Que volatilisé ton cerveau goutte à goutte Vogue en dérive on ne sait où ;
Qu'à la place des yeux régnent vide et ténèbres Et sous les dents un silence terrifié, Que l'électrique arbre de vie en tes vertèbres S'est pour toujours pétrifié ;
0 ruine inhabitée sans insecte et sans herbe, Où l'air, les vers, la terre, ont tour à tour passé, Solitude honnie, honteusement superbe Et ton sanctuaire ô Pensée !
Ta misère est la nôtre et l'ombre de notre ombre, Ta torche éteinte est l'astre qui s'obstine en nous : Devant ton monument de grandeur en décombre, Silence et agenouillons-nous.
— Folie ! et devant quoi si rien n'est là, qu'un trou !
— Oui, c'est ton sanctuaire authentique, ô pensée, Le voilà ! jusqu'au ciel dressée, que cette main L'élève, oui, jusqu'au ciel et c'est à peine assez ! Que vers le dieu soleil comme son tabernacle Gravite l'ostensoir où fut dieu l'œuf humain, Et monte l'éphémère et survivant miracle !
Mais à la fois qu'avec prudence elle l'étreigne
Et craigne d'insister : la coquille est fragile !
Et l'autre main, comment faut-il qu'elle se tienne?
Qu'elle ferme mes yeux, ma narine? A quoi bon? Le plus pâle frisson d'horreur Serait hors de son heure ici :
Nulle couleur et nulle odeur,
C'est un vieux déchet de carton,
Il fleure à peine le moisi.
A quoi bon, hélas : à quoi bon?
Tourne, crâne, pauvre toton !
— La pensée est chétive chose et misérable, Un sage mort ne vaut pas une chienne en vie,
On le voit quand on tient l'humble tas d'os friable Où tremble la raison d'être de cette vie.
La pensée après tout, oui, que m'importe d'elle : Où va-t-elle? on ne sait, et ne sait d'où s'en vient, Et sa sœur l'âme qu'on m'assure être immortelle, C'est même antienne : où loge-t-elle, on n'en sait rien.
Au fond de tout cela j'en ai peur, duperie, Et l'on ne voudrait pas être dupe, pourtant : Il n'est de saisissable en somme que la vie, Et si peu captivante, et pour si peu de temps !
Mais mon seul bien, dès lors : aussi je m'y cramponne, Hélas un jour ou l'autre il faudra tout lâcher, Et, quand viendra cette heure où le plus dur frissonne, Que me restera-t-il, à quoi me raccrocher?
— Et tous ces morts en moi, eux, que j'entends marcher !
— Cette nuit j'avais travaillé jusqu'au matin
Et fumé comme il faut qu'on fume quand on fume,
Bien. Du reste rien bu. Pas mal d'acres bouquins
Suppuraient sous mon crâne une orageuse écume.
La lampe charbonna, s'éteignit, et la lune
Régna toute ; elle emplit la chambre jusqu'au fond.
Je me trouvai la face incontinent baignée
D'une marée laiteuse où se crispa mon front
Sous comme un frôlement de toile d'araignée.
Je levai mes regards vers le crâne, et c'était
Un globe phosphoreux, lumineusement blême
Qui tout comme un vivant visage palpitait ;
Je crus sentir ma tête à moi verdir de même
Et se figer ainsi qu'une tête de mort :
Crabe qu'une pieuvre à doucereux coups vide,
J'entendais l'autre tête en un muet effort
Me soutirer la vie et pomper mon fluide ;
Puis, l'horrible perception que cette tête
Prenait la place de la mienne sur mon corps
Qui progressivement devenait un squelette,
Et que ma tête entrait dans la tête du mort.
Et je crus voir sortir les morts par myriades
De la terre et passer dans les corps des vivants,
Les os fraternisant comme des camarades
Au retour d'un voyage au loin se retrouvant
Où tous ont cependant voyagé de conserve :
Étrange impression d'un va-et-vient latent
Et que ce sont sans fin les mêmes corps qui servent !
Une sueur monta lentement sous mon dos. La vie sourdait partout, les derniers coqs se turent, Le soleil dans ma chambre entra comme un héros, Et j'entendis rouler les premières voitures :
Où allez-vous, d'où, pauvres morts, revenez -vous ?
— Où allez -vous, d'où, pauvres morts, revenez -vous ? Tout ça se cherche quelque part, tout ça fermente ; Sans fin à même soi l'ogresse s'alimente, Et sans fin du vivant pétrit avec ses morts : C'est ainsi que notre immortalité se prouve ! Tout ça se cherche quelque part et se retrouve, Et se disperse, pour se retrouver encor : Emmêlement navrant de tous ces pauvres êtres, Embrassement hideux des vivants et des morts ! De ce corps rien à soi, tous les morts y pénètrent, Tout le passé, tout l'avenir y danse en rond ! Pas même à soi la terre où ses os dormiront : On ne dort point là-bas, il leur faudra renaître Et leur terre avec eux, (leur terre !) et se repaître L'un de l'autre, et voilà : nous nous dévorerons, Et sur nous sans vieillir les siècles tourneront ! Hideux emmêlement de tous ces pauvres êtres Que nous sommes ou que nous fûmes, ou serons ! Ah ! l'enfer, il est sur la terre, il est sous terre, Il est en nous, partout ! Et le grand soleil rit D'illuminer et de mûrir cette misère,
0 nature ! ô charnier fleuri !
— Omniprésent fantôme, image révoltante !
Tout ça se cherche quelque part, tout ça fermente,
On sent le sol qui vient et qui va sous les pieds :
Tu es, ô vie, la suprême horreur, le charnier,
La pleine cuvée de viande humaine, fumante,
Et qui s'agite et bout, affreusement vivante,
Et tourne sans espoir sous l'azur sans pitié !
Tout ça se cherche quelque part, tout ça fermente :
Que tout se ressouvienne au Jugement Dernier !
Grand mère est économe, elle dose sa verve
Pour la parade dont il faut nous amuser ;
Ce sont les toujours mêmes figurants qui servent,
Et si peu déguisés, ah, si peu déguisés,
Que nous nous détournons avec un dégoût sombre
Quand s 'entreheurtent nos pèlerinages d'ombres.
Il faut pourtant sourire et nous entrebaiser,
Il faut nous amuser, la vieille nous observe,
Et puis pleurer, puis rire et puis recommencer.
O cuisine ! Et voilà la vie, ô Dieu, si belle,
Oui si belle pourtant, l'inhumaine ! En ruisselle
L'intarissable flot sans fin recommençant :
Mais nous, vagues perdues qui roulent et s'appellent,
Pêle-mêle odieux, dans l'aveugle torrent?
Ah, ce n'est pas ainsi qu'on se rêve immortels !
Les mêmes figurants, les mêmes figurants, Ah!
— Et puis recommencer ! quelle dérision !
Je sens grouiller en moi tant d'existences feues,
Avoir remâché tant de vies antérieures,
Que toute œuvre me semble un sot et morne jeu.
