‹ Fruits défendus: La flèche d'or, Le cadavre et les fleurs [et] Une nuit d'amourChapitre 4 sur 5 · X... passa la main sur son front et reprit · texte numérisé non relu

X... passa la main sur son front et reprit

— ■ Mon père, vous le savez, était percepteur dans une petite ville du centrer

I.a maison où je suis né avait un grand jardin où je passais une partie de mes journées à jouer avec mes sœurs. Quand AJathilde, l'aînée, fut mise en pension, je restai avec la petite Berthe, de deux ans moins âgée que moi. Notre dialogue commençait à sept heures du matin pour ne s'arrêter qu'à huit heures du soir, quand la voix de notre mère se faisait entendre pour dire : Allons, mes enfants, il est temps de se coucher !

Alors, j'embrassais Berthe sur les deux joues, puis elle m'embrassait à son tour. Ne pouvant me résigner à la quitter, je disais : Encore ! et je recommençais. Puis elle reprenait : A moi, maintenant ! Il fallait nous arracher des bras l'un de l'autre.

Cette petite sœur était tout pour moi. Il me semblait que je ne vivais que par elle. Le matin on nous habillait séparément, elle dans la chambre qu'elle partageait avec notre aînée, moi dans un cabinet où je couchais à côté de la chambre de notre mère.

Et comme les portes restaient ouvertes, je criais : Berthe, es-tu prête.

— Tout à l'heure, répondait-elle. On me passe mon jupon. Et toi ?

— Moi, je n'ai plus que ma veste à mettre.

— Il fait très-beau, ce matin.

— Dépêche-toi, nous irons dans la charmille.

On faisait le panier de Mathilde. Un morceau de viande

froide et quelques fruits pour son déjeuner. Puis nous allions l'accompagner jusqu'à la porte et la bonne la conduisit à sa pension.

Alors seulement commençait notre journée. Berthe et moi. nous faisions un bouquet pour maman ; nous allions cueillir des fraises ou des groseilles, des raisins ou des pêches, suivant les ordres reçus.

Une fois ce devoir accompli, les jeux commençaient. Les voisins nous faisaient de nombreux cadeaux à l'époque du jour de l'an ; aussi, avions nous toute sorte d'amusements ; cordes à sauter, raquettes et volanrs, toupies, bilboquet, ballons de toutes les dimensions et même une boîte à couleurs pour les jours de pluie.

Nous savions diviser et varier nos plaisirs, tantôt assis sur un banc de bois peint en vert qu'ombrageait un épais feuillage. Là, les poupées de Berthe s'exprimaient, par sa bouche, comme des personnes naturelles, auxquelles répondaient avec à-propos mon polichinelle, mon pantin ou mes soldats de bois, moustachus comme des Brésiliens et raides comme la discipline.

Un jour, Berthe tomba malade. Elle avait une méningite. A peine me laissait-on entrer dans sa chambre une fois par jour l'embrasser. Elle était brûlante et appuyait péniblement ses lèvres sur ma joue; après quoi, elle se tournait avec un petit soupir.

Je sortais le cœur gros et les yeux mouillés de larmes.

— Quand sera-t-elle guérie? demandais-je. — • Bientôt, mon ami, bientôt.

Oh ! que les journée^, alors, me parurent longues ! Je les passais presque entièrement assis sur une marche de la porte d'entrée, ne sachant que faire ni que devenir.

Puis, on m'interdit même l'entrée de la chambre... et. un jour, je vis « maman » se jeter en sanglotant dans les bras de mon père. Celui-ci la serrait sur son cœur; il semblait respirer péniblement, sa poitrine avait des soubresauts et de grosses larmes coulaient sur son visage.

— Q.ue se passait-il donc? J'entendis une des servantes dire à la voisine : « M"*^ Berthe est morte .. »

Morte ? qu'est-ce que c'est que cela d'être morte? pensais-je.

Je demandai à ma pauvre mère :

— Berthe reviendra, n'est-ce pas ?

Et ma mère ne me répondit point.

Le soir, après avoir longuement réfléchi, je résolus de

revoir ma petite sœur. Ce projet m'avait absorbé toute la journée et j'avais fait mon plan. Je pensais qu'à l'heure du dmer des domestiques je pourrais me glisser jusque dans la chambre mortuaire.

Il devait être six heures du soir quand, sur la pointe des pieds, j'arrivai devant la porte. J'ouvris tout doucement. C'était à la fin du mois d'août; le soleil avait tourné la maison, mais il faisait encore jour. On avait laissé la fenêtre ouverte; pas un nuage au ciel, un bleu pâle, profond, l'image de l'infini.

