A MA MÈRE
li y a quelques jours, les hasards de la vie m'ont ramené à Aix-en-Provence.
Une ville où nous avons passé notre enfance et notre jeunesse, n'est-ce pas la chose du monde à laquelle nous sommes le plus attachés? Nous en connaissons chaque rue, chaque maison, chaque promenade. Tous ses recoins ont, pour nous, un aspect familier. Nous sourions de reconnaître une statue, telle forme d'arbre, au milieu d'une place, la sirène d'un heurtoir, comme si nous rencontrions des amis. Cette réunion, à demi anonyme d'hommes et de murailles, devient pour nous une manière d'intérieur, une demeure où l'on se trouve aussi à l'aise que chez soi.
Lorsque, au sortir de la gare, je vis, à l'entrée du cours Mirabeau, ruisseler la grande fontaine entre ses femmes et ses lions, mon cœur battit, je crus que j'avais cessé d'être un solitaire, un éternel étranger.
Il faisait un temps clair de novembre : ciel pur, soleil sur les rameaux à peu près nus. En suivant le terre-plein qui, au milieu de chaque trottoir, divise
les deux bordures de cailloux, je n'avais pas cette allure affairée, distraite, rapide, que l'on promène partout ailleurs : non, je marchais gravement, religieusement presque, comme on suit une procession. Je regardais les platanes, les magasins sans âge, les vieux hôtels : hôtel d'Espagnet, hôtel de Nibles, hôtel d'Arbaud-Jouques. Ces vocables retentissaient à mon oreille comme des nom.s historiques.
Et puis ces cariatides à la musculature contractée, ces pilastres inscrits dans les façades aux couleurs de miel et de poussière, les ferronneries légères de ces balcons, ces portes sculptées de moulures et de rinceaux et dont l'épaisse couleur faisait valoir l'éclat d'un marteau de cuivre ! Que voilà donc une cité selon mon goût ! Une grandeur, une pompe qui n'ont plus leur nécessité, beaucoup de majesté autour de beaucoup de solitude, et un grand silence afin de mieux entendre les voix du passé.
Si une cigale avait chanté, je crois que j'aurais pleuré d'émotion ; mais je n'entendais d'autre mélodie que celle qui sortait de mon âme, une mélodie funèbre, une mélodie presque sainte. Ses accents n'étaient pas nouveaux ; depuis des années cependant, ils ne savaient plus se faire si forts. .
Je traversai le cours Mirabeau pour tremper ma main dans la fontaine d'eau chaude qui, insouciante des saisons, transpire à travers un rocher moussu.
Alors, un homme s'approcha de moi, un de ces hommes du Alidi qui ont le masque énergique et rasé des anciens Romains, tempéré par la bonhomie qui manquait à ces durs conquérants. Sous son grand chapeau de feutre, je remarquai des touffes de poil blanc qui sortaient abondamment de ses oreilles.
— Vous ne me remettez pas, monsieur de Bruys?
Comment ne l'aurais-je pas reconnu? C'était le père
Sirrugues, le jardinier du pavillon. Je serrai énergiquement cette main qui, à force de travailler la terre, avait pris la consistance râpeuse et dure de l'argile sèche.
— Ah ! père Sirrugues, je suis bien aise de vous revoir. Vous ne vieillissez pas ! Vous voilà toujours solide, toujours gaillard !
— Heu ! me répondit-il avec la prudence superstitieuse des Provençaux, qui craindraient, en ne se plaignant pas, de réveiller le mauvais sort, j'ai quelques douleurs de temps en temps. Que voulez-vous? L'âge est là.
— Et vous travaillez toujours?
— Je bricole. Le fils est installé à son compte, il est jardinier-fleuriste, je l'aide un peu.
Déjà, ses yeux fins ne me regardaient plus.
— Monsieur de Bruys, il s'est passé bien des choses depuis que nous ne nous sommes rencontrés. Alors, la maman...
Je hochai la tête sans répondre.
— Ah ! elle s'en est fait, du mauvais sang, la pauvre dame ! Il y a des gens qui ne sont pas nés pour le bonheur. Et ce brave M. de Cordouan !
— Il est mort aussi, hors de France. Je n'ai pas pu l'assister dans ses derniers moments.
Nous nous tûmes. Dans l'espace de chaque minute, des années tombaient.
J'hésitai une seconde avant de questionner le père Sirrugues.
— Et Mme Chaumard, est-elle toujours à Aix? Ce fut au tour du vieux jardinier de hocher la tête :
— Quand eUe s'est mariée, on n'a pas su si son mari était au courant des potins qui avaient couru sur eUe, à propos de M. de Cordouan. Mais il paraît qu'au bout de plusieurs années, M. Chaumard a été averti d'un tas de vilaines histoires, ou par des lettres anonymes, ou par des amis avec qui sa femme s'était
brouillée. Alors, leur vie, à eux aussi, a fini par devenir un enfer. Ils ont quitté Aix. On m'a dit qu'ils avaient divorcé. Mais ce n'est peut-être pas vrai. Le monde est si méchant !
Tous les protagonistes du drame avaient défilé. Mais je n'avais pas fini cependant d'interroger le prudent Simigues.
— Et le pavillon de Suffren?
— Le comte de Lautaret, qui vous l'a acheté, après la mort de Miette, ne l'a pas conservé. Il l'a vendu à des Parisiens qui ont beaucoup d'enfants.
— Eh bien, bonne santé, père Sirrugues !
— Monsieiu" est pour longtemps à Aix? Non, je partirai ce soir pour l'Italie.
— Bon voyage alors, monsieur Raymond !
Je fis ensuite une visite au bon roi René. Couronne en tête, son manteau d'hermine sur le dos, il veillait toujours aussi paisiblement sur les habitants de sa chère ville.
Mais déjà je me sentais moins exalté, moins allègre ; la rencontre du vieux Sirrugues m'avait troublé ; sans doute était-il avec moi le seul témoin de tant de choses disparues.
Que c'est court, une vie ! En flânant dans Aix, je ne parcourais plus une demeure intime et vaste ; non, j'errais dans un cimetière.
Un énorme tramway jaune, qui gronda le long du cours Mirabeau, m'arracha à ma méditation. Quoi, même ici, au plus secret de la Provence, le progrès viendrait -il troubler la paix? Quel coin nous resteraitil donc, à nous, qui voudrions échapper aux lois amères du Temps, et, libres, fervents, unis à la durée, vivre avec cet ordre réfléchi, qui ne dérange pas la pensée et n'exile pas la rêverie?
Ayant tourné à gauche, je suivis la rue de l'Opéra,
rue étroite, malgré son nom emphatique, rue sévère, montueuse. Une porte ouverte sur une cour laissait voir un hôtel magnifique, dont les hauts pilastres corinthiens fleurissaient la façade. C'était l'hôtel de l'Estang-Parade. Je cherchai les fenêtres du logement occupé jadis par Mlle Aigrefeuille. Ma mère y était venue un jour perdre toute foi en ceux qu'elle aimait. Était-il loué maintenant? Qui donc habitait le salon, où j'étais entré si souvent, qui regardait par ses grandes vitres le figuier et le vieux puits? J'aurais voulu ime fois encore visiter ses pièces discrètes, respirer leur odeur d'encens et de vieilles boiseries, qui, mieux que mon infidèle mémoire, m'eût rendu l'aspect du Calixte. Mais à quoi bon ? Mieux valait continuer ailleurs ce mélancolique pèlerinage.
De rue en rue, de place en place, je poursuivis mes souvenirs. Mes années les plus heureuses et quelquesunes de mes plus grandes douleurs avaient tenu dans ce coin du monde. A tout instant, il me semblait reconnaître une silhouette familière, et je faillis deux ou trois fois mettre la main à mon chapeau, afin de saluer quelqu'un d'autrefois, — quelqu'un qui, je le savais cependant, avait quitté la ville, ou qui était mort. Peut-on imaginer aisément que d'une cité dont rien n'a changé, pas un arbre, pas une pierre, ceux que l'on aimait aient disparu? Et qu'au miheu d'un cadre identique, tous les visages soient nouveaux?
Je me dirigeai vers la fontaine des Quatre-Dauphins. Le musée de peinture était fermé. Mes appels réitérés et mes coups de sonnette finirent par amener un gardien engourdi et rébarbatif. Je ne voulais point m'égarer dans les salles froides et solitaires, où j'avais pourtant appris à épeler les signes de la beauté éternelle sur des figures inanimées, je demandai simplement à entrer dans l'étroite cour intérieure, resserrée entre le bâtiment et l'un des côtés de Saint-Jean-de-
Malte. J'y venais autrefois, le dimanche, rêver en paix et inventer ma vie future.
Quelques statues décapitées s'y dressent sur des piédestaux, contre un mur fourmillant de lierre et dominé par une treille aux rameaux tordus et charbonneux. Des tombeaux s'y allongent, dont l'un porte un chevalier en armure, veillé par un pauvre lion. Deux ou trois pieds de laurier y font souvenir que les Muses cherchent les endroits paisibles.
Que de fois avais- je franchi le seuil de ce modeste enclos ! Je m'asseyais dans un coin, un livre à la main. A l'heure des vêpres, un grand bourdonnement d'orgue sortait des murailles de l'église ; il semblait émaner des pierres elles-mêmes, comme si elles eussent conservé un incessant écho des psaumes et des chants, à la manière de ces coquillages, qui ont capté dans leurs spirales le murmure de la mer. Ce bruit, intense et vague à la fois, mystérieux, infini, m'enveloppait tout entier. Je glissais dans la méditation et dans le rêve. Cela ressemblait au bonheur, c'était un pressentiment de l'amour, et cependant la vie ne m'a jamais donné cette sorte de plénitude et d'élévation, l'ivresse sacrée dont j'écoutais les promesses en entendant un orgue invisible.
Midi sonna, j'allai déjeuner à l'hôtel, le repas fut mélancolique dans une salle humide et obscure, et j'eus tôt fait de faire emporter un misérable légume et une viande offensante.
Déjà, je brûlais de quitter Aix; trop de passé soulevé maintenant me serrait le cœur. Je voulais revoir cependant le pavillon de Suffren. Je pris machinalement le chemin que je connaissais si bien, je n'avais nul besoin de chercher ma route, mais, de-ci, de-là, je m'arrêtais, regardant une maison, les griffons d'une fontaine... Est-ce qu'on se doute qu'une porte, une
fenêtre mi-fermée, un bout de rue avec de l'herbe, peuvent nous émouvoir autant que le souvenir d'un visage, autant qu'une déchirante musique?
Plutôt que la rue Célony, je suivis la traverse de la Molle. Bientôt, je vis apparaître la noble maison. Insouciante du temps, elle se détachait sur le ciel égal et pur. Je retrouvai avec joie sa belle couleur dorée, ses proportions élégantes et justes, son grand air délicat et sévère à la fois. Comme on récite indéfiniment une poésie préférée, se grisant de sa cadence, je récapitulais tant de beautés : les deux cariatides qui, de chaque côté de la porte, soutiennent le balcon, et entre lesquelles, dans un médaillon de pierre, apparaît le buste d'une femme ; les pots à feu, inscrits dans la façade du premier étage ; les vases de fleurs sculptées qui leur correspondent au-dessus. La grâce du dixhuitième siècle demeure là tout entière. C'est un bibelot et c'est une demeure. Que n'étais-je resté ici ! J'y craignais l'ennui ; mais ailleurs m'a-t-il épargné?
Et voici que j'admire le jardin à la française, qui précède le pavillon ; des urnes de marbre alternent avec des faïences d'Aubagne, où poussent les lauriers. Quatre pelouses se font vis-à-vis, dont chacune porte un motif ornemental, au milieu d'un dessin de terres multicolores. J'imagine, sous la charmille, la vieille fontaine avec son dauphin; là -bas, à gauche, la roseraie ; plus loin, ces bâtiments ruineux, transformés en fabriques, comme dans un tableau de Hubert Robert. Au delà de la grille légère et svelte, où les entrelacs de la ferronnerie se terminent en têtes de chimères mordant des arabesques, je contemple cette austère campagne aixoise, qui fait penser à celle de Florence, ses coteaux sèchement découpés, ses lignes sobres, ses viUas couleur de maïs, perdues de loin en loin, et les cyprès qui lui font sa grandeur et sa mélancolie.
Et, pendant un long moment, appuyé à la grille, je considère, sans m'en lasser, la façade tranquille, avec ses cinq fenêtres, entre des pilastres élancés, et l'herbe fanée, et les statues qui noircissent, et les roses, et quelques arbres qui se dépouillent et jettent au vent de l'automne, froissés et jaunis, ces vains feuillets où l'été traçait son histoire.
Puis je regardai plus loin encore, je regardai dans le passé.
J'y voyais un enfant étonné, tantôt joyeux et tantôt inquiet, un peu frêle, un peu pâle, cherchant à organiser le chaos qu'il portait en lui, créé pour le don et non pour la méfiance, aspirant à toutes les belles choses que les hommes ont rêvées, aussi doué pour la douleur que pour le plaisir, et plus encore pour l'amour, le plus banal des êtres, en un mot, et le plus déchiré !
Je voyais un homme jeune, à la figure mâle et grave, à qui une barbe longue, bien taillée, et une chevelure emmêlée donnaient un certain air de portrait ancien ; il marchait à longues enjambées, le plus souvent sans chapeau, et s'arrêtait parfois pour faire des gestes rapides.
J'entendais ses paroles familières :. « Vois-tu Raymond, l'art est le but suprême de la vie. » Ou encore : « Pour trouver du bonheur aux apparences de ce monde, il faut s'accrocher à celles qui ne passent point. Une religion est nécessaire : choisis celle que tu voudras, mais choisis-en une. Pour moi, c'est la peinture. Mon évangile, ce sont les fresques de Giotto, de Masaccio, de Benozzo Gozzoli. »
Je voyais une femme mince, d'aspect sévère et presque monastique. Deux bandeaux gris comprimaient un visage brun, aux lignes fines, à la bouche pure, mais étroite et serrée. Ses yeux étaient grands, noirs et beaux, entre des paupières assombries. Ils
FUMÉES DANS LA CAMPAGNE g
brillaient d'une flamme ardente et généreuse... Mais pourquoi me suis- je détourné soudain de ce regard trop intense? Ah ! que la douleur qui y paraît me fait donc mal ! Ferme les yeux, ombre chérie, ferme les yeux, je ne peux supporter tes larmes !
Et je me représentais la vieille tragédie qui avait déchiré la vie de ces trois êtres...
J'auAis voulu entrer dans le jardin, tourner à gauche, grimper dans une des « fabriques ». M' aidant d'un plâtreux escalier, j'aurais atteint une grande salle aux fenêtres sans châssis, et, de cet observatoire, comme autrefois, salué les clochers de la ville, puis levant les yeux vers l'horizon, au delà des campagnes tranquilles, reconnu le mont Sainte- Victoire.
Mais que ne désirais- je pas?
Ainsi, c'est fini, bien fini ! Ils ont disparu à jamais, ceux qui hantaient cette demeure. Cet homme jeune et fort repose en un cimetière étranger ; cette femme n'est plus que poussière ; cet enfant est aujourd'hui l'homme mûr, presque âgé, qui songe et regarde à travers la grille, songe et regarde avec pitié...
Le ciel est moins brillant ; déjà, de je ne sais où monte une vapeur, une buée, quelque chose qui flotte et tourne doucement autour des choses, à la façon des fumées d'automne, et l'azur n'a plus son émail, les collines, leurs vives arêtes, tout vacille et tremble un peu, les maisons avec les C5^rès, comme s'il se formait sous ma paupière un voile liquide.
La porte à croisillons de verre s'est ouverte soudain, et du pavillon sort une grande jeune fille à cheveux dorés ; elle s'élance en courant et fait éperdument le tour d'une pelouse, deux autres enfants apparaissent aussi et lui donnent la chasse, un garçonnet solide et une fillette rousse. Un long lévrier file à leur suite et, bandé comme un arc, engloutit le sol sous ses bonds.
Donc, d'autres vies, ici même, commencent. Vers
quelles désillusions vont-elles? Vers quelles mésententes et quelles amours trahies, vers quels rêves avortés, quelles solitudes sans fin? J'entends leurs rires, leurs cris de joie, puis quelqu'un les appelle d'une croisée :
— Yvonne, Germaine, où êtes- vous?
A cet appel, avec un gai vacarme, la nichée s'éparpille. Une jeune femme se montre au balcon ; elle est blonde, souriante ; d'un peignoir sombre, sort le plus délicat des bras blancs, tandis qu'elle abrite ses yeux de la lumière, tout en inspectant le jardin.
— Henri! Yvonne! Rentrez! Le goûter est servi... Un dernier éclat de rire, au loin, puis le silence, et la
jeune femme disparaît dans sa chambre, la chambre que ma mère occupait.
Un jardinier m'a aperçu, et, soupçonneux, se dirige vers la grille pour m 'envisager.
Je ne suis pas un cambrioleur, pourtant.
Un dernier regard sur le pavillon, sur les cariatides, sur les pots à feu et les lauriers. Je quitterai Aix, ce soir. Un dernier regard... Je ne reviendrai jamais.
J'avais six ans quand mon père mourut.
Sa figure a déserté depuis longtemps ma mémoire, mais je conserve encore le souvenir de ses colères. Nécessaires à sa vie, elles empoisonnaient la nôtre. Il s'abandonnait à elles périodiquement, et sitôt qu'il commençait de crier, il ne nous restait plus qu'à ourber le dos et à laisser passer l'orage.
Ces scènes étaient si fréquentes que j'en ai oublié un grand nombre. L'une d'elles, cependant, me laissa une impression si pénible qu'aujourd'hui encore je ne peux me la représenter sans effroi.
Mon père, ce jour-là, achevait de s'habiller devant la glace, dans la chambre à coucher. Mais le col de sa chemise étant trop étroit, la boutonnière et le bouton ne réussissaient pas à s'épouser.
Il appela sa femme à grands cris.
Du cabinet de toilette où elle se coiffait, ma mère accourut, en peignoir, les cheveux répandus sur ses épaules. Aussitôt mon père vociféra :
— Ne pourrais-tu faire en sorte que mes chemises soient à ma mesure? Je viens de me briser un ongle. Quelle brute que ce chemisier!
Il devenait pourpre de rage et frappait le tapis de son talon.
— Laisse-moi t'aider, dit ma mère, timidement. Je réussirai peut-être mieux que toi...
Mais mon père s'écarta d'elle, en faisant un mouvement d'impatience :
— Fiche-moi la paix! hurla-t-il. Tu ne m'es utile en rien. C'était plus tôt qu'il fallait t'occuper de mon linge. Mais tu n'as même pas assez d'intelligence pour tenir proprement une maison ! Si je t'avais mieux connue, je t'aurais bien laissé moisir où tu étais !
Alors il arracha son col, en souffleta le visage de sa femme et le déchira. Puis, cette demi-exécution ayant exaspéré sa fureur au lieu de l'apaiser, il saisit sur la cheminée une potiche de Chine et la jeta à terre, où elle se brisa bruyamment.
— Charles ! Charles ! Je t'en conjure, calme-toi ! murmurait ma mère, pâle et tremblante.
— Et toi, stupide créature, hors d'ici et emmène le moucheron !
Ma mère me prit dans ses bras et m'emporta en ourant. Une heure après, elle sanglotait encore.
Oui, c'est là vraiment mon souvenir le plus précis de mon père : un visage dur, rougi par une vaine fureur, des maxillaires proéminents, des cheveux drus, sur une nuque épaisse, — et une porcelaine de Chine en morceaux.
Quelques mois après cette scène, un matin, en me réveillant. Miette, notre servante, m'annonça que mon père était malade et que le docteur, qui sortait de sa chambre, paraissait extrêmement soucieux.
J'avais eu la rougeole peu avant, je possédais des notions exactes sur les maladies : on ne bouge pas de son lit, on ne vous oblige pas à faire des barres sur un affreux cahier, qui a une vilaine odeur, et on vous lit les Mémoires d'un âne; c'est une situation très enviable pour un petit garçon.
— Ah ! déclarai-je, d'un ton satisfait, est-ce que maman va lui lire les Mémoires d'un âne?
Miette parut surprise de cette question ; les idées
ne s'associaient pas dans son esprit de la même façon que dans le mien.
— Je ne crois pas, monsieur Raymond, et même, comme vous êtes trop turbulent, on va vous emmener chez votre tante de Fontvives, où vous passerez quelques jours.
Du coup, je me levai avec entrain ; rien ne me séduisait davantage que ce projet ; ma tante de Fontvives possédait une propriété assez grande, aux portes même de la ville, sur la route des Pinchinats, où elle habitait avec deux fillettes de mon âge et que j'aimais beaucoup.
Ma mère, quand je partis, m'embrassa avec une grande émotion ; elle était à peine coiffée ; et son visage me parut encore plus mat que de coutume.
— Pourquoi, lui dis-je, ne lis-tu pas à papa les Mémoires d'un âne, puisqu'il est malade?
— Écoute, Raymond, répondit-elle, en souriant à demi, ce soir, en te couchant, quand tu feras ta prière, ajoutes-y quelques mots, pour demander au bon Dieu de protéger la santé de ton pauvre papa...
Je regardais ma mère d'un air incrédule. N'était-ce pas une chose agréable qu'une maladie?
Ce fut mon premier mot en arrivant chez ma tante de Fontvives.
— Bonjour, ma tante. Il paraît que papa est malade et qu'il faut que je prie pour lui : je croyais qu'on ne priait que pour les gens malheureux. Mais papa doit être joliment content de rester couché et de ne rien faire. Mes cousines sont là?
— Va jouer au jardin, dit ma tante avec compassion. Tu es trop jeune pour comprendre !
Comprendre quoi? Je jugeai ma tante bien superficielle de me croire aussi sot, et je courus au jardin.
Il était très grand et très vieux ; autrefois dessiné avec ordre, les arbustes et les mauvaises herbes en
bouleversaient aujourd'hui le plan primitif ; d'énormes buis bordaient les allées, dont plusieurs étaient morts, mais dont les survivants touffus dépassaient de beaucoup ma tête. Devant la maison, en contre-bas de la terrasse, une statue de la Vierge, les mains ouvertes, bénissait les fantaisies d'un peuple de cordonniers, qui patinaient sm: un étroit bassin. Vers la gauche, dominant la route, montait un petit bois de cyprès.
Mes deux cousines, Marie-Thérèse et Josette, n'étaient pas seules. Avec elles, se trouvaient leurs amies, GabrieUe et Marthe d'Issalène et la petite Malacam, ainsi que son frère François. Tous, à me voir, poussèrent des cris aigus. On fit une très belle partie de jeu ; les ims déclarèrent qu'ils étaient gendarmes et forcèrent les autres, par conséquent, à se constituer brigands.
Ce fut dans cette honteuse société que, de force, l'on m'enrôla. Selon nous, le banditisme commençait au pourchas. Avant de nous laisser le temps de devenir dangereux, on décrétait notre arrestation. Un tribunal se composa, qui avait comme président ma cousine Marie-Thérèse, laquelle était âgée de treize ans ; elle fut implacable et nous condamna à avoir la tête tranchée ; Laure Malacam fut exécutée la première, malgré les hurlements de son jevme frère. Elle dut s'agenouiller devant Josette, qui faisait office de bourreau et baisser en conséquence sa jolie nuque blonde et duvetée.
Reconnue morte, on la déposa sur un banc.
Mon tour venait.
— Est-ce qu'on va véritablement me couper le cou, demandai-je avec une véritable angoisse.
— Bien sûr, me dit Marie-Thérèse.
J'avais pris le jeu trop au sérieux ; je n'en savais plus dissocier la réalité ; ma peur, vague d'abord, devint aiguë. Je possédais quelques lueurs sur la déca-
pitation que j'avais vu appliquer aux canards; l'orgueil humain ne me faisait pas encore si différent d'eux que je fusse assuré d'un sort meilleur. Le pire était mon ignorance du méfait qui me valait tel traitement, j'avais été brigand, c'était certain, mais si peu de temps que ce banditisme ne m.e semblait qu'honoraire.
Un léger coup de bâton sur la nuque interrompit mes réflexions.
— Tu es mort ! dirent des voix unanimes.
— Je suis mort? Que faut-il que je fasse? .
— Rien. Tu ne dois plus bouger, ni rire. Tu es hors du jeu.
J'allais docilement me coucher à côté de Laurence Malacam, j'enfouis ma figure dans ses cheveux dorés et j'ai souvenance que je la chatouillai, avec audace et crainte, pour m'assurer si elle pouvait encore remuer, ce qui m'attira une gifle retentissante.
Je répondis sans galanterie, et ma conduite amena entre nous une bataille pour laquelle j'aurais été certainement condamné de nouveau, si je n'avais eu l'avantage d'être déjà mort.
Le soir, nous nous amusâmes de nouveau dans l'énorme corridor de la vieille demeure, mais j'étais seul, cette fois, avec mes cousines, et l'on m'apprit un grand nombre de divertissements, dont le plaisir fut si vif que je fus tout étonné de me rappeler la maladie de mon père, quand en m'embrassant, ma tante de Fontvives murmura : « Pauvre petit ! Comme on est heureux d'avoir cet âge ! »
Je ne compris pas comment on pouvait être heureux et misérable à la fois, mais je ne réfléchis pas davantage à ce problème ardu, et je m'endormis en rêvant que j'étais cette fois gendarme et que j'avais le droit de guillotiner toutes les fillettes de la ville, dont plusieurs m'avaient aujourd'hui même cruellement et délicieusement brimé. •
l6 FUMÉES DANS LA CAMPAGNE
Je passai ainsi trois journées charmantes chez ma tante de Font vives. Vers la fin du troisième jour, Miette reparut. L'heure était si solennelle qu'on me poussa dans le grand salon. Je n'y entrai qu'avec respect. Des toiles peintes couvraient les murs, qui représentaient des marines ou des scènes de campagne, un embarquement aux Tropiques ou des personnages à costumes Louis XVI, se balançant dans un coin de parc. Au-dessus de la cheminée, veillait un portrait d'ancêtre, l' arrière-grand-père de ma mère, née Larchambault de Gantèse, personnage fort important à en juger par l'ampleur de sa perruque et la longueur de son nez.
Le malaise où me mettait la sévérité de cet aïeul augmenta quand ma tante de Fontvives me prit sur ses genoux et débuta en ces termes menaçants :
— Écoute-moi : Ra5miond, tu es très grand maintenant. Il faut que tu te conduises comme un homme.
J'eus très peur que l'on m'envoyât tout seul chercher le roi pour le ramener sur le trône de France ; ma famille semblait compter beaucoup sur moi pour cela, à en juger par les discours qu'elle m'adressait à ce sujet.
— Que dois-je faire?
— Consoler ta mère qui a un grand chagrin. Miette va te ramener auprès d'elle.
Je regardai ma tante avec une immense stupeur.
— Oui, Raymond, il faut que tu aies beaucoup de courage. Ton pauvre père vient de mourir.
La nouvelle ne me frappa point outre mesure, parce que, moi aussi, j'étais mort, il y avait peu de jours, et que je savais très bien ce qu'il en était.
— C'est un affreux malheur, disait Miette en sanglotant.
— Ah! fis-je, il est mort pour tout de bon?
Je songeai aux paroles prononcées par Josette après
la condamnation portée contre Laurence et contre moi.
— Tu ne bougeras plus, avait-elle dit, tu ne parleras plus. Tu es hors du jeu!
Ainsi mon père était hors du jeu, il ne bougerait plus, il ne parlerait plus... Il ne crierait plus!
Ce fut en moi comme une illumination. Je fus si satisfait que je m'exclamai à pleine voix :
— Il ne criera plus !
Ma tante de Fontvives, exaspérée, me repoussa et quitta le salon en disant à Miette :
— Vous pouvez l'emmener, Miette, cet enfant n'a pas de cœur!
Pendant des années, en effet, cette belle réponse m'a fait considérer par elle, par mes cousines et par bien d'autres personnes, comme une sorte de monstre. Aujourd'hui que j'ai vécu, que j'ai souffert, que je connais le poids de mon cœur et sur quelle pente il m'a toujours entraîné ; que je sais ce qu'il en coûte de s'attacher à autrui et quelles fibres intimes sont déchirées par l'arrachement des adieux ; aujourd'hui, dis- je, je n'ignore plus si je suis ou non un homme doué de ce pouvoir d'amour qui est notre dignité. Mais ce jugement concis me frappa d'épouvante, et souvent, la nuit, depuis loys, je me suis réveillé avec un grand trouble ; cette scène me revenait à la mémoire, et en cachant mon front dans l'oreiller, je me répétais tristement : « Je n'ai pas de cœur ! »
Cependant, par la route des Pinchinats, Miette me ramenait au pavillon de Suffren. Il pleuvait fort. Nous pataugions dans une boue liquide, dont les voitures de laitiers, que nous rencontrions au passage, nous aspergeaient jusqu'au col. Le vent soufflait avec tant de violence, que, par moment, nous fermions nos para-
l8 FUMÉES DANS LA CAMPAGNE
pluies ; et les rafales nous fouettaient, si serrées, si drues, qu'elles nous coupaient le souffle.
— Que faut-il que je dise à maman? demandai-je à Miette, lorsque, dans l'obscurité, je commençai de distinguer les élégantes ferronneries du portail et leurs griffons sans corps. Les circonstances, en effet, me semblaient au-dessus de mes forces, et la pensée de revoir maman, dans des conditions si nouvelles, m'intimidait comme de rencontrer une personne étrangère.
— Tu l'embrasseras bien fort et tu lui diras que maintenant qu'elle n'a plus que toi, tu seras très sage et très obéissant.
— Mais je le suis déjà, objectai-je.
— Ça ne fait rien. Dis-le-lui quand même. Tu lui feras plaisir.
Nous arrivions chez nous. J'entendis les aboiements joyeux de mon chien, qui bondit au-devant de moi. On me mena au premier étage. Plusieurs personnes entouraient ma mère, qui se tenait affaissée dans un fauteuil, les yeux rouges et bouffis, un mouchoir à la main, dont elle n'essuyait même pas les larmes qui coulaient sur son visage.
Je courus à eUe, je me jetai dans ses bras et je lui dis tout d'une haleine :
— Maman, je sais que tu n'as plus que moi. Ne pleure plus ; je serai bien sage et bien obéissant.
Comme si ces paroles eussent contenu, en effet, une vertu magique, ma mère cessa de sangloter, et me pressant convulsivement contre elle, elle s'écria avec transport :
— Mon Dieu, que cet enfant est bon !
Qui fut bien surpris, ce fut moi. J'apprenais en même temps que j'étais bon et que je n'avais pas de cœur. J'avais cru jusque-là ces deux choses contradictoires ;
il me paraissait soudain que non. Et tandis qu'il entrait de nouvelles personnes dans la chambre, qui prononçaient toutes les mêmes phrases et posaient les mêmes questions, je cherchais à m'expliquer ce problème, sans en découvrir la solution. Pendant ce temps, ma mère recommençait, sans s'en fatiguer, im pathétique récit de la maladie et de la mort de son mari. Mais moi, j'entendais toujours une grosse voix rude, et cette voix disait : (( Hors d'ici, stupide créature, et emmène le moucheron ! »
Le lendemain, notre maison parut se transformer en hôtel. Je vis surgir un grand nombre d'inconnus, beaucoup de cousins arrivés de tous les coins de la Provence, campagnards ou habitants de petite ville, personnages curieusement démodés, qui m'intéressèrent beaucoup ; l'un me plut particulièrement, tout contrefait, de longs cheveux, encadrant im visage d'une exquise bonté, la tête presque appuyée sur l'épaule, le bras gauche inerte, avec des doigts atrophiés ; il s'occupa beaucoup de moi, me parla latin, où je ne comprenais goutte, et me donna un grand nombre de bonbons dont il avait toujours les poches pleines pour les enfants qu'il rencontrait. Il s'appelait M. de Guigues. C'était, paraît-il, le cousin germain de mon père, et quand ma mère le vit, eUe pleura plus fort, en disant :
— Charles vous aimait tant !
D'ailleurs, à force de considérer la douleur de maman je finissais par en éprouver une peine vague, mystérieuse et poignante à la fois. Et quand elle laissait échapper de nouvelles larmes, les miennes commençaient de collier quasi machinalement. Je me demande comment j'ai pu en trouver autant pour un événement qui n'éveillait en moi qu'indifférence. Ce phénomène m'a rendu sceptique avant l'âge sur la désolation de bien des êtres, et que de fois me suis- je surpris à
penser, devant un chagrin que j'avais des motifs de suspecter : « Comme un tel a raison de pleurer! Cela nous empêche de voir qu'il ne souffre pas ! »
Ma mère ne me permit pas d'assister à l'enterrement, de crainte que j'en fusse trop impressionné. Miette, le matin de la cérémonie, me ramena chez ma tante de Fontvives. Après le déjeuner, Gabrielle et Marthe d'Issalène et les petits Malacam vinrent nous retrouver. Nous descendîmes jouer dans le parc, on s'empressa d'abord autour de moi avec curiosité, à cause de mon deuil, car je représentais aux yeux de ces enfants quelqu'un qui était allé plus loin qu'eux dans la connaissance de la vie.
Cet empressement me flatta, et je ne fus pas sans en concevoir quelque vanité. Mais comme tout triomphe, si illégitime soit-il, est de courte durée, on se détourna bientôt de moi, et Marie-Thérèse proposa de jouer encore aux brigands.
— Maintenant, déclarai-je d'un ton important et pour ramener l'attention sur ma personne, vous pouvez me couper le cou. Je sais très bien faire le mort. Maman m'a tout raconté.
Mais Josette m'imposa silence avec indignation, et, pour me punir de mon insensibilité, on me condamna à remplir l'office de bourreau. Ainsi me fut révélée, dans cette mémorable circonstance, une vérité encore nouvelle, c'est qu'on exige toujours de vous le contraire de ce que vous savez faire.
Je n'oublierai jamais le premier soir où Maurice de Cordouan apparut dans notre vie.
Je ne me souviens pas si mon père était mort depuis six mois ou depuis un an. Je sais que ma mère, tout à son deuil, demeurait extrêmement solitaire. Elle s'abandonnait sans retour à sa tristesse, et maintenant que je juge son caractère, je crois que cette tristesse, plutôt que de son chagrin même, naissait de l'état naturel de son âme. Elle avait beaucoup souffert avec son mari, qu'elle n'aimait que de cette affection soumise, faite de crainte et de sentiment du devoir, qui remplace l'amour absent. Ce n'était donc pas l'excès de chagrin qui pouvait lui causer un tel désespoir; mais, à son insu, une pente de son esprit la portait à se complaire dans un certain dégoût de la vie, et il se formait en elle, moitié par entraînement personnel, moitié par disposition religieuse, un goût du funèbre, auquel elle s'attardait volontiers.
L'épisode dont j'entends vous entretenir se passa à a fin d'octobre. Il est trop profondément gravé dans ma mémoire pour qu'il me soit difficile de revoir le ciel humide, qui se rapprochait peu à peu de la terre, comme le couvercle d'un cercueil que l'on rabat, les feuilles mortes entassées dans les allées, et la pauvre lumière, qui paraissait moins venir du ciel que des quelques arbres d'or qui levaient de loin en loin leurs fantômes.
Après avoir brodé tout le jour, ma mère avait eu la
fantaisie de se promener, et, sans mot dire, nous avions erré tous deux autour des parterres qui précèdent la maison, puis, dans la roseraie où s'ouvrait, d'ici, de là, tout emperlée, quelqu'une de ces roses d'automne, dont la couleur de chair ambrée s'avive auprès du cœur d'une goutte d'orange.
La main dans la main, nous marchâmes assez longtemps. Il faisait très noir, quand nous revînmes vers le pavillon, dont l'architecture blanche, les cariatides et les pots à feu brodaient le fond ténébreux du paysage d'une sorte de dessin en relief. Deux fenêtres éclairées, au rez-de-chaussée, lui donnaient quelque chose de confortable et d'engageant ; elles sjmibolisaient la sécurité, le calme, la certitude de trouver une protection contre les surprises et les aventures du dehors.
J'ai eu bien souvent cette impression jusqu'au jour de comprendre que l'heure viendrait enfin où, quelque profondes que fussent les ténèbres, je n'aurais plus de maison pour m'en garantir, de lumière pour les rendre propices, et qu'il faudrait, dans une solitude effroyable, les accepter sans rémission.
Nous suivions l'allée centrale et nous nous avancions tout près de la grille. On la voyait dans la pénombre, légère et suspendue, semblable, en sa transparence, à une vaste toile d'araignée ; je la regardais avec curiosité, quand la clochette se mit à tinter.
Aussitôt après, quelqu'un entra, qui nous rejoignit en trois enjambées. Je sentais les doigts de maman trembler dans les miens et je crus qu'elle avait peur. Mais l'inconnu déclara aussitôt :
— Vous me reconnaissez, je pense. C'est moi, Lucie !
A ma grande surprise, ma mère répondit :
— Comment ne vous reconnaîtrais- je pas, Maurice? Elle lui tendit les deux mains, et il les baisa longue-
ment, pieusement, à plusieurs reprises. Je demeurai interloqué par cette scène inattendue ; ma mère se tourna vers moi :
— Dis bonjour à ce monsieur, Raymond. Il s'appelle M. de Cordouan ; c'est mon ami d'enfance.
J'étais très intimidé, mais M. de Cordouan prit ma main et la serra énergiquement, comme on fait à un homme, puis il s'écria d'un ton joyeux :
— Bonjour, Raymond, je suis très content de vous connaître. J'espère que nous serons une paire d'amis '
— Moi aussi, monsieur.
C'était vrai, j'étais déjà conquis, parce que, pour la première fois, quelqu'un ne me traitait plus en enfant. Cette parole, cette poignée de main, m'élevaient audessus de moi-même. M. de Cordouan m'affranchissait de la situation inférieure où me mettait mon âge et me rendait l'égalité humaine.
— Y a-t-il longtemps que vous êtes de retour, Maurice? demanda ma mère.
— Je suis à Aix depuis ce matin, à peine. Vous le voyez, ma première visite est pour vous. Vous avez eu un grand chagrin, Lucie, depuis mon départ. J'ai failli revenir, alors, tant j'avais désir de vous revoir, mais certains projets en voie d'exécution m'ont empêché de le faire. Et puis, j'ai jugé que ce ne serait peut-être pas très convenable.
— Oui, reprit ma mère, ma douleur est très profonde. Mon mari, en me quittant, me laisse un grand vide et une lourde responsabiUté. C'est terrible que d'avoir un enfant à élever, et surtout un garçon ! S'il était moins jeune, je me sentirais moins seule... Et si...
Elle resta un moment silencieuse, puis elle murmura :
— Charles était très vigoureux ! Comment penser que dans quelques jours à peine on puisse s'en aller
ainsi, en pleine force, en pleine santé. Peut-on faire txes projets, songer à l'avenir, quand on est si peu de chose dans la main de Dieu ! Un souffle passe, et vous voici réduit à rien ! Cet enfant, qui sait même si je vivrai assez pour en faire un homme? Et que deviendra-t-il sans moi?
Je suppose que le ton de cette conversation ne devait pas être très agréable à M. de Cordouan. Tel que je l'ai connu dans la suite, il n'était pas homme, quelle que fût l'affection qu'il portât à quelqu'un, à se laisser longtemps attrister par lui. Aussi réagit-il le plus vite possible.
— Ne vous alarmez pas ainsi, Lucie, il est bien vain de prévoir des ennuis qui n'arriveront peut-être jamais. D'ailleurs, vous serez beaucoup moins seule maintenant.
Je ne sais ce que ma mère répondit, car elle parla tout bas, et ils échangèrent ainsi, mezzo-voce, quelques répliques très rapides, auxquelles je ne compris goutte.
J'entendis aussitôt après :
— Vous avez quitté Paris pour longtemps?
— Pour toujours, Lucie, pour toujours ! Voyez-vous, un Provençal ne peut être heureux qu'en Provence ! J'étais en exil, là-bas. Ces pays où il pleut tout le temps, où jamais on ne voit la sainte lumière du soleil, ne sont pas faits pour nous. La tristesse et le froid sont mes ennemis personnels. Je suis une cigale, moi, et dans le Nord, je ne peux pas chanter. Je sais mon métier aujourd'hui, et je travaillerai ici mieux que partout ailleurs. D'ailleurs, toutes mes attaches sont à Aix, et l'on ne vit vraiment qu'auprès de ceux qu'on aime.
Il ajouta joyeusement :
— J'ai des projets sans nombre. La vie est trop courte ! Jamais je n'aurai le temps de les réaliser ! Je porte en moi tant d' œuvres qui ne demandent qu'à
voir le jour. A Paris, je manquais d'enthousiasme, mais, dans mon cher pays, ce sera pour moi une telle fête de me remettre au labeur sacré !
L'humidité augmentant, nous gagnâmes la maison. Miette vint allumer au salon une troisième lampe à pétrole, en l'honneur du nouveau venu. Je pus enfin l'examiner tout à mon aise.
Il était grand, très grand, maigre, un peu dégingandé, avec de longues jambes et de longs bras. Dans sa figure brune, légèrement creusée sous les pommettes, s'ouvraient des yeux très beaux, fendus en amande. La barbe noire, opulente, envahissait les joues. Quant aux cheveux, abondants et fins, rien ne leur était plus difficile que de garder une stricte ordonnance ; une raie, brouillée sans cesse, dessinait au miHeu d'eux un vague zigzag, une mèche s'en détachait à tout moment et retombait sur le sourcil de M. de Cordouan. Elle le chatouillait, et, d'un geste machinal, il la relevait et la rejetait en arrière. Ce n'était d'ailleurs pas le seul geste dont il eût l'habitude ; il montrait, en parlant, une extrême vivacité. Paris ne l'avait pas corrigé, non plus, d'un certain accent provençal qu'il révélait surtout à la fin de ses phrases.
Sa mise offrait un curieux mélange de recherche et de négligence ; ses pantalons, déformés, gondolaient autour de ses genoux, mais il portait ime cravate à la fois citron et bleuâtre, par dégradations successives, qui était d'un goût bien regrettable.
Tel je l'ai vu, ce jour-là, tel je l'ai revu toujours ; une cohabitation de bien des années n'a pas ajouté tm détail de plus à sa figure.
Il s'assit dans une bergère, croisa les jambes et regarda autour de lui :
— Vous avez un beau LargiUière, dit-il en examinant un tableau.
— Comment savez- vous que c'est un LargiUière?
répliqua naïvement ma mère, qui ne se piquait d'aucune culture artistique et qui eût été bien en peine de distinguer un Rembrandt d'un Mantegna.
— > Dame ! fit M. de Cordouan, qui riait.
— Il vient de la famille de mon mari. C'est le portrait d'une de ses arrière-grand'tantes. Il paraît qu'il vaut beaucoup d'argent. Un collectionneur de Marseille voulait même l'acheter. Mais nos souvenirs ne sont pas à vendre.
Mon père aimait passionnément sa demeure et prenait à la parer plus de plaisir que sa femme, dont la nature austère s'abandonnait peu aux frivolités de l'ameublement et du bibelotage. C'était lui qui avait ordonné ce salon, fait tendre les murs d'un pékin à raies roses, agrémenté certaines places d'appliques et de miroirs, présidé à la distribution des plus légères encoignures, des moindres objets. Mais comment un homme, qui avait à ce point le goût d'un intérieur agréable, s'acharnait-il à le rendre odieux par son caractère?
M. de Cordouan, en quelques paroles choisies, montra que l'arrangement de la pièce lui était sympathique.
— C'est un appartement fait pour y être heureux, conclut-il.
— Etre heureux ! murmura ma mère, comme un écho plaintif, est-ce possible à l'homme?
— Il faut si peu de chose pour cela !
— Peu de chose ! peu de chose ! Oui, si vous appelez l'infini peu de chose.
Ils se regardèrent tous deux, et ils se turent. Ils venaient d'échanger, en quelques mots, le dialogue, qui, muet, devait être plus tard celui de toute leur vie. Mais ils ignoraient encore, et moi avec eux, à quel point, en ces brèves répliques ils s'étaient exprimés complètement.
Quand M. de Cordouan nous quitta, nous le raccompagnâmes jusqu'à la grille. Le ciel venait soudain de se dépouiller de tous ses nuages, et il apparaissait maintenant aussi clair qu'il l'est en juin. Les étoiles s'épanouissaient au-dessus de nos têtes.
Notre visiteur s'arrêta soudain et leva un index vers elles.
— Vous voyez la Grande Ourse, Lucie? Vous rappelez-vous qu'un soir, chez votre sœur de Fontvives, nous l'avons regardée ensemble?
— Pourrai-je jamais oublier cette heure-là? dit ma mère, d'une voix basse.
— Je vous ai montré l'étoile polaire, Lucie, et je vous ai dit : « Quand je serai loin, chaque jour, je la regarderai et je penserai à vous, qui la verrez aussi. » Il y a en elle quelque chose de pur, de scintillant et de froid, qui me rappelle vos yeux. Eh bien, Lucie, jamais je ne l'ai regardée sans me souvenir de ma promesse et sans songer à vous...
Ma mère ne répondit pas. Mais je me souvins que, bien souvent, avant la mort de mon père, elle sortait après le dîner, quelque temps qu'il fît, et se promenait dans le jardin, malgré les rebuffades et les grogneries dont son mari l'accueillait à son retour.
Il m'est revenu, depuis cette conversation, que ma mère et M. de Cordouan n'ont pas été les premières, ni les seules personnes qui eussent pensé à correspondre par cette sorte de télégraphie astrale, qui, du moins, ne réserve jamais de mécomptes à ceux qui se servent d'elle. Mais alors, je ne soupçonnais rien de ces choses. Ce jour-là, cependant, je pressentis une terrible et magnifique vérité, j'eus l'intuition d'im monde féerique qui s'ouvrirait plus tard devant moi, et, déjà ému, touchant d'un pied incertain je ne sais queUe source de poésie qui jaillissait dans les ténèbres.
j'éprouvai un sentiment enthousiaste par lequel ma jeune âme s'embrasait toute.
— Qu'est-ce que la Grande Ourse? demandai-je pour prolonger cette heureuse angoisse, car je croyais peut-être, en ma candeur, que l'influence seule de cette constellation me causait ce plaisir aigu.
Maurice me prit par l'épaule :
— Tu vois bien, me dit-il, ces quatre étoiles qui forment un carré et que trois autres prolongent comme une queue de lézard. Cela ressemble à un chariot, avec <cs roues et son timon. C'est la Grande Ourse... Le ciel est plein, mon enfant, de ces figures étranges et symboliques, dont la plupart ont, sans doute, une influence sur notre destinée. Tu apprendras plus tard à les distinguer. Tu connaîtras ainsi Cassiopée, la Lyre, le Cygne, Persée, les Jumeaux.
Tout cela dans le ciel d'octobre!... Du diable si je m'attendais à voir se lever du fond du firmament, accourir vers moi, se cabrer ou voler, ruer ou grandir, des bêtes fabuleuses, des oiseaux géants, des figures d'hommes et d'animaux mêlées, cette ménagerie zodiacale, cachée jusqu'alors à mes yeux !
Je devinai une science enivrante, pleine de richesses inconnues, et l'homme qui m'en parlait me parut le plus grand de tous ceux que j'eusse rencontrés, une sorte de demi-dieu qui possédait les clefs secrètes de l'univers.
Longtemps encore après sa visite, M. de Cordouan continua de m'éblouir. Je posai sur son compte mille questions à ma mère, qui me répondait sans ennui. J'appris ainsi qu'il possédait une petite fortune qui le rendait indépendant, qu'il avait quitté Aix pour Paris, peu avant le mariage de ma mère, et qu'il avait, comme peintre, le plus grand talent. Mais pourquoi, du premier coup, s'était-il ainsi emparé de mon
âme? Peut-être était-il lui-même puéril, et je l'avais déjà pressenti; peut-être, en me parlant comme il venait de la faire, avait-il infiniment flatté mon amour-propre, et l'on sait qu'il n'y a rien au monde qui soit plus naïvement et plus monstrueusement vaniteux que le cœur d'un enfant.
Chaque soir aussi, j'interrogeais ma mère au sujet des étoiles. Connaissait-elle le Cygne, pouvait-elle me montrer la L3n-e, Bételgeuse? J'allai tout exprès chez mes cousines de Fontvives pour faire indiscrètement étalage de ma nouvelle science ; et ces mots vertigineux, que je comprenais mal, me remplissaient la bouche ; en les prononçant, je croyais revêtir quelque peu l'éclat des constellations elles-mêmes ! Enfin, je descendis, un soir, à la cuisine, pour causer avec Miette. Les personnes que je connaissais me questionnaient toujours sur la profession que je comptais adopter, plus tard ; j'étais fort humilié de ne savoir que répondre, n'ayant un goût précis ni pour être général, comme le petit Malacam, ni pour devenir cocher de diligence, comme le désirait un autre garçonnet de mon âge, fils du marquis de Peyroncel.
Aussi, ce jour-là, pénétrai-je dans la cuisine d'un air triomphant :
— Miette, déclarai-je, je sais maintenant ce que je ferai plus tard.