Me dire que moi-même et sous ce même nom,
Qui sait? et sous ce masque tout pareil, horreur !
Et mêmes bâillements et mêmes à-quoi-bon,
Et même cœur d'abord désenchanté déjà,
J'ai fait, combien de fois, ce que là, tout à l'heure
Je vais faire et pourtant ne pressens même pas !
0 notre orgueil, ô notre orgueil, quelle avanie !
Va, génie ébranché, poitrine sur cela !
C'est bien pourquoi l'on se voit si roué, si las,
Si vermoulu, si mort, si recrû de la vie :
Roue si lourde où l'on t'attelle,
Tu l'as tournée ici ou là,
Ton futur est l'agonie
De quel hier tu ne sais pas :
Vibre, cœur ; flambe, prunelle,
Cervelle, retourne-toi :
Paille sèche qui tournoie
Quand le vent s'en mêle,
Sœur en peine, es-tu misérable plus que moi ?
0 sainteté de mes si beaux premiers émois, 0 mes ravissements, ô mes virginités, Je savais bien que vous mentiez :
C'est gluants des baisers de l'univers entier Que vous parvîntes jusqu'à moi ;
L'univers a passé par ton ventre, ô ma mère, Combien de fois, misère, et j'en étais déjà ! Paille sèche, triste sœur, Tourne quand le vent s'en mêle :
Tourne, tourne ma cervelle, Viens et va et bats, mon cœur !
O mes frères (que de frères !)
Inextinguibles éphémères, Semence ravalée en son premier crachat, Gelée humaine, et ravalée à l'infini, O notre orgueil, ô notre orgueil, quelle avanie : Où allez-vous, d'où, pauvres morts, revenez-vous ?
Il faut quand même aller et voir venir debout, Comme un dieu vendu, le coup lâche qui nous brise Mais qui s'étonnera des suées de dégoût Qui nous montent les jours de formelle franchise, De nous-même, et des luttes, et des buts, et de tout?
— Les mêmes figurants ! répétons-nous cela :
Les mêmes ! le voilà, le ver qui nous tourmente !
Au jugement final tout se retrouvera,
C'est dit, et tout est là qui grouille en cette attente,
Mais de l'anonymal ferment qui couve là
Chaque hôte, ses cinq cent mille ayants-droit voraces,
Déchaînés, comment Dieu connaîtra-t-il les siens,
0 pauvres morts tenant tant et si peu de place,
0 vivants, ô nature, ô fleurs sur nos chemins ?
Les siens ! un plus hautain malaise m'embarrasse ;
Les siens : tous ! mais les nôtres? on veut chacun son bien,
Je veux mon bien, chacun le sien, chacun le nôtre :
Si c'étaient nos seuls os ! mais nos individus,
Le « sait-on quoi » qui veut qu'on soit lui et non l'autre,
Cela du moins, cela me sera-t-il rendu?
Meure la fleur si sa senteur éternisée
Fait la fleur immortelle au fuyant cœur des hommes,
Meure mon cœur, meure mon corps si ma pensée
Loin de l'heure s'envole et du lieu dont nous sommes,
Et porte bien longtemps après aux autres hommes
L'extase des prairies en mon vol traversées !
0 vanité superbe, ô chimère insensée,
0 fleurs, trop beau coussin de fleurs pour l'âme en peine !
Des fleurs, toujours des fleurs, trop tendre cœur qui veux,
Torréfié déjà, saignante fleur humaine,
Au brasier ébloui faire la part du feu !
0 prestiges issus de moi-même, ô sirènes,
Pourquoi sans fin psalmodier : ceci mourra,
Mes os, ma peau, l'orgie en joie au cœur des veines,
Et mes reins, et mon fiel, ça et ça s'en ira,
Mais pour éterniser la secousse amoureuse
Dont l'auront, cette chair, les autres chairs blessée,
Une affre fugitive, heureuse ou malheureuse,
Les souffles des prairies en son vol ramassés,
Et son je ne sais quoi que nous nommons pensée !
Il fera jour demain ! assurance insensée,
Vagissement sénile, illusion d'enfants !
Quand toute grande l'immense ombre s'est dressée
De l'éternelle nuit qui s'avance en rampant,
Toi, pour exorciser l'effroyable pensée,
Ton cœur tourmente encor la féerie harassée
D'un jour inextinguible a tous coups triomphant !
Pourquoi l'affreux semblant de te prendre en des pièges
Qu'un haletant génie fait sourdre sous tes pas?
Les mensonges pourquoi t'ourdre dont tu t'assièges
Lorsque très bien tu sais que tu n'y croiras pas?
Oublier ! Oublie-t-on qu'on n'est rien qu'un pauvre homme?
Prends au moins la fierté d'être humain et peureux... Humain ! Le chien qui crève, au néant qui le somme, Y songe-t-il? hélas, qu'il est dur d'être un homme Et que nous sommes donc entre tous malheureux ! Comment n'y rêver point chaque heure de sa vie, Qu'il faudra s'en aller et tout entier partir? L'affreuse odeur des morts m'empoisonne la vie, Qu'importe, un jour encor : je ne veux pas mourir. Mourir, et tout entier, ah l'horreur, infamie, Nous faire sans qu'on l'ait requis, un présent tel, (Ce n'est qu'en l'échappant, hélas, qu'on l'apprécie) Et nous reprendre tout, d'un coup, c'est trop cruel ! Qu'on nous parle fléaux, désastres, incendies, Et maladies sans nom dont on ne peut guérir : Quoi c'est-il tout cela tant qu'on garde la vie? Il n'est qu'une infortune au monde, c'est mourir !
0 mon âme immortelle, à moi ! je me cramponne,
Eperdu naufragé qui s'assiste engloutir,
Au brin d'herbe crispé sur l'eau qui tourbillonne,
A rien, à moins que rien : je ne veux pas mourir !
Alcools stupéfiants, sirènes, ô sirènes,
Je vous bois, je hume vos chants, riant écho
De tant d'appels navrants, et le torrent m'entraîne,
Et je descends à pic au fond du gouffre d'eau.
Et je ne veux pas voir ! oh l'oubli, oh cœur lâche,
Plus lâche encor de n'en vouloir pas convenir :
Et plus fort au fétu mes ongles fous s'accrochent : Je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir ! Songer qu'il faudra dire adieu à toutes choses, Est-il assez hideux, ce traître coup du sort? Jetez des fleurs, encor des fleurs, jetez des roses, Que je ne sente plus l'affreuse odeur des morts !
Et je mourrai. Chère âme, il faut donc que tu meures,
Souffle, pensée, ardeurs avec toi sont taris :
Quel relent rôde encore où s'endormit la fleur?
Veille-t-il un arôme où morte est la prairie ?
Incestueuse nuit et ton spasme d'étoiles,
Que sombre mon frisson, survivras-tu, ô nuit ?
