‹ Frontine comedie en un acteChapitre 5 sur 17 · MARIETTE, LE BARON DE VERTINES · texte numérisé non relu

MARIETTE, LE BARON DE VERTINES

LE BARON

Bonjour, Mariette.

.MARIETTE, froidement .

Je vous salue, monsieur le baron.

LE BAROS.

Voulez-vous m’annoncer?

MARIETTE, brusquement.

Quel âge avez-vous, monsieur le baron 9

LE BAROS.

La singulière question:

MARIETTE, cherchant.

Quarante...

LE BARON, vivement.

Juste!

MARIETTE

Voilà qui est bien particulier. Chez la duchesse de Saulves, monsieur le baron se donnait ces mêmes quarante ans... il y a sept ans de cela.

LE BARON

Je les avais bien alors.

MARIETTE

Et maintenant?...

LE BARON, soupirant.

Je les ai bien davantage.

MARIETTE

Et monsieur le baron les aura probablement jusqu’à son premier échec.

LE BARON

Je n’y suis pas encore, Dieu merci !

THÉÂTRE DES GENS DU MONDE

MARIETTE

II faudra bien qu’il arrive un jour ou l’autre.

LE BARON

En tout cas, il ne sera pas suivi d’un second. Mon parti est pris ; à mon premier échec, j’irai philosophiquement m’enterrer dans mon château.

MARIETTE

Un bien joli château!

LE BARON

Vous le connaissez, Mariette?

MARIETTE

Je suis du pays, monsieur le baron.

LE BARON

En effet.. . Je me souviens même... Autrefois près d’un certain lavoir... Ah! Mariette! que vous étiez gentille avec votre simple costume de paysanne... et vos beaux bras nus!...

Monsieur le baron aimait bien la chasse en ce temps-là!

LE BARON

Je l’aimerai encore, Mariette; et, quand j’aurai bien chassé, j’engraisserai des bœufs et je leur ferai remporter les premiers prix au grand concours de Poissy et autres comices agricoles.

MARIETTE

Alors monsieur le baron aura bientôt des bêtes de primées.

LE BARON

Que nenni, Mariette. A mon âge on n’est pas si sot que

de se présenter là où l’on n’aurait pas de chance de réussir... J'ai vingt ans d'expérience et j’en profite pour ne me mettre en campagne qu’à bon escient. Je sais fort bien que le temps des femmes de trente ans est passé pour moi. Une duchesse de Saulves me ferait perdre la partie aujourd’hui, même en me rendant des points. Mais une toute jeune femme, au début de la vie, ignorant tout, et surtout l’art de plaire...

MARIETTE

Enfin, madame!

LE BARON

Précisément. Ajoutez que le comte, selon la coutume des maris, me facilite la besogne. II aimait la baronne de Milia, avant son mariage; il l’a revue, il s’en est épris plus que jamais. D’où je conclus, Mariette, que je ne suis pas encore prêt à me livrer aux bêtes. Mais, pardon... Je perds mon temps avec vous... Veuillez m’annoncer, je vous prie... '

MARIETTE

Monsieur le baron a bien tort d’insister 1

LE BARON

Pourquoi ?

Mariette.

Mon instinct me dit que monsieur le baron touche à son premier échec.

LE BARON

Je le crois bien, si vous me laissez à la porte.

MARIETTE

C’est dans votre intérêt, monsieur le baron.

18 THEATRE DES GENS DU MONDE

LE BARON

Dieu me damne ! Voilà qui est plaisant !

Ah ! si monsieur le baron était encore.. . monsieur le baron de la duchesse de Saulves ! Malheureusement, il n’en est rien! Je ne voudrais pas désobliger monsieur le baron; mais enfin, il doit reconnaître avec moi qu’il a pris du ventre... qu’il s’est tassé, alourdi, épaissi...

LE BARON, sp. récriant.

Moi?

MARIITTE.

Oui! Et tout ce que porte monsieur le baron, s’en ressent. Son habit est plus vaste, sa cravate plus lâche, sesgants plus larges, ses bottes plus épaisses... sa canne ellemême s’est arrondie... tout comme lui !.. Ce n’est plus le mince jonc du jeune élégant... C’est le gros bâton du gros propriétaire.

LE BARON, montrant sa canne.

Ça ! Un bâton!...

MARIETTE

Enfin, je flaire pour monsieur le baron une chute éclatante; et, par affection pour lui, je l’en avertis, et je n’y prête pas les mains. Je veux, quand il sera retiré dans son... joli château, qu’il se dise, en pensant à moi : — Mariette avait raison. Elle m’a prédit ce qui m’est arrivé et m’a crié gare! J’ai eu bien tort de ne pas l’écouter.

LE BARON. '

Quelle singulière fille vous faites !... Il m’est impossible de me fâcher, bien que j’en aie une furieuse envie; car enfin, tout ce que vous m’avez dit... Bah! Je n’en crois

Page 1