— Tu penses déjà à ça ! s'exclama Miette, qui m'admirait volontiers et me croyait l'enfant le plus intelligent qui fût jamais venu sur la terre. Et que feras-tu, mon mignon?
Je pris alors une physionomie pensive et je déclarai avec dignité :
— Vois-tu, Miette, je deviendrai un astronome, et je saurai le nom de toutes les étoiles !
A dater de ce jour-là, nous revîmes souvent M, de Cordouan. Ce fut d'abord à la grand'messe de Saint- Jean-de-Malte, chaque dimanche, car ma mère préférait cette église à toute autre, et même à Saint-Sauveur, qui me plaisait cependant beaucoup par ses vénérables tapisseries, que je ne pus voir de près que déjà grand et qui, jusqu'à cette époque-là, m'intriguèrent tant que je passais des soirées entières à les imaginer de mille façons différentes.
Les premiers temps, quand nous sortions de l'église, M. de Cordouan s'approchait de nous et s'informait de nos santés. Mais parfois nous faisions quelques pas dans la rue Cardinale avec ma tante de Fontvives ou Mme d'Issalène, qui était corpulente, majestueuse et couperosée. Alors M. de Cordouan levait cérémonieusement son vaste chapeau de feutre et s'éclipsait au premier coin.
Au bout de plusieurs mois, il prit l'habitude de nous accompagner un bout de route, et de fil en aiguille, il finit par nous ramener chaque dimanche jusqu'au pavillon. J'étais fort étonné que, pendant les conversations qu'il avait avec ma mère, il ne parlât pas plus souvent des étoiles, car je croyais que la carte céleste était l'unique objet de ses préoccupations, et je me faisais mal à l'idée qu'un homme aussi savant dans les choses d'en haut daignât remarquer, comme le premier venu, que Mme de Bruys portait un chapeau qui lui allait bien, ou s'amusât d'histoires quelconques.
qui avaient trait au caractère d'un ecclésiastique ou à la vie privée de Mme Malacam, par exemple, dont la chronique s'occupait fort.
Il arrivait aussi que, dans l'après-midi, quand nous faisions des courses en ville, nous rencontrions deux ou trois fois M. de Cordouan. Je me demandais alors s'il avait d'autre mission en ce monde que d'arpenter les pavés ; il le faisait, d'ailleurs, avec une extrême vitesse et un air prodigieusement affairé, comme si, de son retard à se trouver devant la halle aux grains ou sur la place d'Albertas dépendait le sort d'un peuple. Aix a beau ne pas être une grande ville, M. de Cordouan semblait quand même doué d'ubiquité, et lorsque ma mère lui disait avec une surprise enjouée :
— Comment, Maurice, vous êtes ici aujourd'hui? Vous m'avez dit que vous deviez aller à Luynes !
— J'en viens, ma chère amie, j'en viens, mais ce diable de pays est si petit que l'on rencontre tout le temps les mêmes personnes, ce qui est souvent une bonne fortune pour moi !
Bientôt il prit l'habitude de nous visiter, à tout propos, l'après-midi. Ces visites étaient un grand plaisir pour nous. Il apportait toujours quelque chose, tantôt des fleurs pour maman, ou des bonbons. Quelquefois, des soldats de plomb, dont les petites boîtes ovales ont été un des bonheurs de mon enfance. Mais il apportait aussi ses histoires, son entrain, ses projets perpétuels, ses souvenirs de Paris, ses attendrissements subits. Il rendait vivante, pour quelques instants, notre vieille maison triste et silencieuse.
D'ailleurs, depuis le retour de M. de Cordouan, ma mère sortait peu à peu de cette atmosphère de deuil et de désolation où elle s'était confinée ; elle redevenait coquette, active. Elle riait volontiers, sa figure se ranimait, quittait enfin cette sorte de voile moral derrière lequel elle avait conservé si longtemps quelque
chose d'éteint. Je ne la surprenais plus, si j'entrais à r improviste dans sa chambre, assise dans un fauteuil, devant une fenêtre, et regardant le ciel ou la cime d'un arbre, avec un regard vide, languissant, comme détaché de toutes les choses de ce monde. Enfin, elle redescendait sur cette terre ; et c'était surtout, je dois l'avouer, lorsque, dans l'allée, aussi rapide que s'il eût chaussé des bottes de sept lieues, paraissait, sous son grand chapeau gris, notre cher M. de Cordouan.
Quelquefois, quand ma mère était seule avec lui, elle me disait, de sa voix douce : « Ra5miond, tu peux aller dans le jardin. » Je n'osais pas répondre que j'aurais préféré demeurer avec elle et notre ami. Je quittais le salon non sans étonnement, car il me semblait bien extraordinaire qu'on pût aussi facilement se priver de ma précieuse présence.
Je sortais alors, l'esprit préoccupé, n'ayant point la tête au jeu. Les gros vases de poterie verte, qui contenaient les orangers, ne savaient pas me retenir, et je ne pensais même pas à soulever de l'ongle les petites écailles desséchées du vernis, ce qui était pourtant un plaisir machinal, inexplicable et profond. Parfois, je faisais des doléances à mon chien que, je ne sais pourquoi, on appelait Président. C'était une sorte de loubet bâtard, à longs poils jaunes, au regard de qui je personnifiais un dieu. Il trottinait en boitant, une de ses pattes étant cassée. Il avait des yeux d'or, dont le regard affectueux et dévoué me faisait douter que l'homme fût seul dans la création à posséder une âme.
C'est d'ailleurs un problème qui se pose encore, par intervalles réguliers, devant mon esprit. Des êtres que nous chérissons, ce qui nous donne surtout le sentiment de leur vie spirituelle, c'est ce don exclusif d'aimer, de s'abandonner, de ne vivre que pour la douceur, le dévouement, la sainteté de la tendresse,
tout ce que nos humbles frères, enfin, nous accordent avec tant de générosité. Quelle bonne surprise Dieu nous fera, si, en arrivant au paradis, nous entendons soudain japper à nos oreilles, si nous voyons soudain sauter à nos jambes ces caressantes bêtes, laissées en quelque coin de campagne, si je retrouve Président avec ses poils jaunes, son bel œil d'or et cette pauvre patte cassée, qui me plongeait dans une telle compassion.
— Président, lui disais-je, avec amertume, est-ce qu'on t'envoie coucher quand tu n'en as pas envie? Où veux-tu que nous allions nous promener? Moi, vois-tu, je n'ai de goût à rien et je ne sais que faire.
Président, qui me guettait depuis des heures, le regard fixé sur la porte du pavillon, se contentait de remuer la queue pour manifester sa joie.
Et, de fait, j'étais envahi par un de ces grands enniiis vagues dont souffrent si bien les enfants. Ennuis où il y a la lassitude du jeu, une certaine appréhension de la vie, et, sans doute, le malaise que crée le développement des organes, qui cherchent confusément une commune accommodation. J'allais m'étendre sur un banc, dans le bosquet où se trouvait une fontaine alimentée par un dauphin, dont le mufle écaillé reposait sur une coquille. Je me voyais misérable, abandonné, privé de tout soutien, éperdument malheureux. Aucun amusement, aucune lecture ne me semblaient délectables. Le seul plaisir qui me restât, c'était de n'en plus trouver à rien. Aujourd'hui encore, de tous les souvenirs de mon enfance, aucun ne se présente à mon esprit avec autant de vigueur que ces longues heures de tristesse, soit qu'elles eussent passé en intensité celles où j'étais heureux, soit que, par leurs éléments de désespoir, elles fussent plus assimilables à mon intelligence actuelle et plus voisines de l'humaine condition.
Président se couchait devant moi et croisait sur l'autre sa patte infirme. De temps en temps, il me regardait avec une curiosité intelligente, et si je lui faisais un signe de tête, il battait aussitôt le sol de sa queue. Il semblait alors me dire :
— Je vois bien que tu n'es pas content, mon pauvre maître. Tu ne comprends sans doute pas pourquoi et je le comprends encore moins moi-même. Mais moi, je suis satisfait. Je le suis parce que tu es là, et je le demeurerai tant que tu me permettras de reposer à tes pieds.
J'ai toujours pensé que les hommes auraient été parfaitement heureux, si, au lieu de leur donner de vilains coeurs d'hommes, inquiets, jaloux et sombres, Dieu leur avait octroyé des cœurs de chiens, purs et limpides, et dont toute l'allégresse est de tenir compagnie à ce qu'ils aiment.
Un jour, il m'arriva que je m'ennuyai plus particulièrement encore que de coutume. M. de Cordouan faisait à ma mère une visite fort longue.
Le temps était à l'orage, de gros nuages montaient au-dessus des collines, et, parfois, il s'en détachait un grand éclair, blanc ou rose, qui se cassait brusquement en deux ou trois morceaux, comme une branche que l'on rompt entre ses mains. De sourds gémissements faisaient aux bruits de la campagne un accompagnement continuel, sur lequel ils se détachaient avec plus de netteté. Qu'un coq chantât, qu'un chien s'en prît à im visiteur ou que les roues d'une voiture retentissent dans la rue Célony, ces différents bruits arrachaient aux roulements lointains im écho plus sonore encore que d'habitude.
Parfois éclatait soudain une rafale inattendue de vent, qui, ramassant la poussière, vous la jetait au visage. Les feuilles alors toiimoyaient sur leurs tiges
et semblaient faire effort pour s'arracher aux branches.
Cet orage si proche m'inspirait un vague malaise, qui n'était pas tout à fait la peur, mais le désir d'être bien à l'abri, dans une pièce fermée. Je m'étais égaré jusque dans la roseraie, quand je fus tout enveloppé, me sembla-t-il, d'un blanc incendie qui s'éteignit dans la minute même où il s'allumait, et presque aussitôt, il me parut que des centaines de pierres dégringolaient sur une plaque de fonte.
La foudre se manifestait décidément tout près de nous. Je jugeai prudent de rentrer, d'autant plus que l'indifférence de ma mère à mon égard me surprenait fort.
J'ouvris la porte vitrée du pavillon et je pénétrai directement dans le salon.
Maman et M. de Cordouan étaient debout et me tournaient le dos. Je vis que notre grand ami tenait ma mère par la taille ; et d'une bouche avide, il couvrait de baisers ce visage renversé sous le sien.
Je vis cela et j'eus en même temps surprise et honte. Je ne peux guère aujourd'hui m'expliquer le sentiment qui me donna alors l'impression très nette d'un scandale... Était-il dû à une notion héréditaire de morale ou à la bizarrerie de ce spectable si imprévu, ou plus simplement à un mouvement de jalousie?
Je n'ai jamais répondu à ces questions que je me suis posées bien souvent, mais ce dont j'ai remembrance précise, c'est d'avoir fait volte-face et de m'être précipité dans l'escalier pour gagner ma chambre, où j'arrivai en même temps qu'un énorme flamboiement rose, qui fut exactement accompagné, cette fois, par un coup terrible de tonnerre brusque, formidable, sans prolongement.
Cette fois-ci, la foudre venait de tomber sur le jardin, où elle avait abattu un acacia. Ma mère, soudain arrachée au vertige qui lui faisait oublier, et le temps et moi-
même, courait dans le corridor en m'appelant à grands cris.
— Je suis là, répondis-je posément, en me penchant au-dessus de la rampe de fer forgé, qui déroulait le long des marches la double révolution de ses lyres accolées et de ses rinceaux, séparés par des quenouilles de fer.
— Mon Dieu, Raymond ! Quelle peur tu m'as faite ! Il me semblait que tu étais toujours dehors !
Maintenant une averse torrentielle criblait la campagne de ses sagettes multipliées, et je descendis au salon, où ma mère et Maurice de Cordouan causaient d'une manière en apparence indifférente.
Mais le soir, quand je quittai la table, quand je m'approchai de ma mère pour l'embrasser, comme je le faisais à la fin de chaque jour, quand je lui tendis machinalement la joue, un singulier sentiment de pudeur s'empara de moi, et, au lieu de lui rendre son baiser, je me détournai brusquement.
— Tu ne veux pas m'embrasser? fit-elle.
— Non.
— Pourquoi? Tu ne me réponds rien?
Alors, avec un triste regard, elle me repoussa sans insister. Elle ne pouvait me soupçonner de l'avoir vue dans les bras de M. de Cordouan, mais elle avait l'intuition du travail qui se faisait en moi ; et nous éprouvions tous deux le même sentiment de réserve, d'angoisse et de gêne.
Dans mes crises de découragement et de doute, mon premier mouvement était de courir à Miette et de la consulter.
Elle habitait le pavillon depuis sa naissance. Son dévouement pour nous n'avait pas de limites. Aujourd'hui encore, si le mot de fidéUté frappe mon esprit, je revois le visage de Miette.
Sa mère. Italienne, était venue à Aix tout enfant. Dévote jusqu'au fanatisme, elle passait dans les églises le plus clair de son temps. L'ignorance et la naïveté de cette vieille Piémontaise faisaient la joie de ma famille. Maman m'a souvent raconté que jamais elle n'avait voulu croire que les prêtres naquissent comme les autres hommes. Selon elle, ils venaient au monde, tout d'ime pièce, déjà hommes, déjà ordonnés, tonsurés et vêtus d'une soutane pas même neuve. Elle chantait aux offices et, n'ayant jamais su lire, ses cantiques constituaient la plus abracadabrante suite de coq-àl'âne qu'il fût possible d'imaginer.
Miette, plus madrée que sa mère, bien que fort crédule sur plus d'un point, montrait dans l'ensemble de la vie un bon sens solide et tranquille, qui contribuait à me donner en son jugement la confiance la plus entière. Or, depuis que j'avais vu Maurice de Cordouan embrasser ma mère, ses visites me causaient un malaise que je ne m'expliquais pas et qui m'irritait obscurément. Il était naturel que je vinsse entretenir Miette de cette question.
Le soir, je descendais souvent dans la cuisine.
Qu'elle était spacieuse et claire, cette vieille cuisine provençale, avec le manteau profond de sa cheminée, suspendu au-dessus du feu comme un large éteignoir, et son plafond traversé par de grosses solives apparentes ! Dans un coin, un pétrin à demi mangé par les vers allongeait son coffre bruni ; une boîte à sel joliment sculptée et une pannetière aux colonnettes délicates et aux gonds d'étain, accrochés au même mur, semblaient moins des ustensiles domestiques que des bibelots, des pièces de musée. Ces vieux meubles de Provence, si nobles dans leur rusticité apparente, disaient aussi une longue histoire de fidélité, de dévouement humble et patient à leurs maîtres. De-ci, de-là, pendaient à quelque clou un chapelet d'aulx aux barbes blondes, ou une tresse d'oignons, ou quelque bouquet de romarin, qui mettait dans l'air cette bonne odeur de colline, dont se griseront toujours ceux qui sont nés sous un certain ciel bleu.
Il me faut ajouter que je n'ai rien vu au monde d'aussi brillant que la batterie de cuisine de Miette. Chaudrons, casseroles, poêles de cuivre, étaient des miroirs déformants, où l'on s'apercevait en même temps tout rond et tout ensoleillé. Il me semblait que tous ces objets avaient un visage aimé, surtout le chauffe-lit, dans le couvercle semé de trous en forme de fleurettes, s'étalait royalement, pareil à un bouclier étincelant contre lequel l'hiver ennemi fût demeuré sans puissance.
Mais, le plus curieux objet de cette collection, c'était sûrement la lampe à huile, une de ces antiques lampes qui, aux enfants d'aujourd'hui, paraîtraient aussi incompréhensibles que l'étroite coupe d'argile des tombeaux étrusques. Lorsque la clarté diminuait. Miette, s'emparant des mouchettes, égalisait la mèche charbonneuse, puis saisissant à pleines mains la partie supérieure de la lampe, elle pompait puissamment.
L'huile alors montait, la flamme reprenait vie, elle jaillissait de nouveau, pure, claire, joyeuse comme un papillon, qui, pour quelques heures de vagabondage, sort de sa longue captivité. Et je croyais qu'il en serait toujours de même et que chaque fois que les ténèbres me menaceraient, quelqu'un serait présent, qui, vigilant et miraculeux, ramènerait autour de moi la confiance et la lumière.
Qu'on m'excuse de m'attendrir ainsi ! Pour les enfants, tout est poésie, tout possède une âme intime et comme humaine, qu'en vieillissant nous finissons par ne plus sentir, même chez les hommes.
Je m'asseyais sur im escabeau, je causais avec Miette. Maintenant que j'y songe, je suis étonné de la hberté de nos conversations. Il n'y était question que d'amour. J'affectais de croire que tous les fournisseurs, tous les garçons bouchers, épiciers ou boulangers, étaient amoureux de Miette.
Elle me faisait parfois d'étranges confidences. Je me souviens qu'elle me dit un jour :
— Dans ma jeimesse, Raymond, j'étais coquette. Le soir, lorsque les yeux me démangeaient à force de sommeil, je les frottais avec mes deux poings, je les frottais tant que je finissais par voir ces drôles de dessins de toutes les couleurs, vous savez bien, qui se forment si vite sous la paupière et qui changent tout le temps... Eh bien, si j'avais été riche, j'aurais voulu commander des robes toutes couvertes de ces dessinslà...
... Pauvre Miette ! Je mentais ; Miette n'avait pas d'amoureux. Sa seule vie était de nous aimer et de nous servir, ma mère et moi, et elle l'a fait jusqu'à son dernier soupir. Elle n'a eu ni dessein, ni plaisir personnels ; elle est demeurée humble, effacée, fidèle, mais le jour où, devenu homme, je me rappelai ces
propos, je compris quelle féerie délicate il y avait dans l'âme obscure de Miette, et je me dis que beaucoup d'êtres que chacun néglige ont ainsi, dans un silence ininterrompu, un grand épanchement de poésie intime, qui est de nul autre soupçonné.
Je dis enfin à Miette :
— Pourquoi M. de Cordouan vient-il si souvent voir maman?
Miette était occupée à ravauder des bas ; c'était sa grande distraction quand elle n'avait rien à faire.
Elle leva le nez et me considéra. Accroupi sur mon escabeau, je ne regardais que le feu.
— Qu'est-ce que cela peut vous faire, Raymond?
— Oh ! moi, rien ! Seulement, je me demande ce qu'ils ont tant à se dire quand ils sont ensemble !
Le curieux, c'était qu'il ne m'était pas venu à l'esprit que M. de Cordouan fût amoureux de maman. A mon point de vue, un amoureux ne se recrutait que dans la classe sociale à laquelle appartenaient Miette et les autres bonnes du quartier.
Miette m'examinait toujours.
— Ta maman, Raymond, est bien seule et bien triste. C'est très heureux que M. de Cordouan vienne l'égayer et lui faire trouver le temps moins long.
— Maman n'est pas seule, puisque je suis là, répondis-je égoïstement.
— Tu n'es qu'im enfant, le meilleur enfant qu'il y ait, mais il y a beaucoup de choses que tu ne peux pas comprendre encore.
— Lesquelles?
— Il est inutile que je te le dise, puisque tu ne comprendrais pas.
— Dis quand même.
Mais Miette hocha la tête sans répondre. Cependant le problème de la présence de M. de Cordouan à la maison n'était pas résolu. Tandis que je
recommençais d'y songer, Miette reprit son ravaudage et le cours de ses réflexions.
— Ta maman, Raymond, n'a pas eu beaucoup de bonheur avec le pauvre Monsieur. Je ne veux pas dire contre lui, les morts sont bien morts, et ils ont droit au repos. Mais il était bien dur et souvent brutal, et Madame n'a pas pleuré toutes ses larmes, le jour de sa naissance ! Surtout que ses souvenirs d'enfance n'étaient déjà pas si drôles avec toutes ces histoires...
— Quelles histoires. Miette?
— Tu les sauras plus tard, Raymond !
Décidément, on me cachait trop de choses, ce soirlà, et je me serais mis sans doute à bouder, si Miette, en continuant à parler, n'avait pas jeté, presque sans le vouloir, une manière de demi-jour sur les questions mystérieuses qui me troublaient tant.
— Il lui aurait fallu im homme doux, gai, tendre, enfin tout pareil à ce bon M. de Cordouan, au lieu que ton pauvre père, soit dit sans offenser sa mémoire, était terrible avec ses colères, sa jalousie, son égoïsme. Sans compter qu'il disait tout le temps de ces choses qu'il vaut mieux taire et qui font tant de peine ! Si Madame pouvait trouver im peu de bonheur maintenant, ce serait pain bénit.
Il faisait nuit, et Miette se leva pour ranimer la lampe à huile. Un grand vent fou soufïiait au dehors, qui prenait, comme à poignées, les feuilles mortes du jardin et les jetait contre les vitres. Un long mugissement ramonait par moment les cheminées.
Et Miette se rassit et se remit à ravauder ses bas. La lampe projetait son ombre sur le mur blanc. Bien qu'elle ne fût pas vieille, les longs souvenirs et le travail donnaient à Miette une figure sans âge. Un bonnet de lingerie, gentiment tuyauté, que les gens de sa classe ne portaient déjà plus, serrait son visage osseux, luisant et brun comme ces galets que la mer
a roulés longtemps. Toute sa physionomie se concentrait dans ses yeux, où chaque émotion, si fugitive fût-elle, éveillait ime flamme. Et dans tout son être, je pouvais distinguer ime sorte de dignité, de décence, presque de majesté modeste et douce.
— Mais, reprit-elle, comme à mi-voix, Madame sera-t-elle jamais heureuse? C'est bien tard maintenant, bien tard ! Il aurait fallu qu'elle rencontrât M. de Cordouan dix ans plus tôt. Aujourd'hui, le pli est pris, ce gentil monsieur est trop jeune et trop gai pour elle. Non, il n'y aura jamais de bonheur ici bas pour votre maman qui est si bonne ! si bonne !
La voix se tut. Miette ravaudait son bas. Est-ce qu'elle filait aussi les jours prochains, tissant ses mailles les unes après les autres, dans la vieille cuisine, qui sentait le romarin et la fumée? Une fois encore, la servante se leva pour hausser jusqu'à la flamme le niveau de l'huile, les cuivres resplendirent, il y eut moins de ténèbres autour de nous, et le feu dansa moins fort sous le manteau de la cheminée.
Aujourd'hui, quand je songe à ces heures lointaines, il me semble que je m'entretenais avec l'antique Sagesse humaine, naïve et profonde à la fois, et que la simple Miette fût la seule de nous qui eût quelques lueurs de l'avenir.
Je pense que l'événement eut lieu deux ans et demi après la mort de mon père.
Dans les derniers temps, les visites de M. de Cordouan avaient fini par devenir quotidiennes. Je m'y étais si bien habitué que, non seulement je ne les remarquais plus, mais que, lorsque, par hasard, il ne venait pas, j'avais l'impression que quelque chose manquait à la journée de familier, de rituel et d'indispensable. En ce temps, d'ailleurs, j 'allais le plus souvent passer mes après-midis chez ma tante de Fontvives, avec mes cousines et leurs amies.
Un jour, cependant, par extraordinaire, je demeurai au pavillon pour jouer avec de minuscules statuettes japonaises, en terre cuite vernissée, modelées dans les attitudes les plus naïves ; rien ne m'amusait autant que leurs burlesques physionomies. J'en possédais une douzaine que j 'étalais sur quelque banc ou sur la margelle du bassin ; je leur composais alors de singulières aventures et, les déplaçant à mesure, je les entraînais avec moi dans ce monde de l'invention, qui est proprement l'univers des enfants.
J'étais donc assis dans un coin du jardin, mes bonshommes rangés à portée de ma main, quand M. de Cordouan, qui rôdait par là, l'air désœuvré et son chapeau à la main, s'assit près de moi et me regarda avec attention. Je m'interrompis, bien entendu, puisque les enfants ne jouent pas devant les grandes personnes.
— Pourquoi cesses-tu de jouer? me dit-il enfin.
— Je n'en ai plus envie, monsieur, répondis-je.
Il prit un de mes Japonais et l'examina de tout près ; i' avait visiblement envie de s'amuser avec moi ; mais il ne savait comment s'y prendre. Nous étions aussi embarrassés l'un que l'autre.
— Quand tu seras plus âgé, me dit-il enfin, nous jouerons ensemble.
— Mais à quoi? demandai-je.
— Tu verras ! Tu verras ! Ce sont des choses que tu n'imagines même pas ! Tu seras un homme alors, et ta vie tout entière deviendra un jeu, un jeu enivrant et terrible, un pari où, lorsque l'on perd, on a joliment à payer.
Mais moi, je préférais mes divertissements tranquilles à ces dangereuses distractions. Le jardin m'appartenait, c'était mon royaume, ma Terre promise ; j'en avais la libre et entière possession. J'y régnais sans conteste sur tout le peuple obéissant et muet que j'inventais, et quelque grande que fût mon affection pour Maurice de Cordouan, même à lui, je n'eusse pas volontiers ouvert la grille de ma vie secrète.
— Pourquoi n'êtes- vous pas avec maman? demandai-je à mon grand ami, voyant qu'il ne me quittait plus, et certainement sans arrière-pensée.
Il me parut qu'il rougit im peu.
— Ta mère s'habille pour faire une visite, et je l'attends ici.
La conversation tomba de nouveau. M. de Cordouan avait visiblement quelque chose à me dire qu'il ne savait comment exprimer. Et comme j'ignoraisla nature de sa confidence, j'aurais été bien en peine de l'aider.
— Est-ce que tu as donné des noms à tes petits personnages? reprit-il enfin, heureux de trouver ime nouvelle diversion.
— Oh ! oui, m'écriai-je, celui-ci, c'est Roméo, celuilà, Hamlet et voici Faust !
Le théâtre était alors l'objet principal de mes rêves. Y aller me semblait le seul accomplissement d'une destinée humaine. Ceux qui avaient le droit d'y entrer m'apparaissaient comme des envoyés d'une autre planète, des demi-dieux. Ils franchissaient je ne sais quel seuil précédé de colonnes, et là, au milieu de ruisselantes lumières, dans des loges, accoudés à de riches étoffes, ils voyaient les plus belles créatures du monde, représenter des tragédies sublimes et s'enivrer de sentiments inouïs qui sont défendus aux simples mortels. Aussi mes Japonais de terre cuite servaient-ils de dérivatifs à mes rêves théâtraux ; je les menais d'opéra en opéra et j'inventais pour eux des scénarios fabuleux, aussi différents du monde réel que l'idée que je me faisais d'un spectacle l'était de la vérité.
J'ai toujours regretté qu'on ne m'ait jamais conduit à la comédie, en ce temps-là ; j 'y aurais vu certainement ce que j'imaginais alors, et ma joie en eût été infinie. Au lieu de cela, je m'y rendis lorsque je fus assez grand pour n'y plus rien trouver de féerique, et je m'y ennuyais mortellement. On a les idées les plus fausses sur l'éducation des enfants ; ce sont eux qui devraient faire la majeure partie du public théâtral, laissant aux gens mûrs les cirques et les clowneries, qu'ils n'ont pas l'esprit assez philosophique pour goûter pleinement. /
M. de Cordouan avait souri de m'entendre nommer mes bonshommes ; il s'amusait de voir les plus grandes figures humaines, les plus sjmiboliques, devenir des choses menues entre mes mains d'enfant, qui touchaient avec innocence à ces êtres formidables, comme on manipulerait en se jouant une machine infernale.
— Un jour, me dit gravement mon grand camarade, tu apprendras à connaître Hamlet et Faust, et tu
en auras une grande satisfaction. Souviens-toi alors de mes paroles, mon petit Raymond. Lorsque tu les connaîtras effectivement tous deux, tu comprendras combien on est fier d'être un homme. Sais-tu ce qu'ils ont été?
— Oh ! très bien ! Hamlet était le fils d'un roi ; comme il a rencontré un revenant, il est devenu fou, de frayeur, et sa fiancée en a eu un tel chagrin qu'elle s'est noyée,
— Et Faust?
— Faust était un vieux à qui le diable promit de rendre sa jeunesse, s'il lui donnait son âme. Et puis, étant amoureux de Marguerite, il la quitta après l'avoir épousée, parce que le démon l'entraînait à m.al faire. Et Marguerite étrangla son enfant pour se venger de lui.
Une telle érudition étonna M. de Cordouan, qui ne me cacha point l'estime qu'il en concevait pour moi. Il me demanda cependant où j'avais puisé un tel savoir. Je lui avouai en toute simphcité que j'avais lu ces deux chefs-d'œuvre, ce qui acheva de le faire tomber des nues.
— Mais comment as-tu pu te les procurer? me demanda-t-il.
— Ils traînaient dans le bas d'un buffet, ce sont de tout petits livres de couleur rose.
Maurice sourit et soupira d'aise. Je n'ai apprécié ce sourire que plus tard, quand j'appris qu'il y avait d'autres textes que les mauvais hvrets d'opéras, que j'avais dévorés en cachette.
— Est-ce que ta mère est au courant de tes découvertes Httéraires?
— Oh ! non, elle me gronderait.
— Tu n'as donc pas peur que je le lui dise?
Je hochai la tête d'une manière à la fois énergique et décidée.
— Pourquoi?
— Je n'en sais rien. J'ai confiance en vous. Vous ne feriez pas cela.
Alors Maurice se pencha vers moi et m'embrassa avec une chaleur qui ne me semblait pas en rapport avec mes paroles. Cela le décida à pousser plus outre son enquête :
— Tu ne t'ennuies pas, tout seul?
Je lui dis que non, et que, d'ailleurs, je n'étais pas seul, que je voyais souvent mes cousines de Fontvives et mes petits amis d'Issalène et, qu'au surplus, mes soldats de plomb et mes Japonais de terre cuite me tenaient bonne compagnie.
Maurice insista :
— Tu ne voudrais pas avoir un nouveau papa?
— Oh ! non ! m 'écriai- je avec énergie.
Le mien venait de reparaître à mes yeux, ce père auquel je ne pensais jamais, qui était violent, brutal, emporté, et qui nous avait chassés une fois de sa chambre, ma mère et moi.
— Pourquoi ne veux-tu pas de papa? dit M. de Cordouan, avec tristesse.
Je ne lui en expliquai pas les raisons et je m'obstinai dans ma négation obscure.
— Ta mère est bien seule ; qui la défendra dans la vie?
— Moi, quand je serai plus grand.
— Il y aura bien des années avant d'en arriver là!
Et soudain sa voix se mit à trembler :
— Que dirais-tu, Raymond, si je devenais, moi, ton nouveau papa? Est-ce que tu en serais peiné?
Je tournai vers lui un regard limpide et riant.
— Non, répondis-je, cela me ferait grand plaisir.
Je n'eus pas le temps de me reconnaître : deux longs bras s'emparaient de moi, me soulevaient, m'empor-
taient, tandis que M. de Cordouan, comme pris de folie, galopait à travers le jardin.
— Lucie, Lucie ! ne cessait-il de répéter. Ma mère parut au seuil du pavillon.
— Lucie ! Le petit dit qu'il sera enchanté !
— Mon chéri ! s'écria ma mère.
Et elle me couvrit de baisers.
En l'honneur de cette heureuse nouvelle, et pour la première fois, Maurice dîna avec nous. Il fut très gai pendant tout le repas et fit des projets sans nombre. Il me promit solennellement de m 'aider à me forger un avenir, et cet avenir, à l'entendre, tiendrait à la fois de la vie de Salomon et de la vie d'Alexandre, l'tme, par sa sagesse, l'autre, par ses triomphes. Lui-même ne parlait que des chefs-d'œuvre qu'il allait enfanter et il nous semblait que cela serait au plus tard pour le lendemain matin.
Après le repas, nous sortîmes. C'était un long jour d'été qui ne finissait plus, et, même mêlé à la nuit, il continuait de rayonner. Le ciel était si clair, que l'on ne voyait pas la Grande Ourse en son entier ; une des roues manquait ; on craignait un accident qui eût précipité sur nous la constellation. Par contre, l'herbe scintillait de lucioles, comme si la terre avait voulu s'étoiler, puisque le firmament refusait de le faire.
Nous nous assîmes sur un banc. On était un samedi soir. Une sorte de bourdonnement joyeux montait de la ville et des faubourgs, on sentait dans l'air cette impression de joie et de délivrance, que procure la fin d'une semaine de travail. Quelque chose de vif et d'allègre circulait partout, avec un air de fête rustique.
— Vois-tu, me disait Maurice, toi seul étais un obstacle à notre bonheur ! Nous avions si peur, ta mère et moi, de te faire souffrir. Il est si rare qu'un
enfant ne se sente pas lésé, quand sa mère a une affection nouvelle. Mais toi, mon petit, tu auras simplement quelqu'un de plus pour t'aimer. Rappelle-toi ce que je te dis ce soir : tu n'auras jamais de meilleur ami que moi !
— C'est im enfant, murmura ma mère. Vous lui parlez comme à une grande personne.
— Ce n'est plus, un enfant, c'est un homme, maintenant, riposta Maurice.
Et il me serra confidentiellement la main, comme pour sceller, par une commune complicité, son allusion à mes graves lectures de Faust et d'Hamlet.
— Je m'occuperai de lui, je lui apprendrai la peinture, je lui enseignerai à comprendre ce qui est beau, ce qui est éternel, l'art, les grands hommes, les grandes oeuvres. Il saura s'élever au-dessus des autres, tendre à de vastes horizons, il mettra son idéal très haut et non point dans les satisfactions matérielles.
Ce fut cette soirée-là que Maurice de Cordouan conquit mon cœur à tout jamais.
Il passa dans la traverse de la Molle une société de gymnastique, qui défilait, musique en tête. Nous entendîmes longtemps ses accents héroïques. Ils répandaient autour d'eux je ne sais quelle allégresse, ils nous communiquaient leur entrain guerrier, leur chaleur sentimentale, et cette mélancolie des musiques qui s'éloignent et qui semblent emporter toute la joie avec elles. L'air était chaud, la pierre sur quoi nous reposions tiède encore du soleil qui l'avait caressée tout le jour. Cela sentait l'herbe, la terre brûlée, le miel. Un sentiment de détente et de paix flottait autour de nous.
Ma mère avait mis sa tête sur l'épaule de Maurice, qui me tenait tout contre lui. Je sentais leur bonheur sans me l'expliquer, et il me baignait de son rayonnement. Tout me paraissait facile et riant ; les plus se-
rieuses entreprises aussi aisées que de cueillir la fleur d'un buisson. Les derniers accents de la retraite s'éloignaient peu à peu, se perdaient dans le crépuscule...
Cette soirée-là devait être la meilleure de notre vie.
Je ne me souviens pas que le mariage de ma mère m'ait causé la moindre émotion. J'étais fort satisfait que mon grand ami Maurice vînt habiter avec nous, mais je n'imaginais rien autre, et je ne faisais pas de plus graves réflexions.
Je devais donner le bras pendant le cortège à la plus jeune de mes cousines de Fontvives. Je ne pensais qu'à lui faire remarquer combien j'étais beau dans mon costume neuf et comme son désir n'était pas différent du mien, un accord fut difficile entre nous •' nous nous boudâmes toute la journée.
La messe fut célébrée par un vieux prêtre, ami de mon beau-père, et qui s'appelait l'abbé de Galice. Je le revis souvent par la suite. Il était tout nez, avec une large lentille, qui dansait sur vme de ses narines ; et d'un accent nasillard et comique, il disait les choses les plus subtiles et les plus singulières. Sa grande joie consistait à faire intervenir dans ses homélies les personnages les moins respectables de la Bible, déclarant par exemple, que rien n'est plus propre à inspirer un homme vertueux que l'exemple des patriarches, sauf, cependant, quand ils répudiaient leur femme sous le prétexte qu'elle n'était plus assez jeune ou qu'elle ne leur donnait pas assez d'enfants. Il disait volontiers aussi que le véritable esprit chrétien n'est pas, comme le fit Salomon, dans le sentiment qu'un chien vivant vaut mieux qu'un homme mort. Il excellait à ces ironies, sans qu'il fût possible de savoir quelle était sa
véritable pensée. Je crois qu'il "avait perdu la foi en voulant devenir mystique, et que, désespéré, mais scrupuleux, il faisait son devoir en y joignant les fantaisies d'un esprit libre, moqueur et fécond en ■ malices. Mais peut-être était-il tout simplement un ecclésiastique très convaincu et très érudit, qui ne pouvait s'empêcher de penser bouffonnement sur toutes choses.
Ce jour-là, l'abbé de Galice se surpassa, sans doute parce qu'aimant beaucoup M. de Cordouan, il avait cette idée naïve qu'il valait infiniment mieux l'amuser que l'ennuyer. Bien entendu, je n'ai point souvenance de ses paroles, mais on me les a résumées souvent par la suite, car elles firent sensation. En prodiguant les conseils au jeune marié, il rappela malicieusement la conduite d'Abraham avec Rachel, de David avec Bethsabé, et conclut en disant que si le mariage vous permet de vivre en paix avec Dieu, il ne vous rend plus guère possible que l'état de guerre avec autrui.
Le repas eut Heu chez ma tante de Fontvives, dont les salons étaient plus imposants que ceux du pavillon. J'étais au bout de la table entre ma cousine Josette et la petite Malacam. On avait oublié de signaler notre coin au sommelier ; aussi fûmesnous traités en grandes personnes. Le Sauternes passa agréablement et me donna la pensée que mon col neuf éblouissait Laurence Malacam ; mis en verve par ce succès inespéré, je lui dis des choses définitives sur le caractère de Faust et d'Hamlet.
— Tu vas au théâtre? me demanda-t-elle, surprise.
— Souvent, répondis-je avec aplomb.
— Mais ta maman a dit à la mienne, l'autre jour, qu'elle ne t'y conduisait jamais.
Si je n'avais bu encore que du Sauternes, peut-être aurais-je été pris de court, mais le Moulin-à-vent venait de s'y ajouter, qui m'inspira de grandes visions.
— C'est vrai, mais j'y vais en cachette... avec le jardinier...
Laurence ouvrit des yeux affolés.
— Le père Sirrugues?
— Oui, le père Sirrugues !
La pensée que je pouvais accompagner au théâtre le père Sirrugues, que je ne voyais jamais que chaussé de vieux souliers couverts de croûtes de boue, un chapeau de paille déchiqueté sur le nez, sa chemise en lambeaux ouverte sur une poitrine velue, et une bêche ou un manche d'arrosage à la main, me parut si irrésistiblement comique que je ne résistai pas au désir de charger mon récit et que j'y ajoutai quelques tioritures.
— Le père Sirrugues a été acteur quand il était jeune, et il a joué à l'Opéra, à Paris.
-^ A l'Opéra !
— Oui, tu ne sais pas comment c'est, l'Opéra? Eh bien, il y a des loges tout en or, et dans chaque loge, une table servie, avec des gâteaux, du bon vin, et des... bâtons de régUsse. Comme ça, on peut manger et boire, tout en écoutant. C'est bien agréable. Il y a des pièces, — ça s'appelle des ballets, — où l'on fait venir sur la scènes des nègres, des Peaux-rouges, des Chinois, et puis toutes sortes d'animaux vivants, des girafes, des chameaux, des lions, des tatous et puis aussi des ichtyosaures...
Pour expliquer une telle science, il faut dire que je venais de dénicher un livre de géologie et que les époques fossiles m'enthousiasmaient à un tel point que j'apprenais par cœur des hstes d'animaux antédiluviens, peut-être parce que leurs formes effrayantes excitaient mon imagination, plutôt, je crois, à cause du plaisir secret que me causait la sonorité mystérieuse, incompréhensible et recherchée de leurs noms rébarbatifs.
— Qu'est-ce que c'est que cette bête qui s'appelle si drôlement?
— C'est un énorme animal, qui ressemble à un lézard et qui a un cou de cygne. Il est tout noir, couvert d'écaillés et il a des dents...
— Il n'y en a pas à Aix? s'écria Laurence sérieusement alarmée.
— Non. rassure-toi. Il n'y en a plus beaucoup aujourd'hui. On en voit dans les musées, dans les foires, et aussi à l'Opéra, ajoutai-je rapidement, car j'étais en train de perdre le fil de mon discours.
Je ne sais pas ce que j'aurais inventé encore, tant j'étais bien parti, mais le Champagne gâta tout. A la première gorgée, ma tête tourna et je me mis à rire. Je trouvai cela si charmant, que je ne m'arrêtai plus. On prononçait des toasts. Je vidai ma coupe. J'eus alors dans le cerveau une meule qui vira en bourdonnant, et je perdis un sens précis de la réalité.
Ma mère et mon beau-père faisaient le tour de la table, leur verre à la main, trinquant avec les invités. Quand ils furent devant moi, maman me dit:
— Eh bien, Raymond, tu ne m'embrasses pas?
— Si, m'man, mais j'n'sais pas ckj'ai, j'n'peux pas m 'le ver...
J'avais une telle difficulté, avec ma langue pâteuse, à formuler un mot, que sitôt la première syllabe exprimée, j'y agglutinais toutes les autres, et même celles du mot suivant, en une sorte de magma oral, qui n'avait aucun rapport avec ce Verbe ailé dont on nous dit qu'il était au Commencement. Cela, et mon air épanoui et stupide, troublèrent la nouvelle mariée, qui s'écria avec terreur :
— Mais cet enfant est malade !
— Non, s'écria triomphalement Maurice, mais il est ivre !
Et, se penchant vers moi pour m'embrasser, mon beau-père s'écria :
— Tu es un chic type, Raymond ! Jamais je n'ou blierai que tu t'es grisé à mon mariage.
Je riais toujours, on m'emporta. Je dormis quinze heures là-dessus, et je me réveillai chez ma tante de Fontvives. J'y passai les trois semaines pendant lesquels ma mère alla, en guise de voyage de noces, faire la connaissance de parents de son mari qui n'avaient pu venir à ses noces et qui habitaient, les uns, Sisteron, les autres près de Cannes, les plus éloignés enfin, Albi : parents qui tenaient, je pense, beaucoup à la voir, mais dont elle n'entendrait jamais plus parler pendant le reste de sa vie.
Mes cousines étaient alors en vacances. Ce furent pour moi de bonnes journées. Nous jouions beaucoup, et à nous marier ; je faisais l'entendu sur ce sujet-là, comme si c'était chez moi une vieille habitude.
Chaque soir, nous allions tendre des pièges. Sur la lisière d'un petit bois, au pied d'une ligne de figuiers, nous étions sûrs de trouver, chaque matin, quelques malheureux moineaux ou des ciîls-blancs étranglés. Pour les tenter, ma cousine insinuait dans la pince de cuivre qui actionnait le ressort du piège, de gros vers hideux qu'elle transportait dans une vieille boîte de berlingots, pleine de sciure. Je ne pouvais dissimuler le dégoût que j'éprouvais quand je voyais la jolie Josette saisir entre ses doigts minces un de ces invertébrés. Je déclarais tous les jours que je mourrais plutôt que de toucher à de telles horreurs.
— Et si je te demandais de m 'aider? me demanda coquettement, un jour, ma jeune cousine, ne le ferais-tu pas?
— Oui, mais c'est bien parce que c'est toi !
Et de fait, en serrant les mâchoires pour ne pas m 'évanouir de dégoût, je me contraignis, avec des
doigts qui le serraient à peine, à pêcher dans son bain de sciure un de ces vers dont le contact annelé, mou et froid, me donnait de véritables frissons.
Si je note ce trait, c'est qu'il fut mon premier acte de galanterie, et que la chose me fût longtemps demeurée inconnue sans Maurice. Je sentais bien qu'en l'imitant, j'affirmais déjà mon désir de lui ressembler "en tout, de faire de lui mon modèle à l'avenir et de proclamer ainsi que je ne connaissais personne qui fût à ce point digne d'admiration. Je cessai, en même temps, d'agir en petit garçon que l'on tient pour négligeable ; je choisissais mes manifestations, et je suivais de préférence les exemples des grandes personnes, comme si je pensais que nos motifs, comme les vêtements dans les magasins de nouveautés, fussent rangés par rayons différents, de façon que l'on pût adopter les actions pour Hommes ou s'en tenir à celles pour Enfants.
Par une des journées brûlantes de ce mois, je fus pris, certain après-midi, d'un si grand mal à la tête que je ne voulus pas sortir avec mes cousines et que j'allai me reposer dans la bibliothèque, salle extrêmement vaste et fraîche. Elle donnait par une porte sur le grand salon où ma tante de Fontvives recevait ses amies.
Je sommeillais sur un coin du divan quand j'entendis prononcer mon nom. Cela me fit redresser ma tête endolorie.
— Vous avez de bonnes nouvelles de Lucie? demandait une voix.
— Oui, répondit ma tante, ime longue lettre. Elle semble très heureuse...
— Elle l'aimait depuis longtemps?
— Je crois qu'elle l'aimait quand elle était encore jeune fille. Maurice était de nos intimes. Mais c'est im
être capricieux et volage. Il est parti pour Paris, et Lucie s'est décidée alors à épouser ce pauvre Charles...
— Ce dont elle n'a point eu à se louer...
Je voyais une branche d'ormeau se balancer doucement dans le cadre de la fenêtre, je goûtais le repos, la fraîcheur de la bibUothèque, avec un sentiment de délicate béatitude. Et je continuai d'entendre la conversation des deux femmes sans faire effort pour cela et sans d'ailleurs m'y intéresser beaucoup.
— Il est plus jeune qu'elle?
— Oui, et c'est là le point noir. Il a trente ans, elle en a trente-cinq. Ce n'est rien, mais dans dix ans, il sera encore im homme jeune, elle ne sera plus une jeune femme. Elle est ardente et jalouse, eUe l'aime passionnément, elle souffrira...
— Tout le monde souffre, dit l'autre femme. Pendant quelques minutes, je n'entendis plus que
des phrases entrecoupées dont je ne perçus aucunement le sens. Mais de nouveau, mon nom fut prononcé.
— Et Raymond, que pense-t-il du mariage de sa mère?
— Ce petit est extraordinaire, répondit ma tante. Il a été ravi. Il trouve tout naturel que Lucie se soit remariée. Il n'a aucune jalousie, il raffole de Maurice. Il n'a aucun souvenir de son père. Je n'aurais pas aimé avoir un enfant pareil !
Et je dus écouter une fois encore la fameuse anecdote sur la mort de mon père et sur mon involontaire cri de soulagement. Elle devait donc me poursuivi-e toujours ! J'en éprouvais une sourde irritation, sur mon coin de divan.
— Non, répéta ma tante, je n'ai jamais vu ça : aimer son beau-père, ne ressentir aucune jalousie, c'est incroyable ! Tout lui est égal, à cet enfant : au fond, il n'a pas de cœur !
6o FUMÉES DANS LA CAMPAGNE
Je devais apprendre, ce jour-là, que ne montrer jalousie, ni haine, approuver ceux que l'on aime, penser à leur bonheur sans chercher à l'empoisonner, les hommes appellent tout cela indifférence, comme si les seuls sentiments en qui nous eussions foi fussent ceux qui n'ont pour résultat que d'aider au malheur d'autrui.
Cependant, j'eus une grande joie quand ma mère et son mari revinrent de leur voj^age de noces. Au dîner, le premier soir, la conversation fut intime et gaie. Dès qu'on quitta la table, je me dirigeai vers ma chambre.
— Reste, me dit Maurice. Tu ne nous gênes pas. Tu ne nous gêneras jamais.
Il demanda à sa femme la permission d'allumer sa pipe. Il en tira quelques bouffées, et il regardait ma rnère, la tête un peu inclinée sur l'épaule.
— Demain, dit-il, je me remettrai au travail. Je veux faire un grand portrait de toi, Lucie. Cela ne t'ennuiera pas de poser? Je t'imagine si bien dans le style d'un tableau de Reynolds, appuyée à une colonne brisée avec un grand chapeau, et, derrière toi, le fond du parc ou la fontaine du dauphin. Tu verras ! Tu verras ! Ce sera magnifique !
— Et puis, ajouta-t-il, je ferai le portrait de Raymond, tout en blanc, comme un pendant au Blue Boy, de Gainsborough. Poseras- tu, Raymond?
— Certainement, répondis- je avec importance, certainement, monsieur...
— Écoute, dit ma mère, M. de Cordouan est maintenant mon mari. Je te prie de l'appeler papa.
— Papa?
Je fis la grimace. Ma bouche esquissa ime moue renfrognée.
— Non, je ne veux pas l'appeler papa.
Ma mère avait sur beaucoup de sujets des opinions
FUMÉES DANS LA CAMPAGNE 6l
conventionnelles. EUe crut naïvement que je craignais d'offenser la mémoire de son premier mari.
— Si tu préfères l'appeler petit père ou père tout court, à ton choix ! Mais j 'entends que tu lui donnes un de ces noms-là.
— Non, fit brusquement Maurice, l'enfant a raison. Ces appellations seraient souverainement ridicules dans sa bouche. Il m'appellera Maurice.
— Vous n'y pensez pas, mon ami. Et le respect qu'il vous doit?
— Il est inutile qu'il y ait du respect entre nous. Vous oubliez, Lucie, que, dans dix ans, Raymond en aura vingt et moi, quarante. Nous serons presque contemporains. Notre intimité sera plus grande s'il me parle familièrement. Cela te va-t-il, Raymond?
— Oh ! oui, répondis-je. D'ailleurs, quand je parlais de vous avec Miette, je vous appelais toujours Maurice.