Sans prunelle où leur flamme énamourée chavire,
Sans narine où capter vos lents vertiges, fleurs,
Sans oreille qui vibre où leur verbe soupire,
Sans ce cœur qui frémit selon que va leur cœur,
Frémira-t-il encor des fleurs et des étoiles?
Sans la machinerie d'os, de nerfs et de moelles
Pour te rendre, univers, en mon moi rebrassé,
Pourrais-je recracher tes fleurs et tes étoiles
En ce feu d'artifices vain, vous, mes pensers,
Que j'ose dire miens, dont mon orgueil sans honte
Et jongle et s'éblouit? Va, pétale à pétale,
La fleur s'effeuille au vent qui des chutes d'eau monte,
Pour jamais descendra dans la sourde rafale
Et sans laisser de trace, anonyme a passé ;
Hélas, hélas, hélas, chairs et pensers, nos êtres
S'iront avec les fleurs et 1 'âme feue des fleurs,
Effeuiller au murmure éploré des étoiles,
Tout de même que les étoiles leur lueur
Aux fournaises sans fond des étoiles à naître,
Et que les univers, soleils et senteurs vaines,
Pêle-mêle au creuset immanent vont finir.
Fleur humaine, mon âme, il le faut que tu meures,
Flamme, souffle, senteurs, fuiront avec ta vie,
Il faut mourir et tout entiers quand tombe l'heure,
Et se résoudre en chœur dans l'éternel oubli.
Dans l'éternel oubli ! l'appel lugubre tinte, Qui du gouffre remonte et nous réclame à lui : La fleur penche, aspirée, et sans fin, ô défunte, Tes sœurs ignoreront qu'une sœur a fleuri. Des fleurs, des fleurs : il y aura des fleurs encore, Oh, des fleurs, et plus n'y serai-je pour les voir ; Et des soirs ! et des nuits belles comme l'aurore, Et des torrents d'étoiles au ciel comme ce soir ! Et des rires dans l'air, des chants, des enfants roses, Sur la verdure... oh, des enfants, oh chers trésors ! Versez des fleurs, des fleurs encor, versez des roses, Que je ne sente plus l'affreuse odeur des morts ! Oh, des enfants, entendez -vous? mon cœur se brise, Il y aura mes enfants à moi, puis les leurs ! 0 mon Félicien, mon Georges, ma Denyse,
Où serez-vous? oh, moi, où serai -je? et j'en meurs !
Cela, soit ; mais les voir, boire la vie encore
A ces bouches de joie en fleur, oh chers petits,
De loin vous voir ! des fleurs, des fleurs, des fleurs encore
Les morts gorgent ma bouche et bâillonnent mes cris,
Et les fleurs souriront à l'immortelle aurore
Sans savoir qu'une fleur dans leur ombre a fleuri !
— Apaisez-vous : disiez-vous pas, parlent les sages, Que déjà vous avez peut-être bien vécu,
Et le même, mêmes pensers, même visage?
— De quoi cela sert-il? Je ne me souviens plus ! Et si je dois renaître, ici ou là, qu'en sais-je? Rien, absolument rien, et ce fût-il certain, Qu'importe si ma vie d'ici et le cortège
De celles-là d'avant mêmement s'est éteint?
Puis, quoi, son propre double à soi, sa parodie,
Cela, faire cela, et sans fin, jusqu'au bout,
0 notre orgueil, ô notre orgueil, quelle avanie !
Cette angoisse de plus frappe le dernier coup :
Où allons-nous, d'où, pauvres morts, revenons -nous?
— Ainsi, j'ai donc sur mes épaules,
(Et je promènerai cela toute ma vie !)
Une tête de mort et de la chair dessus :
Ah doux Jésus, ah doux Jésus, est-ce assez drôle ?
Et tous ces passants que je frôle
Ont leur tête de mort aussi.
Ils ne s'en aperçoivent plus :
Moi, songer à cela m'affole,
0 Jésus, hélas, ô Jésus !
— Et puis, recommencer ! quelle dérision !
— De ce père et ce fils cheminant côte à côte, Là-bas, lequel le plus de fois a mangé l'autre? Combien de fois se sont-ils entre-dévorés
En même temps? lequel est le vrai premier-né,
Hé-hé?
Et ce loyal boucher ! il mène à l'abattoir Ses propres grands -aïeux montés sur quatre pattes, Et sans savoir, pour leur trépas porte en sautoir Un morceau d'arrière petite-fille (ingrate !) Spirale d'avatars aisée à concevoir :
Tel fragment de phosphor saute dans l'herbe ; un autre, Des mêmes os sorti, plonge dans un mouton ; Son cousin, dans un homme, et chacun suit son hôte : Second broute premier, troisième abat second. Nul n'échappe. L'esprit peut donc à sa façon Suivre l'état-civil d'une illustre charogne, Et, pourquoi non? la voir, tous les temps révolus, Se reconstituant l'être qu'elle reçut, Reprendre sans savoir sa première besogne : Et si crâne était...
Dieu ! pas un mot de plus !
— Parlons peu, parlons bien. Puisque Jésus fut homme,
Depuis dix-neuf cents ans son squelette et sa chair,
Diffusés à même la terre, et l'eau, et l'air,
Circulent : quelque éclat de ce divin cerveau
S'est peut-être mêlé, Pascal, à ta prière
Ruisselante de sang qui regagnait l'éther,
Ailes déchiquetées, oiseau borgne et sublime...
0 Pascal, oh, ton grain de sable, oh ton abîme,
Le nôtre où l'oiseau tourne et tombe, crâne ouvert !
On peut bien divaguer quand on a tant souffert...
Ai -je divagué, donc? ai -je dit l'imposture? Quoi, si la cendre d'Alexandre, d'aventure, Boucha la bonde d'une tonne de porter?
Si, (terreur !) si le pot à bière de Luther, 0 calvaire plus noir ! dans son argile impure, Eut sa dose de la foudroyante poussière... ?
Oh j'ai peur, ô Jésus, vais-je y croire, à l'enfer ?
— Nous sommes les pendus, pendus mal assortis.
Relent de quelle idolâtrie exaspérée,
Avec le lait sucée, avec le sang, depuis
Des mille et des mille ans ! ainsi donc je ne puis
Crier SON NOM : ma langue remonte, effarée,
Loque inerte, chiffon pendu au fond du puits !
Nous sommes les pendus, pendus mal assortis.
Pendu, pendu : c'est moi le pendu ! Va, ballotte, Autre loque, et dois-tu être grotesque à voir, Pendu au fond du puits glacé, visqueux et noir, Qui t'abîme aux parois, et sur l'eau qui clapote, Gigotte entre ta peur et tes vains désespoirs !
Pauvres corps, pauvres morts qui pendons dans le noir.
Ah c'est pitié vraiment quand la raison se mêle De se mettre en ménage avec l'autorité ! Il faut notre candeur pour avoir inventé
Cet inceste piteux de l'ange et la femelle, Accouplant la science à l'aube charité :
Pauvres gens, pauvres dents qui dans le noir pendez, 0 démantibulées castagnettes !