Mes yeux allèrent droit au lit. Berlhe était là, immobile, blanche comme le marbre. C'était bien encore le visage bien-aimé, mais qu'il me parut changé 1 I^a nuit était tombée sur ces yeux naguère si pleins de vie et d'éclat. Les mains étaient jointes, comme pétrifiées. Un petit christ d'ivoire sur une croix d'ébène avait été placé sur la poitrine... Alors, je me penchai sur le cadavre et j'appuyai en pleurant mes lèvres sur le front glacé de ma petite Berthe...

Je ne sais quelle intuition m'avait élargi le cœur et le cerveau. Je comprenais...

Tout à coup... oh ! j'en suis sûr 1... quand, dans l'égarement de ma douleur, je posais comme un fou mes lèvres sur ses lèvres, il me sembla voir s'élancer une petite fièche de feu. bleu et or, mais d'une telle ténuité qu'on eût dit un brin de fil tissé d'un feu follet...

Mon cœur d'enfant se souleva, comme porté par une vague, pour s'élancer à la poursuite éternelle de cette flèche. Mais la flèche disparut dans le ciel et je la suivis longtemps des veux par la fenêtre ouverte...

Le professeur me regarda d'un air presque anxieux.

— 11 y a de cela quarante-neuf ans, dit-il. Eh bien ! quand j'ai fini mes travaux, quand je me sens loin du monde, quand ma solitude est complète, absolue, je revois la petite flèche d'or qui s'envolait des lèvres de la morte... Et il me prend une soif d'au-delà... un besoin de me cramponner à une corde qui tomberait du ciel... Je regarde en haut par la fenêtre, dans le creux... et bêtement, malgré moi, tandis que je me ris au nez et que j'ai honte de ma faiblesse, j'éprouve une fascination... je vois les tombeaux s'ouvrir... et furieux contre moi-même, je déchire mes livres et mes manuscrits !

Puvis de Chavannes, le Martre impeccable, le Dante de la peinture, prépare dans un nuage son grand taiileau du Salon prochain : Une jeune ftmme pâle qui cueille des fleurs dans une prairie, tandis que deux hommes, à figures d'argousins, l'observent à distance.

C'est tout un drame que ce tableau et voici comment Puvis le raconte :

La scène se passe en Autriche et le point de départ est à peu près le même que celui du crime du Pecq.

Blanche Berstein, mariée à un homme ombrageux et jaloux, à eu pour amant un officier de la garde, un de ces jeunes élégants, cavaliers audacieux, danseurs indispensables, qui sont de toutes les fêtes et dont les hommages flattent toujours une femme.

Elle s'est donnée à lui; elle l'aime éperdument.

Le mari a lout appris. 11 se rend chez le frère de sa femme, lui met sous les yeux les preuves de son déshonneur. Le frère est atterré. 11 occupe un rang important dans la société viennoise, il est allié à une grande famille, il a des enfants. Un scandale va s'abattre sur ces innocents ; la faute de sa sœur rendue publique, tout s'écroule autour de lui.

Que faire ? 11 n'y a pas à hésiter, il faut que l'amant disparaisse.

Le frère et le mari entrent soudainement dans la chambre de la jeune femme. Elle est seule, elle lit.

En voyant ces deux hommes dont les regards luisent, dont les traits sont contractés, elle se lève, frémissante.

— Qu'y a-t-il ? demanda-t-elle. Que voulez vous ?

— Madame, dit le mari, vous avez un amant Frédéric

de Wer^hem

Blanche retombe accablée sur son fauteuil.

— Voici vos lettres, voici les siennes... Inutile de nier.

— Tu as déshonoré notre nom ! s'écrie le frère.

— Et pour qui ? reprend M. Berstein avec un rire terrible. Pour un homme qui se joue de vous, qui vous trompe.

— Frédéric ! rugit la jeune femme, c'est impossible ! Vous mentez ! Tuez-moi si vous voulez, mais ne me dites pas qu'il me trompe !

M. Berstein eut un geste de triomphe.

— Tu Taimes donc bien ?

Elle, droite et fiere :

— Oui, je l'aime.

— Eh bien ! ^achez donc qu'il est l'amant de Georgina Bessmayer, la petite chanteuse du Karl-Théàtre... celle qui fait tordre la salle avec la chanson du colonel... la soupeuse habituelle de ces messieurs de TAdels-Casino... la lorette de

Maximijianstrass Voilà la rivale qu'il vous donnait,

madame.