M. de Cordouan éclata de rire, se pencha vers moi pour m'embrasser, puis se tournant vers ma mère, il s'écria :
— Je vous l'ai toujours dit, Lucie, ce gosse est adorable !
Quelques mois après, je lisais dans le jardin, lorsque Maurice de Cordouan me cria, en sortant de la maison :
— Viens-tu avec moi, Raymond? Je vais à La Calade.
Il possédait par là une propriété qui appartenait à sa famille, depuis plusieurs générations. Petite terre et de maigre rapport, mais à laquelle mon beau-père tenait beaucoup.
Je me mis en route avec enthousiasme. J'étais extrêmement fier que Maurice voulût bien m'emmener avec lui. J'avais peine à le suivre, car ses longues enjambées de faucheux dépassaient de beaucoup mes facultés, mais je l'aurais accompagné au bout du monde.
Notre conversation est encore gravée dans ma mémoire : tout ce qui touche à Maurice m'est si cher! Et puis ce fut dans cet après-midi qu'il acheva de me séduire. Ici encore, si je m'abandonnai sans réserve à son charme, ce fut par vanité. Maurice me parla comme nul ne l'avait fait jusqu'alors, et comme à un compagnon de son âge. Cette confiance me grisa. Je ne comprenais pas tous ses propos, mais plus ils me paraissaient obscurs, et plus j'avais de tendances à les admirer.
Cher Maurice ! Aujourd'hui que je suis une grande personne à mon tour, je le juge, non pas sévèrement, j'en suis incapable, mais avec plus de clairvoyance, et je sais qu'il ne pouvait être seul. Il lui fallait un
confident, coûte que coûte. Il n'avait égard ni à l'âge, ni à la qualité sociale de son interlocuteur. Pourvu qu'on l'écoutât, tout lui était bon !
Et j'ai envie de sourire, avec un peu d'ironie et de pitié, quand je songe que ce fut surtout cette particularité ridicule de son caractère qui m'attacha à lui et qui me donna mon ami le meilleur.
Nous allions d'un pas rapide sur une belle route montante, toute craquante de poussière. De temps en temps, Maurice s'arrêtait pour admirer le pays.
Sur la hauteur de Célony, il tomba dans une longue contemplation. La vue s'étendait sur la plaine de l'Arc, toute coupée de collines, qui s'écartaient les unes des autres, comme font les pétales de la rose. La couleur même de l'azur peignait ces terres heureuses. Plus près de nous, à la façon d'un promontoire, s'avançait une saillie de terrain portant, à son sommet, comme une châsse, une ferme vieil or, qui armait autour d'elle trois ou quatre grands cyprès.
— Oh ! s'écria mon beau-père, exprimer cela ! Regarde, il n'y a que trois tons, du bleu-gris, du bleu sombre, du vert. Et cependant, cela suffit pour différencier ce coin-là d'un paysage de Sicile ou de Norvège ! Toute l'âme de la Provence y est contenue, et la nature entière y collabore. Mais rendre cela, cet infini dans le concret, quel problème ! Il y a un homme ici qui l'a résolu. Tu le connaîtras un jour, Raymond, il s'appeUe Paul Cézanne.
Mon beau-père ôta son chapeau.
— Il a du génie, personne ne le sait encore. On le saura. C'est un de mes amis. Il a l'âme d'un primitif, c'est un saint de la peinture.
Il se remit à marcher, de son grand pas allongé et souple.
— Vois-tu, Raymond, il faut être un artiste. Il y a
au monde les princes et les artistes... Le reste, ce sont les bourgeois. Ça ne compte pas. Un artiste met trois couleurs sur sa palette, ou assemble des mots sur une feuille de papier, ou trace des notes sur une portée, et ça y est, il est dieu, il s'appelle Corot, ou Flaubert, ou Bach, il recrée le monde. S'il n'y avait pas eu d'artistes, il n'y aurait rien, le monde n'existerait pas, puisqu'on n'en verrait pas la beauté. Ce sont eux qui nous l'ont lentement révélée, de siècle en siècle. Tout ce que tu vois, im artiste a su le distinguer le premier et le montrer aux autres hommes. Ainsi, de génération en génération, cette expérience s'est transmise jusqu'à toi ! Seulement, il faut être un artiste, un vrai. Ce n'est pas facile.
Il s'enfonça dans une longue rêverie, dont il s'éveilla tout à coup :
— Quand tu seras plus grand, Raymond, nous irons en Italie, tous les trois. Tu connaîtras les fresques, toutes les fresques, c'est tout, c'est...
Il ne trouva pas le mot exact qui pouvait rendre sa pensée et reprit :
— A Pise, tu verras celles de Benozzo Gozzoli ! Rien, ici-bas, n'est si frais, ni si neuf. Si le monde avait été conçu le matin même du jour où Gozzoli l'a vu, il ne serait pas plus jeune. Sous une treille, une femme descend d'une échelle et tend à quelqu'un ime grappe de gros raisins. C'est la grâce même. On en pleurerait ! Et le cortège des rois Mages, dans la chapelle du palais Ricardi, à Florence ! Songe à ce qu'il y a de féerie, de romanesque, de nostalgie orientale dans ces mots : les rois Mages, et tu verras que Gozzoli a ajouté encore à l'imagination la plus poétiquement délirante. Je me souviens de certains pages qui portent des guépards sur leurs chevaux...
— Des guépards, qu'est-ce que c'est? demandai-je,
car je ne connaissais que la faune antédiluvienne.
— Un guépard, s'écria mon beau-père, de plus en plus exalté par ses propres paroles, c'est un animal persan, de race féline, qui a la taille et la douceur du chien et le pelage du léopard. On le dresse à la chasse, et il attrape les gazelles à la course.
Maintenant que Maurice était lancé, rien ne l'arrêtait plus. Il cita des noms et des œuvres qui m'étaient inconnus alors, mais qu'il devait me rendre familiers par la suite. Il discourut du caractère tragique des fresques de Giotto, et de la grâce dansante des personnages de Ghirlandajo, et des Mantegna de Padoue, et des Luini de Milan, et de la sèche et triomphale figure de condottiere de Sienne, qui est attribuée à Lorenzetti. Je demeurai abasourdi par cette érudition, qui me semblait extraordinaire.
A la fin, transporté d'admiration, je m'écriai :
— Vous avez vu tout cela !
Ma naïve question l'interloqua tellement, qu'il en cessa de marcher et qu'il se tourna vers moi :
— Jamais ! dit-il.
Il ajouta :
— Je n'ai pas mis les pieds en Italie. C'est bien assez, pour mon malheur, d'avoir vécu quelques années à Paris. Je déteste les voyages.
Je demeurai troublé par cette révélation.
— Il n'y a qu'un pays au monde, vois-tu, Raymond, c'est le vieux royaume de Provence, et dans ce royaume, une seule ville est habitable, c'est Aix... Partout ailleurs, la vie est infernale... Mais nous irons voir les fresques, parce qu'il faut que tu deviennes un artiste comme moi !
Nous étions entrés dans un chemin de traverse qui aboutissait à un bouquet d'arbres. Une grande porte, entre des pilhers surmontés de vases élégants, divisait un mur d'enceinte. Nous entrâmes dans ime vraie
cour de ferme, assez vaste et fort encombrée ; un paon y errait mélancoliquement, au milieu d'im troupeau de pintades. Des feuilles gaufrées tombaient des platanes dans la boue.
La maison avait en même temps l'air d'une ferme et d'une villa ; elle était grande, carrée, de couleur jaunâtre, adossée aux communs qui la continuaient. Maurice sortit de sa poche une clef énorme, un vrai chef-d'œuvre de maître serrurier, et l'introduisit dans la serrure. La porte s'ouvrit en grinçant longuement, comme si elle était furieuse d'être dérangée.
Dedans, il faisait frais et noir ; je flairais un vague relent de moisissure et de vieilles boiseries. Mon beaupère poussa un volet, le jour tomba dans la pièce comme im carré de linge blanc.
J'ai souvent revu la maison de Maurice, depuis ce jour-là; j'y ai toujours éprouvé la même impression de surprise et de plaisir.
Il me sembla que je pénétrais dans le cabinet du docteur Faust. Le salon était tendu de ces vieux papiers 1830, fréquents dans les villas de Provence, où des chasses à la Walter Scott s'ébattaient dans des paysages falots. De loin en loin, on perdait la piste d'im cerf ou l'on n'apercevait que le seuil d'un pavillon forestier, parce que des cartes de géographie pendaient au mur, de ces anciennes cartes, où les continents portent des noms latins, où les mers sont semées de caravelles et de monstres marins. Sur la cheminée, un globe terrestre tenait lieu de pendule ; il était flanqué d'affreux vases coloriés, pleins de plimies de paon, mangées par les vers et qui tombaient en poussière. Sur chaque meuble, on trouvait des coquillages, tout enroulés sur eux-mêmes, et qui, depuis combien d'années? répétaient pour eux seuls leurs vagues échos.
— Mon grand-père était navigateur, dit Maurice avec orgueil.
Je sus ensuite que ce Cordouan-là avait été toute sa vie employé à Marseille, aux bureaux de la Consigne ; mais, à force de ne fréquenter que des voyageurs, il avait fini par croire qu'il en était un et par imposer cette légende à son entourage. Maurice, en tant qu'illusionniste, avait donc de qui tenir.
Nous traversâmes ensuite une longue galerie, pleine d'oiseaux empaillés, tous ceux de Crau et de Camargue, et jusqu'à des flamants couleur de flamme rose, avant de parvenir à un atelier, où je ne vis que des toiles inachevées, hormis un tableau posé, à la place d'honneur, sur un chevalet, et qui représentait un terrain rouge coupé par des pins. Je dois dire que cette œuvre d'art me parut peinte par un enfant.
— Ça, me dit Maiirice, avec componction, c'est de Cézanne. Est-ce beau, hein?
J'écarquillai les yeux, je ne distinguai rien d'admirable, mais je me gardai bien d'en rien dire, jugeant avec assez de bon sens qu'im art si subtil devait se dérober aux regards d'un jeune ignorant.
— Pouvoir retrouver le secret de ce génie ! murmurait Maurice, avoir ce don-là, quel miracle, quelle fête de tous les jours !
Il daigna me montrer ensuite quelques-unes de ses ébauches. Il avait d'abord imité Holbein, puis l'école anglaise, puis Corot. Il cherchait sans les découvrir, sa voie, sa personnalité. Les toiles s'entassaient derrière lui, jamais terminées. Il ne s'en inquiétait guère. Il ne pensait qu'à celle qu'il commencerait le lendemain. Et il le disait. Il le disait, parce qu'il avait une âme pure et naïve, fermée à toute aigreur, à tout ressentiment. S'il n'en avait pas la dextérité manuelle, la constance intellectuelle, il ne possédait pas moins l'âme d'un artiste. Et quels que furent ses torts par la
suite, je lui ai beaucoup pardonné, à cause de cela. Il resta pensif devant cet amas de toiles, tout ce labeur incohérent et sans résultat.
— Tu vois, me dit-il, je suis un travailleur. Travaille, toi aussi, Raymond, et tu seras content de toi.
Tout le long de la route, au retour, il me parla de Cézanne, du paysage d'Aix, des Primitifs italiens, du Louvre et de mille autres choses semblables qui me dépassaient. Étourdi par ces propos, fatigué par la marche, je ne comprenais plus un mot.
Quand nous fûmes rentrés, ma mère lui dit :
— Eh bien, Maurice, m'avez-vous apporté cette étude ?
A son retour de Paris, après sa première visite au pavillon, Maurice de Cordouan avait fait de ma mère une étude qu'il jugeait excellente.
Il se frappa le front.
— Suis-je bête ! dit-il. Je ne suis allé à la Calade que pour la chercher, et je l'ai oubliée !
Ma mère en parut très contrariée. Mon Dieu, oui mon beau-père n'était allé à la Calade que pour en rapporter cette étude, mais, en chemin, il avait pensé à Cézanne, à Giotto, à son grand-père, à sa jeunesse. Comment se fût-il souvenu de sa femme?
Trois fois, il retourna à la Calade pour y prendre cette esquisse, et trois fois sans résultat ; de guerre lasse, ma mère cessa de lui en parler, et elle ne la vit jamais.
Dans les premières années qui suivirent le mariage de ma mère, il ne me vint jamais à l'esprit qu'elle pût ne pas être heureuse. J'ai dit que j'étais observateur, mais le champ de mes observations, comme chez tous les enfants, était forcément limité. Et puis, je n'échappais pas à cette loi générale qui fait que, quelque Hbre que soit leur esprit, les observateurs obéissent toujours, en certaines circonstances, à un parti pris qui fausse leur jugement et trouble leur vision. J'avais admis, une fois pour toutes, que ma mère serait heureuse quand elle aurait épousé Maurice de Cordouan. Je supposais d'ailleurs que le mariage était un état naturellement parfait et que tous les ménages vivent dans une grande paix et un contentement absolu. J'avais puisé cette pensée optimiste dans le réservoir où l'on puise toutes les pensées optimistes : la paresse. Au surplus, j'étais, moi, complètement satisfait.
Il est vrai que Maurice mettait dans la maison une gaieté, un entrain qu'elle n'avait jamais connus. Toujours content, plein de drôleries et d'entreprises, actif, bavard, enjoué, ce qu'on ressentait en sa présence, c'était un perpétuel amusement. On le croyait bon, parce qu'il pensait toujours à faire plaisir aux autres, et l'on ne se disait point qu'il le faisait surtout pour créer autour de lui cette atmosphère d'aisance et de cordialité qui était nécessaire à son égoïsme délicat.
Il s'occupait fréquemment de moi, car il m'aimait
beaucoup, et il me prenait pour confident de ses pensées et de ses théories, ce dont je me sentais grandement honoré. Il me rendit même à cette époque un service dont je lui suis encore reconnaissant ; ma mère pensait qu'il serait peut-être bon que je finisse mes classes comme pensionnaire dans un lycée ; ce fut Maurice qui s'y opposa. Il déclara même que rien ne forme un homme, qui doit vivre dans le monde, comme la vie de famille ; il ajouta qu'il pourrait m'être d'un grand secours, si je me préparais à une carrière artistique, qu'il était préférable, par conséquent, de ne pas m'éloigner de lui, et qu'au surplus, je pourrais le rendre responsable, plus tard, d'un emprisonnement qui n'aurait pas eu lieu sans le nouveau mariage de ma mère, et dont il n'était pas sûr que je ne souffrisse pas infiniment.
J'étais désespéré déjà à l'idée de quitter le pavillon de Suffren, que j'adorais, et son tranquille jardin, et cette niche où le dauphin de la fontaine crachait de l'eau, sans fatigue, dans ime vasque en forme de valve, et cette vieille « fabrique » en ruines où il m'était si agréable de grimper au soleil couchant.
Quitter ma mère ! Quitter Maurice ! Était-ce là chose possible? Au heu de la vie charmante et douce que je menais entre eux, me faudrait-il subir un travail ennuyeux et morne, les leçons des professeurs, les taquineries des surveillants, les brutalités des élèves, sans l'espérance de retrouver, le soir, un peu de paix, un peu de gaieté, enfin de quoi avoir le comrage de supporter, le lendemain, les mêmes ennuis.
Vers le temps où ces discussions s'engagèrent, et devant moi et en mon absence, il y eut plusieurs escarmouches entre ma mère et son mari, qui commencèrent de me révéler qu'au fond de ce bonheur apparent, des troubles inconnus germaient, qui ne pouvaient manquer de mettre au jour des éléments de discorde.
Ce n'était encore que peu de chose, des réponses impatientes de l'un aux questions réitérées de l'autre, de petites piques d'amour-propre, des bouderies assez courtes. Peu ou point de paroles vives, mais des mines, des moues, des airs excédés, ma mère, plus triste, mon beau-père, plus nerveux.
Tout ce qu'il y a de latent et d'incertain dans les relations tendues de ma mère et de Maurice éclata pendant un dîner et me fit comprendre alors quelle mésentente disloquait leur ménage à peine né.
Maurice, avec ime apparente négligence, venait de déclarer qu'ayant rencontré dans l'après-midi, les Hermoseaux et le baron de Villemus, il les avait invités à déjeuner pour le jeudi suivant.
Les Hermoseaux étaient en garnison à Aix depuis un an à peine ; lui, lieutenant d'artillerie, gai, facile à vivre et plein d'entrain, encore qu'un peu sot, affectait im amour immodéré pour la musique et les beauxarts et se faisait l'apôtre de certaines utopies assez comiques dans sa bouche, touchant les États-Unis d'Europe et la prochaine pacification du monde. Pour elle, prétentieuse et jolie, avec un certain air caracolant et piaffeur de jument en haute école, elle était, avec mon beau-père, sur un pied de marivaudage et de coquetterie.
Ma mère, au nom des Hermoseaux, posa sa fourchette sur la table.
— Pourquoi as-tu invité les Hermoseaux?
— Parce que je les ai rencontrés aujourd'hui, comme je viens de te le dire, et que j'ai envie de les voir.
— Je n'ai pas le même désir.
— Aussi, pour ne pas te contrarier, je les invite moins que je n'ai envie de le faire. Mais avoue, entre nous, que tu as contre ces pauvres gens une malveillance vraiment absurde.
— Une malveillance absurde? Comme si je ne voyais pas, Maurice, que Mme Hermoseaux te fait la cour et comme si ton air de fatuité, de complaisance quand elle te témoigne son admiration, n'étaient pas à gifler !
— Peste ! Lucie ! Comme tu y vas ! Tu le dis en plaisantant, mais tu serais bien capable de le faire ! Tes soupçons sont ridicules, ta jalousie est sans motif. Avoue simplement que les Hermoseaux t'ennuient.
— Oui, je l'avoue, cela m'ennuie de recevoir les Hermoseaux et Villemus, et tous ces gens que tu invites sans cesse. Cela me fait une peine profonde de voir que tu ne peux déjà demeurer seul avec moi et qu'il te faut du monde, toujours du monde. Veux-tu que je te dise, Maurice, ce que tout cela signifie? C'est que tu ne m'aimes plus !
Maurice haussa les épaules.
— Ma pauvre Lucie ! Comme tu es exagérée ! Voilà que je ne t'aime plus, tout simplement parce que j'ai invité trois amis à déjeimer.
— Est-ce que Mme Hermoseaux ne te fait pas mille coquetteries?
— Non, non !
— Est-ce que tu ne la trouves pas fort à ton goût?
— Si. Mais comme peintre, Lucie, et de même que vingt autres personnes qui me plaisent autant et aussi peu.
— Eh bien ! Si tu m'aimais autant que tu le dis, tu ne songerais pas ainsi à vingt personnes, et tu ne chercherais pas toujours à t'amuser.
Maurice secouait bonnement sa tête barbue et souriait à demi, mais le visage austère de ma mère prenait plus d'austérité encore. Les plis un peu amers, qui rejoignaient les ailes de son nez aux deux coins de sa bouche se creusaient davantage, et ses profonds yeux noirs révélaient une tristesse réelle et grandis-
santé. Elle considéra un moment son mari, puis, d'une voix grave :
— Pourquoi m'as-tu épousée, Maurice? Si tu ne le regrettes pas encore, tu le regretteras bientôt. Tu ne peux concevoir que l'existence ne soit pas une fête perpétuelle, et moi, je ne suis pas née pour les fêtes. J'ai vu trop de deuils, trop de tragédies et de souffrances autour de moi pour ne pas avoir la conviction que la vie est une chose sérieuse.
— Mais oui, elle est sérieuse, c'est entendu, mais pas tous les jours, pas de midi à minuit, sans en excepter ime minute !
— Quand on l'a acceptée une fois comme un devoir, on ne peut pas songer sans cesse au plaisir !
— Tant pis ! Moi, j 'ai horreur de l'ennui !
Ma mère se leva, pâle, violente, la voix en même temps vibrante et pleine et comme gonflée d'une onde intérieure de fureur.
— L'ennui ! Voilà donc le grand mot lâché ! Je vous ennuie, Maurice ! Vous vous ennuyez avec moi ! Il y a longtemps que je m'en doutais. A une femme aussi ennuyeuse que moi, vous préféreriez sans doute une pécore comme Mme Hermoseaux ou ime petite rien du tout comme Mme Malacam. Soyez tranquille, je ne vous ennuierai pas longtemps ! Je ne peux pas supporter l'idée de vous être à charge. Séparonsnous.
— Calmez-vous, Lucie, dit doucement Maurice, ayez le courage de faire im retour sur vous-même. Rendez-vous compte à quel point cette scène est ridicule.
— Elle est revenue vingt fois entre nous, elle reviendra vingt fois encore ! Je ne peux admettre que, si vous êtes heureux avec moi, vous demandiez sans cesse de nouveaux amusements.
Ma mère, après sa solennelle sortie de table, avait
fait un pas vers la porte, mais elle songea sans doute que Maurice, qui mangeait encore, tout en disputant avec elle, ne la suivrait pas dans sa retraite. Elle n'avait visiblement pas épuisé ses arguments, car elle prit place dans un fauteuil, assez près de l'huis, pour s'en aller rapidement si l'idée lui en venait.
— Moi, répondit Maurice, sans hausser la voix, je ne peux admettre que vous deveniez aussi sévère et aussi intolérante. Vous refusez le moindre plaisir, parce que tout vous ennuie, parce que vous avez une nature inquiète et malheureuse, qui ne se plaît que dans le chagrin, le tourment, le mécontentement. Votre rigorisme, votre amour du devoir ne proviennent que de votre goût naturel pour ce qui est sombre et amer. Jamais je n'accepterai que vous transformiez cette maison en quelque chose d'aussi folâtre qu'un cime tière ou un hôpital !
— Pour la rendre plus agréable, dois- je flirter avec vos amis? Cela vous amuserait-il?
— Cette hypothèse saugrenue n'a aucun rapport avec ce que je dis.
— Évidemment, tous les moyens vous sont bons pour me fermer la bouche ! Eh bien, Maurice, je vous demande simplement de me prévenir quand vous serez las de vous ennuyer avec moi.
Maurice se contenait pour ne pas s'emporter à son tour, car le langage de ma mère commençait de l'exaspérer.
— Lucie, cette conversation a assez duré. Il m'est impossible de tolérer si longtemps que vous parhez ainsi sans réfléchir et que vous me forciez à entendre autant de foUes !
— Des fohes?...
— Oui, des folies... Une femme, qui a votre bon sens ne doit pas se laisser aller à de telle absurdités. Je
suis patient avec vous et je supporte assez souvent vos humeurs noires, mais je vous en conjure, ne me poussez pas à bout.
Il semblait excédé par cette dispute. Ma mère le comprit tout d'un coup et n'alla pas plus outre. Mon beau-père s'était enfin levé et marchait à grands pas. Ma mère le regardait, et je la regardais en même temps. Ses traits avaient quelque chose d'étrange et comme d'inspiré, on eût dit que cette atmosphère de tempête la vivifiait et qu'à tordre ainsi son cœur et celui des autres elle prenait plaisir. Un feu sombre couvait toujours dans ses yeux pensifs. Il y eut un long, un très long silence.
Enfin ma mère se reprit à parler, mais, cette fois, sans violence et avec une grande tristesse.
— Je me demande souvent, Maurice, pourquoi je vous ai épousé ! Qui de nous deux a eu le plus tort? Est-ce vous de m'avoir fait croire à votre amour? Est-ce moi d'y avoir cru? Je ne peux pas vous en vouloir. Je me suis trompée ! C'est ma faute. J'avais espéré échapper au malheur.
Maurice s'arrêta dans sa marche d'ours en cage et leva un index.
— Lucie, rappelez-vous une fois encore, s'il vous plaît, que l'origine de tout ceci, c'est que j'ai invité à déjeuner Villemus et les Hermoseaux. Or, le fait pur et simple d'avoir invité ViUemus et les Hermoseaux ne comporte aucune des conclusions que vous me prodiguez depuis une heure. Je vous en laisse donc toute la responsabilité.
— Vous avez raison, Maurice, et c'est moi qui ai tort de prendre les choses ainsi... Mais vous êtes heureux et je ne suis pas heureuse, je crois même que je ne le serai jamais.
— Me le reprochez- vous?
— Non i c'est toujours ma faute : je le reconnais.
y8 FUMÉES DANS LA CAMPAGNE
J'aurais voulu être tout pour vous, je ne le suis pas. C'est ma faute.
— Mais, ma pauvre Lucie, le démon de l'absolu vous égare. Aucun être n'est tout pour quelqu'un.
— Si, Maurice... Pour moi, rien n'existe sur terre en dehors de Raymond et de vous.
— Ça fait déjà deux !... Et puis à quoi bon scruter ainsi sa vie? On n'a rien à tirer de bon ni d'agréable d'un tel état d'esprit...
— Parce que vous n'avez pas besoin d'absolu, en effet, comme vous dites. Mais reconnaissez, du moins, que si j'ai tort de tant demander à la vie, vous êtes inexcusable d'en exiger si peu.
Il fit im geste d'indifférence :
— Qu'y puis-je?
La conversation se termina là, du moins devant moi. Que si elle continua plus tard, entre eux, quand ils furent dans leur chambre, personne ne me renseigna là-dessus.
Le soir de ce jour, si triste pour moi, je voulus prier pour le bonheur de ma mère. A mesure que des paroles implorantes sortaient de ma bouche, je sentais de plus en plus leur faiblesse. L'être à qui elles s'adressaient, je croyais de moins en moins qu'il s'occupât de nos misérables personnes. Rendrait-il la paix à ma pauvre mère? Referait-il l'impossible?
Je fus frappé par l'inutilité de ma prière, je vis le ciel fermé, mes derniers mots s'achevèrent en balbutiements. Ma confiance en Dieu, ma confiance dans la beauté de la vie, m'échappaient malgré moi, comme d'une gargoulette fêlée, son eau pure.
J'avais treize ans.
Je venais d'avoir treize ans, en effet ; j'entrais dans l'adolescence. J'y entrais même sans transition. Jusqu'à ma première commimion, j'avais été un enfant ; et du jour au lendemain, je compris que mon enfance était terminée. Habitudes d'esprit, jeux, mœurs, je rejetai tout cela d'un seul coup, dans une fiévreuse appétence de nouveauté. Je me tournai avec mépris vers ce que je finissais d'être ; agir en tout comme un homme me parut désormais le but unique de la vie. Ne sachant au juste en quoi cela consiste, je cherchai à prendre des airs de grande personne ; cette affectation est le premier signe de l'adolescence. Un grand souci de vanité, plus encore que l'aiguillon de la chair, c'est à quoi se distingue le passage de l'enfant à l'adulte.
Trop jeune pour faire l'homme, je fis donc le singe. C'est voisin. Je reconstruisis par imitation un type abstrait d'humanité, qui fut mon parangon. Vis-à-vis des choses religieuses, j'affectai une grande indépendance d'esprit, j'eus des opinions politiques, (comme j'habitais Aix, elles furent républicaines), je m'occupai de femmes, ce qui, en l'occurrence, consista à tourner la tête sur le passage des fillettes, enfin, je me mis en tête d'avoir un roman, et je commençai d'en lire plusieurs, qui m'étaient défendus. Ils me donnèrent du moins quelques idées sérieuses sur la vie et sur la société. Encore un coup, tout ceci n'était que
comédie ; je n'éprouvais rien de sincère. Ce ne fut que peu à peu que le factice devint naturel et qu'en jouant mon rôle, la transformation se fit d'un acteur en un homme. •
Bien entendu, j'avais choisi mon modèle en toutes choses, et c'était mon beau-père. J'imitais ses attitudes, comme je répétais ses opinions, je lus des livres sur la peinture pour lui donner la répUque, et je citai Michel-Ange, avant de savoir les dates de l'histoire de France. Je portais comme lui une lavallière flottante ; je copiais ses grandes enjambées, sa façon de se coiffer, de relever sur le front une boucle rebelle.,
Il ne pouvait manquer de remarquer cette admiration, et il était lui-même trop puéril pour ne pas en être flatté. Il voyait en moi son reflet, non sa caricature, il aimait à me mener avec lui comme son élève, comme l'exemple de ce que pouvait être son influence. Mais son affection grandissait d'autant.
J'ajoute que ma mère ne partageait pas son enthousiasme à cet égard et qu'elle voyait de mauvais œil le prestige exercé par son mari. Elle s'efforça même de corriger en moi tout ce qui était susceptible de rappeler le caractère de Maurice.
Avec le temps, elle devenait d'ailleurs plus sévère et plus stricte. Les moindres manquements aux règles morales l'affectaient comme des chagrins personnels ; la moindre tache sur une conscience lui donnait l'offense qu'à l'oreiUe d'un musicien apporte une fausse note. En perdant son indulgence, sa modération, elle perdait même une certaine inteUigence d'autnii, sans quoi la vie sociale devient épineuse, voire insupportable. Elle divisait l'humanité en deux classes : les honnêtes gens et les autres. Elle était impitoyable pour ceux-ci. Elle rompit avec une de ses amies, une jeune femme charmante, parce qu'elle passait pour avoir un amant. Elle poussa l'intransigeance jusqu'à
FUMÉES DANS LA CAMPAGNE 8l
refuser de faire une enquête afin de savoir si la chose était prouvée.
— • Si ce n'est pas vrai, dit-elle, Louise a du moins eu une conduite assez légère pour prêter le flanc aux médisances, donc aux critiques. C'est d'un mauvais exemple. Il ne m'en faut pas davantage pour redouter son commerce.
A la suite de cet incident, il y eut même plusieurs scènes avec Maurice : il prêchait la tolérance, la conciliation, l'indifférence même. Elle s'en montra blessée.
— • Vous n'avez d'indulgence que pour les malhonnêtes gens, lui disait-elle, avec indignation.
— Les autres en ont-ils besoin?
— Si l'on vous écoutait, tout le monde se conduirait mal.
— Soyez tranquille, on ne m 'écoutera pas. D'ailleurs, on se conduit mal, sans qu'il soit besoin que j'intervienne.
— ■ Votre bienveillance absurde peut vous rendre complice d'infamies.
— Je ne veux avoir de complicité aux actions où je n'ai point de part. D'ailleurs, nous ne sommes point Dieu pour régenter et juger le monde. Vous, Lucie, chaque matin, en vous réveillant, vous faites une répétition du Jugement Dernier, et votre chocolat ne passerait point si vous n'aviez auparavant damné quelque pécheur.
— Soyez assez bon, Maurice, pour m'épargnez vos plaisanteries ; elles me choquent et sont de mauvais ton.
— ■ Toutes les plaisanteries vous choquent.
— Non, les vôtres seulement. Vous ne riez que de ce qui est respectable.
— Sinon, de quoi rirait-on?
— Il vaut mieux ne point rire que de se dégrader par d'indignes bouffonneries.
Là-dessus, Maurice, exaspéré, quittait la table et ne reparaissait qu'à la nuit.
De fait, la sévérité de ma mère prenait quelque chose de plus en plus amer.
C'était ime souffrance personnelle et cachée qui causait son puritanisme. Il y avait de la misanthropie dans sa piété ; et si ses sentiments religieux se développaient avec outrance, et sa déUcatesse, et ses scrupules de conscience, c'était aux dépens de son repos d'esprit.
Dans ses jours d'agacement, Maurice disait :
— On fait certaines onctions avec du Saint-Chrême. Pour ta mère, ce devrait être avec du fiel bénit !
— Lucie, lui objectait-il, en certains moments, comment eussiez-vous traité la Samaritaine, Madeleine, la femme adultère?
— Le Christ avait le droit de leur pardonner, moi, pas.
— Vous resterez toujours aussi impitoyable?
— Non, je continuerai de mettre chaque chose à sa place, de ne pas juger le mal comme l'on juge le bien.
Qu'un tel rigorisme pesât fâcheusement sur nous et rendît presque irrespirable l'air de la maison, c'était de quoi ma mère ne s'avisait guère.
Comme elle parlait toujours au nom de la morale, elle croyait avoir raison. Mais seuls ont raison ceux qui sont heureux, aucun de nous ne l'était, ni ma mère, tourmentée par ses chagrins secrets, hantée par l'idée du péché comme certaines aliénistes le sont par la découverte de la foUe, ni mon beau-père, irrité d'avoir un intérieur pareil, et cherchant au dehors une diversion à son ennui, ni moi-même, incertain, troublé, assombri par le spectacle que me donnaient les seuls êtres que j'eusse aimés.
Et cependant, cette époque inquiète et malheureuse, c'était mon adolescence, ma merveilleuse adolescence !
Je m'épanouissais dans tous les sens. Traversé de mille désirs, je ne savais auquel livrer passage. Tout m'était inconnu, tout m'était en même temps amer et doux. Mes moindres actions prenaient, à certaines minutes, un air romanesque, qui m'enivrait ; par contre, les pires folies me semblaient choses faciles. Je ne savais où saisir la vérité, je ne voyais rien que de terrible et de confus.
Adolescence, époque miraculeuse et lamentable de l'âme humaine, comme je jouirais de toi aujourd'hui, si je te possédais de nouveau, mais comme je te compris mal, alors que tu t'emparais de mon cœur ! J'étais au centre d'un buisson d'aubépines, les branches hargneuses me déchiraient ; aussi ne voyais-je même pas ces fleurs d'argent qui répandaient sur moi les baumes du printemps !
Je souffrais de tout. Il n'y avait rien que je ne désirasse. Passion, gloire, fortune, voyages, la vie prenait tous ses masques pour me tenter. Mon impatience était telle que, n'en jouissant pas tout de suite, je désespérais de les connaître jamais, et que j'en étais à craindre de mourir sans les avoir captés ! Je rêvais de tous les pays du monde, depuis l'Italie dont Maurice parlait sans cesse, et de l'Espagne, qu'un de mes camarades m'avait décrite, jusqu'à la Chine, l'Inde, et jusqu'à la Lime, patrie naturelle de tous les écervelés de mon style. Je portais à toute chose un amour ingénu, attendri, intarissable, qui me maintenait dans un état de désir et d'extase à demi poétique ; et de la rose qui se déclôt à la femme dont la robe bruit sur les talons, mon cœur s'ouvrait à chaque influence voluptueuse, avec un furieux besoin de se donner et d'étreindre. Aucun sentiment ne me dirigeait, mais l'embryon de tous. Vingt hommes se battaient en moi depuis le héros jusqu'au criminel. Je pouvais devenir n'importe lequel : mais j'eusse donné ma
part de paradis pour pressentir le choix que je ferais.
Mon avenir m'attendait à tous les coins, sur toutes les routes : il était voilé comme une femme en attente.
En ce temps-là, combien de fois n'ai-je point battu les pavés de la ville d'Aix ! Il n'y avait pas une place, pas une rue, où je n'eusse promené mes espérances et mes désirs. J'adorais cette ville et je la haïssais, je l'adorais d'être belle, endormie et comme glacée dans un songe archaïque, mais je la haïssais aussi, parce que j'étais son prisonnier et que, tant que j'y végéterais ainsi, rien de romanesque, ni de sublime ne m'arriverait.
Son image est à ce point mêlée à ma vie que certains de ses aspects contiennent encore à mes yeux le détail de mes pensées ou de mes drames intimes. C'est ainsi que le portail de l'hôtel de Boyer d'Eguilles, dont les beaux pilastres déshonorés ornent maintenant de leurs chapiteaux corinthiens les murs d'une vermicellerie, est inséparable de la découverte que je fis, en classe de philosophie, de l'inanité du monde extérieur ; réfléchissant à ce problème, en sortant du lycée, je venais de franchir la grille ; des poutres, des planches rompues, encombraient la cour poussiéreuse où jadis, en de meilleurs jours, tournaient les carrosses d'or ; et je m'en affligeai, jusqu'au moment où devint soudain éclatante l'idée que tout cela était conception pure de mon esprit et où j'eus un grand vertige d'orgueil. Les sphinx de l'hôtel de Castillon sont de même les gardiens fidèles de certaines méditations que je fis alors sur les vieilles rehgions égyptiennes, pour lesquelles je me pris, pendant plusieurs mois, d'une vraie frénésie intellectuelle. Et quand je songe à mon ami Jacques Arion, je revois cette fontaine de la rue Mérindol, avec son auge de bronze, auprès de laquelle
il habitait ; et si, au contraire, j'évoque la fontaine de la place des Tanneurs, où quatre griffons captifs gardent entre eux un vase de pierre, cette image ramène fatalement au jour celle d'une jeune modiste, qui ressemblait à un page et qui me faisait des sourires engageants, de la fenêtre du second étage, où elle était éternellement accoudée, une forme vide de chapeau et une plume d'autruche à la main.
Mais mon endroit favori, c'était la cour du musée, cet étroit préau qui longe un des côtés de Saint- Jeande-Malte. La vue des paisibles statues, des tombeaux, calmait quelquefois ma fièvre. Quand les orgues résonnaient, leur bourdonnement grave et tranquille s'élevait autour de moi et me transportait bien loin. Je n'ai jamais connu d'heures plus étranges que celleslà. Les sons rehgieux qui sortaient de l'éghse me communiquaient un vague mysticisme, le désir de renoncer au monde et de me consacrer à Dieu, en qui cependant je ne croyais déjà plus que d'une façon intermittente. Mais plus fréquemment que le ciel, la terre me harcelait.
Sa vieille voix rude venait me réclamer jusque dans cet enclos. Elle me dépeignait ses rêves, ses amours, ses voluptés, ses devoirs ; elle prenait mille accents mêlés et contradictoires, tantôt doux, et plus souvent brutaux, elle implorait, elle réclamait, elle exigeait. Oh ! vieille terre païenne de Provence, qui as uni dans ton argile les ossements de tant de dieux disparus et de héros anéantis, comme je me sentais ton fils ! Comme les innombrables songes que tu as formés pendant des millénaires venaient l'un après l'autre occuper mon cœur ! Je sortais tout grisé de ce préau dormant, et si j'apercevais au dehors olivier, laurier ou cyprès, j'éprouvais un lancinant besoin de sagesse ou de gloire, — ou de cette flottante paix qui fait si blanc le front des morts !
C'était dans ces calmes après-midi du dimanche que j'imaginais ma vie future. J'y construisais vingt péripéties romanesques. J'y rêvais aux femmes de la ville que je croisais dans les rues et aussi à la Thétys que l'on voit au Musée, dans le grand tableau d'Ingres, et dont l'admirable dos onduleux et couleur de nacre m'a donné la première révélation de la volupté. J'y lus les livres, qui commencèrent de troubler mon imagination, des vers, des romans, Indiana, les comédies de Musset.
Presque tous les hommes qui s'agitaient ainsi en moi se sont endormis, un grand silence s'est fait dans ma pensée, une grande solitude dans mon coeur. J'ai suivi le cours régulier des destinées humaines, j'ai abdiqué peu à peu, renoncé jour à jour. De tant de frères jumeaux, qui se défiaient et combattaient pour obtenir la prééminence, un seul est demeuré. C'est lui qui me conseille ces pages, et nous regardons ensemble au fond du miroir que nous tend notre mémoire, ces êtres ardents, romanesques, généreux, combatifs, qui, du temps de ma merveilleuse adolescence, se bousculaient l'im l'autre et luttaient à qui irait le plus loin, qui partaient ensemble pour la vie et dont il n'est resté aujourd'hui que le plus misérable et le plus chétif.
Une de mes grandes distractions, à cette époque, était d'assister aux réunions de mon beau-père et de ses amis.
Maurice avait installé son studio au second étage du pavillon, c'est-à-dire dans une vaste pièce qui passait pour avoir servi d'atelier à Van Loo et qui avait quatre fenêtres, dont trois s'ouvraient sur le couchant, et une au midi. Là, s'entassaient ses tableaux, ses dessins, ses ébauches, et diverses curiosités ou bibelots achetés au hasard des marchés et des bric-à-brac. Une étagère supportait toute une collection de personnages de crèche, costumés à l'italienne, suivis de nègres, de chevaux caracolants et de chameaux. On remarquait aussi de vieilles faïences de Moustiers, décorées de grotesques, et qui n'étaient pas recherchées alors comme elles le sont aujourd'hui. Mais les visiteurs admiraient surtout les pièces capitales de l'ateUer : mi intérieur de couvent, par Granet, mystérieux et fantastique, où errait un capucin, plusieurs sanguines de Clérian et une belle toile de Cézanne : la plaine aixoise, onduleuse et toute bleue, au pied de Sainte- Victoire.
Par la fenêtre de gauche, on voyait venir à soi la traverse de la Molle, étroite et tordue, pareille, en son mouvement, à un scolopendre, puis, au-dessus des maisons, pointer les clochers de Saint-Sauveur, de la Madeleine et de Saint- Jean-de-Malte, ainsi que l'obélisque de la place de la Madeleine sur lequel se cram-
ponne l'aigle d'or de Chastel. Les autres croisées donnaient sur le jardin ; on en distinguait tout à plat les quatre pelouses, qui, deux par deux, se faisaient vis-à-vis, avec leurs vases de pierre, au centre d'une étoile en cailloux de couleur ; au fond, la niche de buis où le dauphin de la fontaine faisait son chantonnement régulier.
C'était en cet endroit que, chaque jeudi, Maurice de Cordouan recevait ses amis.
Il en venait beaucoup que j'ai oubliés, mais quatre ou cinq ne quitteront jamais ma mémoire. Je ne reverrai nulle part des gens pareils, de ces gens exquis et typiques de la vieille province française, qui dataient encore du temps où les chemins de fer, en important partout les mœurs effacées de Paris, n'avaient pas fait perdre aux mœurs et aux individus leurs singularités et leur pittoresque.
Pour rien au monde, le baron de Villemus n'aurait manqué un de ces jeudis ; toujours gourmé, révérencieux, sentencieux et gémissant, toujours préoccupé de politique, et serré dans une redingote qui avait dû paraître démodée, le jour même où il l'avait mise pour la première fois, il prophétisait sans arrêt ; aussi mon beau-père l'avait-il baptisé le Jérémie de la rue Cardinale.
— J'aime Villemus, disait-il. Il me rend optimiste. Chaque fois que je suis enclin à me décourager, je vais le voir, et il m'annonce alors de si effroyables catastrophes, des effondrements si fabuleux que je me rends compte qu'il ne peut rien arriver de tel et que je reprends confiance.
Mais s'il chérissait le baron de ViUemus, il n'affectionnait pas moins, bien que ce fût pour d'autres raisons, le marquis de la Touloubre, grand gaillard bruyant, à barbe blanche, vigoureux et solide, vêtu, selon les guises des paysans, de velours marron à
côtes, avec une large ceinture rouge qui serrait son pantalon sur les hanches. La pipe aux dents, parlant plus volontiers provençal que français, le langage vert et truffé de jurons, le marquis de la Touloubre n'en était pas moins de vieille et digne famille et avait grand air. Il ne se souciait que de bâtardise et sitôt que dans une famille, la moindre branche supportait un rejeton illégitime, il la vouait aux gémonies et affectait de ne la point connaître. Même quand cette erreur s'était produite en un autre siècle. En dehors de cela, il ne s'intéressait qu'à Aix, aux gens d'Aix, aux choses d'Aix. Tout ce qui n'était pas Aixois lui était inconnu. Depuis des années, il n'ouvrait que le Mémorial d'Aix et encore n'y lisait-il que ce qui touchait la Provence, qu'il n'avait pas quittée depuis la mort du comte de Chambord, car il avait été un fidèle pèlerin de Froshdorf. Cet épicurien, gourmand, sensuel et grand buveur, avait eu un désespoir véritable : la mort de son Roi. Son bonheur eût été de périr lui-même en défendant la légitimité. Maintenant, tout lui était à peu près indifférent. Il habitait, au Tholonet, ime grande propriété, où il passait pour cohabiter avec deux ou trois filles de ferme. Quand on faisait allusion à cette existence de pacha, son œil clair devenait soudain grave et triste, et il répondait :
— Au nom de quoi refuserais-je les derniers plaisirs de ma pauvre vie? Elle ne sera jamais plus utile à personne, puisque Henri V est mort en exil. Il y a eu des années, des années heureuses, monsieur, où j'aurais donné tout mon sang pourvoir notre Roi sur le trône de ses pères et le drapeau blanc flotter sur Paris. Aujourd'hui, rien ne compte pour moi et je suis le dernier de ma race. A qui aurai- je donné mes fils, puisque je n'ai plus de roi légitime? Ma vieillesse est celle d'un pauvre diable qui a perdu tout idéal !
Quand il parlait ainsi, mon beau-père hochait la
tête, puis venait, en silence, serrer la main du marquis ; le baron de Villemus se mouchait bruyamment et murmurait : « Pauvre France ! » ; l'abbé de Galice prenait mie prise et regardait chacun avec pitié et ironie. C'était à la tombée du jour ; les Rois mages sur l'étagère semblaient avec leurs chevaux, leurs nègres et leurs chameaux, retourner du côté de l'ombre et déser-* ter un pays où les souverains sont en exil ; dans la blanche faïence de Moustiers, les grotesques et les mendiants à la Callot exécutaient une danse macabre, et les derniers rayons qui s'en allaient emportaient avec eux la pourpre et l'or de la journée, comme des attributs royaux.
Il venait aussi Nestor Sibour ; c'était xm employé de l'octroi, que mon beau-père avait découvert dans une de ses promenades et dont il s'était toqué. Bien que sans culture et sans éducation artistique, Siboiu: s'était soudainement découvert, à trente ans, une vocation de dessinateur ; et de fait, il exécutait d'étranges compositions, pleines de maladresse et de talent, où l'on voyait des sabbats de sorcières, des rondes de fantômes, autour d'ime fontaine monumentale, des tentations de Saint-Antoine, dans un escaher de vieil hôtel, les scènes les plus extravagantes, en un mot, d'un conte fantastique, se jouant dans un décor galant. Long et vague lui-même, la chevelure en désordre et le poil blond, il ne pouvait faire un geste, sans menacer un objet, un pas, sans se heurter à un meuble ; toute orientation lui était inconnue. S'il voulait se diriger vers la porte de sortie, il ne manquait pas d'abord de se cogner à chaque fenêtre. Jamais il ne buvait un verre de vin sans en verser la moitié sur son pantalon. Son langage participait de cette incoordination ; c'était une suite d'apostrophes inspirées, de prosopopées emphatiques, où nul verbe intervenait pour vertébrer cette bouillie verbale. Pour la rendre
plus opaque encore, Sibour ne parlait que de spiritisme ; il vivait véritablement dans le monde des esprits et ne rêvait qu'apparitions, spectres, phénomènes d'apport. Quand son large œil, trouble et glauque, se fixait sur vous, on eût juré qu'il distinguait votre double. Je ne l'approchais pas sans peur.
Poiir me rassurer, il ne fallait rien moins que la présence de l'abbé de Galice. Celui-là ne s'épouvantait de rien. La statue du Commandeur n'eût obtenu de lui qu'un sourire ou peut-être quelque controverse sur les droits historiques qu'elle avait de se manifester. Il ne croyait pas aux esprits. « Je ne crois guère à ceux des vivants, avait-il coutume de dire, comment croirais-je àceux des morts? »« Quarante ans de confessions disait-il encore, m'ont persuadé qu'il n'y a guère sur cent hommes que deux ou trois d'entre eux qui aient ime âme personnelle. Pour les autres, j'incline à penser qu'ils ont ime sorte de demi-conscience rudimentaire et collective, comme les colonies de madrépores et de coraux. » J'aimais beaucoup l'abbé de Galice, son intelhgence saine et vigoureuse, ses plaisanteries, son érudition. Car il savait tout, il avait tout lu, tout étudié, et les potins de la Rome antique ou d'Athènes ne l'intéressaient pas moins que ceux de sa cité. En archéologie, en théologie, son savoir était si prodigieux qu'on venait de fort loin pour le consulter. C'était un esprit aux vastes visées, tombé aux radotages d'ime petite ville ; et comm.e il était trop fier pour s'en plaindre, il préférait s'en amuser.
Quand j'aurai cité encore mon vieux cousin, M. de Guignes, celui-là même qui, avec son torticolis chronique, ses mains goutteuses et ses poches pleines de bonbons, m'avait tant plu, ?ors de l'enterrement de mon père, et le docteur Paillon, un vieux toqué, qui soignait toutes les maladies de ses clients avec les plantes sèches des coUines de Provence, et les siennes
propres avec du Châteauneuf-du-Pape et de la vieille eau-de-vie, j'aurai crayonné les plus fidèles amis de Maurice. Mais le plus célèbre de tous manque encore à la galerie ; celui-là, c'était Paul Cézanne.
Je voudrais vous le dépeindre tel que je l'ai connu, car son aspect est inoubliable.
Nous étions tous réunis, on causait, moi, j'écoutais, sans ouvrir la bouche. Le marquis de la Touloubre fumait sa pipe, et, d'un air narquois, récitait un dicton provençal ; le baron de Villemus annonçait la révolution pour le 5 du mois prochain ; Sibour, parfois, nous confiait quelque obscure divagation, pleine de spectres et de correspondances avec l'au-delà ; l'abbé de Galice raillait ou racontait de savoureuses anecdotes ; M. de Guignes m'embrassait et me bourrait de berlingots. On entendait le docteur Paillon finir le récit d'une visite à quelque malade :
— Je lui ai dit : « Mon vieux Roubaud, ne vous laissez pas aller ! Faites bouillir du romarin dans du vin chaud, buvez-m'en une grand'tasse avant de vous coucher, et demain, ouste, allez au poste et tuezmoi votre douzaine de culs-blancs avant le déjeuner ! » Cet imbécile ne s'avisait-il pas d'avoir des rhumatismes, tout comme moi, tout comme vous, l'abbé? Voyez-vous ça ! Un simple paysan ! Je te l'ai vite remis sur pied...