Toujours notre morale ! ah, sommes-nous honnêtes ! Jusqu'à l'écœurement ! Il faudrait oublier Tout (mais on ne peut plus, on est si bien liés !) Ou s'en tirer, brusquant nos pédantes sornettes, Par quelque acte de foi qui rapprenne à prier.
Prier, vers quoi? la terre est morte et le ciel noir...
D'ailleurs, le monstre en soi n'enfreint nul fait plausible.
Ah, plausible, ah ce mot ! est-il grotesque ici !
C'est la raison qui se redresse et ressaisit
Son prisonnier : la corde tremble ! es-tu risible,
Récalcitrant pendu, pendu mal réussi !
— Nous sommes les pendus, pendus mal assortis.
— Incoercible, absurde et presque sacrilège, Même pour l'incroyant qu'on se veut efforcer D'être, une pensée autre obscurcit ma pensée ; Elle l'épie, elle l'obsède, elle l'assiège ;
La voici dans la place, et rien pour la chasser !
Ma sécurité veut que mon cœur se soulage : Ces louches oiseaux noirs levés on ne sait d'où, Sans trêve dévidant leur cercle autour de nous Flairent un cerveau mûr, en silence y ravagent, Et voilà qu'un matin on se découvre fou...
Fou ? je dégorge un mot de mauvaise aventure : L'air se fait lourd pour nos raisons, ce ne vaut rien, Tout ceci... mais que dis-je, as-tu pas honte? eh bien, C'est ce coup-ci que tu es fou, faible nature : Terreurs de fanfaron d'où sortez-vous? d'où vient,
Sans raison, l'autre peur, enfantine, stupide, De nommer ma fantasque imagination?
Quel inhumain assaut de superstitions S'en viennent asséner nos crânes mal solides Où l'affreux spectre danse, de l'obsession?
Peur, non : plutôt pudeur, pudeur du ridicule ; Je sens trop qu'il faudra que j'aie honte de moi Et de ma peur... encor ce mot : mais peur de quoi? De rien, je sais, de rien ; et pourtant je recule, Et pourtant, oui, j'ai peur, et ne sais pas pourquoi.
Non, tu sais bien, menteur ! peur moins des choses sombres, Folles peut-être bien, dont tu vas divaguer, Que terreur — oh, grand Dieu, je viens de l'évoquer, Le démon ! oui, terreur que ma raison ne sombre, Pauvre bateau pourri pour avoir trop vogué !
Oui, ce crâne pareil aux milliards de crânes * Qui rôdent dans la terre ou végètent dessus, Symbole du néant que je suis, et qu'il fut, Je songe, obsession absurde, impie, insane : Et si ce crâne était le crâne de Jésus ! !
Ah, superstition ou non, lorsque vous rident, Vous rident, vents d'enfer, de semblables pensers, La folie est bien là, qui rôde et veut passer !
* Ne pas oublier que c'est un incroyant qui parle.
Mais qu'y faire? et puis bah ! l'habitacle est solide Et vogue la galère au risque d'enfoncer !
Non c'est niais, sans plus : imbécile, baroque, Risible... alors, pourquoi mon rire est-il perclus? Le vieux sang qui revient : cela et rien de plus, Rien de plus, et qui vaut à peine qu'on s'en moque. — Mais, si ce crâne était le crâne de Jésus ?
Voilà le cri lâché ; maintenant on respire,
La bête est morte. Oh oh, quel triomphe hasardé,
Pendu : quelle est la bête, oses en décider :
Moi peut-être, qu'en sais-je? et je sais que j'expire ;
A tuer sa folie, un cœur est suicidé.
Plus n'y crois-je en Jésus ; la science est certaine ; Par centaine en tout temps les Messies ont paru : En quoi m'importe mieux le fantôme diffus De Celui qui parlait à la Samaritaine ? Mais, si ce crâne était le crâne de Jésus?
Je ris, je m'efforce de rire : ainsi l'on chante, On se chante la nuit pour se donner du cœur : Toujours pareille affaire ; au fond, on meurt de peur Allons, ressaisis-toi, pauvre chair trébuchante, Ressaisis -moi, Raison, fallacieux tuteur !
Va, tu pourras t'en rire après, de ton fantôme, (Il vint : c'était la nuit, il vint par trahison) Quand l'irrésistible soleil de ta raison Transpercera ton sang croupi avec ses baumes ; La Raison a toujours raison, toujours raison :
Par des fatalités, mettons... miraculeuses,
Un squelette se peut conserver deux mille ans,
Le crâne tout au moins ; si les os cependant
Dans l'humus noir sombraient, grand'mère l'oublieuse
Saura retrouver tout quand il en sera temps ;
Je puis suivre en sa vie un éclat de squelette, Le voir se disperser, puis, les temps révolus, Rejoindre ses morceaux par un hasard... voulu... Et ce crâne où là-haut la lune se reflète, Oui, si ce crâne était le crâne de Jésus, Hé-hé?
Si Jésus fut Jésus, si Jésus vécut homme, Depuis mille et mille ans l'ossature et la chair Prirent le temps de s'émietter dans l'eau, dans l'air, Dans la terre, et dans tout, dispersés Dieu sait comme ! Qui sait? l'infâme pot à bière de Luther...
(D'Alexandre si la cendre bouche, ô Shakespeare, La bonde d'un tonneau !) dans sa glaise enchâssa
Un grain du divin legs et le pot en cassa ;
Un autre eut ta vessie, Cromwell, puis ton délire,
Napoléon... — Et toi, ta folie? halte-là !
Et pourtant oui c'est très plausible, très plausible... Plausible ! ah ce mot-là toujours sonne aussi faux ; Raison tu es tenace et tu tiens comme il faut Ceux que tu tiens, Raison, ta sagesse est terrible, Mais que mal tu convaincs, pour parler aussi haut !
J'en sais trop, c'est trop lourd et mène à la folie ; La corde va et vient, s'étire et se détord Et me balance au bout : remonterai-je au bord Du gouffre? Une lumière, ou faire que j'oublie : Mais tout va s'effondrer sous le poids d'un tel mort !
Et j'appelle, intangible âme en peine, j'appelle Une main de là-haut, Jésus, toi qui peux tout : L'enfant blond qui jouait naguère au bord du trou Va-t-il renaître à l'innocence originelle? Et je pousse mon cri, mon pauvre cri de fou,
Le cri de toute hélas ! l'humanité qui râle, Et d'angoisse et de soif, le cri sans fin déçu, Le cri, oui fou, mais fou d'un amour éperdu, Heurtant ce propre front, sa pierre sépulcrale : Oh, si ce crâne était le crâne de Jésus !
Si Jésus fut vraiment Jésus le fils de l'Homme, Il fut par tout son être infiniment Jésus, Dieu, le Verbe, qu'aux éléments qui l'ont reçu Il dispersa, pour nous et tous tant que nous sommes, Tous le transportons-nous en nous à notre insu !