— Ce n'est pas vrai... vous mentez !

— Oh ! j'ai apporté une correspondance qui ne peut vous laisser aucun doute.Tenez... vous pouvez voir... Il y a même des photographies !

La jeune femme saisit fébrilement les papiers qu'on lui tendait. Elle put s'assurer que cet homme, à qui elle avait tout sacriné, qu'elle aimait d'un amour absolu, sans limites, cet homme la traitait comme une Hlle de hasard. Elle n'était pour lui qu'une bonne fortune comme les autres.

Ce fut un râle qui sortit de sa gorge.

— Oh ! le misérable ! murmura-t-elle.

Et de ses yeux jaillissait un brasier qui desséchait ses larmes. Car elle ne pouvait même pas pleurer; elle haletait, le sang aux tempes, un fer rouge au cœur.

Il y eut un moment de silence solennel.

— Madame, reprit M. Berstein, vous allez lui écrire... Vous lui demanderez rendez-vous pour demain soir à votre villa de Berchtold... onze heures... Nous serons là.

Le lendemain Frédéric était assassiné. Blanche tenait la

lumière, pendant que son frère et son mari criblaient de coups d'épée le jeune officier surpris et sans défense.

Il tomba, et avant de fermer les yeux pour la dernière fois, il se tourna vers sa maîtresse et murmura :

— Je te pardonne.

On fit disparaître le cadavre.

Mais un pa'^sant avait vu de la lumière dnns la villa. Deu.v voisins affirmaient avoir entendu des cris. On raconta qu'un jeune homme se rendait quelquefois, la nuit, dans la villa.

La disparition d'un des plus brillants officiers de la cour, coïncidant avec le mouvement qu'on avait remarqué chez M™' Berstein. éveilla des soupçons.

Toute la police fut mise sur pied. On ne trouva rien. Cependant M. et M""^ Berstein furent arrêtés. On avait des commencements de preuves, mais il fallait retrouver le cadavre.

On fouilla vainement les caves, le jardin.

Et les accusés se renfermèrent dans un mutisme absolu.

Le chef de la police, après avoir consulté un médecin, voulut tenter une expérience.

La jeune femme fut mise à un régime atroce. On la purgeait tous les matins. On lui donnait à manger juste ce qu'il fallait pour qu'elle ne mourût pas.

Au bout de quelques jours, elle était d'une faiblesse telle qu'elle pouvait à peine se lever. La nuit, elle avait le délire, elle prononçait des mots entrecoupés, mais elle gardait son secret.

Alors, un matin, le chef de la police entra dans sa prison.

— Vous êtes si faible, lui dit-il, que le médecin a ordonné de vous faire prendre l'air. Voulez-vous sortir un peu ?

— Oh ! oui, murmura Blanche.

Nous allons vous conduire à la campagne..., nous vous suivrons de loin pour ne pas éveiller l'attention... Vous serez comme libre pendant une heure...

On la fit monter en voiture et on la conduisit aux environs de la villa de Berchtold.

C'était à la fin du mois de mai. Les arbres étaient en fleurs ; de tous côtés les marguerites, les coquelicots et les boutons d'or jaillissaient de l'herbe vivace.

Blanche respira avec délices, et, doucement, sans avoir conscience de sa situation, elle se mit à marcher...

Puis, elle se baissa et cueillit une fleur, une autre fleur un peu plus loin...

Elle allait, muette, absorbée, contemplative. Au bout d'une demi-heure, elle avait à la main un gros bouquet de fleurs des champs.

Les agents étaient loin, cachés derrière un arbre.

Blanche continuait machinalement sa marche : puis, arrivée à un certain endroit, elle jeta son bouquet — et fondit en larmes.

Les agents accoururent avec des pioches. Ils creusèrent le sol et mirent au jour le cadavre de l'officier, qui apparut horrible, décomposé, avec des trous noirs dans la figure et dans la poitrine.

C'était bien là !

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Après la bataille de Magenta et le combat de Melegnano, les Autrichiens avaient précipité leur retraite derrière le Mincio, abandonnant les hauteurs qui forment au sud du lac de Garde une agglomération de mamelons escarpés. Il était évident que l'ennemi s'apprêtait à concentrer toute sa résistance sur le bord du fleuve, et l'armée franco-italienne reçut l'ordre d'occuper aussitôt les positions abandonnées. L'armée de Victor-Emmanuel dut se porter sur Pozzolengo; le maréchal Baraguay d'Hilliers. avec le premier corps, sur Solterino; Mac-Mahon, avec le deuxième corps, sur Cavriana; le maréchal Canrobert, avec le troisième corps, sur Medole, et le général Niel, avec le quatrième corps, sur Guidizzolo, Regnault de Saint-Jean dAngely devait se diriger sur Castiglione, tandis que les deux divisions de cavalerie prenaient position au-dessus de Solierino.