Soudain, la porte s'ouvrait. Quelqu'un entrait avec un air presque exagéré de prudence et de discrétion. Il faisait figure de petit bourgeois ou de fermier aisé, finaud, cérémonieux avec cela. Il avait le dos un peu rond, un teint hâlé, marqué de teintes brique, le front nu, des cheveux blancs s'échappant en longues mèches, de petits yeux perçants et fureteurs, un nez bourbonnien, un peu rouge, de courtes moustaches tombantes et une barbiche de mihtaire. Tel, j 'ai vu Paul Cézanne
à notre première rencontre, tel je le reverrai toujours.
J'entends sa manière de parler, nasillarde, lente, méticuleuse, avec quelque chose de soigneux et de caressant. Je l'écoute discourir sur l'art ou sur la nature, avec subtilité, avec dignité, avec profondeur.
Un jour qu'il déjeunait à la maison, il regarda des abricots et des pêches, disposés dans une jatte et il nous dit :
— Regardez comme la lumière aime tendrement les abricots, elle les prend tout entiers, elle entre dans leur pulpe, elle éclaire tous leurs côtés ! Mais elle est avare envers les pêches, dont elle ne rend lumineuse qu'une moitié.
Il faisait ainsi de petites remarques judicieuses que personne ne semblait avoir faites. Une autre fois, il déclara à Cordouan, tandis que je cheminais auprès d'eux, le long de la rue Cardinale :
— Un artiste, voyez-vous, doit faire son œuvre, comme un amandier fait ses fleurs, comme un escargot fait sa bave...
Quand il quittait le pavillon de Sufïren, Maurice se levait solennellement et me disait :
— Ra5nTiond, souviens-toi des paroles de cet homme-là. Plus tard, tu seras fier de l'avoir approché et tu diras avec orgueil : « Moi aussi, je l'ai connu ! »
Souvent, il emmenait mon beau-père travailler avec lui. C'était Cézanne que Maurice imitait maintenant ; il recherchait le secret de sa simple et grande composition, de sa noblesse, de sa naïveté, du sentiment direct qu'il avait des choses, de cette pesanteur qui lui faisait enfoncer de vrais arbres dans la terre, étager de véritables plans de terrains. Mais ce que Maurice avait dans la tête, c'étaient mille images de musée qui s'interposaient entre la Nature et lui. Cézanne copiait le monde, Maurice copiait Cézanne. Aussi n'arrivait-il qu'à être terne, incomplet, maladroit.
D'autres visiteurs venaient aussi chez mon beaupère, dont je me souviens mal, vieux nobles, écrivains de province, érudits, flâneurs. On buvait du vin cuit, qui est chaud et sucré et qui a le goût des raisins muscats dont il est fait, on grignotait des cahssons, ou au commencement de l'année, des gâteaux des rois, q,Hi se renouvelaient sur la table pendant deux mois.
Le trait distinctif de tous ces gens était l'amour de leur ville. Aucun d'eux n'eût accepté ailleurs ime situation, quelque belle qu'elle fût. Aix les avait pris, envoûtés, d'une sorte de sorcellerie à laquelle ils ne pouvaient échapper. Ils raffolaient de ses souvenirs, de sa distinction, de sa tristesse, ils étaient fiers de se dire Aixois, comme certains de leurs ancêtres d'être appelés citoyens romains. Ils aimaient le passé, les chimères, l'ordre, une certaine qualité morale, un peu frêle, un certain recul. Ils parlaient avec mépris de tout ce qui est moderne, neuf, hétérochte, barbare. Ils étaient démodés avec affectation, réactionnaires avec volupté. Pour eux, leurs contemporains ne savaient ni vivre, ni penser, ni manger, ni aimer. La France leur semblait Hvrée au sabotage et au désordre ; et l'amour qu'ils portaient à leur chère cité avait quelque chose de mystique. Ils l'adoraient un peu comme certains opiomanes, la drogue dont ils meurent.
J'accompagnais souvent mon beau-père dans ses visites. Je connus ainsi des intérieurs presque princiers, où quelque veuve sans enfant portait éternellement le deuil du dernier roi, des hôtels magnifiques, oii les héritiers d'un grand nom vivaient dans la misère et le délabrement, des meubles dignes du Louvre, des chefs-d'oeuvre abandonnés à la garde d'ime vieille fille ignorante et confite en dévotion. Je vis une demoiselle de ViUars, au fond d'un musée véritable, gagner sa vie en faisant le commerce des œufs et des poulets ; je vis le comte de Palavas, septuagénaire, suivre une
procession, en portant des vêtements, si antiques et si déchirés qu'un bout de chemise, par derrière, lui sortait du pantalon, à la grande joie des demoiselles de la congrégation, qui s'esclaffaient dans son dos ; je vis le marquis de Méouves, indigné que l'archevêque d'Aix, Mgr Gouthe- Sou lard, fût un roturier, assister à la grand'messe en tournant le dos à l'autel ; je vis enfin Mlle de Miolhs. Elle avait été la plus belle fille de la ville, mais il ne lui en restait rien. Elle s'était un jour volontairement tailladé le visage à coups de rasoir, offrant sa beauté à Dieu pour qu'en échange, il convertisse ses frères, qui perdaient âme et santé, dans une existence crapuleuse.
En ce temps-là, on vivait encore à Aix, comme en plein dix-huitième siècle, hors du monde, hors des lois de la société moderne, comme au fond d'une principauté agonisante et vieillotte.
Je me souviens que nous visitâmes, un jour, M. d'Escursan, un vieux gentilhomme, la courtoisie même, qui possédait un vaste hôtel, situé au fond d'une cour, où des lauriers-roses poussiéreux achevaient de se dessécher. Des deux côtés de la porte d'entrée, se voyaient encore, fichés dans le mur, ces éteignoirs énormes dans lesquels les laquais étouffaient autrefois leurs torches.
M. d'Escursan nous montra dans son antichambre voûtée une belle chaise à porteurs en vernis-Martin et nous dit :
— J'ai été porté dans cette chaise. Ma mère n'allait jamais à Saint-Sauveur dans un autre équipage. Seulement, comme elle était une des dernières dames de la ville à s'en servir, on ne trouvait plus de porteurs qui sussent marcher à l'amble. Aussi était-ce deux solides croque-morts qui venaient nous chercher, chaque dimanche, et qui nous trimbalaient à la grand'-messe !
Et ce récit me donnait une grande estime pour M. d'Escursan.
Il nous présenta ensuite sa collection de grelots, de clarines et de clochettes. Plusieurs chambres en étaient garnies du haut en bas. Ils se taisaient maintenant, ils ne remuaient pas, ils ne chantaient plus la chanson des routes, ces vieux objets de cuivre, qui avaient autrefois tinté au galop des chevaux et des mules, dans la poussière craquante des chemins de Provence, entre les ohviers et les cyprès, au temps oii la campagne était vivante et gaie, avec ses dihgences bruyantes, ses troupeaux, ses coups de fouet, ses voyageurs à dos d'âne et toute sa vie bohémienne !
— Quand tous mes amis auront disparu, me dit Maurice, après avoir quitté M. d'Escursan, le monde n'en roulera pas moins, mais quelque chose sera mort en France, parce qu'il n'y aura plus personne pour nous donner une idée des mœurs honnêtes, pittoresques et familières d'autrefois !
... Si je n'ai pas été par la suite un homme absolument pareil aux autres, si j'ai manqué ma vie en quelque chose, c'est un peu à ces originaux que je le dois, à mon beau-père, à leurs étranges entretiens, au fond de rêve et de folie sur lequel ils vivaient. Je le dois, sans doute, aussi à l'influence délicieuse et néfaste de cette ville, qui est indifférente à tout, qui se suffit à elle-même, — de cette ville où il faut devenir im poète ou un maniaque.
A dix-sept ans, je passai mon baccalauréat. Ma mère me demanda ensuite si je n'avais pas une préférence pour une carrière ; mais aucune ne m'appelait. Que pouvais-je faire par conséquent, dans une ville illustre de tout temps par ses facultés, sinon d'étudier le droit?
Mon beau-père avait bien essayé de m'inculquer le goût de la peinture ; mais il dut reconnaître assez vite, et avec dépit, que je n'y montrais aucime disposition. Il m'avait même donné, à différents anniversaires, des photographies, qui représentaient les œuvres qu'il aimait. Il m'en parlait ensuite avec exaltation, et tandis qu'il discourait, je croyais y voir ce qu'il y distinguait lui-même. Mais lorsque seul, je les reprenais, tout ce que son influence m'y faisait lire m'échappait de nouveau. Je possédais trop de bon sens pour croire que, si je ne comprenais pas une œuvre, c'était en vertu de sa pauvreté. Je n'eus cependant pas été le seul à vouloir, de cette médiocrité, faire une supériorité sur autrui. N'ayant pas cette fatuité, je devais bien m'avouer que je n'étais pas un artiste et je souffrais de cet aveu.
Renonçant donc à l'art et à la vie supérieure qu'il semblait entraîner avec lui, je commençai de mener cette charmante vie d'étudiant, où l'on apprend si aimablement à vivre. A vrai dire, je travaillais aussi peu que possible, et surtout dans les deux premières années, je n'assistais que rarement aux cours.
Assister aux cours ! Écouter des leçons de droit
quand j'avais toute la vie à découvrir! Se remplir la tête de notions saugrenues, étudier, absorber le contenu d'indigestes volumes, c'est faire œuvre de cuistre et de pédant, mais aller dans le monde, entrer en relations avec ses semblables, avoir une maîtresse, juger les êtres, c'est devenir im homme. On me reprochait d'être un paresseux, dans le temps même où je menais à bien le travail qui m'a le plus servi par la suite, où j'expérimentais mes facultés de clairvoyance, d'action sur autrui, de contrôle personnel.
Cependant, je passais la plus grande partie de mon temps sur le cours Mirabeau ; les étudiants allaient alors au café Lesdiguière, qui est sur le trottoir de droite ; ils se seraient cru déshonorés si on les avait vus entrer au café Justin, qui se trouve à gauche, et qui était fréquenté surtout par les officiers et les petits bourgeois de la ville. Il paraît qu'aujourd'hui c'est tout le contraire. Ainsi va la vie !
Nous demeurions là jusqu'à une heure avancée de la nuit, buvant des bocks, jouant aux cartes, nous livrant parfois à mille facéties ou prenant part à de pantagruéliques orgies. Nous causions aussi beaucoup, et de littérature et de philosophie. Nous étions quelque peu frondeurs, voire même anarchistes, comme tous les gens de ma génération. Il ne faut pas en penser de mal. Il est mauvais d'être conservateur à vingt ans : que peut-on devenir ensuite?
Il va sans dire que j'étais aussi amoureux. D'abord de plusieurs jeunes filles que je rencontrais dans le monde. Chaque hiver, trois ou quatre hôtels ouvraient leurs portes vénérables ; on valsait sous des plafonds peints, entre les boiseries qui avaient vu danser de même les sujets de Louis XV. A la fin des bals, quand commence à traîner cette subtile odeur de chairs moites et de fleurs fanées qui porte à l'amom*, comme les chaleurs de l'après-midi portent à la sieste, quand
les jeunes filles cèdent à la langueur et qu'elles rient sans raison de toutes les paroles qu'elles entendent, une transfiguration se faisait qui, dans une invitée quelconque, créait soudain une apsarâ. Et je rentrais dans cet état bienheureux de dormeur éveillé, que connaissent tous ceux qui ont été amoureux et dont rien ne peut donner une idée à ceux qui sont privés de ce plaisir.
Je ne sais pas ce qu'elles sont devenues, ces jeunes filles que j'ai adorées. Sans doute, sont-elles aujourd'hui grand'mères. Pourtant si je les revoyais, même aujourd'hui, ce ne serait pas sans émotion. Gabrielle d'Issalène, Marguerite de Sèves, Agnès Roux-Fleurian, il me suffit de redire parfois ces noms pour sentir je ne sais quoi de doux et de mélancolique m 'envelopper, comme ime chanson qu'on n'a plus entendue depuis bien longtemps. C'est la chanson de ma jeunesse, en effet, dont j'écoute le grelot bien faible maintenant, mais encore assez net pour émouvoir mon vieux cœur.
Cependant, j'apprenais la vie. Je connaissais peu à peu les meilleurs coins d'Aix, le bar où l'on vous sert du vermouth centenaire et l'auberge de rouliers, où, dans le bruit des conversations et des rires, l'omelette est savoureuse à point et le gigot frotté d'ail. C'était pour moi une joie puérile et toute neuve, en commandant un repas, que d'indiquer, d'une voix ferme, par le choix que je faisais d'im vin, que j'étais un gourmet émérite. Un théâtre, un café-concert, avaient, à mes yeux, une poésie que j'ai peine à concevoir à présent. Je me faisais aussi aux matérialités de ce monde, et s'il me restait ime fumée d'imagination qui me montait parfois à la tête, je n'en reposais pas moins mes pieds sur la terre, fortement, solidement.
Mon Dieu, quelle bonne et heureuse époque c'était là. et comme tout vous paraît ensuite fade et décoloré !
Sans être précisément riche, mon père avait laissé une petite fortune, et ma mère me donnait libéralement de quoi m'amuser. Cela m'évita de pénibles écoles. Je contractai bien quelques dettes, mais elles ne firent aucun scandale, et ma mère les paya avec tant de bonne humeur que je renonçai à recommencer.
Ce n'était pas qu'elle ne se tourmentât point de cette vie d'étudiant et qu'elle ne m'adressât souvent de sévères mercuriales, mais, comme, au demeurant, elle me voyait sufi&samment laborieux et doué de quelque raison, elle n'exagéra pas ses inquiétudes et, en mon honneur, dépouilla un peu de son hypocondrie et de ses angoisses.
Ce fut à cette époque qu'augmenta mon intimité avec mon beau-père. Nous en vînmes même à nous tutoyer. Ma jeunesse s'accordait merveilleusement à la sienne. Il m'accompagnait souvent au café. Il connaissait tous mes amis, qui l'aimaient beaucoup. Et quand il nous avait entendus soutenir, pendant des heures, que les gens qui rendent la justice devraient être pendus les premiers, célébrer l'union libre, vociférer contre la propriété et soutenir mille autres sornettes de cette force, il levait les bras au ciel et il s'écriait :
— Ah ! jeimesse, jeunesse, rien ne te vaut ! C'est toujours vous, les jeunes, qui avez raison contre nous, parce que vous ne considérez que les idées et que nous autres, pauvres vieux, nous ne voyons plus que les faits, les misérables faits, bêtes comme des chiffres, laids comme des institutions !
Un jour, que nous rentrions du café Lesdiguière, assez tard dans la nuit, Maurice me prit le bras et le serrant doucement :
— Écoute, Raymond, tu ne me parles jamais de tes amours. Tu es certainement amoureux. De qui l'es-tu? D'une grande dame ou d'une blanchisseuse.
FUMÉES DANS LA CAMPAGNE lOI
d'une petite bourgeoise ou d'une cocotte? D'une trieuse d'amandes ou d'une cigarière?
Je rougis un peu et je ne répondis pas.
— Si ma question te choque ou t'intimide, n'en parlons plus. Pour rien au monde, je ne voudrais t'être désagréable.
Je finis par lui dire que je ne savais comment m'ouvrir à lui, car j'étais amoureux de plusieurs femmes à la fois.
— A la bonne heure, s'écria-t-il. Voilà qui est bien parlé ! Ça prouve que tu es un bon Provençal ! Les Provençaux aiment tellement l'amour qu'ils ne cessent jamais de le ressentir et que plusieurs passions simultanées sont quelquefois nécessaires pour éprouver leur cœur. Moi, vois-tu, si je te faisais des confidences...
Il rougit à son tour, il se tut. Il venait de se souvenir qu'il avait épousé ma mère. Cette pensée le gênait toujours, quand elle se mettait en travers de notre intimité.
— • Quand j'étais jeune, j'étais comme toi...
Je me demandais quelquefois s'il ne l'était plus. La vie domestique lui pesait évidemment, et surtout la misanthropie de ma mère.
Sous prétexte de peinture, il partait souvent pour l'après-midi, quelquefois, pour deux ou trois jours, allant a Saint-Antoine, à Eguilles, à Meyragues. Il en revenait, hâlé, rouge, de la gaieté aux yeux, avec la mine de quelqu'iui qui a tiré un bon parti de la vie. Il en rapportait un bout de toile ambitieuse et inachevée, qui allait rejoindre l'amas des précédents châssis. Il en rapportait aussi des projets sans nombre, où celui de partir pour l'Italie reparaissait périodiquement.
Mais il en établissait beaucoup d'autres, et de plus absurdes, comme d'acheter un cheval et d'apprendre l'équitation, dont il ignorait tout, ou de quitter Aix qu'il adorait pour s'installer à Marseille qu'il n'aimait
pas. Une fois, il se mit en tête d'étudier l'anglais ; un professeur vint au pavillon pendant trois mois ; au bout de ce temps, Maurice le congédia, et l'on n'en entendit plus parler. Une autre fois, une de ses cousines étant morte, il voulut adopter la fille en bas âge qu'elle venait de laisser ; il courut consulter pour cela tous les notaires de la ville, afin de leur demander conseil, puis il n'y pensa plus.
Chacim de ces plans saugrenus amenait une vive discussion avec ma mère, qui les prenait au sérieux et s'efforçait, au nom du bon sens, de lui en montrer les difficultés ou la folie, ce que Maurice prenait pour le désir de le vexer ou d'attenter à sa liberté. Moi, je souriais, je savais que la semaine suivante, ce nouveau dessein serait oublié comme tant d'autres velléités, auxquelles mon beau-père se donnait tout entier jusqu'au moment où il était repris par son indolence, son esprit changeant et des combinaisons encore inconnues.
Du moins, je croyais que c'était là toute sa nature ; j'appris plus tard qu'il n'en était rien et j'entrai plus profondément dans sa vie.
Au commencement de ma troisième année de droit, mon camarade, le marquis Boniface de Peyroncel me dit un jour :
— Pourquoi ne viens-tu pas chez Calixte Aigrefeuille?
Je lui objectai que je n'avais point l'honneur de lui avoir été présenté.
— Eh bien, je te mènerai chez elle. Rien n'est plus facile.
J'étais, en effet, très désireux de faire la connaissance de cette Mlle Aigrefeuille, dont on parlait beaucoup. Mais, pour comprendre les motifs de ce désir, il est nécessaire de faire un retour en arrière.
Au début de l'année précédente, s'était étabhe à Aix, ime jeime fille, fort jolie, qui vivait seule et voulait faire ses études de droit. Elle semblait jouir d'une certaine aisance, elle s'était coquettement installée dans le rez-de-chaussée d'un hôtel, où tout de suite elle avait reçu quelques amis improvisés.
Je laisse à penser ce que dans une ville de mœurs traditionnelles comme Aix, on put dire d'une jeune fille qui montrait ainsi un désir bien visible de n'en faire qu'à sa tête. On épuisa assez vite les calomnies courantes, mais c'est un chapelet fort court, et si on ne cessa pas de s'occuper d'elle, du moins le fit-on bientôt avec moins de passion. Je ne doute point qu'on n'eût rapporté à Mlle Aigrefeuille les propos qui avaient couru sur elle. Elle pensa donc fort justement qu'il est
bien vain de se guinder, pour apprivoiser une galerie toujours malveillante, et elle afficha avec crânerie son désir de demeurer indépendante et de fréquenter qui lui plairait.
C'était im singulier phénomène que Mlle Aigrefeuille. Son père, un mélomane, un esprit chimérique, avait dépensé la plus grande partie de ses biens dans l'espoir d'imposer à l'univers un de ses amis, compositeur de musique dans le génie duquel il croyait. Il le défrayait de tout, louait des salles de concert pour qu'il se fît entendre et payait de ses deniers l'impression de ses sonates et de ses symphonies, d'ailleurs médiocres. Et quand Mme Aigrefeuille, qui était douce; mais pratique, lui reprochait ime telle dilapidation, M. Aigrefeuille répondait :
— C'est mon devoir d'agir ainsi ; tu verras, tu verras ! Burrieu sera mi nouveau Richard Wagner, et moi, son roi Louis II !
Il ne se noya pas dans le lac de Sternberg, mais il mourut tout de même. Peu après, Mme Aigrefeuille se remariait à im homme d'affaires, assez riche et pas très jeime, qui habitait Nice. Ce nouveau venu fit assez mauvais ménage avec Calixte, qui n'aimait, ni ses façons, ni son caractère. A vingt et un ans, elle résolut de vivre seule, et pour en avoir le prétexte, de faire ses études de droit. Sa mère, qui l'adorait et qui souffrait beaucoup de ses dissensions avec son mari, obtint qu'elle n'irait pas s'installer à Paris, mais à Aix. Calixte obéit volontiers, car elle y avait déjà une amie, Mme Reboulon, femme d'un conseiller à la cour. Ce fut ainsi qu'elle arriva parmi nous et y produisit aussitôt une révolution, d'autant plus orageuse que Mlle Aigrefeuille reçut des étudiants, ne fit aucune démarche auprès des personnes sérieuses de la ville et se Ha immédiatement avec deux jeunes filles que nul ne voulait fréquenter, parce que leur père, M. Au-
dience, professeur au lycée, avait en tout les idées les plus avancées et les plus subversives.
Cela créa à Mlle Aigrefeuille une société restreinte et méprisée, mais enviée. Beaucoup en médisaient, qui eussent été ravis d'en faire partie, car le bruit courait qu'on s'y amusait fort. L'année suivante, il y eut quelques nouvelles recrues, dont moi-même, mais jamais beaucoup, et ce petit groupe demeura une coterie. Pour les ûdèles, je les croquerai au fur et à mesure qu'ils me tomberont sous la main. On les appelait, à Aix, avec un dédain hargneux, les gens de la rue de l'Opéra et tous ceux qui en faisaient partie avaient je ne sais quel mauvais renom ; ils sentaient le fagot d'une lieue. On n'allait pas jusqu'à dire qu'il se célébrait des messes noires chez Mlle Aigrefeuille, mais hors ceUe-là, toutes les calomnies y passèrent, depuis l'opiimi jusqu'à l'espionnage.
Calixte Aigrefeuille avait loué une moitié de rezde-chaussée dans l'hôtel de l'Estang-Parade, qui est un des plus beaux de la ville. La porte monumentale franchie, on tombait dans une cour où l'herbe poussait entre les pavés pointus. De hauts pilastres à chapiteaux corinthiens formaient les vertèbres apparentes de cette demeure, dont les austères murailles étaient d'un gris vaguement doré. Ensemble solennel et triste, avec quelque chose de tragique, comme si cette cour eût servi de théâtre à un départ nocturne d'émigré, à une fuite inattendue de prince menacé, contraint de déguerpir en toute hâte, dans un grand concours de gentilhommes et de laquais mêlés, à la faveur des torches fumeuses.
Le vestibule de l'hôtel était vaste. La révolution d'un escalier de fer forgé, dont les marches de marbre étaient basses et douces à l'œil, s'y développait à l'aise, sous une haute voûte. Une porte à
droite : c'était l'appartement de Mlle Aigrefeuille.
Il ne se composait presque que d'une pièce, mais considérable, qui avait dix mètres de hauteur, un plafond peint de fleurs et d'attributs, trois portes-fenêtres, et une cheminée sculptée, où les plus grosses bûches eussent tenu à l'aise. Le carrelage était formé de grandes dalles inégales et couleur de miel. Les portesfenêtres ouvraient sur un petit jardin, un vrai jardin de curé, avec quelques plates-bandes rachitiques, un puits, dont la poulie rouillée pendait sous un figuier, une charmille, et quand je le vis pour la première fois, de grands tournesols, trop lourds, dont la tige rompue laissait pendre à l'envers les pauvres diadèmes.
Le reste de l'appartement comprenait deux chambres, très basses de plafond, une cuisine étroite, et cinq ou six pièces minuscules, à peu près inhabitables, très éloignées les unes des autres et auxquelles on accédait par un escaher si bizarrement coudé, qu'il était impossible de comprendre à quel étage elles étaient placées, ni dans quelle partie de l'hôtel.
Le salon tenait de l'atelier et de la garçonnière. Un très grand divan, jonché de coussins, en occupait tout le fond. Au miUeu, une table couverte de livres et de revues, mêlés à des bibelots saugrenus. De-ci, de-là, quelques fauteuils anciens ; et un piano dans un coin. Plusieurs photographies d'actrices étaient ghssées dans la rainiu-e de la glace ; sur les murs, simplement épingles, je remarquai quelques dessins, assez libres, découpés dans le Courrier Français. C'était vraiment un logis d'étudiant, et si j'ajoute qu'vme bouteille de porto ou de xérès traînait toujours sur la cheminée à côté de plusieurs cendriers et de boîtes de cigarettes du Levant, j'aurai indiqué la surprise que l'on éprou, vait en pénétrant dans ce studio de jeune fille.
Un samedi d'octobre, j'y fis mon entrée.
J'y vis une personne fort belle, d'allure libre et gaie ; point grande, mais svelte, et bien proportionnée ; les traits délicats, la peau très blanche, les joues d'un modelé charmant, avec des yeux verdâtres, im regard plein de rêve ou de mélancohe, et le long des tempes, les anneaux et les boucles d'une chevelure im peu courte, à la Byron, rousse et luisante. J'essaie d'exprimer ce que m'inspira ce visage ; je ne trouve point. On y lisait un mélange déconcertant de sauvagerie et de douceur, de malice et de tristesse, de liberté et de réserve; enfin, la plus mobile figure qui se pût imaginer.
A mesure que je la connus mieux, je découvris en elle l'indépendance d'un jeune animal et la tendresse d'une femme amoureuse, ime volonté de fer et beaucoup d'indécision.
Elle m'accueillit cordialement, en camarade, exagérant même cet air de brutalité apparente qu'elle montrait aux nouveaux venus, puis m'installa dans un fauteuil et m'offrit aussitôt des cigarettes que je refusai.
Il y avait là Mme Reboulon, longue personne au visage comme bouilli, qui avait de grandes prétentions mtellectuelles et m'agaça bien souvent par la suite, Jacques Arion, Edwin de Sénéguier et Hupaïs. Je les connaissais tous les trois, mais pas intimement encore, et ce fut surtout rue de l'Opéra que je me liai avec eux. C'était à peu près l'éhte de la jeunesse d'Aix, bien qu'en somme, Hupaïs ne fût qu'un bouffon.
— Quand vous êtes entré, me dit Mlle Aigrefeuille, en se tournant vers moi, nous étions en train de nous demander quel était l'âge véritable de l'amour pour une femme.
— C'est cinquante ans, répondis-je.
Cahxte se mit à rire et me jeta un regard gai, satis-
fait, un peu complice, qui me disait clairement que, par cette réponse, elle me jugeait digne d'être des gens de la rue de l'Opéra et que désormais elle ne me confondrait pas avec le vulgaire.
— Pourquoi? demanda Mme Reboulon, qui ne comprenait que lentement.
— Ah ! voilà, dis-je. Cela ne s'explique guère.
— Au fait, fit Arion, la femme de cinquante ans d'aujourd'hui, c'est la femme de trente ans de Balzac.
— Si cette progression continue...
— Et puisque les savants nous promettent une jeunesse éternelle...
— L'âge de l'amour pour les femmes sera cent ans ! Là-dessus, nous poussâmes tous de grands éclats
de rire, ainsi qu'il arrive entre gens très jeunes, quand on considère un peu ses idées comme des attributs de clown, et que l'on cherche, dans toute opinion, cette sorte d'hem^euse absurdité qui révèle la fraîcheur de l'imagination.
Hupaïs demanda ensuite quel était le meilleur âge de l'amour pour les hommes.
— Vingt ans, fit Mme Reboulon. Si j'avais pris un amant, moi qui vous parle, j'aurais choisi un tout jeune homme, frais, rose, tendre, un être naïf, ardent, qui ne soit pas encore flétri par l'expérience, qui ait de la candeur, de la sincérité, de la pureté...
Sur cette phrase, voici Hupaïs qui se jette aux pieds de Mme Reboulon, lui prend les mains, baise l'ourlet de sa robe, imite des sanglots d'extase et de reconnaissance et finit par s'écrier :
— O madame, merci d'avoir ainsi pensé à moi, merci d'avoir fait mon portrait ! Je n'ose croire à un tel bonheur ! Dites, c'est bien vrai que vous m'avez distingué, que vous allez vous donner à moi?
Or, sachez que Hupaïs était malingre, chétif, l'air
FUMEES DANS LA CAMPAGNE lOÇ
pleutre et sournois, le visage noir, toujours mal rasé, les cheveux gras et couverts de pellicules, l'air vieillot et sale, et au moral, cynique, envieux, un vrai pilier d'estaminet.
— L'âge de l'amour pour un homme, dit gravement Calixte, c'est quarante ans.
— Bigre ! fit Arion, quarante ans, cela fait un amoureux un peu mûr !
— Et nous alors? demanda Sénéguier, quel rôle nous faites- vous jouer?
— Vous, mes pauvres petits? Mais vous ne comptez pas ! C'est à peine si vous trottinez tout seuls, et vous voulez qu'on vous aime? Vous êtes gentils, comme les petits chiens, vous mangez du sucre, vous savez jouer et faire le beau, mais non pas aimer ! Vous, Edwin, l'autre jour, au café Lesdiguière, comme un petit mufle que vous êtes, vous lisiez à cet imbécile de Barthouminat une lettre qu'une femme venait de vous écrire !... Non, il n'y a qu'un homme de quarante ans qui comprenne l'amour ! Il compte dans la vie, c'est un aide, un soutien, c'est un ami...
— Mais, CaUxte, dit Peyroncel, que faisons-nous ici, nous qui vous aimons?
— Eh bien, repassez dans vingt ans, je vous donnerai peut-être une réponse favorable !
— Dans vingt ans, dit Hupaïs, on ne vous la demandera plus.
— Qui sait? murmura Calixte. Qui sait si une femme qui décline n'offre pas davantage à l'homme qui l'a choisie que celle qui n'a que l'arrogance et l'inexpérience de l'extrême jeunesse?
— Quarante ans ! s'écria alors Arion. Je crois que vous avez raison, Calixte. Au fond de la volupté, il y a l'appétit de la mort. C'est son approche qui doit faire les plus belles amours. Un baiser, encore un baiser, puis le dernier, et demain, la bouche se fermera pour
toujours ! Quel aiguillon alors, quelle fureur ! Et pourtant, rien ne t'assouvira, corps détestable, jusqu'à ce qu'une poignée de terre te colle les lèvres à tout jamais !
Hupaïs prit son chapeau, un vieux feutre crasseux, et se leva :
— Moi, dit-il, quand Arion devient lyrique, j'aime autant décamper. Ça m'effraie toujours les gens qui ont des crises de ce genre.
Mais il était tard, nous partîmes tous, malgré les protestations de Calixte, qui voulait nous retenir et improviser un dîner.
Plus tard, je me rappelai cette conversation, et je compris mon imprudence, mais le mal était fait.
La nuit était humide et brumeuse ; il avait plu ; nous glissions sur la pente du trottoir.
Il faisait encore chaud comme en septembre ; nous avions soif. Peyroncel nous proposa de boire un bock ou deux, au café Lesdiguière.
— Que penses-tu de Calixte? me dit-il, en me prenant le bras.
Je n'eus pas le temps de répondre, parce que Sénéguier et Arion me poussaient dans la boutique d'un horloger où Hupaïs venait d'entrer.
— Monsieur l'horloger, vendez- vous des montres? demanda-t-il.
— Mais oui, répondit, avec un sourire humble, le marchand, qui avait l'air d'un lapin blanc, le poil fané et les yeux rougis.
— Avez-vous une montre qui marque l'heure? L'horloger commença d'être inquiet et sortit deux
ou trois montres.
— Je vois bien, dit Hupaïs, elles marquent l'heure, en effet, mais en avez-vous aussi qui marquent le linge?
Et laissant l'horloger ahuri et grommelant, nous
sortîmes tous du magasin, en riant comme des fous. Je me rapprochai de Peyroncel.
— Jamais, mon cher, je n'ai rencontré de jeune fille qui...
Mais il était dit que, ce jour-là, je n'exprimerais pas mon enthousiasme pour Mlle Aigrefeuille.
Sur la terrasse du café Lesdiguière, garnie d'étudiants, Edwin de Sénéguier, s'accotant à un platane, venait de déchausser un de ses pieds, et agitant sa bottine au-dessus d'Hupaïs, il déclarait : •
— Hupaïs, pour te témoigner mon mépris, je secoue sur toi la poussière de mes souliers !
— Tu fais bien, répliqua placidement le cynique, La poudre de notre terre natale sera plus dignement attachée à mes pieds que collée aux sabots d'im âne !
... Ces conversations, ces folies, qu'on m'excuse de les rapporter ! Elles n'ont de sel qu'à mes yeux, je le sens, mais je retrouve en elles l'ivresse charmante de la jeunesse ; acceptez-les, ou plutôt, oubliez-moi, fermez les paupières, évoquez vos souvenirs personnels, vos affections déréglées, vos désirs de singularité et d'évasion, vos longs rires, vos confiances sans motifs, vos farces, vos élans, vos absurdités. Alors, vous n'aurez plus devant vous un médiocre et monotone cahier, mais le livre où vous retrouverez le plus brillant et le meilleur de vous-même.
A dater de là, ma vie eut un but : comment, jusqu'alors, avais-je pu vivre sans Calixte Aigrefeuille?
Je pris donc l'habitude de l'aller voir, au tomber du jour, d'abord une fois par semaine, puis deux fois, puis finalement tous les après-midi. Cette progression fut assez rapide ; j 'ai un caractère, en même temps souple et bon enfant, qui se prête volontiers aux fantaisies d'autrui, même les plus déraisonnables. Bientôt, Mlle Aigrefeuille ne sut plus se passer de moi.
Si j'avais pensé que Calixte fût une jeune fille comme Magali de Guérines ou Mlle Roux-Fleiurian, son caractère, sa manière de vivre, m'eussent sans doute scandalisé. Mais Calixte n'était pas une jeune fille de cette race, et à dire vrai, je ne savais au juste ce qu'elle était. C'était Calixte Aigrefeuille, et voilà tout, une créature étrange, mi-fée, mi-étudiante, ime sorte de nihiliste de comédie féerique, un être aussi impossible qu'un personnage de roman, ayant échappé aux lois sociales, aux lois morales, presque aux lois physiques, et vivant à sa guise, au fond d'irn hôtel fantastique, dans une des plus invraisemblables des villes de ce monde !
Il me faut bien dire d'ailleurs que ce n'était point seulement dans mon imagination que Cahxte était un être bizarre. Jamais je ne la trouvai deux jours de suite dans la même humeur. Tantôt, plongée dans le plus noir chagrin, elle ne parlait que de spleen et de suicide, bâillait, se roulait de désespoir sur son divan,
tantôt, enivrée d'une gaieté étourdissante, elle faisait mille folies, se déguisait ou se masquait pour nous recevoir, nous réunissait autour d'un dîner improvisé qui finissait le plus souvent en charade, en joyeuse partie de colin-maillard. Mais d'autres fois, grave, sérieuse, je la trouvai le nez dans im livre, et elle m'entretenait alors le plus philosophiquement du monde. Elle lisait ce que nous lisions nous-mêmes, l'évangile de ces années-là, les manuels de la culture individuelle, Gœthe, Ibsen, Nietzsche, Barrés. Les formules de ces écrivains lui semblaient une règle parfaite d'existence ; elle les admirait passionnément, et comme si elle retrouvait dans leurs théories les tendances de sa nature véritable.
Il va sans dire que j'étais amoureux de Calixte, mais je crois que nous l'étions tous. Son image avait chassé bien loin, dans les brumes du passé, celles de Mlle d'Issalène et de Marguerite de Sèves. Je ne sais plus aujourd'hui si cet amour ne rendait heureux ou malheureux ; même quand j 'en souffrais, il dramatisait agréablement ma vie ; et quand je quittais l'hôtel de l'Estang-Parade, je faisais les plus doux rêves en remontant du côté de la rue Célony.
Ce qu'étaient exactement ces rêves, il me serait difficile de l'expliquer maintenant. Sans doute, si je m'en souvenais, leur niaiserie ou leur puériUté m'affligerait, mais puisqu'ils faisaient ma joie à cette époque, pourquoi les renierais-je? Le plus continuel, c'était, bien entendu, de passer ma vie avec Cahxte ; je ne cherchais pas à m'expUquer comment se réaliserait cet événement prodigieux ; je considérais le problème comme résolu d'avance ; l'essentiel, c'était de savoir ce que nous ferions, quand nous serions ensemble et de quelle manière nous remplirions tout ce long temps consacré aux plus grands plaisirs. De loin en loin, il me venait pourtant des doutes sur les senti-
ments de Calixte à mon égard, mais je les chassais au plus vite, préférant mon incertitude dorée à n'importe quelle explication.
Quand je songe à cette époque, je ne peux sans émotion nous représenter, mes camarades et moi-même réunis autour de Calixte Aigrefeuille.
Trois ou quatre lampes à pétrole n'arrivent pas à éclairer suffisamment le vaste salon. Le plafond demeure dans l'ombre. Calixte, le plus souvent, est allongée sur son divan ; ses grands yeux pétillent de malice ou d'intelligence, sauf quand elle est seule avec moi et qu'elle se laisse envahir par une acre mélancolie. Elle a ime robe d'intérieur, très décolletée, qui découvre sa nuque fine et ses épaules rondes et pâles,
Nous sommes rangés autour d'elle, Jacques Arion, Pe5n:oncel, Edwin de Sénéguier, Hupaïs, moi, quelques autres encore.
Arion est un jeune homme un peu gros, très brun, qui a des yeux d'Arabe nageant dans une sclérotique nacrée, des cheveux drus, une longue barbe en pointe, la physionomie d'un émir sarrazin. Il est bavard, bruyant, content des autres, content de soi, bon vivant, toujours prêt à crier, à manger, à organiser quelque orgie. Mais si j'oublie son aspect un peu vulgaire, si je ferme les yeux, je ne pense plus qu'au poète, à l'homme véritablement inspiré, mort trop tôt pour donner sa mesure, doué d'une sorte de génie métaphorique et vraiment capable de faire parler les dieux. Au surplus, l'insouciance même, assez néghgé de sa personne, et sans ambition autre que d'écrire de beaux vers, en dînant, le soir, dans quelque auberge de village, tandis que grince la pouhe d'un puits et qu'au miheu des prés crie une sauterelle verte.
Que d'heures nocturnes avons-nous passées, Arion et moi, à nous raccompagner interminablement de la
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rue Célony à la place Mérindol, en sortant du café Lesdiguière ! Arion était incapable de ne pas tout confier de sa vie à son interlocuteur, quel qu'il fût. Il me révélait ses projets d'avenir et ses maladies imaginaires, la haine que lui inspiraient ses parents et ses soucis d'argent, ses naïvetés et ses roueries. Soudain, il changeait de ton, et sur les grandes réalités, sur l'amour, sur la gloire, sur la mort, il émettait avec une âpreté singulière, de tragiques raccourcis, des paroles émouvantes ou profondes. Ou bien, il me récitait ses vers, qui étaient riches d'images, sans signification précise, ni pensée, mais d'une sonorité qui emplissait l'âme de musiques vagues et de sentiments évocateurs. Je savais qu'il se serait raconté de la même façon s'il avait eu à faire à un charretier ou à l'abbé de Galice, mais je n'en aimais pas moins cette confession perpétuelle, car, en vrai poète qu'il était, Arion portait une âme publique, où les moindres sensations, les velléités les plus occasionnelles, prolongeaient des retentissements inattendus.
Rien ne ressemblait aussi peu à Jacques Arion qu'Edwin de Sénéguier, joli garçon, poupin et frisé, mais fermé, guindé, pointilleux, secret sur soi-même, discret sur autrui. Il semblait tendre, câlin, affectueux ; en réalité, il était sec, froid, calculateur, très attentif à ses intérêts et d'ailleurs, sous des dehors aimables, foncièrement mélancolique et même atrabilaire.
Sa jeunesse avait été fort étrange. Deux de ses soeurs, très belles et de beaucoup ses aînées, étant mortes à quelques mois de distance l'une de l'autre, d'une fièvre typhoïde, leur mère, dans l'excès de son désespoir, ne voulut point se séparer de leurs cadavres.
Elle les fit donc embaumer, puis enfermer dans im grand meuble. Et quand Edwin entrait à l'improviste dans la chambre de sa mère, il n'était point rare qu'il
la trouvât agenouillée devant un tiroir et dans la contemplation d'une momie au visage pincé, revêtue de ses plus beaux atours. Il y avait bien là de quoi rendre un tout jeune homme presque neurasthénique et lui donner le dégoût de tout sentiment humain par le spectacle des excès où ils peuvent entraîner im cœur aimant.
Mais des habitués de la rue de l'Opéra le plus curieux, je pense, c'était mon ami Boniface, dernier rejeton d'une des plus vieilles familles de Provence. Il n'aimait rien tant que les travaux manuels, les chevaux, l'odeur des écuries, la société du populaire. Pendant une semaine, il demanda à remplacer le facteur rural et ce fut lui, marquis de Peyrcncel, qui distribua leur courrier aux bonnes gens des Milles. Une autre fois, il conduisit durant un mois la diligence d'Aix à La Barque-Fuveau. On ne comptait plus les fantaisies de ce genre. C'étaient des sortes de crises qui s'emparaient de lui, tout à coup ; il lui fallait se plonger en plein labeur, dans quelque milieu ouvrier, se griser de turbulence physique, de bruit, de conversations brutales, puis il revenait à nous, l'œil brillant, le teint fleuri, la lèvre gourmande, comme trempé d'un bain d'air et de soleil, et plus prêt que jamais à boire, à se battre, à sauter sur un cheval ou à jouer aux cartes sa récolte de vins ou ses fermes : véritable colosse que Calixte dirigeait comme un enfant.
Avec Hupaïs, qui, comme je l'ai dit, n'était qu'un pître et qui est, d'aiUeurs, devenu par la suite procureur de la RépubUque, ce petit groupe formait le noyau de nos réunions ; il y avait cependant quelques autres comparses, dont il faut mettre à part Barthouminat, que nous choyions à cause de sa bêtise, qui était énorme, épique, et des mots prodigieux qu'elle lui inspirait, et un doux garçon, un peu vague, du nom de Claude Orgias, que nous entourions de respect.
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parce que son père avait été l'un des premiers félibres, et, dans sa jeunesse, un ami de Mistral.
Parmi ces étudiants, de sentiments et de milieux si divers, le terrain d'entente, le lien, était le même que chez les amis de mon beau-père. Tous aimaient Aix d'un amour exclusif, passionné ; ils raffolaient de ses hôtels, de ses souvenirs, de ses rues et de ses usages, et leur attachement était sans bornes pour cette ville dormante et dorée, qui rêve au pied du mont Olympe, comme une petite sœur d'Athènes la Sainte...
Un après-midi, que j'étais allé voir Calixte, je la trouvai avec les deux petites Audience, Marianne et Camille, les filles du professeur que personne ne voulait fréquenter, du jacobin qui écrivait des livres de morale civique, où les plus atroces convoitises révolutionnaires étaient représentées comme d'austères vertus et la délation comme un devoir, et qui rôdait le long des rues, méprisé de tous, l'œil sombre derrière son lorgnon, noir de barbe et de cheveux, l'air d'un prophète pour conseil municipal, d'un Jérémie de réunion publique.
Cahxte brodait ; cela lui arrivait rarement. Je me demandais à quoi rimait cette nouvelle fantaisie. Elle avait l'air modeste, sage et appliqué, et elle écoutait les petites Audience débiter sur quelques femmes de la cité, fort honnêtes d'ailleurs, les plus atroces calomnies et d'ignobles ragots.
— Raymond, me dit soudain Calixte, pourquoi ne m'avez- vous pas présenté votre beau-père?
— Mais vous ne me l'avez jamais demandé.
— Eh bien, je vous le demande !
Je pris sans doute un air fort penaud, car elle ajouta :
— Cette proposition, je le vois, mon vieux, excite votre enthousiasme. Allons, modérez vos transports de joie. Apaisez cette charmante ivresse...
Les deux Audience, ici, éclatèrent de rire ; je les eusse avec bonheur envoyées au diable ! Je me contentai de leur jeter un regard affreux.
— Pourquoi voulez-vous voir mon beau-père?
— Parce que tout le monde me dit qu'il est jeune, gai, spirituel, enfin délicieux de toutes façons, et que je sens que je m'entendrai très bien avec lui.
Là-dessus, je fis chorus avec elle ; je déclarai que personne n'était aussi intelligent que Maurice, n'avait autant de cœur, de loyauté, de talent, d'amour des arts, que c'était mon meilleur ami, et que je l'affectionnais et l'estimais au delà de tout.
— Très bien, Raymond, ces sentiments vous honorent, mais ne me stupéfient pas. Ils sont dignes d'une belle âme comme vous ! Mais tout ceci ne m'explique pas pourquoi vous tenez votre beau-père à la chaîne... Etes-vous jaloux de moi ou de lui?
— Des deux, dis-je en riant.
— Vous me jugez donc très dangereuse? Une sirène, n'est-ce pas, la sirène des anciens mélodrames qui entraîne à leur perte les vieux jeunes gens? Pourtant, vous ne vous êtes pas noyé à cause de moi, monsieur de Bryus, vous ne vous êtes pas jeté dans l'Arc, de désespoir, vous n'avez pas allumé de réchaud et vous ne vous êtes pas pendu à l'espagnolette de votre croisée? Alors, que craignez-vous pour votre beau-père? Est-il plus inflammable que vous?
Je finis par avouer la vérité ; la vérité, c'était que ma mère voyait déjà de mauvais œil mes assiduités, rue de l'Opéra, que la réputation de Calixte lui donnait fort à trembler pour moi et qu'il m'était difficile de lui cacher où j'emmènerais Maurice.
Non, je ne peux vraiment pas dire que je fus très adroit, mais que faire? Mieux valait tout avouer.
Calixte m'écoutait maussadement, les sourcils froncés.
— Raymond, me dit-elle, en se levant, c'est un caprice, soit, mais j'y tiens. Et vous savez qu'à mes yeux les caprices sont la seule chose qui compte ! Je veux voir votre beau-père. Si vous ne me le présentez pas, je me fâcherai avec vous !
Et ce fut ainsi que je fus obligé de conduire Maurice de Cordouan chez Calixte Aigrefeuille.
Quelques jours après, je transmis à mon beau-père l'invitation de Calixte.
C'était après le déjeuner ; nous nous promenions ensemble dans le jardin. Il n'était pas assez dissimulé povu* me cacher le plaisir que cette proposition lui fit. Il jugeait, d'ailleurs, qu'il la devait en partie à l'opinion flatteuse que mes amis et moi avions de lui, et rien ne pouvait lui plaire davantage. Il ajouta qu'il connaissait Mlle Aigrefeuille de vue, qu'il l'avait rencontrée quelquefois dans la rue ou siu: le cours Mirabeau et qu'il la trouvait très belle fille. Il y avait bien un point noir au tableau ; il en parla franchement, tandis qu'il m'éloignait de la maison, sous le prétexte futile de me montrer une rose, qui venait de fleurir contre un mur.
— Mlle Aigrefeuille, me dit -il, en toussant un peu, n'a pas dans la ville, il me semble, une bonne réputation. Non point qu'on lui reproche rien de grave ! Mais elle passe pour être légère, trop libre, dissipée, en un mot. Penses-tu que ta mère, avec son caractère, ne trouvera pas étrange que je lui fasse une visite?
Je répondis non moins carrément :
— Je crois qu'il est sage de ne rien lui en dire.
Voilà la parole qui fut grave, parole de rien en apparence, mais capable, comme celle qui échappe à l'alpiniste, dans une atmosphère trop pure, de déchaîner une avalanche. EUe entraînait notre comphcité à tous deux, elle nous liait par un mensonge, par un détour.
C'était une décision hostile, prise contre la personne que nous aimions le plus au monde.
Je compris longtemps après le danger de toute tromperie. Mais cette prudente réflexion, hélas ! je ne devais la faire que lorsqu'il était trop tard pour qu'elle me fût utile.
Nous décidâmes du jour où nous irions rue de l'Opéra, et j'annonçai à Calixte la visite prochaine de M. de Cordouan.
Cet après-midi-là, le ban et l'arrière-ban des amis de Mlle Aigrefeuille fut convoqué. Elle était un peu en marge de la société. Recevoir officiellement un personnage sérieux, un homme marié, c'était pour elle un triomphe, et elle ne le cachait pas assez.
J'en conclus qu'elle était moins indépendante qu'elle ne le laissait paraître et qu'il y avait en elle un germe d'esprit bourgeois qui avait, avec le temps, de grandes chances de lever.