Chaque parcelle de la terre que tu foules, L'atome que ton souffle incorpore avec l'air, Herbes, bêtes et dieux en prison dans ta chair, Et chair, pensée et cœur, de toi sans fin tout roule Jésus multiplié comme l'immense mer ;
Tu sacrifies Jésus dans ce pain que tu manges, Cet air que tu respire et cette eau que tu bois, Et par tes yeux, par tes narines, par ta voix, Et par ton sang et par ses amoureux mélanges, Jésus en sacrifice est offert chaque fois ;
Il s'offre à vous et souffre en vous et perpétue L'innombrable immolation dont vous vivez ; Le chaud torrent de vie où vous vous abreuvez, Jésus, ô Jésus, toute minute nous tue Et tu nous ressuscite et nous voilà sauvés !
Si toi ne nous a pas failli, si tu fus l'Homme, Si tu fus le Divin dans notre humanité, Nous portons tous Jésus et nous l'avons porté
Sans fin et chaque instant qui s'efface consomme, Fleur d'autant de trépas notre immortalité.
Crâne qui planes là quel grain de ta poussière Frémit de la pensée et du cœur de Jésus? Quel atome en quel coin de mon être perdu Est Jésus? Tout à lui ! et l'âme tout entière Dit : oui ; et l'univers répond : Il a voulu.
Il est là, l'entends-tu? il te brûle, il te ronge,
Il te traverse avec l'éclair, terrestre ciel,
Il te dévore, il boit tes sueurs, boit ton fiel
Et tous les fiels du monde et fait, sublime éponge,
Tout jaillir en encens pour le ciel éternel ;
Il lève en s'élançant l'irrésistible pierre Sous quoi tout ce qui vit tourne comme un damné ; Tout s'écroule, et plus blanc que l'agneau nouveau-né Dans l'aurore éblouie où gronde sa lumière, S'envole, oiseau ravi, l'univers pardonné !
Et moi ! fus-je donc oublié qui ne puis croire? La main de gloire en vain aura-t-elle passé? Oui, en vain : pour jamais le savoir m'a couché Sur la terre lugubre, impénétrable et noire, Et Jésus tout-puissant n'a pas pu m'arracher.
L'étrange obsession, peut-être clairvoyante, Pour moi peut-être ouvrait les gouffres du bonheur ; Mon cœur s élançait là qui n'en peut plus, un cœur, Un cœur qui ne sait plus, et toi, Raison grinçante, A mis ce cœur en pièce et lacéré la fleur ;
J'allais peut-être aux cieux sur l'aile d'un délire ; Pourquoi faut-il qu'ils aient, tes parce-que branlants, Raison, fauché l'absurde et l'angélique élan, Quand toi-même, illusoire échafaud tu chavires, Et m'abîmes sous toi, pantelant et pleurant... 0 Jésus, ô Jésus !
— Oh, si Jésus était vraiment le Christ, pourtant ! Oh, s'il était, mon Dieu, vraiment ressuscité, S'il était Dieu !
— Et puis zut, allons voir les filles ! Rien tel pour remettre d'aplomb Une cervelle qui vacille, Qu'une débauche prise à fond.
Le bas -ventre est un magistère, Le mieux idoine à vidanger L'esprit, et la soif du mystère, Un avis qu'il faut nous purger.
En matière à philosophie Pour moi ce va tourner encor :
La luxure qui crée la vie, Fait bon ménage avec la mort,
Et caressant une femelle Je reste assez maître de moi Pour rêver de 1 'âme immortelle Et des problèmes d'au-delà :
Va, m'ami, va, la lune s'éveille ; Va, m'ami va, la lune s'en va !
— Des fleurs, couronnez-vous de fleurs, et haut les coupes ! Et qu'on amène un mort en triomphe au festin, Pour dire : Usez du temps ! car lequel de la troupe Est sûr de jamais voir le soleil du matin?
Des femmes, à foison, jeunes, belles, rieuses ! Des vins, ventre-saint-gris, comme s'il en pleuvait ! Carousse ! et pour demain les choses sérieuses : Et tant mieux si demain jamais plus n'arrivait !
Toi, camarade suspendu qui me regardes, Je le sais, je le vois, du fond de tes trous creux A travers le halo de ma chambre blafarde, Persiste : on va t'offrir un spectacle joyeux !
Poitrine, reins, cerveau, chez moi tout est robuste Et j'ose t'honorer sans détourner les yeux, Crâne altier : que ma fin soit celle ou non d'un juste, Elle sera d'un sage et maître en ce qu'il veut.
— Frère qui viens d'achever La formalité amoureuse, Une paix impérieuse T'imbibe de ses rosées :
0 hymen, ô hy menée !
— Morieris, moriere !
Prête, prête à s'envoler, Légère, légère, légère, Ta grande âme fait la fière, Ta grande âme délestée, O hymen, ô hyménée !
— MorieriSy moriere !
Mais bientôt ta volupté Se détourne en lassitude :
Le néant des turpitudes Te grimpe au cœur en nausée O hymen, ô hyménée !
— Morieris, moriere !
Ce pourtant à tes côtés, Reposée et point repue, Te fait signe 1 'âme élue Qu'il vous faut recommencer, 0 hymen, ô hy menée !
— Morieris, montre I
Cœur flétri, toi, reins vidés, A peine un respect t'arrête De lui écraser la tête Et le... à coups de soulier, O hymen, ô hyménée...
— Morieris, montre !
Puis sous ses sales baisers, D'autres vigueurs te retrouvent ; Tu retombes sur ta louve Te faire redévorer, O hymen, ô hyménée,
— Morieris, moriere !
Va, pauvre âme victimée, C'est la complainte éternelle, C'est l'histoire universelle :
A quoi bon te désoler, O hymen, ô hyménée,
— Morieris, moriere !
Tout germe et meurt d'un baiser, Les astres, flaques de sperme, Pareille affre les gouverne :
Accomplis ta destinée, 0 hymen, ô hyménée, — Morieris, moriere !
— Le camarade suspendu M'observe avec un air sinistre Que je ne lui ai jamais vu :
Vieux camarade à l'air si triste, Par hasard te douterais-tu D'où, ce soir, je suis revenu?
D'une orgie infiniment triste
Avec une fille des rues
(Pourquoi, compagnon, remues-tu?)
Belle, oui, comme la beauté !
L'enfantine splendeur des anges Dans l'horreur du vice éhonté.
Or moi, tandis que dans sa fange Je me vautrais comme un perdu...
— Compagnon, c'est vrai que tu bouges !
Dans mes deux yeux est apparue Ton image, comme un fer rouge...
Encore il bouge en ce moment !
Je ne sais quel air de famille, Irrécusable affreusement, Sur ta répulsive guenille
Calquait ce visage d'enfant ; Je perçus que si renaissait Sur toi, crâne, ta chair absente,
Une figure en fleurirait, Tant merveilleusement parente Que si même moule eût tout fait...