Dans la nuit du 23 au 24 juin, les Autrichiens, reprenant l'ofllensive, franchirent le Alincio, et les deux armées marchaient sans le savoir au devunt Fune de l'autre.

Sur la rouie de Mantoue, en avant de la ferme de Casa- Morino. un bataillon d infanterie vint prendre position d^ins le petit village de Monte-Calvi. La chaleur était accablante, et, quand le détachement s'avança dans la rue tortueuse que bordaient les maisons pittoresques avec leurs murs peints à fresque et leurs terrasses étagées, oia s'épanouissaient dans toute leur vigueur de grands cactus et des hguiers d'Arabie, le capitaine qui commandait le détachement sauta de son cheval en s' écriant avec dépit :

— Les habitants ont filé, c'est évident. Il nous faut pourtant du foin et de l'avoine pour nos chevaux... Frappez à V toutes les portes et entrez, si l'on ne répond pas ! 1

En un clin d'œil, les soldats se répandirent de tous côtés. Mais la population effrayée par la canonade, avait, la veille, évacué en masse le villnge menacé.

Deux ou trois puits fournirent l'eau nécessaire, et, quand les chevaux et les hommes furent désaltérés, le capitaine annonça qu'il attendrait désormais des ordres et ne se remettrait probablement en marche que le lendemain au lever du soleil.

On trouva quelques jambons dans une maison bourgeoise, un peu de farine de maïs chez quelques pavsans. Une douzaine de lapins qui étaient restés fidèles au poste pavèrent de la vie leur attachement au pavs natal.

Le capitaine, avec les lieutenants, et un chirurgien militaire, s'installa dans une maison assez vaste qui semblait appartenir à des gens arsés. En effet, deux officiers, étant descendus à la cave, en rapportèrent plusieurs bouteilles de vin, en disant qu'il y avait en bas plusieurs barriques pleines jusqu'à la bonde. D'autres trouvèrent dans une pièce voûtée au fond de la cour des jambons, du lard et du porc salé. Sur une étagère s'alignaient une vingtaine de fromages, et j en face une provision abondante de larges pains noirs, évidemment destinés à la provison des hommes de culture.

La table fut bientôt dressée et les officiers, l'appétit singulièrement aiguisé par une marche de trente-six kilomètres, se livrèrent à une véritable bombance. Le vin blanc coulait à fïots.

Raymond Bertheux. le chirurgien, avait eu l'excellente

-idée de placer les bouteilles dansun panier et de les descendre

au fond du puits, d'où elles étaient remontées rafraîchies en

quelques minutes, et, la gaieté française aidant, le repas

devint bientôt des plus animés.

— Capitaine Laurent, dit le chirurgien en piquant du bout de son couteau une tranche de jambon qu'il amena du milieu de la table jusqu'à son assiette, je ne sais si c'est demain qde nous aurons des trous dans la peau, mais en attendant, bouchons toujours celui que nous avons dans l'estomac !

— Je pense, répondit le capitaine, qu'il nous faudra marcher au petit jour dans la direction de Solferino, où se trouvent les troupes sardes.

— Bonne nouvelle! reprit le chirurgien, nous aurions ainsi sept ou huit heures de sommeil, ce qui n'est pas à dédaigner.

— Je crois bien, fit un petit lieutenant, il y a un mois que nous n'avons été à pareille fête.

— Qu'est-ce donc que ce petit vin blanc? demanda le capitaine Laurent en faisant claquer sa langue sur son palais.

— Ce petit vin blanc, dit le chirurgien, est, si je ne me trompe, du vin d'Asti mousseux. Je le reconnais à ce goût de muscat qui flatte en même temps l'odorat et le palais. Cet autre vin, plus sérieux et que je vous recommande, ressemble singulièrement au vin de Sicile. Emplissez vos verres, messieurs, et buvons un peu de ce volcan liquide!

Ce fut alors une suite de clameurs, de toasts et de libations. Les jeunes gens, encore en sueur, avaient déboutonné leurs uniformes couverts de poussière. La pluie tombait. Une brise rafraîchissante s'engouffrait par les fenêtres laissées ouvertes,

— Messieurs, dit le capitaine, tâchez de trouver des matelas ou des bottes de paille. Nos forces sont à peu près réparées, quelques heures de sommeil vont achever de nous remettre en état.