Le marquis de Pejnroncel, Arion, Edwin de Sénéguier étaient présents, et Mme Reboulon, les petites Audience, Hupaïs, Barthouminat, Orgias, et quelques figurants de second ordre.
Maurice, je dois l'avouer, fut éblouissant et conquit tout le monde. Il débuta par un compliment galamment tourné et entra aussitôt dans l'épigramme ; il décocha deux ou trois traits acérés aux moeurs étroites de la ville, se félicita qu'il y eût à Aix une maison où l'on put causer gaiement, librement, intelligemment, sans crainte des fausses interprétations, des critiques et des médisances (comme si Mme Reboulon et surtout les Audience n'étaient point les personnes les plus envieuses et les plus mauvaises langues de la cité) ! Enfin, il jeta quelques fleurs à ses jeunes amis, qui lui faisaient le très grand honneur de bien vouloir le considérer comme un des leurs. Visiblement, il
voulait briller, sans, pour cela, se rendre hostiles Sénéguier, Arion ou Peyroncel.
Calixte lui demanda ce qu'il faisait à Aix. Il parla de peinture, d'art, en homme accablé par la grandeur de sa mission, puis comme il était lancé, il nous entretint de ses projets.
— Il est bon, déclara-t-il, de sortir quelquefois de chez soi. J'ai l'intention d'ici huit ou dix mois d'aller, avec ma femme, passer un an ou deux en Itahe. Et j'espère que Raymond voudra bien nous accompagner.
— Certainement, dis-je.
Cette promesse ne m'engageait pas à grand'chose. Je commençais à savoir ce qu'il advenait des plans de mon beau-père.
— Où comptez- vous aller? demanda quelqu'un, qui n'était pas, comme moi, au courant de la vérité.
— Certainement, nous ferons un séjour à Florence, et un autre à Venise. Deux ou trois mois à Sienne me tenteraient aussi beaucoup, mais rien n'est absolument décidé.
Et il parla des fresques. Dieu sait si je connaissais le couplet et cependant Maurice fut si éloquent et si communicatif qu'il réussit à m'intéresser de nouveau ! Il s'exalta, il célébra la couleur incomparable de Piero délia Francesca, la grandeur simple et tragique, les douloureuses figures de Giotto qui semblent avoir le volume et le poids de formes véritables, la fraîcheur éternelle de Benozzo Gozzoli, le charme maniéré de Ghirlandajo, la poésie féerique de Carpaccio, la rudesse de Mantegna, le charme élyséen qui flotte dans les pâles oeuvres de Luini. J'avais entendu vingt fois cette antienne : je vous le répète, j'étais tout oreilles!
Il y avait une telle jeunesse, une telle vibration de sincérité dans les paroles de Maurice, quand il était ainsi inspiré qu'il réduisit au silence Sénéguier, Peyroncel, même Arion ! Pour im peu, on eût applaudi !
— Vous les connaissez bien, ces fresques ! s'écria Calixte, qui écoutait Cordouan, avec une admiration visible.
Il revint à la vérité, tout d'un coup, il n'osa pas mentir impudemment devant moi, ni paraître un imposteur. Il s'en tira avec prudence.
— Qui ne les connaît? dit-il, avec négligence.
— Moi, fit Hupaïs. Dans ma famille, on n'appréciait comme œuvres d'art que ces chromos sur toile vernie, représentant un poulailler ou le départ du pêcheur, que les grands magasins, il y a quelques années, offraient en primes, le i^'^ janvier. Ça m'a bien donné des idées sur l'art, mais très différentes des vôtres, monsieur, et pas très justes, je crois...
Cette facétie d'Hupaïs fut jugée de goût médiocre, et d'autant plus qu'elle contrastait avec l'exaltation de Maurice. Et je compris soudain le secret de sa séduction, de cette séduction qu'il exerçait sur ma mère, sur moi, sur ceux qu'il approchait. Il rendait toute chose plus vivante ; il répandait autour de lui son enthousiasme et le faisait partager. A ce moment, je crois que nous eussions tous donné cinq ans de notre vie pour voir le Campo-Santo de Pise, la chapelle des Espagnols, l'égUse inférieure d'Assise.
Je distinguai chez Arion un mouvement de jalousie. Avec une subtile adresse, il détourna la conversation, l'aiguilla sur l'amour où il jugeait qu'à cause de moi Maurice serait contraint de se taire. Maurice se taire ! Comme c'était mal le connaître ! Il repartit à fond de train, et cette fois, il fut sublime !
Calixte lui demanda, je ne sais pourquoi, — peutêtre aussi pour le gêner, — quel était son plus beau souvenir d'amour. Et mon Dieu, il le raconta, et ce récit n'avait rien de sympathique.
— Mon plus beau souvenir d'amour? commença t-il, en ayant l'air de chercher, — j'ai encore aux
oreilles le timbre particulier, la trémolo de sa voix, pendant qu'il parlait ainsi, — je devrais vous répondre tout de suite, car on n'en a pas deux également intenses ! Et surtout n'allez pas vous imaginer que cette hésitation soit de la fatuité de ma part. J'ai beaucoup travaillé dans ma jeimesse, et je me suis marié très jeune, c'est vous dire que je n'ai aucune prétention aux succès féminins.
Cette dernière phrase était un vrai tissu de mensonges ; j 'eus l'intuition qu'elle s'adressait surtout à moi.
— Cependant, ajouta-t-il, il y a un visage auquel je pense quelquefois, aux heures où un peu de découragement vous donne le regret des plaisirs passés. J'y pense simplement, parce que c'est un des premiers qui aient troublé mon cœur et surtout mes sens. Ce n'était pourtant pas grand'chose, cette petite modiste, qui n'avait pour elle que l'éclat de sa jeunesse et la facilité de ses mœurs. Brune, vive, grasse, il ne faut pas vous la représenter comme une héroïne de roman. Sa conversation surtout était inouïe ; ime vraie conversation de corps de garde ! Je lui donnais rendezvous dans les chemins creux, dans les traverses, nous nous étendions pendant les soirs du printemps, au bord des routes ou au fond des fossés. Quelquefois, c'était un bois de pins où l'on pénétrait alors tout à son aise. J'avais dix-neuf ans, elle, dix-sept... Un jour, nous avons cessé de nous voir, sans phrases, sans motif, quand nous avons eu assez l'un de l'autre...
Arion semblait triompher. Maurice s'était mis dans un mauvais cas. Impossible de raconter devant des inconnus plus vulgaire histoire, ni d'une plus lamentable médiocrité. J'en fus gêné moi-même, et j'eus, à ce moment, l'impression désagréable qu'il était mon beau-père, avant d'être mon ami. Mais Maurice était sûr de son effet, il reprit :
— Oui, l'aventure est plate, choquante même, j'en conviens : une jeune fille, curieuse et dépravée, un jeune homme, avide de vivre... Eh bien, c'est tout de même un souvenir inoubliable, parce que j'avais dixneuf ans, parce que le sentiment que je ressentais pour cette pauvre enfant, c'était de l'amour, du vrai, celui qui remplit le cœur et qui fait paraître toute chose exquise, sublime, divine. Lui seul a le don de transformer une médiocre idylle en roman, et en poème, la rencontre de deux êtres quelconques. Si je vous avais parlé d'une passion éthérée, dans un cadre princier, avec tous les raffinements du luxe et de la délicatesse, auriez-vous eu à ce point l'impression que l'amour est tout, qu'il peut tout et qu'il n'y a que lui qui fasse la douceur de vivre? Cette petite modiste et moi, dans nos pinèdes de Provence, mais nous étions Roméo et Juliette, Werther et Charlotte, Vincent et Mireille, un couple éternel en face de la Nature ! Et cependant vous nous auriez pris pour des galopins ! Mais qui dira jamais de quel mystère est fait le rayonnement qui émane de deux êtres amoureux?
Cette fois, ce fut un succès. Arion n'insista pas. Calixte regardait Maurice avec des yeux brillants. Que de fois Arion ou Sénéguier avaient tenu devant elle des propos plus profonds sur l'amour, mais aussi plus sceptiques ! Elle avait paru chaque fois chagrine, mécontente, agacée... Ici, elle s'épanouissait. C'était donc cela qui avait le don de la séduire, cette éloquence facile, cette manière banale de traiter un tel sujet ! J'étais trop jeune pour comprendre que le ton de Maurice, la chaleur de son accent, les vibrations comédiennes de sa voix, avaient plus d'importance que les choses qu'il disait. Calixte me parut sotte, Maurice, superficiel. Le premier jugement exact que je portai sur lui, la jalousie me l'inspira.
Il trouva prudent de se retirer sur une victoire. Il
prit congé de Calixte, et je le suivis. Nous remontions vers la rue Célony. Il marchait à grands pas, sans faire attention aux nombreuses flaques de boue, dans lesquelles il enfonçait le pied.
— C'est vrai, me dit-il, avec exaltation, il n'y a que l'amour au monde, et si j'étais libre, je m'y donnerais entièrement. La vie est sans goût, sitôt que nous sommes nous-mêmes sans passion. Le monde, vois-tu, Raymond, c'est une vaste scène pour des amoureux, — ou rien du tout !... Si mon existence était à refaire !...
J'eus peur de ses confidences :
— Maurice, il est tard. Maman doit s'inquiéter...
— Non, non, il n'est pas tard...
Ce rappel à la réalité lui-même ne le calmait pas.
— L'art, continua-t-il, en soi, c'est un arbre mort. Un grand sentiment seul peut en faire repousser les feuilles. Le mariage est son ennemi. Si ma vie était à refaire...
Il formait encore des projets, et les plus irréalisables. S'il n'était pas marié !... Mais il l'était ! Et l'oubliant, il parlait d'habiter Paris, de retourner dans le monde, de ne plus croupir au fond de la province, dans une ville morte.'
— Mais tu disais, Maurice, que tu aimais Aix plus que tout?
— L'ai- je dit? J'ai eu tort. Si j'étais libre ! J'ai connu à Paris deux ou trois femmes... Ah ! mon petit ! Belles, intelligentes, distinguées, un air de princesse, une conversation pétillante d'esprit... Enfin, tout ce qu'il faut pour rendre un artiste fou d'amour...
— L'as- tu été?
— Non, je pensais à ta mère, en ce temps-là. Mais si je les revoyais aujourd'hui, mon existence en serait transformée ! Je retrouverais l'enthousiasme, l'amour du labeur. Tandis qu'ici, je me décourage, je m'émiette... Oh ! ne proteste pas, je le sens bien !
Malgré tout, l'air néfaste de la province agit sur moi, commence de m'engourdir. Je deviens indifférent à l'art, à la gloire... Jamais je ne me consolerai d'avoir perdu ces créatures-là...
Nous prîmes la traverse de la Molle ; le pavillon de Suffren parut sur le ciel ; maman nous attendait avec impatience. Elle nous demanda d'où nous venions ainsi. Nous nous étions entendus d'avance ; nous mentîmes avec empressement. Je dois convenir que j'étais plus gêné que Maurice. Je fis réflexion qu'il avait certainement l'habitude de ces tromperies, et cette pensée me fut aussi pénible que d'avoir Constaté sa vulgarité.
Tout le long du dîner, il parla, non plus d'amour, ni d'art ; mais quand il disait plénitude, intensité, je lisais passion satisfaite. Pour la première fois, j'entrais profondément dans sa vie : cela me faisait peur. Plus que ses désirs, ses regrets m'inquiétaient. Il y avait donc en lui un homme que je ne connaissais pas?
Ma mère le regardait, elle aussi, avec tant d'admiration, que j'en fus gêné, presque irrité. C'était mon second mouvement de jalousie de la journée ; ce sentiment ne m'était pas familier ; de l'avoir me parut une chose honteue et qui me fit mal. Pour m'en punir, je débitai à Maurice compliment sur compliment et m'acharnai à lui donner la réplique.
Mais, au dessert, il se tut brusquement.
— Qu'as-tu? demanda ma mère.
— Une soudaine névralgie, répondit-il.
Je l'envisageai ; ses yeux scintillaient ; une sorte d'étrange joie les animait ; il ne semblait nullement souffrir. Je savais maintenant qu'il mentait bien ; son allégresse me causa un malaise.
Il sortit, après avoir pris le café. Il voulait marcher im moment, dit-il, pour engourdir sa douleur. J'appris, le lendemain, qu'il était rentré fort tard dans la
nuit. Sans doute, pendant plusieurs heures, arpentant la campagne de sa longue démarche rapide de faucheux, s'en alla-t-il, au hasard, regrettant sa vie passée, les occasions perdues, Paris, la gloire, rêvant aussi, — mais de qui donc?
A dater de ce jour-là, Maurice vint régulièrement chez Calixte ; mais, en réalité, pas beaucoup plus d'une ou deux fois par semaine. Il avait réussi, comme je l'ai dit déjà, à plaire à tout le monde, ce qui n'avait rien de fort aisé, car ce petit groupe de la rue de l'Opéra avait pris assez vite un air de coterie, comme il arrive en province, où l'on a toujours besoin de s'organiser contre autrui et de créer ime sorte de caste.
Il mettait d'ailleurs dans nos réunions une animation et un entrain qui les rendaient encore plus agréables. Calixte s'ennuyait visiblement les soirs où il ne paraissait pas. Cela excita même la jalousie de quelques-uns de mes camarades, et à deux ou trois reprises, Arion la taquina à ce sujet, avec un air entre railleur et vexé, qui irrita Mlle Aigrefeuille.
— Je crois, Jacques, dit-elle, un jour, avec hauteur, que vous vous permettez de faire des critiques sur ma manière d'être. Je regrette qu'elle vous déplaise. Mais vous oubliez que cela ne regarde personne. J'ai quitté ma famille pour être libre, et non pas espionnée par mes amis. S'il en est qui ne me trouvent pas à leur goût, je ne force personne à me voir.
A la suite de cette algarade, Arion ne reparut pas d'un mois.
Cependant, Maurice tremblait que sa femme finît pas apprendre ses visites à Mlle Aigrefeuille.
Il était évident qu'elle n'en savait rien encore, mais il était non moins évident qu'elle en serait instruite.
d'un moment à l'autre. Il est vrai qu'elle ne fréquentait plus guère que des prêtres et quelques pieuses personnes, paroissiennes de Saint-Jean-de-Malte, pour qui rien n'existait du monde en dehors de cette église.
Un drame me paraissait d'autant plus inévitable, quand la vérité serait connue, que la piété de ma mère devenait chaque jour plus ardente, mais plus intolérante aussi. Une telle ferveur m'affligeait, non certes que je fusse un mécréant ; mais elle me semblait indiquer chez elle un grandissant désespoir. Je redoutais aussi qu'à la longue, elle devînt aussi inhumaine qu'elle était déjà sévère et qu'elle perdît cette hauteur de vue, cette largeur d'esprit, cette indulgence que j'avais accoutumé de trouver en elle et qui diminuaient déjà, qui cédaient la place à un esprit quinteux, tatillon, à cette tournure pharisienne, que donnent trop souvent l'abus des fréquentations religieuses et cette vanité d'être des élus, que l'on ressent, quand on se groupe entre gens de même paroisse, autour du même curé, quand on en arrive à considérer les autres, comme de pitoyables damnés, et même les paroissiens de Saint- Sauveur, par exemple, qui n'ont point la grâce d'être dirigés par un pasteur aussi vénérable que celui dont on est fier de se dire l'ouaille préférée !
Ce fut exactement à cette époque que j'appris, de la bouche même de ma mère, une des causes de cette tristesse, qui allait assombrissant sa vie et qui, autant peut-être que la foi, l'incitait à ces longues heures que l'on passe, dans une nef presque déserte, à souhaiter de se retrouver en Dieu, après s'être renié ici-bas.
Nous étions alors à la mi-auïomne ; octobre était, cette année-là, prématurément froid. Maurice allait à peu près depuis six mois rue de l'Opéra. Je rentrai, un jour, plus tôt que d'habitude et, ne trouvant pas ma mère dans la maison, je l'allai chercher au jardin.
Nous avions des plates-bandes de chrysanthèmes, qu'elle aimait et dont elle s'occupait beaucoup. Il y en avait de toutes les couleurs, mais surtout de grenat et de vieil or. Chaque plante portait une de ces touffes ébouriffées, énormes et luxueuses, que l'on obtient par l'élimination des autres boutons.
Je trouvai ma mère, en effet, devant les chrysanthèmes, son sécateur à la main. Pas mal de branchettes coupées gisaient à terre. Elle les considérait avec attention, et quand elle passa devant une plante dont les calices devaient être blancs et dont les tiges présageaient une floraison magnifique, elle s'arrêta et la regarda gravement.
— A quoi penses-tu? lui demandai-je, surpris de la voir si rêveuse.
— Je pense, me répondit-elle, avec vivacité, que la besogne que je fais est injuste, sacrilège et malhonnête. De quel droit vais-je modifier le caractère de cette plante? Pourquoi, au profit de l'une d'elles, sacrifierais-je tant de fleurs? Ne trouves-tu pas inique que je m'insurge contre les lois de la nature, que je permette à un imique calice d'avoir tout, et de rejeter les autres au néant. Je ne veux plus m'associer à une œuvre aussi coupable. Désormais, tous mes pauvres chrysanthèmes vivront et auront le même droit au soleil !
— Tu n'en auras plus de beaux, objectai-je.
— Tant mieux ! C'est honteux, ce sacrifice constant de tant de fleurs à une seule, de tant d'êtres à un seul ! Ici, du moins, cela n'arrivera plus.
Elle répétait cela, avec une obstination qui n'était pas proportionnée à l'événement, mais où elle sousen tendait une allusion que je saisissais mal.
Elle quitta ensuite la plate-bande et nous revînmes vers le pavillon. Mais, au lieu d'y entrer, elle alla s'asseoir au fond du bosquet, à côté de la fontaine au dau-
phin. L'eau enchantait le silence. Le ciel était délicatement voilé, et par moment un léger frisson traversait l'air : feuille dorée et craquante qui tombe d'un arbre, s'accroche à une branche, glisse encore, se faufile entre deux rameaux auxquels elle demeure suspendue. Un oiseau chantait éperdument, je ne sais lequel ; non pas chantait, mais répétait un cri obstiné, strident, étranglé, comme quelqu'un qui a peur.
— Aujourd'hui, dit ma mère lentement, c'est le 15 octobre. Jour d'anniversaire... Mon père est mort à cette date-là, il y a vingt-cinq ans...
Elle se tourna lentement vers moi :
— . Raymond, tu es un homme, maintenant. Je peux te dire enfin la vérité : ton grand-père s'est tué. J'ai hésité longtemps à te l'avouer : j'avais peur de t 'impressionner fâcheusement. Mais il est temps enfin que tu l'apprennes, et puis cela pourra te servir d'avertissement.
Elle se perdit quelques minutes dans la brume de ses souvenirs ; puis :
— Maman avait une amie, plus jeune qu'elle, dont elle ne se méfiait guère et qui semblait une enfant. Mon père est devenu amoureux d'elle. Je crois qu'elle était coquette, terriblement coquette, et qu'elle a voulu se faire aimer de lui. Seulement, il s'est pris au jeu. Ce qui s'est passé ensuite, je ne l'ai jamais su, mais il paraît que cette femme avait un amant et que mon père lui servait d'écran. Quand il l'apprit, il se tua. Oui, il est mort à force d'amour, de déception, de désespoir...
Elle se tut encore :
— On l'a trouvé dans un bois, la tempe traversée par une balle. Jamais ma mère ne s'est consolée, et ce deuil a mis un voile sur toute ma vie... Tu comprends maintenant, Raymond, pourquoi je me méfie si fort des entraînements de la jeunesse. Je t'ai mis
souvent en garde contre les passions. Tu as dû croire que seuls, ma piété et le respect de notre religion m'inspiraient ces avis, tu vois qu'il y avait derrière eux autre chose qu'un enseignement sans expérience. Je ne sais que trop pourquoi ma mère a ramassé un jour, sous im arbre, mon père ensanglanté.
Cette histoire me mettait mal à l'aise. J'en éprouvais une certaine gêne, comme si j'avais eu une part de responsabilité dans cet événement. Pourquoi?
Il faisait humide ; je me sentais transi de froid. De la brume venait dans le jardin, opaque et fondante à la fois. La mort tragique de mon grand-père empêchaitelle l'amour d'être une belle chose? Qui peut répondre des accidents survenus sur ime grande route, par la plus rayonnante journée?
Je n'osais répondre cela à ma mère. Je comprenais mieux à présent sa peur de la vie, son horreur de l'amour, son rigorisme, son mépris de femme vertueuse pour les personnes plus faibles, qui se laissent aller à des écarts de conduite. Où quelque autre morahste, aussi sévère, mais plus abstraite, n'eût conçu que des idées farouches, elle voyait, elle, cadavre, épouse en deuil, famille détruite. La coquetterie, la galanterie, la tendresse ne lui apparaissaient pas dans le romanesque doré de la légende, Antoine chez Cléopâtre, Cressida jouant de Troïlus, et la molle et fuyante Salomé dansant langoureusement, mais avec le laconisme brutal d'un fait divers. Ce coup de revolver avait détaché pour elle l'amour de sa poésie. Au fond de cette exaltée, im esprit réahste se retrouvait, qui connaissait l'envers des choses, la caricature de nos sentiments.
Je la comprenais mieux maintenant.
— Il faut rentrer, lui dis-je, il fait froid.
Nous revînmes sans parler. Nous prîmes le thé en silence.
— Comme tu as dû souffrir, ma pauvre maman ! lui dis-je enfin.
Elle me regarda douloureusement, fixement.
— Est-ce fini? Ne recevrai-je pas de nouvelles blessures? Nous sommes si exposés !
Décidément, ce malaise augmentait. Pourtant, les flammes brillaient, le feu était clair.
— Où est Maurice? demandai-je.
— Je l'ignore. Il ne peut vivre que dehors ! Ne te marie jamais, Raymond, si tu ne peux pas rendre une femme heureuse.
— Maman, fis-je, tu es injuste pour Maurice.
— Injuste, oui... Et ennuyeuse aussi, comme l'était Cassandre ! Que veux-tu? J'ai peur de l'avenir !
— Moi, pas, dis-je en riant.
— Tu y viendras, dit-elle, avec un léger frisson. La peur, c'est encore une éducation : on l'apprend à la longue.
Il y avait sur la cheminée un chrysanthème magnifique, une grosse fleur aux pétales veloutés comme des plumes.
Ma mère le considéra longtemps, puis le saisit et le jeta au feu.
— Pourquoi le brûles- tu? Il n'est pas fané ! Elle eut un regard indéfinissable :
— Il était trop injustement beau ! D'autres fleurs, plus humbles, auraient pu fleurir s'il ne leur avait pas tout pris...
Plus tard, je me souvins de cette scène. A ce moment-là, j'en jurerais, ma mère ne savait rien de précis, mais que soupçonnait-elle? Je l'ignore. Sa sensibihté trop fine la mettait en garde, mais contre quoi? Elle flairait, dans l'air de cette maison, vm malaise, elle soupçonnait un mensonge.
Je la reverrai toujours dans sa robe noire, sacrifiant cette fleur.
L'hiver passa paisiblement. J'allais voir Calixte à peu près tous les jours. Les visites de Maurice, longtemps régulières, devenaient de plus en plus rares, et jamais Mile Aigrefeuille ne parlait de lui. Je ne cessais point d'être amoureux d'elle, et cet amour contenu me donnait de grands chagrins et bien des nuits sans sommeil. Je balançai assez souvent à lui en faire l'aveu, mais rien n'est plus malaisé que de dire semblable chose à une femme qui n'en a point envie. Au surplus, ce qui faisait une juste compensation à mes désespoirs, c'étaient les heures que je passais auprès de Calixte et pendant lesquelles je ressentais un tel bonheur à la voir aller et venir, à l'entendre et à l'admirer, que j'acceptais de gaieté de cœur les grands tourments que je savais prêts à fondre sur moi, aussitôt que j'aurais franchi le seuil de la rue de l'Opéra. Il ne me venait point à l'esprit qu'un jour pût se lever, où je ne verrais plus Calixte, où eUe n'habiterait plus le rez-de-chaussée de l'hôtel de l'Estang-Parade, où Jacques Arion, Sénéguier, Pe5nroncel ne seraient plus groupés autour d'elle. J'avais décidé une fois pour toutes que cette réunion-là formerait im tout compact, indissoluble, quelque chose d'aussi indestructible que le pont du Gard ou une pyramide d'Egypte. Ce sentiment est-il si rare? Pouvez- vous imaginer, vous qui me lisez, que vous cesserez, un jour, d'avoir avec ceux qui vous sont le plus chers cette intimité si tendre
et si profonde, qui est le réconfort et le bonheur de votre vie?
Au printemps, tout changea. Il fut anormalement précoce et glissa dans l'air une sorte de pointe acide qui me fit mal. Sa langueur me troubla plus que de coutume ; j'aspirais à un état que j 'ignorais, à une sorte de fusion intime avec un être ou avec la nature. Troublé, incertain de mes désirs, j'avais des attendrissements subits et sans cause ; les larmes me venaient aux yeux, pour une histoire touchante, pour un beau vers, moins encore, pour l'orgue de Barbarie que promène un vieillard ! Lorsque, dans le jardin, je cherchais des violettes, lorsque je me penchais vers cette terre noire et comme renouvelée, d'où montaient les langues innombrables de l'herbe, il me prenait, respirant cette odeur acre et douce, qui flottait à sa surface, une envie étrange de me coucher contre la glèbe qui s'échauffait lentement, de perdre ma conscience et de mourir ainsi, voluptueusement.
Un certain jour, Calixte fit devant moi, j'ignore dans quel but, mille agaceries à Peyroncel. J'en fus toute la soirée malade de jalousie et de colère, et le lendemain, la trouvant seule, je ne pus me retenir de lui montrer quelque irritation.
— Eh quoi? me dit-elle, quelle mouche vous a piqué?
— Je suis indigné, Calixte. Rien ne m'exaspère davantage que de vous voir prendre des attitudes, qui ne sont pas dignes de vous. Vous avez assez de qualités naturelles pour ne pas jouer ainsi à la cabotine et vous abaisser à de telles grimaces.
— Moi, une coquette? s'écria Cahxte, avec la merveilleuse mauvaise foi féminine. Mais vous perdez la tête, mon pauvre ami. Je ne fais de coquetteries à personne, et hier, vous avez dû boire im verre ou deux de trop.
— Au surplus, ajouta-t-elle, avec un sourire qui me prouva sur-le-champ combien sa coquetterie était consciente, qu'est-ce que cela peut vous faire que je sois coquette ou non?
Et comme je demeurais interloqué :
— Dame ! vous n'êtes pas amoureux de moi !
— Vous vous trompez, Calixte, je le suis. Malgré la gravité de mon accent, Mlle Aigrefeuille
crut à ime plaisanterie et leva la tête, mais mon visage tout entier criait maintenant que j 'avais dit vrai !
— Vous êtes amoureux de moi, Raymond? Ah! il ne manquait plus que cela !
Elle avait quitté le divan avec une hâte étrange, toute pâle, et s'avançait vers moi, les mains tendues :
— Vous vous moquez de moi, n'est-ce pas? Ce n'est pas vrai. Dites-moi que ce n'est pas vrai !
J'étais décontenancé par la manière dont elle accueillait la chose, et je dois le dire, fort désappointé.
— Ai-je l'air de plaisanter? répondis-je, en montrant une physionomie farouche et torturée, qui devait m'aller très mal. N'ai-je pas assez souffert pour avoir le droit d'être pris au sérieux? ajoutai-je, comme un véritable enfant que j'étais.
— Il ne faut pas être amoureux de moi, continua Calixte, avec obstination. Dieu nous préserve d'un tel malheur ! Mais, mon pauvre ami, vous perdez la tête ! Etre amoureux de moi ! A quoi cela peut-il vous servir? Vous n'imaginez pas que nous allons nous marier, n'est-ce pas? J'ai cinq ans de plus que vous ! Vous ne croyez pas, non plus, j'espère, que je vais tomber dans vos bras?
Je ne me posais pas tant de questions, j'étais amoureux comme on l'est à vingt ans, où l'on respire l'amour comme l'air même de la vie.
Elle en eut l'intuition, elle me dit :
— Mais vous ne m'aimez pas, Raymond, vous me
voyez tous les jours et vous avez jugé bon de vous offrir un gentil sentiment passionné pour occuper votre désœuvrement. Ce n'est pas de l'amour, mon pauvre ami ! Vous comprendrez plus tard que vous ne m'avez jamais aimée !
— Calixte, dis- je avec colère, pourquoi me traitezvous en gamin?
— Je ne veux pas vous faire de peine, mon petit Raymond. Seulement, je m'attendais si peu à une déclaration de ce genre ! M'aimez-vous depuis longtemps?
— Depuis que je viens chez vous... Il est impossible, Calixte, que vous ne vous en soyez jamais douté !
— Je ne sais pas. Peut-être. Je me disais que vous m. 'aimiez bien. Cela me faisait plaisir... Mais l'amour, l'amour, Raymond, c'est une autre affaire !
De nouveau, elle me prit les mains :
— Mon ami, je vous parle sérieusement. Laissons là ces folies. Il ne faut pas être amoureux de moi. Je ne le serai jamais de vous, et toutes ces histoires risquent de tourner très mal. Je serai pour vous une très bonne amie, témoignez-moi de l'amitié, mais rien de plus...
— Et si je continue à vous aimer sans vous le dire?
— Non, non ! Pas d'héroïsme inutile ! Prenez une décision énergique. Je ne veux pas que vous ayez le moindre chagrin à cause de moi. Allons, c'est promis, vous ne serez plus amoureux?
Je ne promis rien. J'étais assis sur une chaise, les yeux pleins de larmes. Légère, Calixte se pencha sur moi ; d'une main douce, elle écarta mes cheveux et maternellement, elle me baisa le front, comme l'on fait à un enfant.
Je rentrai chez moi, dans un grand abattement et je passai une fort mauvaise nuit.
Peut-être ai-je eu des passions plus violentes et
moins imaginatives ; je suis porté à croire aujourd'hui qu'en ces temps lointains, j 'exagérais mes souffrances. Mais, pour exagérées qu'elles fussent, les ressentaisje moins vivement? Et si j'ai souffert plus profondément depuis, — et encore est-ce bien sûr? — j'avais aussi plus de force pour résister au chagrin.
Je me trouvai si las, le lendemain, si mélancolique et si déprimé, que je fis une longue promenade pour essayer de me distraire. Ciel, lumière, arbres des chemins, tout était en fête, et en marchant, j'en voulais à la vie de ce qu'elle fût impuissante à tenir tant de promesses.
Je sortis d'Aix, je m'aventurai à travers la campagne, dans la direction de la Calade. Il venait sur la brise des odeurs de miel, mêlées aux parfums plus rudes de l'herbe jeune, aux émanations des pins. Le soleil me grisait un peu, et ce demi-vertige augmentait ma tristesse et la gonflait jusqu'au désespoir. Il me semblait que j'étais seul dans la vie, abandonné de tous, qu'aucune femme ne m'aimerait jamais et que je ne Connaîtrais pas cette passion partagée qui, seule, vous fait toucher au bonheur. Je n'insiste pas làdessus, vous connaissez ce refrain. J'en souris aujourd'hui. Je ne plaisantais pas ce jour-là, et c'est l'un de ceux où j'ai été le plus véritablement malheureux.
Le hasard de la promenade m'avait mené tout près de la Calade. En passant devant la propriété de mon beau-père, je poussai le battant de la grille. Je marchai sous ces arbres énormes, robustes, jamais taillés, qui formaient \m si bel ombrage.
En m'approchant de la maison, je vis que les fenêtres du rez-de-chaussée étaient ouvertes.
— Tiens, me dis-je, Maurice est là !
Depuis quinze jours, il passait toutes ses journées dehors, travaillant en plein air, disait-il, au-dessus du barrage Zola. Il en revenait dans un grand état
d'animation et de plaisir. Je fus content de le rencontrer, la solitude où je me débattais me pesant fort.
La porte bâillait, j'entrai sans réfléchir, j'entendis la voix de Maurice, puis il se fit un silence... Je pénétrai dans la salle à manger et voici ce que je vis.
Sur la table, un goûter étalait ses pâtisseries, les premiers fruits de la saison, un verre à demi plein de muscat. Une serviette roulée gisait à terre, et Calixte, en jupon court et en corset, les bras et la gorge nus, assise sur les genoux de Maurice, l'embrassait à pleine bouche.
Je demeurai interdit sur le seuil, éprouvant une douleur confuse, à peine sensible, comme ceux dont un boulet vient d'emporter la jambe et qui ne souffrent presque pas.
Calixte était pourpre, Maurice pâle. Ils se levèrent tous deux. Ce fut Calixte, qui, la première, reprit son sang-froid.
— Eh bien, Raymond, dit-elle, avec une fausse gaieté, entrez donc ! Ne restez pas immobile devant nous, comme la statue du Commandeur.
— Je vous demande pardon, balbutiai-je. Je te croyais seul, Maurice. Je me promenais au hasard, j'ai vu la maison ouverte, je suis entré...
— Bah ! dit Maurice, tu nous as vus maintenant ! Ça n'a pas grande importance.
Pour lui, non, évidemment, mais pour moi ! Je reconnais sur mes lèvres le cri de détresse que je sentais y monter.
— Tu n'as pas faim, me dit Maurice, tu ne veux pas un gâteau, un fruit?
Nous avions ces propos incohérents, ces façons de nous rattacher à la vie quotidienne, qui suivent un deuil, une catastrophe.
— Non, je n'ai pas faim, mais j'ai grand'soif.
— Il n'y a que deux verres, fit Calixte.
— Oh ! le mien est propre, dit Maurice.
Ce fut une image physique si vive qu'elle entra en moi comme une flèche.
— Au fait, non, répliquai-je, je n'ai pas soif. Et nous restâmes silencieux.
Soudain, Calixte éclata de rire.
— Vrai, c'est trop drôle de nous voir ainsi ! Nous avons l'air de veiller im mort. Est-ce si tragique que cela, ce qui vient de se passer?
— Pour vous, peut-être pas, dis-je, en me levant. Alors elle vit combien sa gaieté était déplacée et
elle se tut.
— Je m'en vais. A tantôt, Maurice.
Et sans regarder Calixte, je sortis et rentrai à Aix.
J'étais cependant moins triste qu'à l'aller. Je venais d'éprouver une manière d'opération radicale à la suite de laquelle je réagissais. Et je ressentais peut-être moins de tristesse que de fatigue, mêlée, il est vrai, à un grand dégoût.
Vous imaginez ce que fut le dîner, la rentrée tardive de Maurice, couvert de poussière, prétextant une migraine pour ne point parler ; moi, sans appétit, l'air absorbé et morose ; ma mère, sentant dans l'atmosphère de la maison je ne sais quel mystère, un orage latent, et nous examinant tous les deux avec une inquiétude qu'elle dissimulait mal.
Nous prîmes le café en silence.
Soudain, Maurice se leva :
— ■ J'ai trop mal à la tête, dit-il, j 'ai besoin de marcher. Viens-tu avec moi, Raymond?
Nous sortîmes. Il faisait une nuit très douce. La lune se levait ; pas encore dans son plein, mais déjà mollement arrondie, elle répandait une lumière extrêmement pâle. Nous nous dirigeâmes, sans nous concerter, vers la maison à demi ruinée, établie au fond du jardin et dont l'ancien propriétaire avait voulu faire une « fabrique », comme l'on en voit sur certains tableaux du dix-huitième siècle.
— Montons, dit Maurice. Nous serons mieux làhaut pour causer.
Nous connaissions suffisamment l'escalier pour y grimper dans l'obscurité. Nous arrivâmes ainsi au second étage, où mon beau-père avait installé un atelier ; on voyait de là le mont Sainte- Victoire et la ville d'Aix, étendue à ses pieds, avec tous ses clochers. Elle émergeait doucement et confusément d'une sorte de cendre lumineuse. On se sentait très loin de tout,
presque hors de la vie, et Maurice et moi, nous avions l'air de deux ombres, qui viennent causer au delà du Styx, sur les rives mêmes des Champs-Elysées.
Dans l'atelier, il y avait un grand divan, des bouts d'étoffes pendues, une vieille table de cuisine sur quoi s'entassaient divers objets hétéroclites.
Nous nous assîmes assez loin de l'autre : il y eut un pesant silence entre nous.
— Tu me méprises? Tu m'en veux? me dit soudain Maurice. Je suis un misérable, n'est-ce pas, de tromper ta mère comme je le fais?
— Je m'efforce de ne pas te juger, lui répondis-je.
— Je donnerais dix ans de ma vie pour que la scène de cet après-midi n'ait pas eu lieu !
— Moi aussi, m'écriai-je avec désespoir et sans trop savoir en ce moment ce qui m'était le plus pénible de la trahison de Maurice ou de la jalousie que je ressentais.
Mon beau-père avait mis sa tête dans ses mains. Il respirait bruyamment. La pièce était obscure. On ne voyait que ses deux grandes fenêtres sans volets, ouvertes sur le ciel léger où n'apparaissait aucune étoile, sur les collines lointaines, revêtues d'une tranquille majesté, sur des centaines et des centaines de toits, sous lesquels, écrasés de fatigue, harcelés de soucis, les humains cherchaient le sommeil. Ah ! qu'à leur exemple, je l'eusse avec joie quêté aussi ! Mais je savais qu'à partir du jour où l'on est embarqué dans l'aventure de vivre, aventure redoutable et dont les conséquences sont illimitées, il n'y a plus de paix possible, ni en ce monde, ni dans l'autre.
— Pourquoi m'as-tu mené chezC alixte? murmura mon beau-père d'une voix désolée. Rien ne serait arrivé sans cela !
— Elle tenait tant à te voir ! Mais, au moins, Maurice, l'aimes-tu?
— A la foHe !
Ce fut pour moi un soulagement.
— Et cependant, ajouta-t-i], j'aime aussi ta mère, et j'ai pour elle une grande estime, un profond respect et une tendresse infinie. Seulement, que veux-tu?
Il hésita quelques secondes, avant d'aller plus outre.
— J'ai peut-être tort de te parler ainsi, mais il faut vider son cœur une fois pour toutes. Ta mère est excellente, mais je m'ennuie avec elle... Voilà, c'est une chose terrible : je m'ennuie ! Je suis jeune, extrêmement jeune, j'ai envie de rire, de m'amuser, de trouver de la gaieté autour de moi. Or, tu connais aussi bien que moi la mélancolie de notre maison ! Si nous avions reçu beaucoup d'amis, si nous ne nous étions pas terrés comme des cloportes sous rme pierre, j'aurais été un mari fidèle.
— Non, dis-je. Pas davantage.
Il réfléchit, comme s'il était profondément troublé par ma remarque.
— Tu crois? Au fait, peut-être as-tu raison. Mais enfin, cette vie à trois me pèse, je ne peux te le dissimuler. Toujours des conversations sérieuses, des sermons ! Pas moyen de plaisanter ! Et l'air sévère de ta mère, quand je refuse de l'accompagner à l'église?... Non, que veux-tu, Raymond, tout cela me rendrait malade à la longue...
— Maurice, ce que tu fais n'est pas bien. Tu essaies de rendre maman responsable de ta conduite. Avoue plutôt que tu n'aurais jamais dû te marier, et surtout à elle ! C'est vrai, Maurice, tu es étrangement jeune, et tu aimes l'amour et le plaisir comme un collégien ! Tu n'es pas capable d'être fidèle !
— Peut-être as-tu raison... Il y a en moi quelque chose d'un peu bas, un désir immodéré de l'étourdissement, des relations faciles, de la noce. En un mot comme en cent, j'ai du goût pour la guinguette...
— Ce qui ne t'a pas empêché d'épouser maman, qui a fait de l'amour une sorte de religion.
— Qu'y puis-je, Raymond? Je ne suis qu'humain ! ■ — Ta femme n'a jamais voulu se résigner à n'être
qu'humaine.
— C'est tm malheur que nous nous soyons rencontrés.
— Est-ce bien certain? Maman aurait-elle été plus heureuse avec un autre homme? Tu es inconstant, c'est vrai, mais tu es bon, facile à vivre, gai, charmant...
— Alors, dit Maurice, avec humilité, tu as toujours de l'affection pour moi, Raymond?
— Il faut qu'elle soit bien solide pour avoir résisté à cette épreuve.
De fait, il ne soupçonnait rien de sa cruauté.
— Oui, repris-je, c'est étrange. Nous sommes là tous les deux, et nous causons tranquillement, et pourtant, il vient de se passer entre nous une chose dramatique, affreuse, inattendue, j'apprends en même temps que ma mère est trahie et qu'une jeime fille que je chérissais et que je respectais infiniment est ta maîtresse. Tu es responsable de tout cela, et nous pouvons en parler simplement, sincèrement, dans cette nuit calme, comme si je n'avais pas le cœur déchiré !
— Notre amitié est au-dessus des circonstances de la vie, Raymond. Notre amitié est au-dessus de tout. Cette épreuve, comme tu dis, est lamentable, mais elle était peut-être nécessaire. Nous connaissons maintenant à quel point nous tenons l'un à l'autre. Notre affection avait jusqu'ici quelque chose d'inachevé, nous ne connaissions pas sa force de résistance. Maintenant, nous ne l'ignorons plus. Quels que soient les événements futurs, nous pouvons dire que nous sommes attachés à notre amitié plus qu'à tout. Et c'est justice. Tu es mon meilleur ami. L'erreur que j'ai commise
pourrait-elle m'empêcher de t'aimer, et toi, de me le rendre?
Et cependant, tandis que Maurice de Cordouan parlait, je revoyais Calixte, assise sur ses genoux, je revoyais ses cheveux à demi dénoués, la souplesse de ses bras frais et nus. Et ma pensée était pleine de trouble et d'affreuses images. Mais de quel droit étaisje jaloux de lui? Calixte m'aimait-elle? Au surplus, ne préférais-je pas que son amour, à elle, allât à l'homme qui m'était le plus cher?
Le caractère de Maurice, l'estime que je ressentais pour lui, mon désir qu'il fût heureux, rendaient impossible toute idée de rivalité entre nous. Mais comment n'avais-je pas prévu que Calixte s'éprendrait de mon beau-père? Qui donc, à ma connaissance, possédait autant d'esprit, autant de séduction, d'intelligence? Qu'étais- je à côté de lui?
Et ce que ces pensées, plus rapides à se former qu'à exprimer, excitaient, éperonnaient maintenant en moi, c'était ce sentiment inutile d'héroïsme, qui aiguillonne les jeunes gens comme s'ils avaient, non moins que de pain et de viande, besoin de ces sentiments élevés qui donnent de la grandeur à la vie. Je croyais presque sacrifier mon amour à mon affection pour Maurice, et je le faisais avec joie, sans trop réfléchir qu'il ne m'appartenait en rien d'abandonner à autrui ce qui ne m'appartenait pas.
— Vois-tu, me dit enfin Maurice, après un nouveau silence, plus long encore que le premier, je n'aurais jamais cru que cette chose-là pût arriver. Calixte, certes, m'avait beaucoup plu, le premier jour oii tu m'as mené chez elle, mais de là à penser... Tu t'en souviens, j'y suis retourné assez souvent, et puis un soir, je l'ai rencontrée rue Mérindol. Elle m'a dit, sur un ton bizarre : « Venez me voir demain matin. Jamais je ne vous rencontre seul. Je voudrais tant causer
avec vous... » C'est ainsi que cela a commencé. J'étais déjà amoureux d'elle, très amoureux... Mais une jeune fille ! Et puis, il n'est pas dans ma nature de faire les premiers pas. Un jour, elle m'a demandé de venir à la Calade. Elle était nerveuse, taquine. Nous nous sommes assis sur l'aire, sous les pins. Et puis, elle s'est mise à pleurer...
Maurice se tut. Il évoquait maintenant la scène ; et de l'évoquer ainsi, avec lui, me faisait infiniment mal.
La nuit était de plus en plus tranquille, si bien que je sursautai, quand la voix de Cordouan rompit de nouveau le silence.
— J'ai quarante ans passés, disait-il. C'est l'âge où l'on est sans défense contre ces émotions-là...
J'approuvai muettement.
— Il y a un an que ça dure. Je l'aime beaucoup. EUe est si gaie, si vive, si animée ! Et elle m'aime tant ! Avec cela, une telle fantaisie, une nature libre, riante, toujours gaie, toujours reconnaissante de ce qu'on fait pour elle ! C'est tout à fait la femme qu'il m'aurait faUu...
Je répondis avec un rien d'humeur :
— Si tu l'avais épousée, penses-tu qu'elle aurait été, dans son intérieur, telle que tu la vois au cours d'une existence indépendante? Au bout de quelques années de mariage, toutes les femmes seraient pareilles pour toi. Au fond, tu n'étais créé, Maurice, que pour la bohème de l'amour !
D'un clocher, dix coups tombèrent, puis d'un autre, plus éloigné, et d'un troisième enfin. Un chien aboya et réveilla tous les chiens du voisinage. Je m'approchai d'une fenêtre. Tout dormait. Quelques toits luisaient doucement. D'impalpables cendres bleues ghssaient toujours de la coupe de la lune. On voyait de grandes ombres mystérieuses accroupies entre les
murs blancs, si vivantes que leur immobilité étonnait l'imagination. Cette nuit avait une transparence de cristal. Les murs, les arbres, les églises ne semblaient point, comme ils font le jour, participer à une vie qui évolue, mais s'être pétrifiés dans un arrêt total, comme si la lune eût été un Vésuve qui métamorphosât toute la ville et en fît une aérienne Pompéi. Une senteur d'acacias en fleurs montait des jardins, et l'on ne savait pas si c'était un parfum végétal ou l'odeur même des rayons. Cette heure paraissait aussi belle qu'aux premières nuits du monde, et l'on se disait que dans dix mille ans, elle ne serait pas moins magnifique.
Mon Dieu, pourquoi fallait-il que devant cette nature éternellement sereine, nous apportions les secousses, les déchirements, les convulsions de nos cœurs qu'elle ne saurait soulager et aux tourments de qui elle répond en opposant à la désolation de ce qui passe l'égale tranquiUité de ce qui doit durer !
— Allons-nous-en, me dit Maurice. Ta mère ne comprendra pas pourquoi nous sommes sortis.
Au moment de descendre l'escalier, il se retourna vivement et me saisissant dans ses bras, il me serra contre lui, avec passion, avec fièvre, mais presque furtivement...
Je ne lui rendis pas sa rapide étreinte, car je venais de revoir Calixte, demi-nue, assise sur ses genoux.
Et la vie quotidienne recommença.
Elle recommença, comme s'il n'y avait pas eu ce drame entre nous.
Le calme se rétablit de même à la surface d'im étang, quand les eaux, un instant troublées par sa chute, se sont refermées sur un cadavre.
Le lendemain fut pareil aux autres jours de l'année, et ceux qui suivirent n'en différèrent pas davantage. Je ne reparlai jamais à Maurice de l'incident de la Calade, ni de notre conversation, et nous retrouvâmes notre intimité couttunière.
Et cependant, sitôt seul, je repensais à l'amour de Calixte et j'en éprouvais un grand chagrin. Vis-à-vis de ma mère, également, je ressentais un vague malaise, comme si je portais un secret honteux. Je flairais en moi quelque chose qui ressemblait à l'hypocrisie ou à la trahison. Pourquoi donc? Était-ce moi le coupable? De vais- je avertir ma mère de l'infidéUté de son mari? Puisqu'il fallait me taire, où prenais-je ma part de remords?
Pendant quinze jours, je boudai la rue de l'Opéra. Revoir Mlle Aigrefeuille me semblait au-dessus de mes forces. Si j'avais excusé Maurice, je ne me sentais point la force d'innocenter Calixte. Mais quand cinq heures sonnaient, j'éprouvais ime douleur confuse.
Aussi, certain jour, étant sur le cours Mirabeau, je me dirigeai tout soudain vers l'hôtel de l'Estang-
Parade. Le trottoir était gluant, je glissai par deux fois, et quand je me trouvai devant la porte, je vis mes souliers si crottés que je faillis retourner sur mes pas. Je me souviens que je sortis machinalement mon mouchoir et que je les essuyai avec grand soin, puis, honteux de ce geste ridicule, je jetai le mouchoir dans le ruisseau. Je ne sais trop si le souci de la coquetterie me guidait ou si j'agissais ainsi sans y penser. Quelle coquetterie pourtant pou vais- je conserver vis-à-vis de Calixte? De quel regard indifférent ne me voyait-elle pas? Et cependant, avant d'entrer, je tâtai mon nœud de cravate ! Je voulais paraître élégant aux yeux de Calixte, peut-être pour lui montrer à quel point je conservais ma présence d'esprit et combien j 'étais peu malheureux !
Lorsque je sonnai, le cœur me battit. La bonne ne venant pas tout de suite, je faillis m'enfuir, subite ment intimidée. Enfin, on ouvrit.
— Mademoiselle est là?
— Je ne sais pas, monsieur. Je vais voir si mademoiselle n'est pas sortie.
— Dites-lui que c'est M. de Bruys.
Je murmurai cette phrase d'une voix étranglée. Déjà, je ne pouvais plus supporter la pensée que je ne verrais pas Calixte.