Mais pourquoi tes dents craquent-elles?
Cette ressemblance pourquoi Et dans une occurrence telle
Que je ne songeais guère à toi !
Mais c'est qu'il bouge encore, il bouge !
Par hasard serait-il jaloux?
Je ne veux pas devenir fou, Et je sens que frôle ma face Et se promène sur mon cou
Le vent de la folie qui passe !
— Non, le crâne n'a pas bougé !
Voyons, que peut faire à ce mort Ce que j'ai fait ou n'ai pas fait, Cette nuit? — C'est qu'il bouge encor ! Ce n'est pas lui, ce n'est pas vrai ! Plutôt tarissez -vous, prunelles, Et que je garde ta clarté, Raison sublime qui chancelles !
Horreur, mes yeux fermés, je vois L'affreuse chose qui remue !
0 raison, ma raison, dis-moi, Prouve-moi que je n'ai rien vu !
A quoi bon essayer de se donner le change? La chose inerte qui remue, Puis, cette ressemblance étrange, Ça, et puis ça, je l'ai bien vu.
— Etrange, et pourquoi? le hasard (Mot stupide) a coutume assez De rencontres qui soient bizarres Rien que pour les cerveaux blessés, Et, tudieu, le mien est solide :
Comme ce mort en son vivant ; Ça se voit, il fut un beau drille :
Il prit femme, et fit des enfants, Il eut par exemple une fille, Peut-être deux : et l'autre nuit, La dévergondée demoiselle Que je... oui, et ce qui s'en suit, C'était : pardieu oui, c'était-elle, C'était elle, ou l'une des deux...
Sans doute ignore-t-il laquelle, C'est ça qui le rend malheureux, Le pauvre vieux : quoi là d'étrange?
C'est fatal que sans s'en douter
Un jour ou l'autre, on boive et mange
(Façon... étrange, d'hériter !)
Les os d'un aïeul et vendange
La vigne de sa fille aussi.
L'étrange est qu'il l'ait ressenti :
Puis quoi, et la télépathie?
— Ça, c'est la Raison qui se venge.
— J'ai vu de sorte irrécusable L'inconcevable, l'impossible :
Dès lors je suis fou? — Tu es bête Rien de plus, c'est tes sens les fous.
Mais que ta raison donc contrôle
Ce que ton œil a vu ou cru,
L'explique enfin... — Oui, mais c'est drôle,
Je ne me sens pas convaincu ;
Car je n'ai plus très confiance En ma raison : je ne puis pas, C'est d'elle que je suis malade :
Qui contrôlera? — La science.
— Et la science? — On l'étaiera Du témoignage de tes sens...
Ça me rassure camarade,
Mais cela ne me guérit pas.
— Science aujourd'hui m'a redit :
Ami, mon ami, tu es bête ; Résoudre ça qui t'inquiète, Mettre en déroute l'ennemi,
Est mon métier : pourquoi t 'abattre?
C'est simple comme un et un deux.
— Est-ce si simple, un et un deux?
— Tout simple : un et un deux, puisque Deux et deux quatre ; et deux et deux Quatre, puisque un et un deux :
Un, deux, quatre, voilà pourquoi, Deux, quatre, un, tu as tort de croire, Quatre, un, deux, à ce que tu vois.
Hors un et deux, tout est erreur ; En un et deux, tout est science.
— Je veux le croire avec ferveur, Mais avouerai -je en confidence, Ça n'empêche pas d'avoir peur.
— Ami, mon ami, tu es bête,
Avoir peur, tu n'as plus ce droit :
Un et deux, on te le répète
Sont la clef de tous tes pourquoi :
C'est clair comme deux et deux quatre.
Ah, qui me prouvera que deux et deux font quatre?
— Si je puis me prouver de sorte irrécusable
Que deux et deux sont trois, ma raison est sauvée !
— Prouve-toi, tout d'abord, que deux et deux sont quatre?
Toc, toc !
— J'ai voulu ne plus y penser ; Mais la vision empestée En pleine nuit, en plein midi, Avec acharnement me suit !
Il est au ciel, il est sur terre Plus de mystère, Horatio, Qu'en toute ta philosophie, Et ta science, et tous tes mots !
Des mots, des mots ! tu peux les taire Je les sais tous moi qui sais tout :
Les mots, c'est toute ma misère :
J'en ai trop bu, m'en voilà saoul.
Si ma raison crevait du coup, Je pourrais bénir mon bonheur :
Souhait vain : je ne suis pas fou, Je suis saoul de mots, et j'en meurs !
— Raison, étoile clandestine Qui travailles dans notre nuit,
Raison divine, Si pâle, tu nous illumines Pourtant, et tu nous éblouis
Comme un soleil !
Sous la corne de notre crâne Comme au centre d'une lanterne,
Raison, tu veilles ; Et moi, ma lanterne se troue, Un vent venu je ne sais d'où
Souffle sur toi ; Raison, étoile du matin, Eveilleuse, veux-tu t'éteindre ?
Oh, reste-moi, Raison, ma fierté, tu charbonnes Et je dois mourir si tu meurs :
Reste-moi bonne, Préserve-moi, ne t'en va pas, Préserve-moi des mauvais rêves, Et de moi, hélas, et de moi !
— A tout moment j'entends les spectres qui me frôlent,
Les mots m'empêchent de dormir ; Les mots, les morts goguenardent sur mon épaule,
Dès qu'ils voient que je veux écrire ; Tous des morts, en plein jour, par bandes faméliques,
Goûtant ce que je mange ou bois, Ils peuplent mes sommeils de cauchemars lubriques
Et funèbres tout à la fois.
Ils s'asseyent sur moi sitôt que je me couche
Afin de m 'étouffer, Et leurs affreux baisers qui m'emplissent la bouche
M'empêchent de crier ; Il faudra bien qu'un jour ou l'autre je les suive
Et tel est mon destin, Et les voix du monde des vivants ne m 'arrivent
Qu'en murmure indistinct.
— J'entends monter vers moi, méphitiques, lugubres,
Les effluves d'un acre amour contre nature ;
Réjouis-toi, Démon, l'incube m'a saisi !
J'ai senti mon flanc battre à passer près de lui ;
Il m'a fait son épouse et prise tout entière.
0 nuits lourdes grouillant de songes délétères,
O phosphore des os des morts énamourés,
Lémures suintant des cercueils mal fermés !
Quand viendra-t-il, le jour? que cette nuit est noire,
Fera-t-il jour demain? je n'ose pas y croire,
Cette nuit semble ne devoir jamais finir,
Et je frissonne au penser seul de m'endormir !