La chambrée fut bientôt prête et tout le monde s'endormit, sauf le chirurgien Raymond Bertheux, qui se dirigea vers le vestibule en grommelant : il doit y avoir un lit dans cette maison !. .

Le vin de Sicile commençait à faire son effet. Le jeune homme roulait comme un navire, il voyait les murs danser autour de lui et de temps en temps il faisait un faux pas, la tête en avant, comme si le sol s'était dérobé.

— Diable ! fit-il en ricanant, me voici dans un joli état pour un élève de la faculté.

11 saisit la rampe de bois de l'escalier, et se hélant luimême, il gravit lourdement les degrés.

Au premier étage se trouvait un long corridor sur lequel ouvraient des chambres en désordre, à moitié déménagées. Les officiers avaient enlevé les matelas pour les descendre au rez-de-chaussée.

• — Ils ont tout pris, murmura Bertheux, qui continua son inspection.

Au bout du corridor, il aperçut un petit escalier en spirale et s'y engagea bravement. Il avait à peine gravi la dernière marche qu il aperçut une porte et, par le trou de la serrure, une lumière.

— Oh ! oh ! nous jouons à cache-cache ; fit-il en appuyant une main sur la porte, tandis qu'il abaissait son œil jusqu'à la serrure.

Il ne s'était pas trompé. Une bougie brûlait dans un chandelier placé sur une petite table, à côté d'un lit qui lui parut fort engageant.

Bertheux saisit une poignée, qu'il tourna, et la porte s'ouvrit sans résistance.

Il fit trois pas en avant et aperçut une jeune fille qui dormait paisiblement, et sans aucun souci de ce qui se passait autour d'elle.

Bertheux se pencha pour la mieux voir.

— Elle est duintmeni belle, murmura-t-il.

El l'ivresse roulait des vagues rouges dans son cerveau. Il s'assit sur le bord du lit.

— Voyons, la belle, ouvrons ces jolis yeux !...

Et, lui soulevant les paupières, il s'extasia devant deux beaux yeux noirs qui le regardaient sans colère.

— Et moi.qui cherchais un lit ! dit-il en riant d'un rire épais et satisfait. Tu vas me donner la moitié du tien, n'estce pas, mon ange ?

En deux enjambées, il traversa la chambre, referma la porte, poussa le verrou, puis jeta sa tuniqye sur une chaise, ses bottes à droite et à gauche. Une fois déshabillé, il souffla la bougie, se glissa dans le lit et, saisissant entre ses bras le corps jeune et souple de la belle Italienne, il appuya ses lèvres brûlantes sur les lèvres de la jeune fille.

La nuit fut courte. Aux premiers rayons du soleil, un roulement de tambour réveilla brusquement les hôtes de la ferme abandonnée. Le clairon sonna et, en une seconde, tout le monde lut debout.

Le chirurgien, encore alourdi par les fumées des vins d'Asti et de Sicile, se mit sur son séant, cherchant à rassembler ses idées.

11 entendit des voix qui appelaient : Bertheux I Bertheux ! puis, de nouveau, le clairon et le tambour.

Tout à coup il se souvint et se frappa le front. Il s'habilla à la hiite et descendit l'escalier quatre à quatre, le cœur serré et sans regarder derrière lui.

En bas, la colonne était prête pour le départ. Quelques paysans arrivaient, les uns à pied, les autres sur des charrettes recouvertes d'une toile grossière, pour reprendre possession de leurs habitations.

Dans la salle basse, où les débris du festin de la veille s'éparpillaient sur la table maculée, Bertheux aperçut un homme d'une cinquantaine d'années et une femme un peu

moins âgée qui se dirigeaient vers le vestibule en pleurant à chaudes larmes.

— Qu'avfz-vous donc à pleurer ? demanda-t-il en italien. On vous pavera votre vin et vos jambons...

— Oh ! ce n'est pas cela, signor. répondit la femme en sanglotant, les Français sont les amis de l'Italie.. Mais, quand les Autrichiens sont venus jusqu'ici, nous sommes partis à la hâte, comme tous les gens du pays... Seulement, ils ne quittaient que leurs maisons, et nous...

— Eh bien ?

— Nous laissions en haut notre fille, qui est morte hier malin à à\x heures !...

— En avant, marche ! commanda le capitaine.

Et le chirurgien, pâle, chancelant, épouvanté, rallia la petite troupe sans oser jeter un dernier regard sur la maison funèbre où il avait vicié la mort.

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