La bonne reparut :
— Mademoiselle va venir. Si monsieur veut se donner la peine d'entrer.
Et je pénétrai dans ce grand salon où j'avais passé des heures si agréables. Je me mordais les lèvres avec rage : ainsi c'était Maurice qui régnait dans cette maison, il en était le maître occulte, tout y était à lui, tout y était pour lui !
Et il me sembla qu'on me retournait le cœur, comme un bourreau chinois vous retourne l'ongle.
La porte du fond s'ouvrit enfin, cette porte que je
croyais bien ne revoir jamais ; Calixte m 'apparut, un peu pâle, mais très belle et très décolletée, dans sa robe d'intérieur, exhalant cette fraîcheur que donne le bain.
— Excusez-moi, Raymond, de vous avoir fait attendre. J'achevais ma toilette, car je me lève,
— A quatre heures? répondis-je simplement, comme si c'était la chose la plus naturelle à dire à une personne dont on s'est séparé dans les conditions que l'on sait.
— J'ai eu la migraine, toute la nuit. Je n'ai pu dormir que ce matin.
Un rayon de soleil, ghssant par la haute fenêtre, luisait sur le carrelage couleur de miel, dont les dalles étaient inégales à force d'usure. Le ciel dur et cru avait l'éclat de l'émail, et tout y semblait incrusté. Les ^feuilles commençaient de poindre aux rameaux du figuier. Je regardais la poulie rouillée du vieux puisard pendre à sa potence verte. Ces humbles aspects composaient à mes yeux un paysage unique. Quand je songeais à Calixte, le soir, chez moi, devant ces photographies de fresques que je ne parvenais pas à comprendre, je voyais derrière son image ce grand carré d'azur inaltérable, et ce figuier aux branches qui serpentaient, et ce puits, et la couleur aussi de ces carreaux cirés et jaunes. Et cet ensemble que je croyais perdu, je le retrouvais avec joie comme un groupe d'amis que l'on croyait à l'étranger et que l'on revoit soudain dans une maison pleine d'indifférents.
Je restais debout au milieu du salon ; je n'avais pas tendu la main à Calixte ; elle ne s'avançait pas vers moi. Soudain, elle fixa sur mes yeux son regard brillant.
— Vous êtes revenu, Raymond, vous êtes revenu ! Je baissai la tête :
— Dans quelle disposition d'esprit? Pourquoi revenez-vous? Qu'avez-vous à me dire?
J'allai à elle, je pris ses deux mains, je les baisai longuement, l'une après l'autre.
— Je n'ai rien à vous dire, Calixte. Après tout, votre vie est à vous-même... Et la mienne n'est à personne, ajoutai-je, en faisant sur mon destin un cruel retour.
Elle s'assit sur le divan et je pris place à son côté. Je jouais avec im gland de sa robe, machinalement, et soudain, je revis la scène, là-bas, cette femme, les bras nus, serrés contre la poitrine de Maurice, et mon pauvre amour me parut alors si vain, si inutile ! Je jugeai ma misère, d'un coup, et mon ridicule. J'avais supporté tout cela, humiliation et douleur, et c'était moi qui revenais, comme si j'avais à me repentir, c'était moi, qui, lâche, soumis, mendiais un sourire, un mot de tendresse, à celle dont un autre possédait le cœur.
Alors je souffris de cette situation avec une telle violence que j'éclatai en sanglots, comme l'enfant qu'hier j'étais encore et qu'aujourd'hui je n'avais plus le droit de laisser paraître !
Mlle AigrefeuiUe me regardait, je le vis bien, avec ironie et avec pitié ; elle était flattée que je l'aimasse à ce point et en même temps elle estimait ma douleur puérile.
Mais, au fond, elle avait ime grande bonté ; elle enlaça mon cou de son bras tiède et m'attira tout contre elle. Je laissai tomber ma tête sur son épaule, et déjà, je pleurais avec moins de désespoir, parce que je le faisais sur son sein, et que cela me consolait presque.
— C'est votre premier chagrin, me dit-elle. On vous a fait de la peine, mon pauvre ami ! Mais vous en verrez d'autres, et moi aussi ! Et le jour où nous ne souffrirons plus, ni l'un ni l'autre, nous serons vraiment à plaindre, mais pas avant !
Elle se détacha de mon étreinte et me repoussa sans brusquerie. Son visage prenait soudain une expression grave et profonde que je ne lui avais jamais vue.
— Oui, un jom: viendra où nous serons trop vieux pour sentir, et un jour viendra où nous serons morts... Il n'y a pas ime seconde qui ne nous pousse par les épaules vers la fosse que le temps nous creuse ! Nous croyons respirer, dormir, aimer, sentir, nous croyons vivre ! Quelle erreru" ! Nous avançons l'heure de notre mort. Il n'y a pas ime de nos actions qui ne nous y entraîne. Nous regardons les joiu-s qui passent avec joie ou avec tristesse ; ils n'ont pourtant qu'un seul but ! Crime ou charité, vertu ou vice, ne ralentissent pas notre course d'un quart d'heure. Il n'y a que cela devant nous, cette puanteur, qui nous souffle au visage ; nous parlons de notre avenir, comme s'il était autre chose qu'un trou noir et grouillant de bêtes immondes. Quelle trahison que la Nature ! Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux éteindre tout de suite le flambeau, afin que ce soit vite fini? J'ai une telle épouvante de la mort que je n'ai jamais eu une joie, si grande qu'elle fût, sans me dire aussitôt : « Et , cependant, il serait préférable que je ne fusse jamais née ! »
Je regardai Calixte : son visage exprimait une sorte d'horreur sacrée, celle, sans doute, que revêtait la figure de Cassandre, quand elle voyait courir à soi l'avenir. Je considérais le modelé délicat du visage de la jeune fille, la Imnière d'argent qui caressait ses joues encore duveteuses, son cou mince, le léger gonflement de cette gorge, dont je suivais de l'œil la naissance charmante, et je ne pouvais comprendre qu'un être ainsi fait pour le bonhem* et pour la volupté, eût un sens si redoutable de ce qui termine bonheur et volupté. Je sentis que mon chagrin était peu de chose auprès d'un tel désespoir. Mais ce désespoir, d'où
venait-il? des circonstances, d'une déception passagère, ou bien, était-il la sécrétion, pour ainsi dire naturelle, de cette âme obscure, étrange et torturée?
— Qu'est-ce qui vous rend si malheureuse?
— Tout... Justement ce qui fait croire aux autres que je suis heureuse. Ne cherchez pas, Raymond, vous ne comprendriez pas. Vous ne pensez jamais à la mort, vous?
— Jamais, repartis-je innocemment.
— Eh bien, tant mieux. Ne perdez pas cette belle insouciance. Moi, j'y songe nuit et jour. Et quand je ne dors pas, je fais réflexion que je vivrai peut-être encore en 1950, par exemple, mais qu'en i960, je serai certainement morte.
Le rayon de soleil s'était lentement retiré du salon, qui me semblait froid tout à coup. Le ciel avait pris des tons de pêche, mi-pourpre, mi-verts, au-dessus du petit jardin. Je regardais la poulie immobile, le puits obscur. Je me rappelais que ma mère, causant avec moi seul, avait tenu sur la mort des propos analogues. Je m'apercevais tout à coup que, par bien des points de caractère, Calixte et ma mère se ressemblaient. En tout cas, elles avaient entre elles plus d'affinités secrètes qu'il n'y en avait entre leur nature, à toutes deux, et celle de Maurice. Et ces êtres, qui n'eussent pu que se haïr, s'ils s'étaient rencontrés, adoraient pareillement l'homme le moins fait pour les comprendre, le plus vain, le plus léger, le plus superficiel de tous ! Calixte devait souffrir du caractère étourdi de Maurice de la même manière que maman.
— Oubliez tout ce que je vous ai dit, Raymond, murmura enfin Mlle Aigrefeuille, en passant sa douce main sur mon front. Ne vous attristez pas encore, vous avez toute la vie pour cela ! Et si vous n'en avez pas occasion, tant mieux ! Vous ferez peut-être souf-
frir autrui ; mais vous ne souffrirez pas vous-même.
Là-dessus, elle retomba dans sa songerie, et je n'osai pas l'interrompre. D'un grand quart d'heure, nous ne soufflâmes mot, ni l'un, ni l'autre.
Un coup de sonnette interrompit notre muette méditation. Jacques Arion entra aussitôt après.
— Tiens, dit-il, Bruys est là? On te croyait perdu, mon vieux ! On parlait d'annoncer ta disparition à la quatrième page du Mémorial d'Aix. Où étais-tu? Dans la lune, au Spitzberg? Avais-tu un ami au Monomotapa? Te livrais-tu, en Australie, à la destruction des lapins?
— Non, il ne faisait rien de tout cela, répliqua Calixte. Il écrivait une tragédie.
— Ah ! mon Dieu, et sur quel sujet?
— Sur le roi Mark qui a surpris Tristan et Isolde et qui ne peut s'en consoler.
— C'est un beau sujet, dit Arion. On sacrifie toujours le roi Mark. Au fond, Wagner ne l'aimait pas beaucoup plus que le vieux Thomas. Et dans la tragédie de Bruys, que fait le roi Mark?
— Le roi Mark prend le ciel à témoin qu'il est le plus malheureux des hommes, mais au fond, il ne souffre pas beaucoup, et il se dit : « Je croyais cependant aimer Isolde plus que cela ! » On ne souffre jamais autant qu'on le croit.
— Le roi Mark ne pense pas ainsi, ce n'est pas vrai, déclarai-je.
— Et Tristan?
— Tristan aime bien Isolde, mais au fond, ce grand amour l'ennuie. Il est si souvent avec elle, elle est si ennuyeuse !
J'entendais la voix de Cordouan me faire cet aveu brutal, dans son atelier, la nuit de notre explication : « En réalité, j'aime la guinguette ! »
— Et Isolde? demande encore Arion.
l6o FUMÉES DANS LA CAMPAGNE
— Isolde préfère Tristan à tout, mais je crois qu'elle préférerait cependant la mort à Tristan.
— Et que pense-t-elle du roi Mark? demandai-] e à mon tour.
— Le roi Mark est bon et gentil, mais il est tendre, il est faible, il ne sait ni prendre, ni donner. Les femmes l'aimeront toujours, elles l'aimeront infiniment, — jusqu'à l'arrivée de Tristan !
— Et ce jour-là?
— Ce jour-là, elles souffriront, et Tristan seul existera, car il sait les torturer, et c'est ce qui fait sa force sur elles. Pauvre roi Mark ! ajouta-t-elle, pitoyablement, en tournant les yeux yers moi, il ignore qu'il faut faire pleurer une femme. Il ne sait que pleurer luimême !
Elle vira brusquement sur ses talons et affectant un tutoiement gamin :
— Jacques, mon vieux, sers-nous du porto ! Arion se dirigea vers la cheminée ; je regardai Ca-
lixte. Elle aussi avait des larmes dans les yeux. Et soudain, elle éclata de rire :
— Savez-vous que Sénéguier, ce cachottier, vient de demander la main de Mlle Roux-Fleurian? Est-ce farce, hein? Comme je vous le dis, mes enfants! Il lui fait la cour depuis trois mois.
— Elle est jolie, dis-je, songeant à mon ancienne passionnette pour elle.
— Oui, jolie, si on veut. EUe est vive et elle a l'air malsain, on dirait une grive qui ne mangerait que des raisins sulfatés. Vous savez si Sénéguier a du cœur : une vraie planche d'anatomie ! Mais il a des dettes et elle est riche.
— Qu'a-t-on répondu?
— Rien encore. La réponse est pour aujourd'hui. Je l'attends.
Elle riait. Elle semblait s'amuser de ses propos.
FUMÉES DANS LA CAMPAGNE l6l
Jamais je ne l'avais vue si gaie. Et c'était la même femme, qui, tantôt... Ce qu'elle disait la divertissait-il \Taiment? Ou bien, parlait-elle au hasard, étourdissant son désespoir, à force de bruit?
Un moment après, Edwin de Sénéguier, entrait à son tour.
— Eh bien, Edwin, beau ténébreux, demanda Calixte. Quelle nouvelle?
Il parut interloqué.
— Est-ce oui? Est-ce non?
Il devint pourpre.
— Je ne sais vraiment pas, Cahxte, à quoi vous faites allusion.
— Comment, tu ne sais pas? Mais nous sommes tous au courant ici! Alors c'est non?
Sénéguier tiraillait rageusement ses petites moustaches courtes et brunes :
— Cette plaisanterie est-elle drôle? grommela-t-il. Si je dois rire, dites-le moi.
— Ah! zut! s'écria Cahxte, j'ai mal aux nerfs aujourd'hui ! Je ne me demande pas si mes plaisanteries sont spirituelles ou non, je les fais, et voilà tout I Alors tu nous restes? Pauvre Edwin ! Ce n'est donc pas encore maintenant que tu me lâcheras et que tu diras à ta femme : « Vois-tu, ma chère, cette Mlle AigrefeuiUe, ce n'est pas une relation pour toi ! »
— Cahxte, fit Edwin, de plus en plus irrité, je ne comprends pas le sens de cette sortie ridicule !
— Mais si tu le comprends ! D'ailleurs, qu'importe ! Je ne t'en veux pas de ta lâcheté. Au fond, tu es snob et sans cœur, et demain, tu auras honte de moi. As-tu des amis? En garderas-tu jamais? Il faut être autre chose qu'im Edwin de Sénéguier pour avoir le culte des sentiments désintéressés. Ça ne fait rien. Bois. Jacques, mon vieux, donne-lui du porto !
Sénéguier se demandait s'il fallait rire ou se fâcher.
l62 FUMÉES DANS LA CAMPAGNE
Il eut, du mérite, je l'avoue, à conserver son sang-froid, d'autant plus (nous l'apprîmes par la suite), qu'il venait en effet d'être refusé par les Roux-Fleurian. Mais il se rendit compte que Mlle AigrefeuiUe n'était point dans son état normal, et pour ne point brusquer les choses, il affecta de plaisanter.
— Les sentiments désintéressés ! s'écria Arion. Il faut venir chez une jeune fille pour entendre des expressions aussi ridicules. Qui y croit encore?
— Pas vous, Jacques, certainement, répondit impétueusement Calixte. Aussi je ne compte pas plus sur vous que sur Sénéguier. Vous aussi, vous me lâcherez... D'aiUeurs, tout le monde m'oubliera, Edwin est tout calcul, vous, tout orgueil. Pas im de vous ne daignera me reconnaître dans dix ans ! Cependant, si, j'ai un ami...
— Qui ça? firent en ricanant les deux compères.
— Le roi Mark ! Le roi Mark, personne de vous ne le connaît, mais il est tendre et dévoué, et plus tard, quand vous m'aurez tous abandonnée, tous, tous, même ceux à qui j'aurai le plus donné, j'irai frapper à la porte du roi Mark, et je lui dirai : « Je suis vieille, je suis laide. Bon roi Mark, voulez-vous de moi ! » Je sais ce qu'il me répondra.
— Je le sais aussi, murmurai-je.
— Le roi Mark me dira : « Vous avez été une des passions de ma jeunesse. Je vous ai aimée quand j'avais vingt ans. Entrez, mon amie. Vous trouverez encore ici un peu de feu... » Mais c'est que le roi Mark, moi, je ne l'aurai jamais aimé !
J'étais si ému, si traversé par des sentiments contradictoires que je me levai pour cacher mon trouble et que je me dirigeai vers la porte. Calixte m'y accompagna.
— Pourquoi partez-vous?
— J'ai à travailler, ce soir.
Dans le corridor, je lui dis :
— Pourquoi en vouliez-vous ainsi, tantôt à Sénéguier et à Arion?
— Ce sont des hommes, me dit-elle sombrement. Ils se ressemblent tous.
Derrière eux deux, j'en voyais un troisième.
— Pourtant, vous avez fait une exception ! Calixte, est-ce vraiment pour moi que tantôt vous parliez ainsi? M'avez- vous jugé digne d'être pour vous ce roi Mark? En ce cas, merci, merci, Calixte ! Venez quand vous voudrez, le feu sera toujours allumé pour vous dans ma maison et dans mon cœur !
Elle me regarda avec pitié, et gravement :
— Je demande à la vie, Raymond, de ne pas vous abîmer, de ne pas vous gâcher comme les autres, car les êtres comme vous, on ne les rencontre pas deux fois dans sa vie, et pour ce que la société en fait... Ah ! pouah !
Elle se détourna avec rage et regagna le salon.
En même temps soulagé et angoissé, je refermai la porte, traversai l'énorme antichambre qui avait si grand air, froide et vide comme elle l'était, avec son départ d'escaUer de fonte aux dessins lourdement ouvragés.
Mais dans la cour, je me heurtai à Maurice.
— Tu viens de chez... Calixte?
— Tu le vois bien.
— Tu y retournes donc?
— • Dame !... et toi-même?
— Moi aussi. Je n'y allais plus depuis longtemps, à cause de toi, pour ne pas éveiller tes soupçons, mais puisque tu sais tout... Et puis, la vérité, c'est que Calixte veut que je me montre de nouveau chez elle. Moi, tu sais, je m'en dispenserais bien. Tout ça, ce sont encore des ennuis en perspective. Mais CaUxte est jalouse ; elle est tyrannique. Alors je rapplique ! Ce
n'est pas drôle tous les jours d'avoir une liaison ! Personne ne respecte notre liberté. J'ai promis de venir aujourd'hui, et il faut que je vienne aujourd'hui, et on me fera jurer de revenir demain, et j'aurais une scène si je ne reviens pas. Fichue existence !
Ainsi il avait tout, il avait l'amour de Calixte, le corps rayonnant de Calixte, et il se plaignait ! Il osait se plaindre de trop la voir! Moi, j'aurais sacrifié la moitié de mon existence pour posséder ce qui appartenait à Maurice.
- — Allons, grommela Cordouan, du courage !
Et il sonna à la porte de l'hôtel.
Je m'en allai, je rentrai directement au pa\àllon de Suffren. Je montai dans ma chambre, je m'accoudai au balcon. Avec des cris aigus, les hirondelles déchiraient l'air d'un vol rapide, comme im coup de faux ; une paix dorée flottait sur le jardin. De légers Hlas tendaient leurs quenouilles violettes si fraîches que leur parfum se mêlait à celui de l'herbe mouillée. Les nuances vertes des feuilles semblaient neuves du matin. Des boules-de-neige, comme de grosses houppes, poudraient des buissons. Le soir retentissait du coassement d'innombrables grenouilles, et une étoile qui venait de pointer semblait une déchirure dans l'azur, comme si tout le ciel allait se déchirer de même et montrer derrière sa doublure bleuâtre, un lumineux univers couleur d'argent !
Pour im peu, j'eusse cru, ce soir, à la bonté de la vie, va la facilité du bonheur, et cependant, je savais bien maintenant que le monde est l'organisation continuelle d'une impitoyable injustice.
A quelque temps de là, comme je m'étais remis à l'étude du droit, en vue de mes examens, mais surtout pour amortir les angles de la tristesse, qui se mêlait à toutes mes pensées, je passai plusieurs jours sans sortir, sinon dans le jardin du pavillon. Le printemps est capricieux, en Provence. A des périodes de voluptueuse tiédeur, succédèrent d'aigres bourrasques, et un vent plus froid, accouru des Alpes, interrompit brusquement les promesses de l'âge d'or. Les bourgeons déjà gonflés semblaient grelotter à l'air froid, les nias secoués montraient le désarroi de danseuses, surprises par une tempête et bousculées sous les tarlatanes et les paillons de leurs jupes. Tout le jardin se rebroussait d'horreur en face de l'hiver revenu.
En me promenant sous les arbres indécis, je songeais à l'année précédente, à ma fièvre, à mes espérances, à mes désirs d'amour. Rien ne s'était réalisé. Il y avait en moi quelque chose de diminué ; ma confiance dans la vie était moins grande. Mon premier échec déjà ralentissait mon élan joyeux, mon appel au destin. Je ne sentais plus sous mes pas un aussi solide terrain. Inquiet, mécontent, je trouvai à toute chose un arrièregoût d'amertume. Mes mélancolies irraisonnées d'adolescent se transformaient en tristesses expérimentées. Je ne voyais plus la terre comme une treille aux barreaux d'or, dont tous les raisins sont à notre portée ; je ne croyais plus que ceux qui ont le plus soif, sont désaltérés avant les autres. J'avais appris, au con-
l66 FUMÉES DANS LA CAMPAGNE
traire, que les aiïamés n'ont rien, tout, les repus ; et j'étais trop jeune pour comprendre que la possession seule fait les repus et que les affamés se dégoûtent du festin, aussitôt qu'il est servi pour eux !
Je promenais chaque soir, dans les allées du jardin, ma maussaderie et mes réflexions absurdes.
Tout au fond, une sorte de clôture séparait le jardin à la française du potager, que parcouraient de courtes allées droites, bordées de légumes. Un jour que j'errais ainsi, je vis s'avancer ma mère, sous une treille encore sans feuilles. Elle était tout en noir, comme d'habitude, et je fus frappé de son air préoccupé, de la gravité de sa physionomie. Elle leva les yeux sur moi, des yeux si tristes, si visiblement avivés par les larmes que leur vue m'effraya.
Je remarquai qu'elle disait son chapelet.
Elle distingua sur mon visage un certain étonnement ; elle avait en effet une extrême pudeur de ses sentiments pieux et s'enfermait pour accomphr ses dévotions.
— Tu vois, me dit-elle, je prie, car j'ai besoin d'être éclairée.
— Pourquoi?
— Je ne peux te répondre, Raymond. Laisse-moi... Elle retourna sur ses pas, et j'entendis le cliquetis
régulier du chapelet qu'elle égrenait entre ses doigts. Indécis, je gagnai les « fabriques ». Je montai jusqu'à la salle où nous avions eu, au clair de lune, Maurice et moi, une conversation si décisive. Des nuages de couleur chaudron boursouflaient leurs formes arrondies au-dessus de Sainte- Victoire. A mes pieds, les arbres à peine feuillus ondulaient. Quelques chauvessouris, qui semblaient des pelotons de soie pas encore complètement dévidés, roulaient en tournant, audessus des toits rougeâtres, usés par le temps et par le soleil.
Les cloches sonnaient sur la ville : vieilles voix de toujours, qui avaient bercé tant de sommeils et tant d'inconsciences, et à ceux qui meurent comme à ceux qui veillent, la nuit, sans trouver le repos, ouvert, au delà de l'azur, un royaume sans limites où la mort prend la figure de la paix. Vieilles voix douces, voix enchanteresses, que j'avais toujours entendues, elles planaient au-dessus de moi, et j 'ignore pourquoi, de les entendre, je désespérais davantage ! Je songeais à ma mère qui priait, à Calixte, qui souffrait sans le dire, à moi qui aimais sans espoir. Et j'avais l'intuition que tout ce qui m'arriverait pour la suite serait plus douloureux encore que la crainte que j'en avais.
Maurice rentra fort tard. Il semblait excédé. Dès le potage, il commença ses lamentations ; il déclara qu'il ne pouvait plus supporter Aix, que la vie qu'il y menait aurait usé n'importe quel artiste.
— Ah ! bien, dit ma mère, je croyais au contraire que vous aviez toutes les raisons du monde d'y être attaché.
Je tressaillis, tant cet accent sardonique et glacial me sembla dangereux. Mais Maurice était si absorbé qu'il ne le remarqua même pas.
— C'est possible, mais je n'en puis plus. Je gâche ma vie ici, je perds mon talent. Je ne travaille même plus !
— A qui la faute?
— Pas à moi, bien sûr. Mais à l'ennui que je respire dans cette ville. Je suis fini si je ne m'en vais pas. J'ai reçu le prospectus d'une croisière scientifique en Egypte, je crois que je la suivrai !
— Seul? dit ma mère.
— Oui, oui, seul ! J'ai envie d'être seul. J'ai besoin de me reprendre, de réfléchir. Excusez-moi, Lucie, de vous parler de cette manière. Il n'y a rien dans mes paroles dont vous puissiez vous offenser. Vous n'igno-
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rez pas que les neurasthéniques ont un besoin maladif de solitude. Je suis déjà plus qu'à moitié neurasthénique, et je le deviendrai tout à fait si je ne prends pas le large. Il faut que je parte !
Mais la magie des images, mais la magie du verbe agissaient sur lui. Maurice ne changeait point. Déjà, il se représentait l'Egypte, déjà il voyait les salles des Pharaons, les hypogées, les pyramides, le Sphinx ; et sa mémoire retentissait de mots sonores et ténébreux. Il suffisait de cette fumée pour dissiper son malaise, de ce rien, pour consohder son incertitude. Il'reprenait foi en la vie, parce qu'il empHssait, non sa pensée, mais son oreille. Il ajoutait :
— Que de souvenirs à rapporter de là-bas ! J'en manque ici, je m'appauvris. Mais, quand on a vu les catacombes et la momie de Rhamsès, on est véritablement un autre homme. C'est une grande leçon que l'on puise là-bas, les dépouilles des plus grands rois vous donnent un tel songe que plus rien de mesquin ne vous touche. A mon retour, Aix me semblera tout différent !
Le miracle était accompli. Il fermait à demi les yeux. Tout le bénéfice du voyage, quatre ou cinq phrases le lui donnaient. Il avait oubhé ma mère, et Calixte, et moi-même, et son ennui. A l'Egypte, il demandait son vertige, au déplacement, sa vertu. Imaginatif impénitent, qu'il lui fallait peu pour partir ! Le moindre vent qui lui soufflait à l'esprit, et il mettait luie flotte à la mer, la terre était parcourue. César, distancé, Cléopâtre, conquise.
Demain, de nouveau, sans plus penser à l'Egypte, il travaillerait en paix.
Sitôt le repas terminé, ma mère se leva :
— Maurice, dit-eUe, voulez-vous monter maintenant? J'ai à vous parler ce soir.
Il avait l'habitude de fumer sa pipe, il la fuma jus-
qu'au bout. J'avais peu envie de bavarder, lui, pas davantage. Sans doute, rêvait-il de l'Egypte. Et j'allai me coucher.
Tandis que je procédais à ma toilette, j'entendis un bruit de voix. Mon cabinet n'était séparé de la chambre de ma mère que par un étroit boudoir.
Maurice criait :
— Qui a pu vous dire cela?
Puis :
— C'est faux ! c'est faux !
Mais sa voix était violente, exaspérée. Et soudain, j'eus un grand froid au cœur : ma mère savait tout !
Comment avions-nous pu nous bercer si longtemps de l'espérance qu'elle l'ignorerait toujours?
Mon beau-père hurlait :
— Vous me faites espionner ! C'est honteux ! Eh bien, je partirai, je ne reviendrai jamais, jamais.
Mon cœur battait. J'étais en proie à une angoisse sans nom. A qui se donnait-il en cette minute suprême? Écartelé entre ces êtres, il éprouvait chacun de leurs soubresauts, chacun de leurs frémissements. Quelle misère !
Hélas ! je ne pouvais rien pour eux ! Je me couchai, mais comment dormir? Je me relevai, pris de fièvre, la dispute s'exaspérait. Je n'entendais jamais la voix de ma mère, mais les cris furieux de Maurice, ses invectives. Je comprenais, qu'irrité déjà par Cahxte, il allait s'en prendre à ma mère de tout ce qui lui arrivait de pénible, faire retomber sur elle son ressentiment entier. Vingt fois, j'eus envie de courir à eux, de les supplier de se taire, de ne plus se déchirer ainsi. Vingt fois, je m'arrêtai. De quel droit allais-je m'interposer? Quel titre avais-je à me mêler de leur vie privée? Je me couchai encore, puis courus au cabinet de toilette. La scène affreuse dura deux heures. La dernière fois que je quittai mon lit, je n'entendis plus rien.
Jamais je ne ressentis, comme cette nuit-là, la misère du monde, l'impuissance des hommes à se rendre mutuellement heureux, le don de se torturer qu'ils possèdent et dont ils abusent. Et je criai comme Calixte l'avait crié un jour devant moi, je criai dans la nuit aveugle : « Pourquoi suis-je né? Puisque ce n'est pas pour m'en réjouir, ni pour sauver de la souffrance ceux qui sont le plus près de mon cœur ! »
Je dormis très mal. Dès l'aube, je me promenai dans le jardin. Le petit jour était violet et gris, une fumée montait au-dessus des arbres, qui prenait dans ses linéaments légers une lune à moitié détruite et la voilait rêveusement.
Je retrouvais, chaque matin, Maurice dans la salle à manger. Maman prenait dans sa chambre son premier déjeuner.
Enfin, mon beau-père parut ; il avait les yeux enfoncés, la mine défaite et l'air fort attrapé.
— Eh bien? lui dis- je, à peine entré.
— Eh bien quoi?
— J'ai entendu un grand bruit, hier soir. Que s'estil passé?
Mais Maurice beurrait une tartine de pain ; et il l'égalisait avec une visible satisfaction.
La femme de chambre entra ; je ne pou.ssai pas plus loin mon interrogation.
Nous déjeunâmes en silence, puis nous sortîmes.
— Eh bien, dit posément Maurice, tu as, je pense, compris ce qui se passe : ta mère sait tout !
— Oui. Mais qu'a-t-elle dit? Parle ! Parle !
— Elle a dit... le diable sait quoi ! Tout ce qu'elle pouvait dire enfin ! Que je suis im misérable, un menteur, des injures, n'est-ce pas? Elle me méprise, je l'ai trompée tout le temps, on ne se marie pas quand on est incapable d'assurer le bonheur d'une femme. Etc..
— Et toi, qii'as-tu répondu? Tu n'as pas été trop dur, au moins?
Cordouan parut gêné :
— Hum, je ne sais trop. J'étais exaspéré. Je me suis défendu. J'ai peut-être laissé échapper quelques mots un peu violents.
— Et comment a-t-elle appris ta liaison? Maurice éclata :
— Ça, par exemple, je l'ignore ! Quelque punaise de sacristie, quelqu'ime de ces espionnes bien pensantes dont elle fait sa société, puisqu'elle ne peut se décider à fréquenter personne de possible, l'aura sans doute renseignée.
— Comment t'es- tu défendu?
— J'ai tout nié.
— Mais t'a-t-elle cru?
— Je crois bien que non. Je lui ai donné cependant ma parole d'honneur !
— Tu as eu le courage de lui donner ta parole d'honneur, Maurice?
— Dame, mon petit, il y a des circonstances où c'est encore ce qu'il y a de plus facile à donner !
— Ça ne l'a pas convaincue?
— Non... Je ne crois pas, du moins. Elle sait que je vais souvent rue de l'Opéra, on lui a affirmé que Calixte a un amant et que c'est moi... Elle n'ignore d'ailleurs pas que tu es aussi un familier de l'hôtel de l'Estang-Parade, mais elle ne te croit pas au courant de ce qui se passe entre Cahxte et moi.
— Comment tout cela a-t-il fini?
— Rien ne finit, Raymond ! Ta mère a exigé une rupture entre Mlle Aigrefeuille et moi, ou sinon, c'est elle qui s'en ira. EUe parle d'entrer dans une maison de retraite. Enfin, la dévotion l'égaré. Je lui ai répondu que je ne l'empêcherai jamais d'agir selon son bon plaisir, mais qu'il m'était impossible de
rompre avec une personne dont je ne suis pas l'amant.
— En réalité, que comptes-tu faire?
— Aller en Egypte !
— Sois sérieux, Maurice !
— Je ne l'ai jamais été davantage. Calixte se plaint amèrement que je ne l'aime pas et me fait scènes sur scènes ; ta mère me soupçonne et ne me laissera pas une minute de repos. Je n'ai qu'une idée, moi : fuir, fuir, fuir ! J'en ai assez de tous ces ennuis ! Je voudrais vous planter là tous et aller demander au Sphinx la clef de l'rmivers !
— Il ne l'a pas. C'est celui de Thèbes qui l'avait. Celui-ci ne sait rien.
Il ne connaît pas son bonheur ! Crois-tu que tout cela va pouvoir s'arranger?
— J'ai bien peur que non ! Il faudrait que maman fût persuadée de l'innocence de tes rapports avec Calixte.
— C'est vraiment difficile, dit Maurice, avec légèreté. Écoute, mon vieux, je vais aller passer quelques jours à Marseille, chez M. Lavalduc, qui m'invite depuis plusieurs mois. Tu diras à Calixte qu'un ami m'a appelé en toute hâte, tu diras à ta mère tout ce que tu voudras. Moi, je vais voir la mer. Elle me donnera de bonnes idées. Et puis, Lavalduc a une très johe femme. Cela me distraira un peu.
— Tu t'en vas comme ça, fis-je, un peu révolté de son égoïsme.
— Oui, mon petit, je m'en vais. Moi, tu Sais, toutes ces scènes me font mal... Et je n'ai pas une santé robuste !
Je le regardai, il venait de tremper un croissant dans son chocolat ; son aspect était merveilleux, il avait repris son œil vif, son teint fleuri, mais les ressources de son égoïsme étaient infinies. Dès qu'une chose
l'ennuyciit, il la jugeait contraire à sa digestion, à son équilibre, et sitôt qu'une question se faisait épineuse, il demandait du sucre et de l'eau de mélisse. Puis il disait avec soulagement :
— Je vais mieux, j'en avais vraiment besoin. Je le lui rappelai, non sans malice :
— As-tu bu de l'eau de mélisse, cette nuit?
— Bien sûr ! s'écria-t-il. Sans quoi, eussé-je dormi? Dormir ! Il avait pu dormir après cette scène ! Mais
je savais bien que de toute la maison, lui seul en avait été capable !
Maurice disait vrai ; à dix heures, il s'en alla paisiblement, me laissant le soin de débrouiller l'écheveau le plus emmêlé du monde. Je n'aime pas les situations troubles ; mon parti fut vite pris. Au surplus, je n'avais guère l'embarras du choix.
Ma mère n'étant pas descendue, je me trouvai à midi devant une table déserte. J'eus le temps de réfléchir à mon aise à ma décision et d'en peser chaque argument. L'heure sonnait enfin de montrer à Maurice combien je l'aimais et de le lui prouver par des actes et non plus par des paroles. J'écoutais avec enthousiasme dans le silence de la maison, les mille voix de la vingtième année ; elles parlaient toutes de générosité, de sacrifice, d'héroïsme ; elles m'exaltaient et me ravissaient à moi-même. Le devoir, c'était l'action la plus difficile à accomplir, le glacier ardu sur lequel on se tient à grand'peine, mais qui reflète le soleil levant.
Tout brûlant de reconnaissance et d'amitié, je me promenai un moment dans le jardin, tête nue. Le ciel étincelait, dur et bleu, fouetté par un mistral qui secouait les arbres. J'allai jusqu'aux « fabriques », puis je revins.
Je descendis à la cuisine ; j'envoyai Miette prévenir ma mère que je désirais lui parler. Un moment après, je montai l'escalier, non sans émotion. Je frappai à la porte.
— Entre, dit ma mère d'une voix tranquille.
iy6 FUMEES DANS LA CAMPAGNE
Elle était assise devant sa table à ouvrage, une table de laque, couverte de minuscules figurines d'or, et où l'on trouvait de menus objets en ivoire.
Elle lisait l'Imitation de Jésus-Christ, reliée en noir. Toutes les fois que je pénétrais dans cette chambre, mes souvenirs d'enfance venaient m'y accueillir. Bien souvent autrefois, je me pelotonnais aux genoux de ma mère et je me faisais raconter par elle l'histoire de Peau d'Ane et du Petit Poucet ! Que d'heures n'avais-je point passées, assis sur ce tabouret, tandis qu'elle travaillait pour les pauvres ou qu'elle hsait un livre, qui, en ce temps-là, n'était pas toujours l'Imitation de Jésus-Christ, parce qu'elle était jeune et qu'elle avait encore foi dans quelque chose, qui n'était pas uniquement la miséricorde céleste !
Je considérais avec attendrissement cette pièce. Rien n'y changeait jamais. Sur le grand lit de fer, une couverture ancienne étalait ses petites maisons et ses animaux domestiques, brodés en reUef . Un vieux Christ espagnol se tordait au-dessus comme s'il eût voulu enseigner à l'être qui habitait là qu'il ne faut attendre de la vie que d'avoir le flanc percé et les mains ouvertes par des clous. Sur une petite commode en bois de rose, des photographies jaimissaient, parents de ma mère que je n'avais pas connus et qui me causaient certaine stupeur, en me laissant entrevoir que ma mère avait pu être aussi un enfant comme moi. Dans une coupe d'albâtre, des pétales de roses séchaient en compagnie de quelques pousses de lavande, qui ressemblaient à des bouts de pastel brisés. Ces objets, que j'avais toujours vus, m'intimidaient aujourd'hui ; témoins de mon enfance, ils semblaient me reprocher d'en être sorti, pour me mêler intempestivement aux tragédies qui agitent obscurément l'existence absurde des grandes personnes.
— Maman, fis-je, tout de suite, Maurice est parti
pour Marseille, afin de passer deux ou trois jours chez ses amis, les Lavalduc.
— Je lé sais. Miette me l'a dit.
Ma mère me répondit cela si froidement que je me sentis mal à mon aise. Je fis un grand effort pour rappeler à moi mon courage qui m'abandonnait.
— Avant de partir, balbutiai-je, en rougissant, Maurice m'a fait part du différend survenu entre vous, et..
Quelque chose de violent, de passionné traversa ime minute le beau visage régulier de ma mère. Elle fixa sur moi ses yeux soudain éclatants et répondit avec une ardeur concentrée :
— Maurice n'avait rien à te dire. Je trouve hon teux qu'il te mette au courant de notre vie privée.
Elle ajouta avec une moue de dégoût :
— Plus honteux encore qu'il te parle de la sienne... Au surplus, cela ne m'étonne guère. En voilà assez, Raymond !
— Je te demande pardon, maman, d'insister sur ce sujet, quelque peu agréable que soit entre nous une telle discussion. Mais je suis plus que personne intéressé à la question qui vous a divisés.
— Que veux-tu dire?
— Maurice ne pouvait pas, ne voulait pas t 'avouer la vérité, car le faire, c'était me dénoncer. C'est moi seul qui suis coupable !
— Ai-je bien compris, Raymond? C'est toi qui as ime haison avec Mlle Aigref euille ?
— Oui.
Alors, dans une seconde, je vis la figure de ma mère se transformer, comme le ciel se transforme, quand le vent emporte les derniers nuages et qu'à la glaçante giboulée succède le soleil, et tout aussitôt, elle s'assombrit de nouveau. L'innocence de Maurice délivrait son cœur d'un faix pesant ; mais c'était au tour de ma
faute de l'opprimer ! Elle aurait voulu à la fois m'embrasser à cause de la bonne nouvelle que je lui apportais et me chasser loin d'elle, puisque j'étais à ses yeux le plus misérable des pécheurs.
— Est-ce vrai? Est-ce bien vrai? demanda-t-elle, en haletant un peu.
— Dame ! fis- je, on n'invente pas ces choses-là !
— C'est courageux à toi de me le dire, mais c'était ton devoir...
Une barre se formait sur son front, qui creusait profondément la peau, entre les sourcils. Elle semblait souffrir :
— Raymond, je ne sais plus que penser. Tout ceci me bouleverse ! J'aurais tant aimé que tu fusses différent des autres ! Et c'est fini maintenant, te voilà déjà corrompu, tu as une liaison avec une jeune fille, tu n'en as même pas de remords ! Je t'ai élevé avec tant de soin, je voulais faire de toi un chrétien véritable... Et parce qu'une jupe te frôle, tout est perdu ! Tu n'as donc su résister à aucune tentation? Mais pourquoi, pourquoi? Réponds donc !
— Je l'aime !
— Ah ! la belle excuse ! Mais tu en aimeras vingt autres comme celle-là ! Est-ce qu'on peut aimer d'ailleurs une fille perdue !
— Je t'en prie...
— Oui, perdue, perdue ! Est-ce qu'ime femme se donne en dehors du mariage, et si elle le fait, comment peut-on l'aimer?
— Maman, épargne-moi ces discours ! Je suis assez attristé de ce qui est arrivé, sans que tu ajoutes à ma honte le poids de tes reproches. Évite-moi des regrets que je ressens tout autant que toi...
— C'est possible, mais je dois te donner mon avis,
— Et comment l'ignorerai-je?
Que je souffrais de parler ainsi ! Revendiquer haute-
ment le droit d'aimer Calixte et d'être aimé d'elle, dans le moment même où son amour pour Maurice me désespérait, me vanter d'un succès imaginaire, quand ma défaite me donnait une telle amertume, c'était un supplice minutieux et burlesque dont je ressentais tout à la fois, et le pénible et le comique ! Ma mère m'interpellait :
— Mais, Raymond, l'avenir, l'avenir !
Je vis bien où allait sa pensée ; il lui était intolérable de supporter la pensée que je vécusse ainsi hors du mariage, et, d'un autre côté, me conseiller d'épouser Calixte était au-dessus de ses forces.
— Maman, fis-je, MUe Aigrefeuille est une personne fière et libre, qui a des idées personnelles sur toutes choses. Ces idées sont peut-être fausses, mais après tout, c'est son droit d'en avoir. Elle a accepté de m'aimer, en sachant pleinement ce qu'elle faisait, en gardant l'entière responsabilité de ses actes. Il n'est nullement dans ses intentions de se marier, elle entend demeurer libre pour vivre ainsi qu'il lui plaît et se consacrer à son travail.
— Quel travail?
Comme Calixte n'en connaissait point d'autre que de s'abandonner à sa fantaisie, il m'était peu aisé de le qualifier. J'improvisai donc et tombai fort mal,
— Une oeuvre d'érudition... sur les origines de la morale...
— Vraiment, c'est bien à elle qu'il appartient de traiter un si grand sujet !
Ma mère éclatait de colère.
— Maman, Mlle Aigrefeuille n'est point la personne que tu crois !
— Ne la défends pas... Mais toi, toi, Raymond, quand je pense que tu en es venu là !
Ses yeux se remplirent de larmes ; je les suppor-
l80 FUMÉES DANS LA CAMPAGNE
tais en me disant qu'elle préférait œrtainement pleurer à cause de moi qu'à cause de Maurice.
— Je t'assure, déclarai-je maladroitement, que tu exagères l'importance de tout cela.
— L'importance de tout cela ! Tu n'as donc plus aucun sens moral?
— Tu ne veux pas comprendre que la jeunesse est une excuse.
— Crois-tu donc qu'elle puisse tout excuser? Si tu commettais demain un crime, ta jeunesse t'en absoudrait-elle?
— Je ne commets pas de crime.
— Qu'en sais-tu? Tu as sans doute perdu une âme et tu perds peut-être la tienne. Ah! malheureux, si tu voyais aussi nettement que moi l'abîme où tu cours î
Hélas ! Je ne le voyais que trop : c'était un abîme de ridicule ! J'avais hâte de me retirer.
Je commis, avant de m'en aller, une nouvelle maladresse.
— Maman, ne me fais pas repentir de t 'avoir dit la vérité. Je n'aurais pu supporter plus longtemps la pensée que tu soupçonnes Maurice.
C'était rentrer fâcheusement dans le vif de la question.
— Mais, au fait, il y va donc aussi chez cette Mlle Aigref euille ?
— Oui, je l'y ai mené.
Déjà je rougissais.
— Pourquoi ne m'en a-t-il jamais parlé?
— Oh ! il savait bien que tu n'approuverais pas une relation pareille. Il sait combien tu es sévère...
— Sévère, oui, et insupportable, n'est-ce pas? dit ma mère, avec amertume. Je suis quelqu'un dont on se cache, dont on se moque par derrière, une personne assommante et tyrannique... Quel mal peuvent-ils donc nous faire, ceux qui nous haïssent, puisque ceux qui
FUMÉES DANS LA CAMPAGNE l8l
nous aiment nous traitent ainsi? Est-ce qu'il connaît tes rapports avec cette demoiselle?
— Oui... Non... Oui... C'est-à-dire qu'ils n'existaient pas quand je l'ai conduit chez elle... Et je ne pensais pas alors que jamais...
— Mais aujourd'hui, il le sait...
— Un hasard les lui a appris...
— Il y est cependant retourné.
Je m'empêtrais de plus en plus.
— Tu sais combien il est faible, il avait l'habitude d'aller voir Mlle Aigrefeuille de loin en loin, il a continué quand même...
— Assez, assez ! Je ne veux plus rien savoir ! Cela m'écœure trop ! Tous les hommes sont-ils pareils à vous? Ah ! que n'ai-je suivi la vocation que je croyais avoir quand j'étais jeune fille, que ne suis-je entrée au couvent ! C'est au Carmel que je voudrais être aujourd'hui, oui, au Carmel ! Mon mari, mon fils ! J'ai placé toute ma vie en vous deux, et voilà ce que vous êtes !
Elle cacha sa tête dans ses mains :
— Va-t'en, dit-elle, laisse-moi ! J'ai besoin d'être seule...
Je me retirai, le cœur plein d'une grande amertume, ayant à peine innocenté Maurice et m'étant condamné sans raison.
Que de fois, depuis, suis-je ainsi parti à l'aventure, guidé par un rêve chevaleresque, voulant jouer au héros et recevant toujours, au bout du compte, ce pesant soufflet, que la réalité applique au visage de celui qui veut se dépasser soi-même !
Mais ma fâcheuse mission n'était qu'à demi terminée : il me fallait maintenant avertir Calixte !
Quelque peu influencé par les paroles de ma mère, déjà irrité contre Maurice, je me rendis rue de l'Opéra. En traversant la cour, j 'entendis résonner le piano ; c'était Calixte qui jouait une ballade de Chopin. Je m'arrêtai pour l'écouter. Je me trouvais dans un état de sensibilité maladive ; mon être était pour ainsi dire à vif ; cette sursautante musique, à ma chair déjà écorchée, arrachait, me semblait-il, des lambeaux de vivants tissus. Musique affreuse, la plus chargée qui soit de désespoirs et d'avortements, de regrets indéfiniment prolongés, de désirs en lesquels on n'a plus foi et de fêtes achevées dans les larmes ! Ces accents pénétraient en moi comme des flèches brûlantes, ce bruit de cavalcade fantastique remuait dans ma pensée des mondes de douleurs obscures. Avais-je à ce point souffert que du fond de mon passé, à cet appel désenchanté, un tel flot de mélancoUe se levât? Dans toute ma vie, en apparence heureuse, où avais-je récolté la désespérance qui me serrait le cœur? D'où me venait un si vif dégoût du monde, une si mortelle appréhension que je me sentais égaré, ainsi qu'un enfant dans la nuit?
Toujours ce bruit monotone de bal dans un jardin ancien, toujours ces masques qui tournent et qui s'efileurent et qui n'ont rien à se communiquer que des morsures et des dédains, toujours ces fusées qui
tombent, — et le carrosse est à demi caché dans l'ombre, avec ses blancs chevaux qui piaffent ! Dans l'affolement de la fuite, les émigrés se bousculent, pressés de quitter un pays où gronde la révolution. La fête s'achève dans le deuil, et ici même où les danses faisaient vibrer le sol, un mort, en toute hâte, vient d'être mis en terre !
J'avais traversé le corridor. L'effort que m'avait coûté mon rtiensonge me laissait épuisé. Je mesurais la désolation où ma mère était plongée, celle où se débattait Calixte, et la mienne propre. Un seul homme était heureux, satisfait : Maurice. Je me le représentais à MarseiUe. Il prenait sans doute le thé chez son ami Lavalduc, il faisait la cour à sa femme, que je savais jolie ; et cet homme, par qui soujffraient tous ceux qui m'étaient chers, c'était mon meilleur ami sur la terre.
Je fus vaincu par l'émotion ; pris de je ne sais quel désespoir indicible, je me laissai tomber à genoux, et j'éclatai en sanglots, accroupi comme un mendiant contre la porte de Calixte.
La musique se tut ; la porte s'ouvrit, et Calixte me vit ainsi, offrant la plus morne image d'accablement.
— Raymond ! Raymond ! Que faites-vous là? Vous pleurez? Pourquoi pleurez-vous?
— Parce que je vous aime, lui dis-je.
Elle me regarda, indécise, troublée.
— C'est vous, Raymond, que j'aurais dû aimer. Je serais heureuse, et vous le seriez aussi...
Elle m'avait pris par l'épaule, je me relevai, un peu confus, sentant que toutes mes actions, depuis ce matin, étaient absurdes. Je la suivis dans le salon.
— Et Maurice?
— Il est parti pour Marseille. Il m'a chargé de vous le dire. Il s'absente pour deux ou trois jours. C'est même à ce sujet que je viens vous voir aujourd'hui...
— Il est partit ! Il est parti comme cela, sans me prévenir I
Calixte parut atterrée. Soudain, un brusque mouvement de colère la mit debout. Elle criait :
— Et c'est à lui que je me suis donnée ! Quelle duperie ! Il ne m'aime pas, il ne m'aime plus ! Pas vm mot pour moi ! Je le fatigue, je le lasse, je le vois bien, li n'a pas de cœur !
— Calixte, je vous en prie ! Il est un peu énervé, en ce moment. Son travail ne va pas, mais il vous adore, je vous le jure, il me le disait encore... il n'y a pas longtemps...