— Dans ma main, viens, ô crâne chéri, mon oiseau, Mon doux oiseau frileux, venez, mon amoureuse ! Non oh, non : l'amoureuse, c'est moi, trop heureuse De t aimer sans espoir en te rêvant si beau ! Pensez-moi la plus belle des adolescentes
Qui vous offre sa fleur sans espoir de retour : Car vous dûtes aimer bien des fois, cher amour ! Baisez mes lèvres de vos dents resplendissantes... Mes lèvres, voyez-les, hélas, elles sont blêmes, C'est qu'elles ont la fièvre, vois-tu? elles t'aiment. Et tout mon corps, mon corps aussi t'aime, il te veut, Il a soif, il a faim de ton amour : prends-le, Le silence nous favorise, et les ténèbres ; Prends-moi, fais-moi mourir, retrouve tes vertèbres, Tes tibias, tes fémurs, et tes reins, oh tes reins, Et ton sexe chéri... Non, je ne veux plus rien, Tu sais bien, que baiser tes dents, sous l'espérance De garder leur morsure empreinte dans mon sein !
— Mais horreur ! tandis qu'en mon ignoble démence Je serre sur mon cœur l'amas d'os ébréché,
Une dent se déchausse et dans le noir silence, Roule et puis disparaît par un trou du plancher !
— C'est trente-deux fantômes blancs Qui bougent dans la nuit, qui bougent ! C'est trente-deux fantômes blancs Qui bougent en me regardant.
C'est trente-deux fantômes blancs Que j'entends rire, je vois rire, C'est trente-deux fantômes blancs Qui m'observent ou font semblant.
C'est trente-deux fantômes blancs Palpitant comme des prunelles, C'est trente-deux fantômes blancs Qui me suivent de leurs yeux blancs.
C'est trente-deux fantômes blancs Me suivant pourtant qu'immobiles, C'est trente-deux fantômes blancs Qui sans bruit m'escortent en rangs,
Les dents, les dents, oh, les dents !...
— Torrents de fleurs, amas d'ordures, Pourquoi tant d'existences feues Sous tant d'existences futures, Nature, dans ton morne jeu?
Tant de lumières qui s'agitent, Éteintes, rallumées sans fin !
Oh, mourir, oh mourir bien vite :
Mais cela n'arrêtera rien.
Suspendre, fût-ce une minute, Cela même on nous le défend :
Et pourquoi tant et tant de luttes Pour n'aboutir qu'à du néant?
Alors quoi : se résigner donc Dans le calme du désespoir?
Mais quelque chose nous dit : Non, Tourne, damné : c'est le devoir !
— Il a l'air bête avec ses deux yeux sans regard. On croirait qu'il le sent, cet inutile ; il gêne,
Il est gêné : que fait-il, pourquoi ce retard? La terre attend, prête à mettre fin à sa peine.
Opiniâtre vieux ! en a-t-il pas assez,
Que jusqu'après la mort il s'acharne à la vie?
— Mais moi qui l'envie en secret et le convie, Pourquoi n'osé-je donc pas m'en débarrasser?..,
— Débarrasser de quoi : de lui, ou de la vie?
— Abrégeons, cher ancien, l'attente qui nous dure, Douillettement aussi dormirons-nous après : Fais dodo, câlin mon vieux frère, Fais dodo, t'auras du repos, Fais dodo, rentre dans la terre.
Nul rêve au clair repos, trêve sans imposture : Trêve tant légitime, hélas, n'est-il pas vrai? Tu boiras mon jus dans la bière, Viens là-bas attendre mes os :
Tu boiras mon jus dans la terre, Fais dodo, câlin mon vieux frère, Douillettement ainsi dormirons-nous bientôt, Fais dodo, frère et à tantôt !
— « Rond comme un sein ou tout ce que gonfle une force » Dit Jarry, parlant d'un crâne. (Mais s'il est vide Et tronqué du vivant piédestal de son torse?) N'importe : la pensée est juteuse et splendide.
Il songeait surtout, sans insister plus avant, A ce qui nous possède tous, voyant entre eux Un symbole d'un goût bizarre et captivant, A l'écarlate fruit de notre arbre amoureux.
De la tête d'en haut à l'autre, un lien cruel Qu'attestent tout peuple et tout homme en toute langue, Mène communiquer, intime et sexuel, L'amour sanguinolent avec la mort exsangue.
— C'était un crâne entier
Qu'on bourrait de science,
Bourrait sans s'arrêter
Et même le dimanche.
Tambour, tambour, Ce crâne est un tambour, Il roule, il tourne, il résonne toujours !
Il s'échauffa bientôt,
Fallait bien s'y attendre :
Quand le crâne il fut chaud,
Commença de se fendre.
Tambour, tambour,
Ce crâne est un tambour...
Fendu ou non fendu,
Faudra que tout y entre ;
S'il reste du surplus
On mettra des rallonges,
Tambour, tambour
Ce crâne est un tambour...
A force d'allonger
Voilà le vieux qui gonfle ;
A force de gonfler
Sa fente vient plus longue.
Tambour, tambour
Ce crâne est un tambour.
Finit par éclater
Avec un bruit immense,
Lançant de tous côtés
Des paquets de science.
Tambour, tambour,
Ce crâne est un tambour..
On fouilla tout partout
Pour prendre de la graine :
Trouva plus rien du tout
Qu'une flaque de glaires.
— Tambour.
— Une folie sourde Roule sous son aile Cette tête lourde, Cette tête frêle, Ma richesse vaine S'en est toute allée :
Et diguelonlaine Et diguelonlé !
Mon cerveau succombe Sous trop de pensers :
Tout sombre, tout sombre, Sous mon front qui gronde J'écoute marcher Un géant qui jongle Avec des rochers.
Et il tourne et ronfle Comme une toupie, Le soleil le gonfle Et l'appelle à lui,
Ça ira sans cloute Encor quelque temps :
Le temps qu'il s'égoutte Flasque et purulent.
— Ce cœur lâche à la fin l'en arracheras -tu De ta poitrine molle, ô soldat sans vertu ? Puis qu'odieux, ce ciel, que ne l'exiles-tu?
— J'ai peur de quelque chose de hideux, derrière !
— Crains-tu donc de soufïrir ou craindrais-tu la mort? Ou l'enfer aussi bien? — Je tremblerais moins fort
Si j'en étais certain, Jésus, de cet enfer ! Autre chose m'étreint, je le répète encore, Oui lâche, oui cœur mou, oui soldat sans vertu, La peur, la convulsive peur de l'inconnu : J'ai peur de quelque chose de hideux, derrière !
— Être ou ne pas être Folle question.
Que suis-je sur terre?
Une illusion.
Une illusion, Un rêve éphémère, Un rêve éphémère Sans but ni raison ;
Il palpite et sombre Et s'évanouit :
Le rêve d'une ombre Au seuil de la nuit.
— Si l'enfant est sage, Une belle image Lui sera montrée ; M'aurait-on trompé?
Je n'en ai rien su :
Dans un coup de rage J'ai tout déchiré Sans rien avoir vu.
— Pourtant deux anges sont venus.