C'était ma deuxième comédie de la joiurnée, et pour Maurice, chaque fois !
— Pourquoi voulez- vous me détromper, Raymond? Je sais la vérité. Je n'en ai pas peur. Maurice a assez de moi et ne cherche qu'une occasion pour rompre. J'ai eu tort de m'éprendre de lui, j 'ai été foUe, folle ! C'est fait, maintenant ! Qu'importe, d'aiUem-s ! De toute façon, j'aurais gâché ma vie ! Voyez-vous, Raymond, une femme rate toujours sa vie. Peu d'années, grâce à Dieu, me séparent de la paix finale. Ah ! se coucher enfin, se dire que c'est pour toujours, que le réveil ne viendra plus !
— Vous aviez si peur de la mort, l'autre jour, Calixte?
— Non, je pense souvent à elle, et, comme tous ceux qu'elle hante, tantôt je la redoute, et tantôt je la désire. Est-ce qu'il y a dans ce monde autre chose que ce que nous en voyons? Faut-il toujours être à charge à ceux que l'on aime et torturer ceux qui vous aiment, avoir la guerre quand on veut la paix, être trahi quand on est fidèle et se tenir cependant prête à trahir pour un caprice? Faut-il vivre entre deux épouvantes, celle de se souvenir et celle d'oubher ! Oublier, c'est déjà le néant, mais se souvenir, c'est verser des larmes de sang en songeant à ce qui n'est plus ! Mon petit Raymond, dites, est-ce qu'il n'y aura jamais autre
l86 FUMÉES DANS LA CAMPAGNE
chose, jamais, jamais? Sans doute devrions-nous chercher notre salut dans la médiocrité...
Elle regardait, loin devant elle, je ne sais où, dans l'avenir, peut-être...
— J'aurais voulu rencontrer un être que j'aurais aimé toujours. J'aurais cheminé à ses côtés, sur une grande route, en pleine lumière, jusqu'à l'heure où le soleil se couche, à l'heure où l'on entre dans le renoncement, la main dans la main, sans désir, sans regret, sans rêve, ayant vécu sa vie comme une longue journée d'été, dont le crépuscule qui vous endort n'est pas moins beau que l'aube qui vous a éveillé !
Elle baissait la tête, ses deux mains inertes pendaient ; jamais je n'avais remarqué à quel point elles étaient vives, pleines, spirituelles, les mains d'une fileuse qui doit savoir tisser la plus belle tapisserie, avec les écheveaux que la destinée lui offre !
— J'aurais été cet homme-là pour vous...
— Oui, Raymond, si je vous avais aimé, dit-elle avec amertume. Quelle folie, mon pauvre ami, de vous dire tout cela, à vous qui avez tant de chagrin ! Oubhez, oubliez tout ceci : et oubliez-moi si vous pouvez ! Je me croyais une femme. Hélas ! je vois la vérité, j'ai quinze ans et le désespoir au cœur...
Elle n'en dit pas plus long, parce que Peyroncel et Hupaïs parurent, et je me retirai.
Je marchai.
J'allais au hasard sur la route de Milles. Je regardais, sans le voir, le sinueux chemin blanc qui ghssait entre les platanes. Je ne savais plus si je souffrais davantage de la douleur de ma mère, de ceUe de Calixte ou de la mienne, mais ces trois douleurs se mêlaient en quelque sorte et me déchiraient.
Je cheminai longtemps ainsi. Le soir vint. De longs nuages se formèrent, qui avaient les formes les plus fantasques et les plus imprévues. On eût dit qu'un
sciilpteur de génie les créait avec de l'écume, au gré de sa fantaisie ; et pour rendre cette image plus sensible à mon esprit, il me semblait que, de toute l'écume que ses travaux n'utilisaient pas, les cerisiers et les amandiers se fissent une ondoyante parure. Je regardais, au bord de la route, s'élever les plus charmants coteaux. Sur leurs pentes austères, les cyprès dressaient leurs campaniles muets, où les heures immobiles de la nature étaient inscrites pour toujours !
J'écoutais la voix grave des soirs de mars ; mille douleurs et mille encore s'étaient déjà succédées sur cette terre, qu'un peu de terre avait étouffées. La mienne, ma très grande douleur, ce n'était rien, je le savais, qu'im chagrin pareil à tant d'autres, qu'ignorait un précédent printemps, qu'un printemps prochain ne connaîtrait plus !
— Espère, ô cœur blessé, me disais-je, ta souffrance ne durera pas. Désespère, cœur confiant, car rien ne te sera épargné, et le plus abominable de tout sera ton indifférence future !
je m.'assis sur une roche et je regardais Aix à mes pieds. Les tuiles étaient roses ; de loin en loin, des masses de pins édifiaient sur l'étendue leurs vaisseaux pleins d'ombre. Du troupeau serré des maisons, pointaient les clochers vigilants. On entendait, par moment, le bruit saccadé d'une forge, l'appel lointain d'un chien. Tout cela était calme. Je surplombais la route.
Un prêtre passa, lent, paisible, indifférent à mon trouble, comme il l'était au ciel changeant. Puis deux amoureux qui se tenaient par la taille. Ils allaient à petits pas, ne voyant rien, eux non plus, ne regrettant rien, insoucieux de tout ce qui n'était pas leur passion. Et, sans pensée, sans désir, sans rêve, sous les crêpes que la nuit multipliait autour de moi, je les regardais lentement s'enfoncer dans l'ombre montante !
XXÏII
Le lendemain, je prenais le thé avec maman, dans sa chambre, car elle souffrait, depuis quelques jours de migraines violentes. Nous parlions depuis une heure des choses les plus indifférentes, quand elle me dit tout à coup :
— Raymond, il me faut revenir sur un sujet qui n'est agréable ni pour toi, ni pour moi. Mais je ne peux m'empêcher d'y penser sans cesse. Je n'ai pas dormi, cette nuit, tant notre dernière conversation m'a troublé l'esprit. Ce qui vient d'arriver est un grand malheur. Dieu fasse, mon pauvre enfant, que tu aies assez d'esprit et de bon sens pour échapper aux filets de cette dangereuse sirène...
Mais les réflexions de la nuit avaient calmé déjà ma généreuse exaltation. Il ne me restait qu'un vif agacement.
— Oh ! maman, répondis-je, non sans quelque impatience, je t'en prie, sois Simple. Tu l'es toujours. Ne donne pas à Mlle Aigrefeuille un nom ridicule ! Ce n'est pas une dangereuse sirène. C'est ime malheureuse jeune fille, très triste, très isolée et pour laquelle j'ai éprouvé une pitié profonde.
— J'accepte de croire que ce sont des sentiments très nobles qui t'ont conduit à cette impasse, et cela me fait du bien de le savoir, mais cette situation ne m'en paraît pas moins inextricable.
— Maman, je t'en conjure, ne revenons plus làdessus ! La situation, hélas ! n'a rien d'inextricable !
Jamais, Calixte et moi, nous ne nous marierons, et comme toute chose humaine est de peu de durée, nous nous quitterons un jour ou l'autre...
Ma mère hésita :
— Me promets-tu de m'avertir le jour où tu rompras avec Mlle Aigrefeuille ?
— Je te le promets.
Là-dessus, elle soupira, et nous nous embrassâmes ; et j'admirai combien, parce qu'il s'agissait de moi, ses principes de rigoureuse morale fléchissaient. Sans doute allait-elle maintenant commencer neuvaines sur neuvaines pour m 'affranchir du joug de Calixte ! Qu'il m'était dur de mentir ainsi sur des points qui me touchaient de si près !
Je me retirai pour écrire une longue lettre à Maurice. Je lui racontai ce qui s'était passé et comment la situation venait de se dénouer à son profit. Puis, tout étant éclairci, en apparence, je jugeai bon de prendre immédiatement des résolutions viriles, celle, par exemple, de lutter contre mon amour, et pour cela, d'espacer mes visites à Mlle Aigrefeuille. Je m'enfonçai donc dans l'étude du droit, et je ne bougeai guère de ma chambre, pendant les trois jours que dura cette période de grand travail, qui, je dois le dire, demeura une heureuse exception dans mon existence tourmentée.
A la fin du troisième jour, Maurice arriva. Il monta immédiatement dans ma chambre.
— Tiens, dit-il, tu travailles?
— Tu le vois.
— Tu as raison. Je vais en faire autant. Je reviens à Aix avec des projets magnifiques. Ce petit séjour à Marseille m'a éclairé. Ici, je ne suis pas encouragé. Lavalduc et sa femme ne m'ont parlé que de mon travail. Eux, au moins, ils aiment l'art ! Si tu avais entendu les comphments qu'ils m'ont fait !
De la scène qui avait occasionné son départ, plus un mot déjà.
— Aussi, c'est bien entendu ! Que ta mère le veuille ou non, je quitterai Aix, j'irai m'installer à Marseille. Les Lavalduc habitent une villa près de la Corniche. On pourrait louer une maison auprès de la leur. Je ferai des marines. Ici, tout est sec, banal, monotone. Je suis las de copier des pins. Mais la mer, la lumière sur les vagues, ah ! que c'est beau !
— Tu as reçu ma lettre? lui demandai-je timidement.
— Ah ! oui, et moi qui oubliais de t'en parler ! Suis-je assez étourdi ! Je te remercie, mon petit, tu t'es conduit tout simplement comme un héros. C'est crâne, c'est chic, ce que tu as fait... Oui, oui, ne dis pas non ! C'est admirable. Tu m'as tout bonnement sauvé !
Les paroles y étaient, mais non l'accent. Je sentais son indifférence. Ce qui m'avait bouleversé le touchait à peine. Après ces trois jours de Marseille, il n'était plus le même homme. Voilà donc pour quel résultat piteux je m'étais noirci à plaisir, aliéné peut-être un peu de l'affection de ma mère ! J'en aurais crié de détresse !
— Maman... commençài-je.
Il m'interrompit :
— Ta mère m'assomme.
Je demeurai si stupéfait que je n'insistai pas. Je changeai aussitôt de thème.
— Calixte a été navrée de ton départ...
— Calixte m'assomme !
Il avait l'œil dur, le sourcil froncé ! Était-ce là l'homme que j'avais tant aimé, qui avait été si bon pour moi, si tendre avec maman? Je le voyais aujourd'hui insensible, sec, égoïste. Était-ce son nouvel amour qui le transformait à ce point? Maurice, mon ami Maurice, respect et culte de ma jeunesse, prends
garde, mon idole, j'aperçois maintenant tes pieds d'argile !
En venant me trouver dans ma chambre, ce que souhaitait uniquement Maurice, c'était me parler de Mme Lavalduc. La situation où je m'étais trouvé entre CaJixte et lui l'autorisait donc à me prendre pour confi dent de toutes ses passions nouvelles? Que de fois me faudrait-il l'écouter encore?
En attendant, il célébrait Mme Lavalduc, une petite femme élégante et brune, aux yeux vifs, pleins de maUce. Une personne quelconque, quoi ! D'avance, je la haïssais ! Que ne me fallut-il pas entendre sur son esprit, sur sa conversation, sur son sentiment de la peinture ! Elle, au moins, savait aimer Ghirlandajo, et Piero délia Francesca, et Masaccio ! Jusqu'au (Mner, il m'en rebattit les oreilles.
Je cherche parfois à déhmiter ma part de responsabihté dans les événements qui survinrent. Je me demande alors si je fus aussi coupable que je le parus aux yeux de ma mère. Il me semble que c'est à ce moment précis de notre histoire que j'aurais dû m'arrêter. Si j'ai été responsable de quelque chose, ce fut pendant cette unique minute. Ma mère, une fois avertie, il eût été sage de rompre avec Calixte. Mais comment en eussé-je trouvé le courage? Maurice, lui, par contre, l'aurait bien voulu ; Calixte devenait impérieuse et tyrannique. Hélas ! comme tous ceux qui aiment, elle perdit le contrôle de ses actes. Elle se sentait perdue par l'excès de sa passion pour Cordouan. Alors qu'il eût été nécessaire de montrer de la coquetterie, de se faire désirer, elle excédait son amant par ses plaintes, ses exigences sans fin. Lui se sentait si fort en faute que pour ne pas pousser les choses à bout et pour éviter les scènes, il obéissait, mais rechignant et plus disposé à la vengeance qu'à la tendresse. Dans ces circonstances, nous nous retrouvions cha-
que jour chez Calixte. Imprudence impardonnable !
Il est vrai que les soupçons de maman semblaient apaisés. Au retour de Maurice, eUe lui avait fait d'affectueuses excuses qu'il avait acceptées avec une impudence et une désinvolture véritablement magnifiques. J'en avais été honteux pour lui, puisque j'étais bizarrement condamné à lui servir de conscience. Ce qui augmentait mes regrets, c'était, non point la rigueur de maman à mon égard, mais la tristesse où je la voyais plongée.
Ce fut à ce moment qu'éclata la catastrophe.
Tout était calme comme par enchantement ; Maurice, plus souple, devait préparer quelque manigance de sa façon ; maman, plus tranquille de ce côté, paraissait décidée, vis-à-vis de moi, à faire la part du feu. Calixte, trompée sans doute par les apparentes douceurs de mon beau-père, se montrait plus heureuse. Moi-même, j 'éprouvais un soulagement à sentir autour de nous l'atmosphère moins chargée de fluides dangereux.
Or, il arriva qu'à la fin d'un après-midi, Maurice et moi, nous étions chez Calixte, et, par extraordinaire, seuls tous deux avec elle. Calixte venait de jouer du piano, et nous échangions des propos à bâtons rompus, la cigarette aux doigts, avec cette sorte d'aimable farniente qui caractérise les premières soirées du printemps.
Par la fenêtre ouverte, l'air qui entrait était agréablement frais. Il nous portait l'odeur des iris qui commençaient de fleurir dans l'étroit jardin ; de temps en temps, une abeille ou une guêpe nous faisait visite, et, bourdonnante, étourdie, se cognait aux glaces.
On entendit sonner.
— C'est Peyroncei ou Arion, dit languissamment Calixte. Je n'attends personne.
Elle était allongée sur le divan, dans le demi-aban-
don qu'elle conservait lorsqu'il n'y avait que nous. Sa jupe était si relevée qu'on voyait tme de ses jambes jusqu'au genou, une jambe fine, longue, élégante, cambrée.
La bonne entra :
— Mademoiselle, il y a là une dame qui demande à voir Mademoiselle...
— Qui est-ce?
— Je ne la connais pas. Elle a refusé de dire son nom.
— Dites que je n'y suis pas...
Mais alors, derrière la bonne, nous vîmes entrer une personne en noir que Calixte ne reconnut pas tout de suite et qu'elle laissa venir jusque devant elle, sans se déranger, ni baisser cette jupe libertine sur sa jambe étalée.
Et cette personne, qui marchait sur nous, la voilette baissée, rapide et brusque, nous la regardions, avec autant d'épouvante et de surprise, Maurice et moi, que si nous voyions la foudre elle-même tomber au milieu du salon. Sans mot dire, nous nous levâmes.
Calixte remarqua la pâleur de Maurice, ma propre rougeur, considéra la visiteuse et fut sur pied d'im saut. Elle venait de reconnaître maman.
— • Je vous demande pardon, mademoiselle, d'avoir forcé votre consigne et d'être entrée ainsi chez vous, mais j'ai un renseignement à vous demander...
Maurice voulut parler, ne trouva aucun mot. Je me souviens que, dans mon trouble, je tirai machinalement mon mouchoir et que je m'essuyai le front, puis les mains, comme si j'avais couru au grand soleil.
— Mademoiselle, dit maman, je vous demande la vérité, à vous, la vérité que l'on me cache ! Des deux hommes qui sont ici, quel est celui qui est votre amant?...
— Lucie ! cria Maurice.
Mais il sentit l'inutilité de son intervention, et il se tut.
Calixte fixa sur ma mère un long regard douloureux :
— Madame, dit-elle, je n'aurais jamais cru de vous que vous puissiez rni jour m'insulter jusque chez moi !
Elle avait dit cela sans colère, d'une voix basse, sourde, presque contrainte, qui avait vin certain tremblement.
— Dieu me garde de vous insulter, mademoiselle, ni aucune créature humaine, mais un de ces hommes est votre amant. Cela, je le sais. Lequel des deux? Pensez à moi, mademoiselle, à ma souffrance. Mon fils prétend que c'est lui. Est-ce vrai?
CaHxte ne comprit pas, bien entendu, le sens de cette dernière phrase, crut à quelque extravagante indiscrétion de ma part et me jeta un regard de reproche que ma mère surprit.
— Je veux savoir la vérité, mademoiselle, dites-lamoi. Je ne peux plus vivre ainsi entre deux êtres qui s'entendent pour me tromper. Je souffre trop. J'ai faim et soif de vérité. Je meurs de ce mensonge universel. Oii est la vérité?
— Je n'ai rien à vous dire, madame !
Ma mère se redressa, ses yeux brillaient d'une sorte de surexcitation fiévreuse.
— Je sais maintenant ce qu'il en est. Tous deux vous aiment, tous les deux, vous les retenez loin de moi. Vous m'avez volé tout mon bonheur, mademoiselle, vous ne m'avez laissé que la trahison et la soHtude ! Cela est mal, cela est vil !...
Calixte était blême :
— Reprenez votre mari, madame, dit-elle, en tremblant. Regardez-le, vous voyez qu'il n'attendait que ce scandale pour rompre avec moi. Je vous le rends !
Elle se dirigea vers le fond, sans un regard pour aucun de nous et referma sur elle la porte de sa chambre.
— Vous avez fait du joli, Lucie ! dit Maurice, avec fureur.
Et, empoignant presque brutalement le bras de ma mère, il l'entraîna au dehors.
J'aurais voulu courir à eux, m'interposer, les supplier de ne pas se dire les choses affreuses que je devinais déjà sur leurs lèvres. Je n'osai pas.
Et cependant, dans un éclair de clairvoyance douloureuse, Cahxte avait dit vrai. Pendant cette scène, la figure de Maurice reflétait une sorte de soulagement, de déhvrance, que Calixte avait interprété à sa manière et qui n'était peut-être que la satisfaction de voir finir une équivoque qu'il ne pouvait plus supporter !
Maurice et ma mère sortirent sans me parler.
J'allai à la porte de Calixte, je frappai :
— Calixte !
Rien.
— Ouvrez-moi, Calixte ! Je suis seul. Ils sont partis. Je voudrais vous voir.
Toujours rien !
— Calixte !
Silence. J'ouvris la porte-fenêtre qui donnait sur le petit jardin. La chambre de Calixte s'y ouvrait aussi. J'appuyai mon front en feu contre la vitre. Je ne vis rien d'abord et formai de mes deux mains une façon d'œillère. J'aperçus enfin Calixte jetée sur son lit, à plat ventre, la tête cachée entre ses bras. Elle ne pleurait pas. Elle était immobile, terrassée. De loin en loin, un long frisson la secouait toute.
Une fois encore, j'errai au hasard des rues, n'osant rentrer chez moi, ni revenir chez Calixte, Je marchai longtemps. Quand la nuit fut venue, je regagnai la rue de l'Opéra, J'hésitai à franchir le seuil de l'hôtel de l'Estang-Parade-. Je remontai jusqu'à la rue Eymeric-David. Je m'assis sur une borne.
Un facteur faisait sa tournée vespérale ; il balançait une petite lampe et, au moment de déposer son courrier dans les boîtes des maisons, il s'arrêtait pour lire les suscriptions des enveloppes. En quel siècle étionsnous? Avec un grand bruit mélancolique et doux de sonnailles, un troupeau descendait vers moi. Le berger qui le conduisait, enveloppé dans un épais manteau de bure, avait l'aspect de ces personnages de pastorale que, Noël venu, on dispose autour d'une crèche enfantine.
Je me sentais hors du monde. Et j'aurais voulu, suffoqué de tristesse, m'en aller comme le berger, dans la montagne, bien loin, bien loin, avec mes bêtes, en pleine solitude, pour des mois et des mois, hors de l'atteinte des hommes, là où le silence s'établit pour toujours, où l'on ne se déchire pas soi-même, où l'on ne voit pas souffrir ceux à qui l'on a donné sa tendresse.
Au matin, Maurice, fort penaud, me rejoignit dans le jardin. Il me dit qu'il avait eu, la veille, en rentrant, ime dispute affreuse avec sa femme, que, dans la première fureur de son indignation, il lui avait montré d'abord quelque dureté, mais qu'il avait dû baisser pavillon assez vite, devant la violence inouïe de ses reproches.
— Enfin, mon cher, j'ai fini par me taire. Elle m'a terrifié par l'excès de sa colère. Il n'est pas possible qu'elle soit dans son bon sens !
Cette pensée aiguë et pénible m'avait déjà traversé l'esprit, pendant la scène incroyable qui s'était passée à l'hôtel de l'Estang-Parade. J'eus un grand sentiment d'horreur à me dire que si ma mère perdait ainsi quelque chose de son bon sens, c'était beaucoup par la faute de Maurice, mais quelque peu aussi par la mienne.
— Tu devrais aller lui parler, conclut Maurice. Elle ne m'a dit que deux ou trois mots sur ton compte, mais terribles. Je crois qu'elle t'en veut beaucoup.
Je montai donc chez ma mère. Le cœur me battait, tandis que j'entrais dans sa chambre. Je ne connaissais en rien mes torts envers elle, mais cefte incertitude sincère augmentait mon trouble, tant il est vrai que c'est moins l'importance de la faute qui nous cause des remords que le doute que l'on garde à son sujet.
— Pourquoi viens-tu? s'écria-t-elle. Qu'as-tu à me dire?
Elle était extrêmement pâle, les yeux brillants, les paupières rouges d'avoir pleuré sans doute toute la nuit.
— Rien de particulier. Je n'ai pas pu te voir hier soir. Je veux simplement t 'embrasser et prendre de tes nouvelles.
— Peut-être aussi as-tu envie de t 'expliquer sur cette femme?
— Je n'ai plus à t'en parler, maman.
■ — Eh bien, pour moi, il n'en est pas de même. Assieds-toi et écoute-moi.
Je pris un siège, je me préparai à entendre.
— Ainsi, dit-elle, tu savais que Maurice avait une maîtresse, et tu consentais à la voir...
— Maman, je t'en prie...
— Laisse-moi continuer,
— Mais je ne peux même pas te laisser commencer ainsi ! J'ignorais tout de la vie de Maurice. Il ne m'a jamais fait la moindre confidence. Je n'ai appris que par hasard sa liaison avec Mlle Aigrefeuille.
— Il était inutile de m'interrompre pour cela. Tu n'en es pas moins retourné chez elle, n'est-ce pas, quand tu as découvert la vérité?
— Mlle Aigrefeuille était une grande amie, il m'était tellement pénible de ne plus la revoir !
— Et tu as continué à lui rendre visite ! Oui, tu allais avec mon mari tenir compagnie à sa maîtresse. Tu n'as pas trouvé cela monstrueux, mais tout naturel. Mon Dieu, oui, on faisait une petite fête de famille ! Et de moi, de moi, trompée, raillée, trahie, qui se souciait? Toi, Raymond, toi, mon fils, as-tu jamais songé à ma douleur, à mon honneur?
— Que pouvais-je faire?
— Quelle question ! Es-tu donc si corrompu que tu n'aies plus le moindre sens moral? Il ne fallait pas t 'associer à cette infamie ! Il ne fallait pas, surtout le
jour OÙ une amie m'a appris la vérité, t'avouer coupable pour couvrir Maurice, pour lui permettre de continuer sa vie scandaleuse, pour te faire plus effectivement le complice de cette ignominie... •
Je poussai xm cri d'horreur. Ainsi c'était à cette conclusion qu'aboutissait mon acte de dévouement !
— Maman, répliquai-je avec véhémence, si j'ai agi de telle sorte, c'était afin de te sauver, toi aussi bien que Maurice ! Ma faute était moins grave que la sienne.
— Si tu ne l'avais pas protégé ainsi, il aurait peutêtre rompu. Grâce à ton aide, il a pu rester l'amant de Mlle Aigrefeuille. Et puis, Raymond, il m'est impossible aujourd'hui d'attendre de toi quelque chose de bien. Qui sait si tu n'avais pas un intérêt à agir ainsi? Peut-être, au fond, as-tu dit vrai, et étais-tu aussi l'amant de cette personne?
— Maman, je t'en conjure...
— Les écailles me sont tombées des yeux. Mon aveuglement a cessé. Je soupçonne tout maintenant, je suppose tout. Je ne crois plus en rien, j'en ai le droit. Quand on a un mari et un fils qui se sont conduits, tous deux, comme vous l'avez fait, c'est fini, on peut tout mépriser de l'être humain. Il est cependant dit dans la Genèse : « Dieu a fait l'homme à son image ! » Ah ! il ne reste rien désormais de cette image primitive !
Que dire, que faire, pour me disculper? Je me sentais vulnérable sur tous les points. Je n'avais donc jamais vu la situation en face? Mais, comment, dans ce monde d'erreurs, peut-on trouver la vérité?
— Et cependant, Raymond, je n'aurais jamais cru cela de toi ! Tu paraissais droit, honnête, loyal, puis, soudain, le masque tombe, et, sous les traits que l'on chérissait, on voit un visage de boue...
— Rien de tout cela n'est vrai, maman, criai-je, rien, rien ! Comment ne le sens-tu pas?
— Trop tard, trop tard ! Il est trop tard, Raymond, pour te disculper. Je croyais en ta noblesse, je croyais en la noblesse de Maurice. C'est pour cela que je vous ai tant aimés tous deux. Je ne peux aimer que les êtres qui ont de la grandeur, de la dignité. Vous n'en avez ni l'un ni l'autre. Vous êtes bas, vous êtes bas ! Le mensonge, l'hypocrisie, le vice, la trahison, voilà ce que vous aimez, ce qui vous plaît à respirer. Il n'y a dans votre cœur rien de pur, rien de vrai ! Vous trouvez la vie trop propre encore pour votre goût, il vous faut son fumier ! Et dire que j 'avais foi en vous ! Je me disais avec orgueil : « Raymond, Maurice, c'est de l'or ! » Je me sentais, dans votre compagnie, isolée, tranquille, protégée des vilenies de la terre. Ce que vous disiez, ce que vous faisiez, me paraissait désintéressé, élevé, généreux, je ne savais rien de honteux de vous. Nous vivions dans la candeur, dans la probité, dans la confiance. J'étais heureuse et je remerciais Dieu... Et, tout à coup, je découvre une porte dérobée, et je tombe dans un cloaque Étais- je bête ! étais-je bête !
— Les circonstances me condamnent, peut-être, maman, ou mon imprudence, mais non mon caractère. Ton injustice est atroce.
— Tais-toi, Raymond, tais-toi ! Pour ne pas être injuste, aurais-je dû inviter cette femme à partager ma vie avec vous? Ah ! quelle honte ! Depuis que je suis née, j'aime uniquement la beauté morale, le sacrifice, l'idéal, enfin ! Je ne me trouvais jamais assez vertueuse. Je cherchais ce qui exalte, ce qui rend meilleur. Si j'avais une mauvaise pensée, un mauvais sentiment, j'étais triste, je me sentais humihée. J'aspirais à quelque chose de plus haut que moi-même et qui m'eût soulevée tout entière ! L'enthousiasme seul me faisait pleurer. Je désirais ce qui grandit. Et je te croyais pareil à moi. Je croyais t 'avoir élevé dans le
même culte. Je te disais qu'on n'est jamais assez fier, assez pur, assez intègre, qu'il y a des amitiés qui souillent, des contacts qui pourrissent. Je voulais t'apprendre à chérir le devoir parce qu'il est rare et non parce qu'il est obligatoire. Cela te donne envie de rire, n'est-ce pas? Oui, j'ai été une femme de devoir! Dans ce cœur que tu as blessé à jamais, je n'ai voulu conserver que le dévouement, afin d'alimenter l'amour que j'avais pour toi et qui me tuera maintenant !
— Maman, tu exagères vraiment trop ! J'ai eu des torts, je l'avoue. Je t'en demande pardon...
— Trop tard, encore ! Mon enfant, trop tard ! Derrière tes paroles, il y a des faits, des faits monstrueux. Ce ne sont pas tes torts comme tu dis, que j'incrimine. Ce que je te reproche est plus grave encore. Moi aussi, j'ai eu des torts. Qui n'en a pas? Je n'aurais pas dû te laisser devenir l'ami de Maurice. Il t'a donné sa légèreté, son insouciance, son absence de sens moral. Pourquoi ai- je épousé Maurice? Voilà ma faute. J'en suis cruellement punie...
— Encore une fois, je te demande pardon !
— Mais comprends donc, Raymond, que je ne t'en veux pas ! Tu crois à je ne sais quelle rancune, quelle animosité de ma part... Non, je ne t'en veux pas, je te vois seulement tel que tu es. Je me suis trompée sur ton compte, voilà tout ! Rien ne peut faire que ce qui est arrivé n'ait pas eu lieu ! J'aurais donné ma vie pour ne pas voir cela. Dieu en a jugé autrement. Que sa volonté soit faite ! Seulement, rien, désormais, ne pourra me faire oublier ce qui s'est passé. Toute confiance est finie entre nous, toute intimité ! Tu as été l'allié de mes ennemis.
C'était vrai en apparence ! Comment n'avais-je pas vu plus tôt à quel abîme je courais?
— Je te parle calmement, froidement, Raymond. Mais tu ne peux pas savoir ce que j'ai souffert, ce que
je souffre. L'enfer; c'est de voir tels qu'ils sont ceux que Ton aime ! Il n'y a pas de supplice pire. Maurice, au fond, avait des excuses en me trompant. On a peutêtre des excuses de tromper sa femme. Mais toi, tu es mon fils. Tu es sans excuse ! Je pourrais peut-être un jour perdre le souvenir des torts de Maurice. Des tiens, jamais !
Je sanglotais.
— Je me souviens de mes angoisses, quand tu étais tout petit ! Je m'agenouillais au pied de ton lit et je disais à Dieu : « Vous voyez. Seigneur, combien il est faible et fragile. Par pitié, laissez-le-moi. C'est tout ce que j'ai au monde. C'est mon fils, ce sera mon soutien, ce sera mon ami. » Tu étais souvent malade, je te soignais, je te veillais, et, chaque fois que tu toussais, mon cœur se serrait. Et je répétais : « Seigneur, c'est mon fils bien-aimé, laissez-le-moi... » Et je disais à la Vierge : « -Vous avez perdu votre fils, vous comprenez mon épouvante. Laissez-le-moi... » Et cela, pour qu'un jour vienne où tu me sois arraché, tout vivant !
— Maman, je t'en conjure, par pitié, tais-toi, ne parle pas ainsi...
Elle hochait douloureusement la tête :
— Je ne peux rien changer à ces choses. Je t'ai perdu. J'ai perdu mon petit !
Et je sentis peser l'irréparable, et dans un élan de désespoir, je m'écriai :
— Eh bien, puisqu'il en est ainsi, puisque tu ne veux rien entendre, je vais quitter Aix.
— Je suis satisfaite, me dit-elle, que tu prennes cette détermination, car j'allais moi-même te la proposer.
• — Tu allais toi-même...
Du coup, ma colère tomba. C'était donc fini, bien fini!
— Tu ne prétendais cependant pas continuer à vivre
paisiblement entre Maurice et moi, après tout ce qui s'est passé? Non, non ! Jusqu'à ta majorité, où je te rendrai mes comptes de tutelle, je te servirai une pension, tu finiras tes études où tu voudras. D'ailleurs, il n'est pas sûr que je continue à demeurer avec Maurice. Peut-être m 'installerai- je dans une maison de retraite. Je suis punie de n'avoir pas accepté la vie religieuse. J'étais née pour le cloître. Jamais je n'ai pu me faire aux bassesses de ce monde. Ce n'est pas maintenant que je m'y habituerai...
— Alors, c'est irrévocable?
Elle me jeta un regard désespéré.
— Il le faut bien, Raymond !
Nous nous considérâmes en silence. Ses yeux redevenaient froids et calmes. Nous n'avions plus rien à nous dire. Je me levai, je quittai la chambre.
Cette conversation si afïreuse, si pénible, ce fut pourtant la dernière que j'eus avec ma mère.
Les deux jours qui suivirent, nous ne nous vîmes qu'aux heures des repas, elle, distante, mélancolique, taciturne et désespérée ; Maurice, penaud, maussade, empressé maladroitement.
C'est une chose assez sinistre qu'une réunion de famille, quand le moindre nuage trouble le ciel de l'harmonie intérieure. On se tait, on se surveille mutuellement, on mange du bout des lèvres, on attend avec impatience l'heure de quitter la table. On n'a rien à se dire, ou presque ; on s'observe ou pis encore ! on n'ose pas se regarder. C'est le repas funèbre des anciens. Un mort est au milieu de nous. Lequel? La confiance, l'intimité, une heureuse liberté. Voilà les cadavres que l'on veille !
Le soir du troisième jour, je rentrai après avoir rendu visite à M. d'Escursan, dont j'adorais les vieilles histoires. Je venais d'ouvrir la porte qui donnait sur la traverse de la Molle. Je venais de descendre les trois marches du perron, quand Miette surgit, au seuil de sa cuisine, son bonnet de lingerie posé de travers, le vilage bouleversé.
— Monsieur Raymond ! Monsieur Raymond !
— Quoi donc?
— Venez vite !
— Que se passe-t-il?
— La pauvre Madame !
Il me semblait que deux mains puissantes me déchiraient le cœur en deux. Tout tourna autour de moi. Je n'osai pas poser la moindre question. J'attendis, comme un accusé, l'arrêt du tribunal qui va le condamner à mort. Vingt siècles s'écoulèrent dans une minute.
— Elle vient d'avoir une attaque !
J'eus mal affreusement, toutes mes pensées se succédèrent dans un tumulte terrible, ne m'offrant que des images funèbres. Aussitôt après, j'éprouvai \me réaction subite et comme un soulagement dans mon désespoir. Ainsi je touchais enfin à ce malheur que je redoutais depuis tant d'années, au spectre qui m'avait rendu pénibles d'innombrables heures de la vie.
Je gravis l'escaher quatre à quatre.
Des bruits de voix me venaient, j'arrivai au premier étage. Je vis entr 'ouverte la chambre de ma mère. Tout était en désordre, les linges traînaient partout, une cuvette était posée sur un fauteuil. Maurice, extrêmement blême, l'air gêné, se tenait près du ht. Derrière lui, je reconnus Paillon, assisté d'un de ses collègues, le docteur Sadoulet, et le père Sirrugues, le jardinier.
— Eh bien ! dis-je tout haletant.
— Chut ! me répondit Maurice.
Il me prit par le bras, m'entraîna dans le corridor.
— Vite, vite, Maurice ! Dis-moi la vérité !
— Le premier danger nous semble évité, répondit-il.
— Et après?
— Après? Ah ! dame ! Que veux- tu qu'on sache ! S'il ne smrvient rien de nouveau d'ici à cinq ou six jours, peut-être la sauverons-nous.
Je pénétrai dans la chambre. Je m'approchai du lit. Je vis ma m.ère, la pauvreté de ce pauvre visage déformé, le pli tordu de cette bouche que les muscles ne
soutenaient plus que d'un côté. Mais la chose la plus affreuse, c'était la transformation du regard ; plus rien de ce qu'on y distinguait autrefois, fierté, noblesse, vaillance, mais ime expression comme vacillante, en même temps vieillie et enfantine, pau\Te, humble, suppliante. Je venais d'assister à une sorte d'assassinat moral et j'en avais tm sentiment de révolte au moins aussi grand que de pitié.
L'œil misérable de la victime se dirigea vers moi. Alors quelque chose le traversa, une lueur d'intelUgence, et cette tête démunie se tourna vers le mur. Et, dans ce moment terrible, je connus que le premier souvenir que la pauvre femme gardait de ce monde qu'elle avait failli quitter, c'était celui de ma faute et de ma trahison !
Ce fut peut-être l'émotion la plus atroce que j'eusse ressentie; et j'admirai, malgré moi, cette progression savante qui, à la douleur qui nous paraît la dernière, sait en ajouter une autre encore.
Je ne dirai rien des jours qui suivirent, de nos angoisses, de nos terreurs, de nos soins constants, de nos nuits de veille. Le pire de tout, c'était le malaise où ma présence, chaque fois qii'elle la reconnaissait, mettait la malade.
Au bout d'xme semaine, le docteur Paillon, après avoir conféré avec le docteur Sadoulet, nous dit :
— Je crois qu'elle est hors d'affaire, mais il faut vous attendre à ce qu'elle demeure à demi paralysée.
— Tant pis, dit Maurice, pourvu qu'elle vive !
Ce jour-là, nous allâmes tous deux nous promener dans le jardin ; nous avions soif de grand air, après tant d'heures de réclusion et de vigilance. Nous étions au milieu du printemps ; tout semblait neuf, frais, vernis à nouveau, les feuilles comme le ciel. On aurait dit que l'air n'avait pas encore servi.
L'allégresse des choses, la vivacité de la brise ren-
daient plus sensibles notre propre fatigue et notre torpeur.
— Maurice, dis-je, c'est nous qui tuons maman ! Il tressaillit.
— Il ne faut pas croire cela, Raymond. A quoi bon? Ce n'est pas exact, et pourquoi nous assombrir avec des scrupules aussi inutiles? Depuis quelque temps, sa santé s'affaiblissait déjà. Est-ce notre faute? D'ailleurs, avons- nous été si coupables?
— Nous nous sommes conduits d'une façon indigne.
— Trouves-tu? me dit Maurice, distraitement.
Il regardait le ciel, les arbres, la couleur d'un pêcher, qui avait l'air d'être en corail rose.
— Figure-toi, fit-il tout à coup, qu'en causant avec le docteur Sadoulet, je viens d'apprendre qu'il admire beaucoup Cézanne et qu'il lui a acheté autrefois quelques-uns de ses plus beaux tableaux. J'irai les voir, dès que ta mère ira mieux. C'est une chance, hein, de l'avoir rencontré?
Je le regardai avec pitié.
— Quand ta mère sera guérie, dit-il encore, nous ne demeurerons plus à Aix. Je crois que nous irons passer quelque temps en Sicile. Le grand calme, la vue de la mer, la reposeront, et moi, je travaillerai. J'ai envie de travailler. Toi, homme heiureux, tu seras à Paris.
— Me faut-il vraiment partir, Maurice?
— Oui, Raymond, il le faut. Dans quelques jours, ta mère sera mieux. Il ne faut pas qu'elle te revoie ici plus longtemps. Ah ! mon vieux, je t'envie d'habiter Paris ! Tu es jeune, tu auras des succès, tu connaîtras cette griserie de la jeunesse, de la hberté, qu'on ne retrouve pas deux fois ! Tu connaîtras les musées, les théâtres, les restaurants, les atehers. Que c'est beau ! que c'est beau !
Mais moi, je n'aimais au monde que le pavillon
de Suffren et l'hôtel de l'Estang-Parade, le cours Mirabeau et la fontaine des Quatre-Dauphins. Que me faisaient théâtres, restaurants et salons ! Je préférais à toutes choses les lignes sèches et bleues des collines de mon pays !
Peu de temps après, en effet, la convalescence de ma mère fit des progrès rapides. Elle était sauvée. Nous pûmes la lever ; on la descendit sur la terrasse. Elle revit ces beaux lieux, l'air doré, le printemps...
Mais eUe était devenue l'ombre de soi même ; un de ses regards demeurait atone, une main inutile. EUe parlait avec difficulté, bredouillait, cherchait ses mots. Ses idées n'étaient pas moins confuses que leur expression. Heureux Maurice qui se croyait innocent ! Moi, je voyais mon remords se traîner au bras de Miette.
Je supportai si mal ce spectacle que je hâtai mon départ. Je sentais au surplus ma présence fort pénible à ma mère ; elle se ranimait quand je m'éloignais. Aussitôt que j'étais de retour, elle reprenait son silence lourd de reproches. Une pesante pensée descendait alors sur elle et pétrifiait son visage ; toute lumière l'abandonnait !
J'écrivis donc à Paris et je retins une chambre dans une pension de famille. Je commençai de mettre en ordre mes affaires, mais avec quel serrement de cœur ! J'aurais voulu tout emporter ! Je croyais que l'heure de mon départ ne sonnerait jamais, je la retardai plusieurs fois. Maurice me pressait, espérant obtenir ainsi une amélioration nouvelle dans l'état de maman.
Enfin tout fut prêt, et la veille de ce pénible jour arriva, — mon Dieu ! — comme arrivent tous les jours de la vie.
Je me levai avec autant d'angoisse qu'un condamné
à mort. J'avais l'impression que je m'en allais pour
toujours. La suite des événements m'a prouvé que je
ne me trompais pas. En quittant Aix, j'abandonnais à
amais les années les plus heureuses de ma vie.
Mon premier regard, au réveil, fut pour ma chambre en désordre ; une vaUse y bâillait ; elle était bien belle, ma vaHse ; c'était un cadeau de Maurice ; son cuir neuf et riche embaumait la pièce, mais de quelle odeur de départ, d'aventure et de tristesse ! J'ouvris ma fenêtre ; je me penchai sur le jardin ; un merle y chantait, par intervalles réguliers. J'entendais, dans le doux silence du matin, la chanson de la fontaine que murmurait le vieux dauphin au mufle moussu. Le soleil n'était pas bien haut. Une sorte de brume lourde flottait, qui présageait une journée de chaleur ; comme dans les matins d'été, rien ne remuait, herbe ni feuille, Paris ne me tentait guère; c'était cela que j'aimais, ce ciel qui n'est celui d'aucun autre pays, ces collines qui profilaient leurs lignes onduleuses et pures audessus de mon petit domaine, et cette ville presque muette, encore somnolente, cette douce ville qui contenait mon cœur.
Après le déjeuner, j'allai faire mes adieux à Calixte. Quand j'entrai dans le salon, je la vis debout derrière la vitre et qui considérait le puits.
— Savez- vous l'histoire de ce puits? me demandât-elle. Je ne l'ai apprise qu'hier ; je la tiens de Pey-
roncel, à qui M. d'Escursan l'a racontée. Autrefois, la concierge de l'hôtel avait une fille, d'une grande beauté ; ime de ces Provençales qui mêlent dans leur sang la pureté grecque et la fierté sarrasine. A cette époque, un étudiant, M. de Sauvagines, qui habitait la rue Cardinale, faisait volontiers la cour à cette enfant, qui l'écoutait, mi-rieuse et mi-fâchée, en personne sage qui aime qu'on soit un peu galant avec elle, mais pas trop entreprenant. Il l'invita, un jour, à un bal que devait donner, en son hôtel du cours Mirabeau, le marquis CEgide de la Loyère, qui était alors le plus riche célibataire de la ville et qui, pour ses fêtes privées, faisait venir certaines femmes de Marseille. La jeune fille avait grande envie d'aller au bal ; elle ignorait à quel point ceux de M. de la Loyère étaient libres. Elle y arriva costumée en Provençale, avec le ruban de velours roulé autour de son chignon et sa chapelle étalée sur les dentelles du corsage. Comme elle était beUe, elle fut très entourée. Les compliments, l'atmosphère de plaisir commencèrent de la griser. On la fit boire ; ses lèvres n'avaient jamais touché une coupe de Champagne ; elle fut très gaie tout de suite. On l'enivra, et quand elle fut ivre, on la déshabilla. On la porta toute nue en triomphe ; on se la passa de main en main. M. de Sauvagines la ramena chez elle, à peine rhabillée, malade et presque déhrante. Mais le matin, là raison lui revint et le souvenir. C'était une vraie fille de ce pays, digne, fière et secrète. Elle eut tant de honte qu'elle se jeta dans le puits. N'est-ce pas, Raymond, que cette histoire est magnifique?
Calixte se tut ; les sourcils froncés, elle fixait ses beaux yeux gris sur la fenêtre, au delà de quoi on apercevait la potence qui surplombait la margelle herbue.
— Vous voyez bien, reprit-elle, que la pudeur existe, que la pureté existe, que l'honneur existe... Mais plus
pour moi ! Si j 'avais une nature aussi vraie que la fille de cette concierge, moi aussi je me jetterais dans ce puits. Mais je suis basse et vile...
— Dans cette circonstance, il vaut mieux qu'il en soit ainsi...
— Si vous m'aimiez vraiment, vous souhaiteriez que je disparaisse !
— Je ne vous aime pas assez pour souhaiter votre mort.
— Bah ! vous partez ! Un amour de jeunesse, et si peu heureux, quelle place cela peut-il avoir? Je ne vous ai point aimé, Rajmiond, et cependant peutêtre vous oubHerai-je moins vite que vous ne ferez. Quand nous aurons dix ans de plus, c'est moi qui regretterai vos visites et votre alfection. Ainsi va la vie !
— Je ne le crois pas.
— Vous vous apercevrez que j'ai raison... Que je vous envie de partir ! Que je vous suivrais volontiers !
— Faites-le. J'aurais moins de regrets si je vous emmenais avec moi.
— Je ne peux pas fuir ainsi. Vous savez ce qui me retient. Et cependant l'amour de Maurice est fini. La maladie de votre mère lui sert de prétexte pour rompre avec moi sans violence. Et comme une misérable, je me cramponne à lui. Je l'attendrai tous les jours, à toute heure. Il viendra de moins en moins ; il sera sans pitié, et j'assisterai avec quelle horreur indicible, à cette agonie de notre passion !
— Raison de plus pour partir !
— Non, je ne peux pas me résoudre à perdre aucune de mes espérances. Partir, c'est tout abandonner.
— Mais que ferez-vous, quand Maurice ne vous aimera plus, quand ce sera tout à fait fini?
Cahxte se retourna comme si elle avait mis le pied sur un serpent et me jeta un regard furieux :
2l6 FUMÉES DANS LA CAMPAGNE
— Il n'est pas possible que notre amour finisse ainsi ! Maurice ne me quittera pas !
Je m'inclinai sans répondre. Calixte se dirigea vers le divan. Elle s'y allongea. Elle reprit, sans s'en douter, la pose qu'elle avait à l'entrée de ma mère. Sa jupe même, en se relevant un peu, découvrit sa jambe élégante et fine. Tout cela repeignit à mes yeux la scène pénible qui s'était déroulée ici même. Je m'en voulais presque d'être revenu chez Calixte.
Mon silence, mon air rêveur, l'avertirent, je pense, de ce qui se passait en moi, car elle me prit la main :
— Raymond, me dit-elle, c'est un grand malheur que vous m'ayez rencontrée. Vous m'avez aimée, vous avez souffert, et je vous ai donné les premiers grands chagrins de votre vie. Je suis en partie cause de la maladie de votre mère et de votre départ. Vous devriez me haïr, et cependant vous m'aimez encore. Raymond, je vous demande de me pardonner tout le mal que je vous ai fait...
— Comment pourrais-je vous en rendre responsable? Quel mal volontaire m'avez- vous causé? Ce sont les circonstances qui sont coupables !
— Cela n'est pas juste, Raymond. Rappelez-vous plus tard mes paroles. Nous avons discuté de tout dans cet atelier, comme des gens qui se croient libres. Mais la société a raison, la morale, la rehgion ont raison. J'ai été la cause d'un grand désordre, et regardez les catastrophes qui en sont la conséquence...
— Vous êtes folle ! Peut-on vivre sans désordre et sans catastrophe?
— Alors, il est préférable d'imiter la fille de la concierge et de se jeter dans le puits !
— Promettez-moi de ne jamais vous y jeter ! m'écriai-je, très effrayé.
— Soyez tranquille, dit-elle, en riant. Je suis trop lâche pour le faire. Et puis, au fond, je ne suis pas
aussi libre penseuse que je le parais. Je ne crois plus au paradis, c'est vrai, mais je crois encore à l'enfer, et j'en ai peur.
Je lui demandai de m'^rire de temps en temps, quand je serai à Paris. Mais elle hocha la tête. Il valait mieux, me dit-elle, que je fisse un effort pour l'oubher.
Alors, il y eut entre nous un très grand silence. Je reconnus que l'heure de la séparation venait de sonner. Calixte m'embrassa longuement, fraternellement, et je ne peux dire l'émotion qui m'étreignit, quand mes lèvres touchèrent la chair douce et veloutée de ses joues, ni la tristesse qui me serra le cœur, lorsque, pour la dernière fois, je franchis le .seuil majestueux et la cour herbue de l'hôtel de l'Estang- Parade.
Le soir venait, un de ces soirs de printemps si doux que l'on y respire à la fois l'espérance illimitée de l'enfance et la paix résignée des derniers jours. Je me rendis au musée ; je savais que le gardien, qui me connaissait bien, me laisserait rêver encore dans l'étroite cour dont j'ai parlé déjà et qui longe le mur de Saint- Jean-de-Malte. Je m'assis sur un fût de colonne, comme je l'avais fait si souvent ; prise entre ces murailles, que de fois mon imagination n'avaitelle pas jeté toutes ses fleurs vers ce ciel incomparable ! L'égUse, ce jour-là, était muette. Une immense pulvérisation rose transfigurait l'espace diaphane. Dans le jardinet de l'église, un énorme paulownia dressait ses girandoles, comme un grand lustre aux pandeloques de cristal. Cet arbre fleuri et nu, et cette couleur mélancolique, et la masse religieuse de la basilique, tout cela me donnait je ne sais quel bonheur, fait de douleur apaisée et de mélancolie sensuelle. Assis au seuil de l'avenir, je tournai la tête vers le passé. Déjà il m'était plus précieux que tout ; déjà j'apprenais à me connaître. Tout ce dont je souffrais m'était cher!
2l8 FUMÉES DANS LA CAMPAGNE
Quand les cloches de Saint- Jean-de-Malte se mirent à sonner, leurs lentes vibrations me déchirèrent comme les accents d'un glas. J'aurais aimé que cette sonnerie accompagnât les heures pl^js graves de mon âge mûr, les jours apaisés de ma vieillesse ! Hélas ! elle m'était défendue, cette joie égale d'user toute sa vie autour du même lieu ; j'étais de ceux qui partent ! Et l'exil m'attendait dans la ville inconnue !
A la nuit tombante, je parcourus les rues, égrenant comme im rosaire mes plus chers souvenirs. Au coin de cette rue, j'attendais Mlle de Sèves; c'était dans l'hôtel d'Agut qu'habitait Magali de Guérines. Mais Cahxte, eUe, sortait de chaque pavé; j'étais tout enveloppé d'elle, comme un parent qui conduit le deuil s'avance dans l'atmosphère même où revit le mort qu'il ne peut quitter.
La viUe, dans le jour tombant, prenait un air rustique et monacal à la fois ; quelques rares personnes cheminaient à pas menus, se rendant à un ofiSce. J'entrai à Saint-Sauveur.
On y récitait le chapelet ; de pieuses personnes, agenouillées ou assises, marmottaient les prières ; c'était un murmure, un chuchotement à ras de terre qui ne semblait pas s'élever bien haut. De la chaire, ensuite, tomba la voix grave et caverneuse d'un prêtre. Quelques humbles lumières veillaient sous la grande voûte obscure ; elles éclairaient les riches tapisseries, d'un ton sourd et dédoré. Je me ghssai dans le cloître. Nul n'errait sous ses galeries. Entre les colonnettes de la cour, wa. grand carré d'azur se découpait ; j'y vis naître ime étoile, mais non point celle des Rois Mages ; elle ne me mènerait nulle part. Le ciel s'ouvrait autour d'elle comme une rose qui commence de se défeuiller. Quelque chose d'ineffable en tombait, qui donnait une envie secrète de mourir ou d'être heureux. Et le silence était si grand que l'on
doutait de vivre encore ! Je fus si ému par la poésie de ce cloître, que j'enviai ceux qui peuvent s'abandonner à Dieu et ne pas avoir d'autre volonté que d'humilier leur orgueil dans cette herbe et d'abdiquer leur indépendance jusqu'à cette étroite promenade ! !
Le soir, je descendis à la cuisine pour faire mes adieux à Miette. Elle était seule, en face des cuivres luisants, ravaudant ses bas du même geste machinal que je lui voyais faire depuis que je la connaissais.
— Alors, me dit-elle, vous partez demain?
— Je pars, Miette, fis-je, avec accablement.
Je lui recommandai ma mère, je l'adjurai non seulement de la soigner, mais de lui parler souvent de moi, de lui dire, quand elle serait en meilleure santé, combien je l'aimais et combien j'avais été désespéré de la quitter.
— Je reviendrai, ajoutai-je, quand elle sera bien. Mais Miette remua tristement la tête.
— Allez, Raymond, c'est bien fini. La pauvre madame, elle ne redeviendra jamais plus ce qu'elle était. Elle s'est fait trop de mauvais sang. Vous autres, ajouta-t-elle pensivement, vous avez du bonheur dans la vie, peut-être, mais vous avez trop de temps à vous ! Alors, vous vous tuez à force de tourments. Moi, je n'ai pas eu de très grands chagrins, bien que j'aie perdu tous ceux que j'aimais, mais je travaille depuis que je suis au monde, et je n'ai jamais eu de repos. Mon seul but, c'était de me coucher bien vite, chaque soir, parce que je tombais de fatigue. Aucune peine n'a résisté à cela. Vous êtes trop riches, vous, le sommeil ne vous guérit pas !
Elle dit encore :
— Les riches ne sont pas plus heureux que nous. Chez nous, il y a des gens qui vous envient ; moi pas. J'ai vingt ans de plus que votre mère, Raymond ;
regardez la différence entre elle et moi. Je travaille tout le jour, cependant ! Et demain, à cinq heures, je serai debout.
Je me rappelai soudain les angoisses de Calixte.
— Et la mort? En as-tu peur?
Miette leva sur moi son visage bnm, usé et ridé comme une roche, et répondit simplement :
— Pourquoi en aurais-je peur? Je sais qu'elle est au bout du chemin. Je ne pense jamais à elle. Elle m'attend. Le jour où je mourrai, je me dirai enfin : « Bon sommeil, Miette ; demain, tu ne te lèveras pas à cinq heures ! »
Ce fut là-dessus que j'embrassai Miette.
Et, tandis que je m'en allais, elle demeura dans la cuisine, ravaudant ses bas, obstinée, patiente, sa figure sans âge penchée sur la laine sans couleur, et semblable, en son humilité, à quelque pieuse et mystique statue, symbohsant le labeur humain.
Le lendemain, je me levai à l'aube. J'entrai dams la chambre de ma mère. Son indifférence me déchira le cœur. J'aurais voulu croire qu'elle fît effort pour dissimuler son émotion, mais elle n'en éprouvait aucune.
— A bientôt, maman, lui criai-je, la voix étranglée par les larmes.
— Oui, oui, adieu, bon voyage ! répliqua-t-elle paisiblement.
Et je dus bien reconnaître que Miette avait raison, et que ma vraie mère, celle d'avant le drame, celle d'avant la maladie, je ne la retrouverai jamais !
Les grelots du cheval sonnaient devant la porte. Je me retournai pour voir le pavillon, ses cariatides, son visage de femme sous le chapeau du cardinal, ses guirlandes de fleurs et ses pots à feu ; je jetai im dernier coup d'œil au dauphin de la fontaine, aux vases de pierre, aux pelouses luisantes et profondes.
La voiture commença de rouler dans la rue Célony.
Quand mes bagages furent enregistrés et ma place choisie dans un wagon, je fis sur le quai de la gare quelques pas avec Maurice.
Tout à coup, il me dit :
— Mon pauvre vieux, je crois que je me suis bien mal conduit et que j'ai eu de grands torts envers ta mère. Maintenant, que va être la maison sans toi? Sans toi, mon meilleur ami !
Le train s'ébranla ; je vis Maurice debout ; son grand corps paraissait désarticulé par les gestes véhéments qu'il faisait : des larmes, qu'il n'essuyait pas, tombaient dans sa barbe. Et je remarquai, pour la première fois, que, sitôt qu'il avait un chagrin malgré sa barbe et ses grands airs, il ressemblait à un enfant.
Lorsque je m'en allai, Aix s'épanouissait dans la lumière du plus beau printemps ; ce n'était que soleil, jeunes verdures, gerbes de fleurs, arbres fruitiers tout en neige, A Paris, je retrouvai l'hiver, un hiver maussade, morne, pluvieux. Deux choses me frappèrent : la tristesse des toits d'ardoises, si différents des tuiles roses de mon pays, et l'aspect antique de ces sombres maisons, qui ont vu passer de si longues périodes de notre histoire. Ce fut comme un manteau de siècles qui tomba sur mes épaules et dans lequel je découvrais non plus moralement, mais pour ainsi dire, avec tous mes nerfs, la magnifique antiquité de notre race.
Mais je n'ai rien à raconter de ma vie à Paris. Cela, c'est une autre histoire et qui m'entraînerait trop loin. Il me suffira de dire que trois mois après mon arrivée, je m'y éprenais de nouveau, et non plus d'une jeune fille, et que l'amour, cette fois-ci, me réserva d'autres mécomptes et des chaînes plus lourdes ; celles que forge ime passion d'essence médiocre et qu'un moment l'on a pu croire partagée.
Je ramène avec tristesse, avec dégoût, le voile sur cette partie de mon existence. Mon sentiment pour CaHxte AigrefeuiUe m'avait laissé une sorte de subtil et joli plaisir, de délicat parfum. Mais je ne garde de celui-là que le souvenir de sa honte, de la jalousie dont je souffris, des humiliations que je supportai... Et rien d'autre, mon Dieu, non, rien d'autre ! Mais si je
fais allusion à une aventure que je devrais taire, c'est pour expliquer en partie la raison qui, pendant cinq longues années, me retint loin d'Aix-en-Provence. Et puis, quoi donc m'y aurait attiré? Bien qu'à demi paralysée, ma mère avait recouvré une sorte de santé apparente. Les lettres de Maurice d'abord longues, chaleureuses, débordantes d'affection, étaient devenues rares, et même courtes. Le temps accomplissait son œuvre. Un simple billet m'apprit im jour le prochain mariage de Calixte avec un professeur du lycée, xm nouveau venu que je ne connaissais pas. Je lui répondis un mot banal...
Non, plus rien ne m'appelait en Provence, et je m'abandonnai presque sans remords à ma vie nouvelle, vie misérable, vie dégradée.
Quand je me repris, — ou plutôt, pour être tout à fait sincère, quand les circonstances m'arrachèrent à l'être qui me perdait, — j'eus un soudain désir de rentrer à Aix. Je voulais m'assurer qu'il y eût quelque part des êtres et des paysages fidèles, et je pensais à Miette comme à un des monuments de ma vie.
Il se trouva qu'à la même époque, ma mère manifesta le désir de me revoir et le dit à Maurice, Il m'écrivit pour m'en aviser. Je pris donc le train ; c'était à la fin d'octobre. Jusqu'à Montélimar, le ciel demeura gris. Mais là, il commença de s'éclaircir. Entre les nuages, un progressif rayonnement se répandit. A ma droite, le Rhône roulait. Qui m'aurait jamais prédit que quelques arbres grêles, des mûriers, des amandiers, pussent un jour toucher ainsi mon cœur? Je reconnus les tours crénelées de Villeneuve, les maisons noircies d'Arles. Mille souvenirs me revenaient ; c'était l'accueil de ma patrie. Oui, partout ailleurs, j'avais été un étranger, un passant ; ici, je redevenais moi-même. Ces oliviers représentaient à mes yeux, non seulement la sagesse de Pallas-Athéné, mais encore
toute ma dignité perdue. Des collines de pins succédaient aux terrains argileux, aux grands rochers calcaires ; aspects familiers, paysages intimes comme les gestes d'im ami. Je faisais aux bouquets d'arbres de petits signes de tête, j'aurais voulu leur dire comme on fait aux enfants : « Bonjour, bonjour, mon vieux ! Comme nous voilà beau, comme nous avons grandi ! » Si je n'avais pas été seul dans mon wagon, j'eusse déclaré aux voyageurs : « Voilà, c'est ma terre. Tout cela m'appai tient, comme au marquis de Carabas. Et j'appartiens à tout cela. Que pensez- vous de ce coteau boisé, de cet étang bleu comme un nuage, de ces collines dorées, de ce golfe comblé par la mer ! Je suis fier, messieurs, C'est pour voir cette lumière-ci, — la même ! — que la première fois j'ai soulevé mes paupières ! » Mais j 'étais seul. Mon enthousiasme débordant retombait sur moi comme un jet d'eau. Je compris alors le mythe d'Antée. Pendant cinq ans, je m'étais épuisé au loin, perdu moi-même. Mais je touchais la terre natale, et mon cœur se gonflait d'un nouvel amour, amour sans forme précise et sans objet délimité, et qui, par conséquent, n'allait pas à quelque créature indigne, qui en corrompît la source.
Vers onze heures du matin, je frappai à la porte du pavillon. Je n'avais averti Maurice que vaguement de mon arrivée, afin de ne déranger personne. Mais la sonnette eut tout juste le temps de tinter que déjà s'ouvrait la porte et que mon beau -père apparaissait à mes yeux.
Mais était-ce vraiment Maurice que je revoyais? Cinq ans en avaient fait presque un vieillard. Il voûtait sa haute taille en marchant, ses cheveux avaient blanchi, sa barbe, de même. Ses tempes, le cadre de ses yeux montraient ces colorations bistrées, ces meurtrissures, qui révèlent le mauvais fonctionnement des reins. Son regard lui-même s'était
éteint. Maurice, enfin, n'avait plus même faconde, même jovialité.
Il était si ému de mon retour, qu'il en oublia de discourir.
— As-tu été en bonne santé, ces mois-ci? lui demandai-je, inquiet de le voir si ravagé.
— Mais si, dit-il... Oh! j'ai eu quelques petits accidents ! Mais ce n'est rien du tout.
Il ne me donna pas de détails plus précis. Je n'insistai pas.
— Eh bien, Maurice, es-tu content? Comment vis-tu?
Il tourna à demi la tête vers moi, me regarda avec une douloureuse surprise, puis il répondit avec gravité :
— Maintenant, Raymond, je vis dans la vérité. Pauvre Maurice ! C'était donc pour cela qu'il était
si changé ! Un Provençal ne saurait guère prospérer dans la vérité ; il lui faut chaque matin son illusion quotidienne, comme à une abeiUe, sa provision de poUen.
Le jardin s'était fait beau pour me recevoir ; chaque arbre avait revêtu son manteau d'automne, cramoisi et doré ; l'herbe, mis ses colliers de perles. La fête n'était pas encore achevée ; partout des rideaux de gaze en cachaient quelques apprêts. Bientôt les collines apparurent. Les cyprès n'avaient pas cessé de veiUer sur elles. Ces petites maisons posées de-ci, de-là, cubes roses ou dorés, les tuiles un peu sur l'oreille, voici qu'elles me rappelaient, comme naguère, ces crèches de mon enfance où, sitôt Noël, on fait cheminer, entre les cailloux et les mousses, des statuettes d'argile peinte. Trois bruits distincts s'entendaient : les cloches des éghses, les feuilles qui tombaient, les sonnailles d'un lointain troupeau...
Ces trois bruits... Je fermai les yeux. Le temps sou-
dain n'existait plus. Ces trois bruits, je les avais entendus toute ma vie. Leurs sonorités ne s'étaient pas modifiées. Je n'avais pas quitté Aix, ni appris l'erreur qu'il y a à demander de l'or à un faux monnayeur. J'étais jeune : la vie ne m'avait rien enseigné. Une feuille tombe et touche, avec un gémissement, cette terre qui la blesse comme eUe nous blessera tous. Saint- Jean-de-Malte sonne lentement, un troupeau piétine la sente. Ma vie a son ordre, sa dignité. Je sortirai tantôt avec Maurice, peut-être irons-nous chez Calixte. J'ai mille tendresses pour elle dans le cœur. Personne encore ne l'a flétri. Ma jeimesse est un merveilleux tremplin. Jusqu'où ne m'élèverai-je pas? Les clarines tintent, tintent. Des moutons, des agneaux sur la route? Non, non, laissez passer, laissez entrer : c'est mon enfance qui revient, c'est ma jeunesse qui court à moi, c'est le chant divin de ma vie que je vais chanter de nouveau !
— Voici ta mère !
Le timbre sonore de la voix de Maurice m'arracha à ma demi-hallucination. Je rouvris les yeux : et la vérité, comme dit maintenant mon beau-père, me réapparut. Ce fantôme, c'était ma mère. EUe se traînait en s'appuyant sur une canne à bout de caoutchouc, lentement, péniblement, comme un oiseau dont les ailes sont brisées. Ses cheveux étaient blancs, son visage avait pris la couleur et la consistance du parchemin, et, malgré ces cinq années, son regard conservait une sorte d'anxiété, d'interrogation muette, dernier souvenir du terrible jour.
Je l'embrassai, et soudain, l'instant d'un éclair, je vis se rallumer son œil ; du fond du passé, quelque chose revint, qui était ému, souriant, pénétrant, mais, aussitôt après, je retrouvai la même expression atone, indifférente, quelconque.
— Tu as fait bon voyage? me dit-elle.
On aurait dit que je l'avais quittée la veiUe.
— Tu vois, fit Maiurice, il est revenu.
Il lui parlait comme à une enfant, mais c'était une enfant, en effet. Ses paroles ne possédaient plus le poids, le sens, le mordant de ses phrases d'autrefois ; elle disait des choses menues, étroites, banales. Et Maurice lui répondait sur le même ton. Un siècle avait passé sur eux, et non cinq ans. Ces deux êtres-là étaient -ils vraiment ceux que j'avais connus?
Tout est fini de ce passé, je n'aime plus Calixte, Maurice l'a oubliée, et pourtant, de cette tragédie lointaine, de ce drame évanoui, aujourd'hui encore, ma mère agonise. Elle se tait là-dessus, mais non point son regard. Il est toujours plein du passé. Je croyais que tout s'oubhait, que tout s'effaçait ; quelque chose résiste donc au temps? Quoi, l'amour, la gloire, la fidéhté? Non, non ! mais quelques simples douleurs, mais les souvenirs qui ne pardonnent pas.
Nous nous mîmes à table ; à tout instant, le regard de ma mère se tournait vers Maurice, et non vers moi ; c'était de lui qu'elle avait moralement besoin, à toute heure du jour, non de moi. Je songeais à ce qui, naguère, emplissait superbement ses yeux : fierté, noblesse, dignité. Mais aujourd'hui, quelle expression pauvre, humble, craintive ! Maurice lui-même, ce bourgeois prudent et paisible, qu'a-t-il de commun avec l'artiste d'autrefois aux airs de grand seigneur? Ce qui tuait maman, c'était un chagrin sans pitié ; mais Maurice?
Ah ! l'ennui, sans doute, et l'âge, et l'inespérance, et de vivre sans amour : peut-être simplement, comme il le disait, de savoir la vérité sur lui-même !
Alors, la Provence cessa d'exister pour moi, et je n'eus plus que le désir de rentrer à Paris.
Depuis mon retour à Aix, depuis que je retrouvais dans ses vieilles rues les fraîches émotions de ma jeunesse, il me venait un grand désir de revoir cette Calixte que je croyais avoir oubliée.
Je n'osai entretenir Maurice de mon projet. Un libraire de la ville me donna l'adresse de ce M. Chaumard qui avait épousé Mlle Aigrefeuille. Elle n'habitait plus l'hôtel de l'Estang-Parade, mais un des immeubles neufs que l'on a bâtis dans le voisinage de la gare.
Je me présentai vers cinq heures chez Mme Chaumard (puisqu'il faut l'appeler par son nom !) Une vieille domestique me regarda d'un œil soupçonneux. Je lui confiai ma carte et fus introduit dans un salon ou plutôt dans une sorte de grand cabinet austère. Je n'y trouvai rien de ce qui marquait autrefois l'appartement de Calixte : liberté, désordre, xme certaine gaieté bohème. Quand j'aurai précisé qu'il ne contenait aucun divan, que chaque fauteuil portait dignement sa housse et qu'un bronze doré, — un Gaulois en train de défendre une borne kilométrique, — y faisait l'ornement de la cheminée, j'en aurai dit assez pour le dépeindre.
Accrochés de travers au mur, quatre portraits me renseignèrent sur ce que M. Chaumard, lui-même, eût appelé sa « mentalité ». Ces témoins muets des travaux chaumardesques étaient Gambetta, Jules Ferry, Darwin et Victor Hugo (pas celui des Contemplations!)
Leur vue me communiqua une certaine gêne, laquelle s'accrut considérablement à l'entrée de Calixte.
Au premier coup d'œil, il ne me parut point qu'elle eût changé, et pourtant je la reconnaissais mal. C'était toujours le même front, mais ime longue ride presque invisible le traversait ; c'était bien le visage que j 'avais aimé, mais comme éteint ; c'était bien la bouche que le chagrin avait tordue devant moi, mais amincie, resserrée, presque sévère. Et puis, ce regard m'était inconnu. La lumière, qui faisait briller naguère cet iris gris-vert, qui donnait à ses facettes les nuances différentes du plaisir ou de la mélancolie, n'habitait plus ses prunelles. J'y lisais, comme à livre ouvert, une sorte de satisfaction étroite, de morne paix bourgeoise, non, certes, le bonheur, mais le contentement d'une conscience vaniteuse et une grande estime de sa médiocrité.
Ni cou nu, ni bras étalés. Un mince col droit, serré par tme cravate d'homme, et, dans toute l'attitude, je ne sais quoi de pédant et d'étriqué.
Visiblement gênée de ma visite, elle me remercia sans chaleur de m'être souvenu d'elle. Puis, tout de go :
— Vous arrivez de Paris, n'est-ce pas? Quelle chance vous avez d'habiter la grande ville !
Et elle commença d'invectiver contre Aix. Aucune distraction, point d'intellectuelle surtout. Ni théâtre, ni exposition, ni conférence. Tous les gens que l'on rencontrait étaient des fossiles, des réactiormaires, des imbéciles qui mangeaient le bon Dieu tous les matins. La vulgarité de l'expression, son outrance, m'a^ectèrent péniblement. J'avais connu Cauxte libre penseuse, mais jamais elle n'eût donné autrefois dans cet anticléricalisme de réunion électorale.
Elle s'en prit ensuite aux femmes ; à l'entendre, ce n'était rien que pimbêches, à la commxmion, le
matin, le soir, chez leur amant. Elle cita des noms que je ne connaissais pas : Mme de Vaugelas, M. Desniynarts, la comtesse de Bondebonne.
Je ne pouvais que me souvenir, à ce sujet, de certains épisodes de la vie de Calixte. Prétendait-elle m'éblouir par un rigorisme qui décelât tant de vertu? Ou mieux, me prenait-elle pour un idiot?
Je l'interrompis brutalement :
— Et Maurice?
Elle ne tressaillit pas.
— Qui, Maurice?
Je dis avec moins de courage :
— Mais... mon beau-père?
— Oh ! nous ne sommes pas en visite avec M. de Cordouan. Nous sortons très peu...
Je continuai plus bas :
— Vous ne vous souvenez pas d'un certain roi Mark? Votre porte devait toujours lui rester ouverte...
Cette fois, je la vis pâlir. Elle baissa la tête, appuya aux genoux ses deux coudes. Elle répondit, et le ton de sa voix était presque suppliant :
— Oh ! j'étais une enfant, autrefois. Je ne me rendais pas compte des choses, j'avais de tout une conception absurde...
Elle redressa son buste d'un mouvement sec, comme un pantin que l'on remonte :
— M. Chaumard m'a guérie du romanesque. Il m'a rendue à ma vraie conscience de femme... Je n'ignore plus maintenant où sont mes droits et mes devoirs...
Vos droits et vos devoirs, Calixte? Étaient-ils si différents, autrefois? Etre jeune, jolie, ardente, avoir les les caprices, les enthousiasmes, le désintéressement d'ime femme vibrante, aimante, pleine de faiblesse et de charme, courant à la beauté, dès qu'elle se présente, se prosternant devant l'amour, aussitôt qu'il luit ! On vous a révélé d'autres droits, d'autres devoirs, ma-
dame ? Tant mieux pour vous ! Je ne demande pas à les connaître.
Je sais maintenant ce qui a éteint la lumière qui éclairait le beau visage de Calixte, cerné ses yeux, aminci sa bouche : c'est l'envie. Quelle est l'âme qui résisterait à une telle passion? Là où elle passe, il ne reste qu'épines.
A Calixte, tout est à charge, toute joie d'autrui l'offense, et toute action ; ce qu'un autre possède lui est dérobé ; le bonheur qui frappe à côté d'elle lui devient malheur personnel. Et, rongée par le cancer indéracinable, elle appelle la catastrophe sur autrui, comme toute bourgeoise qui a deux robes de moins que sa meilleure amie.
— Pourquoi n'habitez-vous plus l'hôtel de l'Estang Parade? lui dis-je.
— Mon mari ne l'aimait pas. Il était trop grand, trop difficile à chauffer, trop triste... Ici, nous avons tout le confort moderne.
Elle dit ces deux mots avec joie, il lui semble qu'elle a grandi depuis qu'elle les a prononcés. Oui, c'est vrai, il y a des radiateurs, des lampes électriques dans cette hideuse pièce étroite, basse de plafond, ornée de quelques vilains plâtras, qui imitent gauchement les délicates boiseries de Trianon. C'est pour ces embellissements qu'elle a quitté le vieux logis plein d'âme, et la tragique cour, et le noble vestibule, et ce salon où le soleil entrait.
— Et puis, ajoute-t-elle, mon mari souffre dans ces antiques maisons, qui sentent encore l'obscurantisme des époques auxquelles elles ont été construites.
C'est effrayant : les pires banalités rempHssent sa conversation, les plus sottes, les plus vulgaires. On dirait d'ime gageure. Il n'est pas possible qu'elle ne le fasse pas exprès. Mais non, elle ne sourit même pas, et conserve son air austère et un peu guindé. Et
voici que je me souviens du jour où elle a souhaité de devenir médiocre ! Mais sait-elle aujourd'hui que son vœu est réalisé?
De nouveau, elle me parle de Paris. Quelles sont les pièces nouvelles? Je me laisse lâchement aUer à l'entretenir de deux ou trois comédies dont les journaux parlent et qui sont bien parisiennes, de ce ton parisien qui n'intéressent vraiment que les provinciaux. Elle me demande si je suis les conférences :
— Non, lui répondis-je, agacé, je ne suis heureusement plus à l'âge de l'école !
— Vous avez tort, monsieur, il faut toujours s'instruire...
Pour rompre les chiens, je l'interroge sur nos anciens amis dont je n'ai plus de nouvelles.
Jacques Arion est mort. Edwin de Sénéguier a fait un beau mariage, — un mariage d'argent...
— Il ne me salue même plus, quand il me rencontre, s'écrie soudain Mme Chaumard, avec ime véritable explosion de fureur, parce qu'il a épousé une des Jacquelot, une misérable petite créature que tous les jeunes gens d'Aix ont embrassée dans les bals...
Vraiment, Calixte, on l'embrassait avant son mariage : je comprends votre indignation.
— Pejnroncel est alcoohque, Hupaïs procureur quelque part, Mme Reboulon a quitté Aix. Des deux petites Audience, l'une a épousé un croupier, l'autre est restée vieille fille.
Tous ces renseignements sont accompagnés par des réflexions sentencieuses et morales, fort inattendues, sur les gens de la vieille société, ces incapables qui ne savent que boire et jouer, derniers représentants d'une aristocratie dégénérée.
Mais ce dialogue m'est à charge, je ne peux plus le supporter. Au moment où je vais me lever, CaUxte me
retient ; elle désire que je fasse la connaissance de son mari, elle lui a souvent parlé de moi.
Et il entre, je le vois, je l'aurais décrit sans le connaître. Pas grand, l'air chétif, un lorgnon posé de travers sur un nez trop gros du bout, le cheveu rare, la barbe pauvre, brune, taillée en une pointe hérissée, la physionomie chagrine, la démarche gauche, l'air emprunté et arrogant. On dirait que la Déclaration des Droits de l'Homme est gravée sur son sternum.
Il m'accueille par quelques paroles courtoises où, derrière la déférence maladroite de l'accent, je distingue une certaine jalousie, un peu d'hostile méfiance. Tout de suite après, il parle, lui aussi, de Paris et fait étalage de son mépris pour Aix : une ville royaliste, cléricale, vouée à la sottise et à l'immobilité, pour laquelle ne luisent les bienfaits, ni de la République, ni de la Révolution. Ni théâtres, ni conférences ; une société de fossiles et de gâteux ; des appartements glacés et mornes, sans calorifère ni électricité.
Je songe à mes amis d'autrefois, à ces enthousiastes, qui n'aimaient rien tant au monde que leur viUe et ses paysages, à Paul Cézanne, à l'abbé de Galice ; je me souviens de l'adoration qu'avaient pour Aix, Arion, Boniface de Peyroncel, Sénéguier. Où sont-ils, ces hbres esprits? Mais c'étaient là des chimériques, des rêveurs. Aix ne saurait plaire à un M. Chaumard. Ce qui l'irrite le plus, c'est l'odeur d'ancien régime qu'on y respire. Les curés le dégoûtent, les nobles aussi, tous ces gens attachés aux errements du passé.
— Jamais on ne rencontre ici d'intelligence libérée, dit-il. Pas un cerveau vraiment supérieur !
Je comprends maintenant pourquoi il a épousé Calixte. Ce qu'il a vu en elle, ce n'est aucunement l'amie charmante, intelligente et spontanée, le gai personnage que nous chérissions. Non, il s'est toqué de la libre penseuse, de la jeune fille qui avait lu Spencer
et Hasckel. Il l'a épousée, parce qu'elle lui semblait une affranchie, et voilà quelle sotte esclave bourgeoise il a fait tout aussitôt d'elle !
— Quand on habite Aix, me dit-il, on doute du progrès, de l'émancipation humaine, de l'évolution ; on vit comme au temps de l'homme des cavernes. Ah ! si je pouvais m'en aller !
Il me demande si je ne connais pas de député, de ministre.
— Oh ! non, lui dis-je, afin de l'exaspérer ; je ne fréquente que les gens qui font la noce et ceux qui s'occupent de bonnes oeuvres.
— Ils appartiennent, le plus souvent à la même clique, répond-il dogmatiquement. Les uns ne valent pas mieux que les autres. Misérables filles ou pauvres gens sont semblablement exploités par les riches.
Mais ma patience est à bout. Je prends congé de M. Chaumard.
Calixte me raccompagne à la porte. Sa bouche tremble rm peu, et je vois passer sur son visage quelque chose de la Calixte d'autrefois.
— Ra5nnond, me dit-eUe, — et non monsieur, comme elle n'a cessé de m'appeler depuis le début de cette visite, — il ne faut pas en vouloir à ceux qui ont accepté la vie, qui ont accepté leur déchéance. Chaque renoncement en amène un autre, et un jour vient...
Ses paupières battent plus vite ; sa voix s'enroue. Elle se tait,
— Adieu, Calixte !
— Vous ne reviendrez jamais, Raymond?
— Jamais !
Elle baisse la tête :
— Cela vaut mieux ainsi.
La porte se referme doucement...
Pendant les quelques jours qui suivirent, je m'efforçai de retrouver dans la vie quotidienne quelque chose qui me rendît sensible l'atmosphère de mes années de jeunesse, mais comme un homme qui a aimé son chien se fait violence pour le reconnaître empaillé. Qui avait le plus changé, des autres ou de moi? Hélas ! nous avions changé ensemble, et là où nous séparait un fossé, il s'agissait maintenant d'un gouffre.
Il me fut impossible d'avoir avec ma mère une seule conversation où retrouver, fût-ce cinq minutes, son intelligence et son aiïection d'autrefois. Effrayée au jourd'hui de tout, elle ne parlait guère que pour exprimer des craintes, des scrupules, des angoisses, plus puériles les imes que les autres. Maurice avait moins vieiUi. Mais ses ridicules, ses petitesses, que naguère je voyais à peine, m'irritaient sans cesse. Pourtant, je m'attendris, un soir où il parla de ses chères fresques, de Giotto, de Lorenzetti, de Piero délia Francesca. Il commença presque mécaniquement, et je l'écoutai d'abord avec horripilation, comme on fait d'un graphophone. Par quel prodige retrouvâmes-nous, lui, sa chaleur, moi, mon admirative obéissance? Une source véritable de poésie était dans le cœur de cet homme, que rien n'avait pu complètement tarir. Quand il versait sur nous ses illusions, on en était tout englué.
Il me demanda, un jour, de l'accompagner dans une
promenade qu'il allait faire du côté des Pinchinats, où il avait un jardinier à voir. Il avait pris sa solide canne ferrée, il me semblait que, comme autrefois, je l'allais suivre à la Calade.
Nous partîmes à trois heures, par une après-midi assez belle ; elle était belle, mais voilée, et de l'or fondu, pareil au vin muscat du pays, en se mêlant à la brume laiteuse, glissait dans tout le paysage une couleur ambrée.
Quelques nuages, qui s'étaient donné rendez-vous derrière les collines, avançaient vers le couchant leurs griffes menaçantes, comme un signe annonciateur des mauvais jours.
— Et Mme Lavalduc? demandai-je à Maurice, me souvenant soudain de cette belle personne, dont il était si fort épris au moment de notre tragédie.
Il leva les bras au ciel et murmura *:
Toutes ces choses sont passées Comme l'onde et comme le vent !
Il se remit à marcher, puis, tout à coup :
— Et Calixte? Comme c'est loin, tout cela ! Quand je pense que j'ai aimé Calixte ! Jamais plus je ne songe à elle. C'est curieux que d'un amour qui bouleverse à ce point notre vie, il puisse ne rien rester. Cahxte m'est aussi étrangère que... je ne sais pas quoi, tiens, ce .platane...
Il donna de sa canne dans le tronc de l'arbre et passa. Mais moi, je me disais que, malgré tout, je n'avais pu oubHer complètement Cahxte, ni celle surtout qui, pendant cinq ans, m'avait enchaîné à Paris. Il y a donc certains êtres qui ne laissent pas tout leur amoui' s'enfuir au vent.
Aux Pinchinats, Maurice eut une longue conversation avec le jardinier, puis nous revînmes. A mi-
chemin du retour, il s'assit, pour bourrer sa pipe, sur le talus herbeux qui flanquait la route.
Avec son large feutre gris, sa pèlerine, sa canne, sa barbe poudrée de blanc, ses beaux yeux, il avait l'air démodé d'un peintre d'autrefois, et je le trouvais à la fois charrhant et ridicule.
— Regarde, petit, comme c'est beau !
Le paysage était magnifique, en effet ; le chemin contournait le pied d'un coteau mollement mamelonné. De hauts cyprès lui prêtaient une dignité, une sévérité florentines ; ils imposaient à cette terre trop heureuse la noblesse austère que donne le voisinage des morts. La rêverie en devenait plus belle et moins abandonnée.
Plus bas, des oliviers roulés en boules comme des chats, dévalaient les pentes bleutées ; de vieilles maisons couleur de maïs souriaient sous leurs tuiles fleuries.
Et, continuant ce coteau, ime autre colline apparaissait, d'autres encore, toutes se levant et se suivant à la file comme si elles faisaient un pèlerinage vers l'Occident.
Une muraille de nuages barrait l'horizon, si bien que les rayons du soleil, réfrénés par cette écluse contre laquelle ils se brisaient, rejaillissaient plus haut, et drus, denses, éblouissants, frappant toutes choses de bas en haut, ils les doraient avec fureur.
Dans la campagne, s'allumaient des feux de feuilles mortes. De chacun de ces brûlots, montaient des tourbillons de fumée. Ils étaient massifs d'abord conmae une colonne, puis s'amenuisaient, se fondaient peu à peu, s'en allaient en filaments ténus, en flocons bleus, en traits estompés, qui se mêlaient au brouillard, si bien qu'on ne pouvait savoir si ce rideau qui tombait peu à peu était fait de brume ou bien de fumée.
Et l'odeur des feuilles se mêlait à l'air : odeur acre, vivifiante et agréable, odeur de bois vert qui flambe. J'y trouvais un plaisir mystérieux et bien connu, fait du souvenir des automnes anciennes où enfant, on a déjà l'intuition que les vacances sont courtes, les heures heureuses, vite finies, toutes les affections menacées, et où l'on écoute, avec je ne sais quelle mélancolique appréhension, les leçons de l'incertitude humaine.
— Tu ne travailles plus? demandai-je à Maurice, pour rompre un silence qui devenait pénible.
— Travailler? Tu plaisantes !
Il hésita un moment avant de parler :
— J'ai près de cinquante ans. Qu'ai-je fait jusqu'ici? Rien, rien. Vois-tu, mon petit, j'ai parlé ma vie, et comme j'étais entouré de Provençaux, ils accueillaient mes projets comme choses faites et mes discours comme des actions. Nous étions tous si heureux dans cette illusion ! Maintenant, c'est fini...
— Tu es encore jeune.
— Je suis moins vieux, évidemment, que le père Félix, qui a quatre-vingt-sept ans et qui sort, l'hiver, sans pardessus. Mais je suis vieux quand même. J'ai fait le jeune homme tant que j'ai pu, et il faut que je te remercie, mon Raymond, tu m'as donné une seconde jeunesse. Mais tout passe, même la foi la plus tenace. Je me vois tel que je suis maintenant, mon bonhomme, et ce n'est pas drôle tous les jours...
— Hokousaï, lui dis-je, n'a compris qu'à soixantedix-sept ans la vraie nature des fleurs, des poissons et des oiseaux...
— Il était Hokousaï, je ne suis rien. Mon vieux maître Cézanne, à mon âge, avait déjà peint quelquesunes de ses plus belles toiles... Mais moi !... D'ailleurs, qu'importe ! Je ne me plains pas, je n'ai pas été
malheureux. Non, je n'ai pas été malheureux, reprit-il, avec une soudaine force, comme s'il parlait à un contradicteur, malgré les occasions que j'avais de l'être. Comment ai- je fait pour ne jamais souffrir? Je crois que je n'ai pas eu le temps. Quand je comprenais qu'un chagrin allait venir, vois-tu, je prenais mon chapeau, et je sortais. Je rencontrais toujours un ami, et je parlais, je parlais, jusqu'à ce que mon chagrin fût oublié. C'est curieux pour un peintre de passer sa vie à se raconter ! Mais je parle moins aujourd'hui, je vieillis. Quelquefois, je m'enferme dans ma chambre et je pense...
— C'est bien tard pour t'y mettre, lui répondis-je en riant.
— Peut-être, mais c'est plus fort que moi...
— A quoi penses-tu?
— Je ne sais trop, à mille choses, à l'art, aux gens d'autrefois dont le génie était si noble et si aisé, à l'amour, à la vie...
Il baissa le ton :
— Je pense à ta mère que je n'ai pas rendue heureuse...
Il regardait les fumées bleues qui montaient, montaient sans fin dans l'air lourd :
— On dirait vraiment, dit-il, qu'elles sont alimentées par un brasier énorme. Et pourtant, si nous nous approchions de ces feux, si nous soulevions les feuilles encore intactes, nous verrions qu'il n'y a, au fond, qu'un foyer bien pauvre, à demi éteint, qui consume lentement les dernières fibres sèches. Il en est ainsi de presque toutes les destinées humaines. Considérées à distance, elles font un certain effet. On croirait presque, à notre éclat, qu'il y a en nous une belle flamme dévorante, qui brûle notre vie et fait flamber nos passions, et, dessous, on ne trouverait rien qu'une cendre à peine chaude, qui nourrit mal nos pauvres
désirs, tout le reste s'évapore en fumée... Viens, Raymond, allons-nous-en !
Il se leva, ramassa sa canne et se remit en marche. Il ne parlait plus. Le soleil ne dardait plus ses flèches. La nuit venait. On voyait toujours monter et tourner dans l'air plus compact ces volutes de fumée bleue. Elles s'en allaient vers le ciel, elles semblaient portées par quelque chose d'inspirateur qui les poussait à s'élever bien haut, mais elles se divisaient et mouraient sans rien atteindre ; le moindre vent les dispersait.
Alors on ne voyait plus dans la campagne funèbre et douce que ces grands cyprès, qui ont l'air aussi de colonnes de fumée noire, mais stable, mais solide, et qui, ne s'élançant pas au delà d'eux-mêmes, ne se perdent pas dans le ciel.
Nous rentrâmes en silence au pavillon. Maman, fatiguée de nous attendre, dormait dans son fauteuil,
Je ne reposai guère, cette nuit-là, et le lendemain, je repartais pour Paris, n'emportant de mon voyage que le souvenir de ces colonnes de fumée montant toutes seules, montant dans la campagne d'automne, sous le ciel indifférent.
Je rentrai donc à Paris, et, cette fois-ci, sans espérance. J'y rentrai, non pour vivre, mais pour prendre en quelque sorte mes quartiers d'hiver. Pendant les cinq années précédentes, la passion seule m'avait porté, avec ses saccades, ses convoitises illimitées, ses accablements, mais maintenant quoi donc soutiendrait ma vie?
Désormais, ce qui en formerait l'architecture intérieure, ce serait elle-même, c'est-à-dire les habitudes, les petites actions, les liens médiocres, les choses que l'on fait sans y penser, celles surtout auxquelles on rêve encore un peu et qui ne seront jamais accompHes.
J'étais pour ainsi dire fixé ; la forme jusqu'ici mobile de mon destin se coulait dans un moule invariable ; je connaissais mes limites. Je devenais un homme pareil aux autres, mais qui avait toutefois ime histoire à se dire par les mélancohques soirées d'hiver, une histoire pleine de regrets et d'entreprises avortées, une histoire longue, amère, frémissante comme certains vers de Baudelaire :
Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver, D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume, Les souvenirs...
Oui, j'en étais là, désormais, et l'homme qui venait à ma rencontre pour m'accompagner le long du chemin et qui n'avait plus rien à faire qu'à tourner les yeux
vers le passé, c'était bien le dernier ami que j'eusse cru si vite reconnaître... et pour si longtemps !
Une nuit, je rentrais du théâtre où j'avais conduit une femme belle, pure et dévouée, dont j'aimais la franchise et la simplicité. Dans l'antichambre, sur le plateau, je vis une dépêche ; je m'en emparai avec un frisson ; elle portait le timbre d'Aix-en-Provence.
Trois mots seulement et la signature de Maurice :
{( Ta mère est très malade... » A quoi bon en demander davantage? Je savais déjà que tout était fini, et que quelque chose s'arrachait de ma vie, qui en était comme les racines.
La femme qui m'avait donné le jour et qui survivait si misérablement à l'être que j'avais connu, ne lui ressemblait en rien, pas plus qu'un arbre foudroyé ne ressemble à celui, tout frémissant de murmures et de feuilles, qui ombrage un morceau de terre. La séparation véritable avait eu lieu le jour de notre dispute, le jour du déchirement... — Mots que tout cela ! Ma mère était morte : la dernière, la malade, l'infirme, emportait l'autre, la vraie, emportait ma jeunesse, emportait mon cœur.
Je n'attendis pas la seconde dépêche pour connaître la vérité. Maurice était un vieillard ; il me raconta en bredouillant les derniers jours de sa femme ; depuis trois mois, elle s'affaiblissait graduellement, ne parlait presque plus. Un matin, on l'avait trouvée inerte dans son lit, frappée par une hémorragie cérébrale.
Il faisait un beau soleil dans le jardin du pavillon, pendant que les hommes chargés du cercueil le traversaient ; les mauvaises herbes y poussaient maintenant ; un vieil ormeau, qui s'était rompu, avait, en tombant, écrasé un des gros pots de terre qui contenaient un oranger. Je remarquai cela, il me semble, avec un certain plaisir ; j 'aurais voulu que tout ce qui
avait connu ma mère disparût avec elle, dans le même chagrin...
Je vis bâiller la gueule éternelle, et ce qui avait été mon plus cher trésor, ma part divine de l'humaine communion, y fut engouffré misérablement.
Je demandai à Maurice de venir à Paris avec moi. Il refusa. Il voulait demeurer seul, me dit-il. Je le quittai donc.
Mais, six mois après, je recevais de lui la plus étrange lettre.
Il prenait une grande décision, qui était de partir enfin pour cette Italie dont il avait parlé toute sa vie, sans la connaître. Il lui venait maintenant le désir aigu de voir si ce pays ressemblait au portrait qu'il en avait fait si souvent. N'eût-il pas été plus sage, au seuil de la mort, de s'en tenir à son rêve? Mais il n'en jugeait pas ainsi, et, tout à la"]oie de sa résolution, il s'exaltait une fois encore ; sa jeunesse, — par quel miracle ranimée ? — se glissait sous ses phrases. Il célébrait les figures douloureuses de Giotto, les scènes précieuses de Piero délia Francesca, l'adorable atmosphère de Luini. Ce fut son chant du cygne. Comme si sa femme n'était pas morte, comme si Calixte l'aimait encore, il réentonnait son pgean. Une dernière fois, l'iUusion dont il avait vécu le visitait à son déclin. Ainsi qu'une heure de paix surhumaine, peu avant le trépas, soulage parfois les mourants, le cher mensonge venait le chercher au milieu de cette crise de vérité dont je l'avais vu si frappé. Pauvre Maurice ! Il me semblait l'entendre et le voir gesticuler sur le cours Mirabeau, en agitant ses grands bras. Ses projets, ses songes revenaient en foule. Il parlait même de travailler. Mais, cette fois-ci, il était bien vrai qu'il partait.
Il partit, en effet, et bien que sa santé fût chancelante ; il partit, mais n'alla pas loin. A peine arrivé à Gênes, il eut une pleurésie ; et huit jours après, le
consul de France m'annonçait sa mort. Il périssait, comme Moïse, au seuil de la Terre Promise. Et sans doute, dans les cauchemars du délire, devina-t-il toutes les fresques dont il rêvait, plus belles, plus liunineuses, plus dorées, que la terre même de Chanaan, et sous un ciel couleur de perle qui se meurt, entre des demeures de calcédoine et des arbres qu'aucun peintre n'a jamais vus, imagina-t-il son entrée au paradis, comme dans une fresque immortelle.
J'étais maintenant seul au monde. Ne devant plus habiter Aix, je songeai à vendre le pavillon. J'y vins donc pour le visiter une dernière fois et me mettre en rapport avec des hommes d'affaires.
Le soir de mon arrivée, je descendis à la cuisine, que Miette n'avait pas quittée.
Et je m'assis au coin du feu, rm des premiers grands feux de la saison, car voici qu'octobre fauchait les feuilles et que le froid piquait. Les flammes battaient comme des ailes, battaient sans répit, infatigables, frémissantes, des ailes qui vont vous emporter quelque part, en un lieu que l'on n'atteint jamais.
Les bassines de cuivre, bien récurées, luisaient comme de vieux soleils mis à la retraite ; la boîte à sel bâillait, les gonds de l'antique pannetière vermoulue avaient tout leur éclat ; tout était clair, épousseté, reposant à l'œil. Dans cette maison déserte, pas un grain de poussière.
Et Miette, immobile, ravaudait ses bas sans couleur. Tout avait changé, sauf elle. A peine si quelques rides de plus fonçaient son visage sans âge, comme taillé dans une racine de buis. Sèche, droite, elle se détachait sur la blancheur du mur, pareille à un humble monument domestique, que le temps eût respecté. Je me croyais revenu bien loin en arrière. J'aurais voulu m'asseoir à ses pieds et me moquer de ses amoureux, comme je le faisais alors.
Mais comment aurais- je souri en parlant de l'amour? Je savais maintenant quelle terrible annonciation est contenue dans sa visite et qu'elle prédit autre chose que la grâce, mais un long frisson mortel et la fin de toutes choses créées.
— Les derniers mois, me dit Miette, la pauvre madame parlait tout le temps de vous. Mais elle ne se souvenait que du temps où vous étiez petit. On aurait dit qu'elle avait oublié tout le reste. Et elle me disait : « Tu te souviens. Miette, du jour où M. Raymond a dit maman pour la première fois. Et de celui où il s'en alla, en trébuchant, des bras de son père aux miens, et où nous étions tous si contents... » Et puis, elle pleurait...
— Maintenant, dis-je, que vas-tu faire. Miette?
— Ce que j'ai fait toute ma vie, monsieur Raymond : travailler. On m'a dit que vous aUiez vendre le pavillon ; je vais donc me placer. Je suis vieille, mais je suis connue. On sait que personne ne tient une mai son comme moi. La propreté, voyez-vous, monsieur Raymond, c'est notre honneur, à nous. Et il n'y a rien comme le travail pour vous rendre un peu de courage... Quand j'astique mes cuivres, je ne Longe plus que la pauvre madame est morte, mais je me dis que si elle entrait dans la cuisine, elle serait contente que tout fût en ordre. J'ai toujours désiré que, s'il arrivait que la mort me surprît une nuit, on ne retrouvât rien à refaire ou à redire à mon travail de la veille.
— Je ne vendrai pas le pavillon, déclarai-je soudain. Tu y resteras jusqu'à la fin. Miette, et tu continueras à le tenir comme si Madame devait y revenir un jour ou l'autre...
Je vis de grosses larmes troubler le regard de la vieille servante.
— Alors, fit -elle, — et ses mains tremblaient tandis qu'elle me parlait, — • je ne m'en irai pas?
— Tu mourras ici.
— Ah ! monsieur, quelle bonne nouvelle ! C'est comme si j'avais tout à coup quinze ans de moins. Si j'avais quitté le pavillon, je crois que je serais morte de chagrin. Mais je ne voulais pas l'avouer à Monsieur, de crainte de l'influencer. Maintenant, je suis contente. Madame l'aimait tant, ce pavillon, et le pauvre Monsieur, et M. Maurice, et quand je n'y serai plus, on ne se souviendra pas beaucoup d'eux sur cette terre... J'ai vécu de la vie de la maison, moi ; ils peuvent bien en être partis, tant que je respirerai entre ces quatre murs, ils ne seront pas tout à fait morts, mais après... après...
Elle se leva pour rendre un peu d'éclat à la lampe à huile, dont elle n'avait jamais voulu se séparer. Et la flamme, près de s'éteindre, redevint claire, jetme et pure.
Le lendemain, je quittai Aix-en -Provence. J'emportais la vision de Miette, assise au coin de son foyer désert, comme une fée domestique, apphquée à son travail modeste et veillant sur mes morts.
Janvier 1913-juillet 1914.