— Deux anges sont venus ce soir Se pencher sur mon épaule ; L'un ne me parlait que d'espoir, L'autre rien que gêne et que geôles ;
Leurs arguments étaient si forts, Leurs raisonnements tant étranges, Que je ne puis savoir encor Qui des deux était le bon ange.
0 qu'il est beau, ce ciel ! Beau jusqu'au désespoir !
— Oh que le ciel est beau ! Beau jusqu'au désespoir ! Deux anges sont venus ce soir ;
Dame raison trotte,
Noire dans le gris du soir ;
Dame raison trotte,
Grise dans le noir, Le soleil était rouge à son coucher ce soir.
Ame sentinelle, J'ai ôté du ciel L'azur qui est noir, Rallumé mes yeux
Les anges sont bleus, Les anges sont blancs, Les anges sont blancs Et bleues sont leurs ailes, Le ciel reste noir.
Je suis saoul de mots, Vierge ma marraine,
Je suis saoul de mots, Madame et j'en meurs, Et les seuls qu'il faut Ont fui de mon cœur.
Une soif malsaine Obscurcit mes veines, Vierge ma marraine ; J'ai tant de science Qu'à jamais j'oublie ; Les seuls mots qu'il faut De mon cœur ont fui :
Est-ce que l'on prie?
Vers quoi prier ? la terre est morte et le ciel noir ;
Est-ce que l'on prie
La Vierge Marie ?
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.
Ame sentinelle, Quelque chose de bleu qui paraissait une aile M'a frôlé ce soir :
Quelle voix m'appelle?
— Quelle voix m'appelle?
C'est celle des morts, J'appelais la Mort, Les morts me répondent :
Rondes, rondes des morts, tournez, rondes des anges. Tu m'as rejoint, raison de tant d'émois d'hier : C'est bien la confidence en une langue étrange, Intraduisible pour nos oreilles de chair, Concert immense d'outre-tombe où se mélangent Les innombrables voix des morts flottant dans l'air. Un déluge d'anges, Un déluge d'ailes :
Quelles voix m'appellent ?
— Quelle voix m'appelle?
C'est celle des morts.
Elle est mon fidèle Et doux réconfort.
En vain je résiste Par méchanceté :
Le concile insiste, Me voilà dompté.
Pourquoi te craignais-je, Echo de là-bas?
J'avais peur, que sais-je?
Je ne savais pas.
Mais tout se révèle A moi peu à peu ; Je me renouvelle Et réapprends Dieu.
Voix indénombrables Des morts peuplant l'air, Voix insaisissables Aux sens de la chair.
Pour vous reconnaître, Accent des élus, Me fallait-il être Où j'étais venu?
Ivre de science Sans contrepoison, En toute innocence Je perdais raison.
Oh le lourd suicide, Corps esprit et tout, De qui n'a pour guide Qu'un orgueil de fou !
Or dans la seconde Où j'oscille au bord, D'au-delà du monde M'évoquent les morts ;
Leur ronde me cerne En me chuchotant :
D'un coup je discerne Ce que veut leur chant,
Et tout se révèle A moi peu à peu.
Je me renouvelle Et réentends Dieu.
— Grands frères qui dormez sous la calme bruyère Pendant que les fourmis vous dévorent les yeux, La chair pleine de plomb, plein la bouche de terre Où tremble la poussière auguste des aïeux ;
Martyrs vouant à Dieu vos plaies grandes ouvertes, Martyrs de votre foi, parfois de vos erreurs ; Innombrables hosties à la Patrie offertes, Vaincus obscurs, pareillement obscurs vainqueurs ;
Grands frères qui dormez sous la haute liane, Conquérants, voyageurs, ou saints des Missions, Ou forçats qui semez les sables des Guyanes ; Décapités cherchant vos têtes à tâtons ;
Victimes des destins, ou de votre folie, Vieillards, vierges, guerriers, ou bébés au berceau ; Gens simples s'éteignant comme eût fait leur bougie, Malades dont les corps s'en allaient par morceaux ;
Fiers passants dont la fin fut une apothéose ; Humbles n'ayant pas même à se voir oubliés ;
Riches emmitouflés dans vos capsules closes, Morts de mille ans et morts d'hier vous me parlez.
Ce n'est plus vous qui êtes là sous ces ordures Et qui remugle là sans forme ni pensée, Mais votre résidu mortel, la gangue impure Que pourtant nous nommons la vie en insensés ;
Tandis que ce magma fermente pêle-mêle, Ce qui fut éternel en vous est là présent : A travers ma prison éphémère il m'appelle. Moi qui suis mort encore, il parle, je l'entends ;
Car je suis mort jusqu'à ce que ce vain corps meure : Souffle, pensée, ardeurs, mourront avec sa vie ; Fleurs humaines il faut s'effeuiller, voici l'heure, Et se résoudre en chœur dans l'éternel oubli ;
Heure à heure je meurs et tout meurt par le monde De ce que je nommais la vie en blasphémant : Ames des morts emportez-moi dans votre ronde, Anges, morts délivrés qui seuls êtes vivants ;
Aspirez-moi de tout l'effort de vos prières, Communion des morts, communion des saints, Comme un rayon de plus à l'orbe des lumières Dont la sphère tournoie au pied du Saint des Saints ;
D'avance et sans regret j'adresse à toutes choses L'adieu du naufragé qui sombre sans effort : Coule, radeau d'un soir, tombez, senteurs des roses, Mourez, mon bloc charnel qui déjà sent la mort !
Corps méprisable et cher il le faut, que tu meures ; Souffle, pensée, ardeurs, mourront avec ta vie : Fleurs humaines il faut s'effeuiller, voici l'heure, Pour refleurir en chœur à l'immortelle vie ;
Ames des morts réconciliés, sphère immense, Mélodieux et magnétique vibrement Dont le centre est partout et la circonférence Nulle part, prenez-moi dans votre tournoiement :
Vous qui avez souffert et qui souffrez encore, Accords troubles luttant encor pour vous purger, Dissonances vous résolvant, blancs météores Dissipant la ténèbre où je reste plongé ;
Et vous qui triomphez dans votre délivrance Et le ravissement sans limite et sans fin, Justes comme un nombre juste, lumière et danse, Par delà la souffrance et les bonheurs humains !
— Austère et tutélaire Mort, loyale et juste,
Puisse- je t apporter cœur et cerveau robustes,
Puissé-je m'honorer en toi pour mon salut,
Crâne altier, et finir sinon ainsi qu'un juste,
Du moins en ouvrier qui fit tout ce qu'il put :
Car je sais trop, mon Dieu, nos ardeurs être infirmes
Pour fort se veuille un cœur ! Quand descendra mon soir,
Ex-voto de l'humain délire, arche sublime,
Convive ne craignant plus la mort ni le noir,
Je me conformerai humblement au grand somme,
Sous ton aile muette et te remerciant,
0 grand'mère la Mort, et ma fin de brave homme
Se fasse — aussi ma vie ! — un acte édifiant.
Ainsi soit-il.
Stat Crux dum volvitur orbis.