Funérailles de M. Jaumes,... le 15 février 1868
En môme temps que notre Cité, que la Faculté de médecine, et, on peut le dire aussi, que le monde savant tout entier, le Montpellier médical vient d’être bien douloureusement frappé. L’éminent collaborateur que nous perdons était une des lumières les plus vives, une des inspirations les plus sûres de notre Comité de Rédaction. Jaumes y avait pris depuis longtemps un rôle à part, éminemment fécond et utile, qu’il devait à un ensemble de qualités dont la réunion est aussi rare que précieuse. Philosophe et généralisateur, comme ses illustres maîtres Barthez et M. Lordat, dont il continuait lés traditions en y mêlant ses vues originales, Jaumes avait en même temps, au plus haut degré, 1 esprit et le sens critique, et avait pris pface dans notre École comme un représentant fidèle et brillant de l’esprit de ce siècle.
Jamais peut-être la critique ne s’allia mieux que chez lui à une bienveillance et à une modestie aussi douces que sereines. Jaumes avait à proprement parler le génie de la conciliation. Il excellait a inspirer, dans le débat le plus ardent, de sages réflexions
à ses contradicteurs, comme à trouver un moyen terme, un terrain de fusion entre les adversaires les plus passionnés. Sa parole si vive, si chaleureuse, et que sa personne entière semblait suivre et animer, exerçait une influence vraiment saisissante. Par la hauteur de ses vues et par cet oubli de soi-même, qui chez lui avait la grâce et la fermeté de l’humilité chrétienne, il restait bien au-dessus des luttes vulgaires d’amour-propre, des rivalités de coteries. Dans les discussions toujours amicales et courtoises, mais parfois inévitables, de la famille scientifique qui rédige ce Journal, on écoutait Jaumes avec une déférence respectueuse et plus encore peut-être avec une cordiale sympathie.
Il était, à un autre point de vue, comme une providence pour notre Journal : toujours prêt à répond re immédiatement à notre appel pour fournir à la vie de notre feuille cette substance vigoureuse, ces analyses originales et puissantes dont il nous a légué de si beaux modèles. Ce n’est pas ici le lieu de rappeler dans son entier la liste des nombreux et importants travaux qu’il nous a donnés, et dont nos lecteurs ont conservé sans contredit le plus durable souvenir. Nous nous contenterons de rappeler,l’important débat qui s’engagea, il y a quelques années, entre lui et M. Bouillier (deLyon), et qui fut suivi, on peut l’affirmer, par tous les esprits philosophiques et sérieux de notre temps. Nous citerons encore les remarquables travaux intitulés : Frédéric Bèrard et son opposition à Barthez. — Introduction à la philosophie médicale. — Essai sur la doctrine des éléments pathologiques .— Qu’est-ce que la maladie ? — De l’affection et des maladies affectives.—De la diathèse et des affections dialhèsiques.—De l’infection et de la contagion, —etc. Toutes ses pages sont marquées au cachet de l’esprit le plus vigoureux et le plus profond; elles brillent par l’unité de la doctrine et révèlent un merveilleux enchaînement d’idées. Au reste, Jaumes a misla dernière main à un Traité complet de Pathologie et de Thérapeutique Générales, œuvre de
toute une vie de méditations et d’opiniâtres labeurs. Cette œuvre paraîtra: il faut qu’après sa mort le maître enseigne encore!
Il n’est personne, parmi ceux qui ont connu l’éminent professeur, qui n’ait éprouvé et admiré en lui combien l’homme soutenait et grandissait même le savant. Pour ses collègues, il n’a cessé de témoigner le plus affectueux dévouement ; pour ses élèves, il s’étudiait à effacer le maître derrière l’ami. Si grande et si haute que fût chez lui la'science, plus grand était le cœur, et plus haute encore cette âme dont nous gardons tous et le souvenir et le reflet. Les rédacteurs du Montpellier médical partagent l’immense tristesse de la Faculté dont Jaumes fut l’honneur, et comme elle aussi, dans leur deuil, ils ressentent une noble fierté. Nous avons compté parmi les nôtres un de ces hommes qui ont su réunir en eux les trois grandes forces que Dieu a confiées à l’humanité : la science,'la vertu, la bonté.
Les obsèques de M. Jaumes ont eu lieu le 15 février, au milieu d’une foule recueillie, du concours de tous nos Corps savants, des élèves de l’École et des nombreux amis que l’éminent professeur comptait dans la cité. Devant le cercueil, M. le professeur Dupré a été noblement inspiré par la douleur qui se peignait sur tous les visages et par la présence de ce fils si digne de son père, que Jaumes lègue à la Faculté et à la Science. Il est impossible de rendre l’effet profond, l’émotion universelle produite par ce discours. C’était la plus douce et la plus puissante des éloquences, celle qui met à la bouche les richesses du cœur !
M. Dupré s’est exprimé en ces termes :
G. Pécholier.
Messieurs ,
Nous allons rendre à la terre les restes d’un grand Professeur, d’un Collègue aimé et respecté, d’un Savant de premier ordre, d’un Homme de bien dans toute l’étendue du mot, et j’ai reçu la mission douloureuse d’exprimer ici les regrets de la Faculté et le sentiment du vide immense que celte mort inattendue va laisser dans nos rangs. Je voudrais pouvoir leur donner un accent digne de l’illustre Compagnie qui m’a délégué cet honneur, et de l’homme éminent qui en est l’objet.
Au milieu de la douleur commune, je puis laisser s’exhaler sans crainte ma propre affliction : elle trouvera de l’écho dans vos âmes, et je suis certain que mes paroles ne seront que le reflet de vos propres sentiments.
. L’homme que nous pleurons n’était pas pour moi seulement un confrère estimé, un collègue'vénéré ; la plus étroite amitié nous unissait depuis trente ans. Ensemble nous avons fait route dans la rude carrière que nous avions choisie, nous soutenant, nous fortifiant l’un l’autre, compagnons de travaux et de luttes, souvent rivaux, mais toujours, toujours et de plus en plus amis. Je n’essaierai donc pas de comprimer mon émotion, mes inquiétudes, mes appréhensions. Dans toute son étendue funeste, je vois, je sens l’immensité de cette perte, et j’en suis accablé.
Jaumes naquit à Montpellier le 13 février 1804, et dix-neuf ans après, le 2 août 1823, il recevait des mains de Lordat le titre de Docteur en médecine. C’est vous dire sa merveilleuse aptitude, sa vocation décidée pour notre science. Il en conçut le goût presque avec la vie. Son berceau se trouva placé au milieu d’une
atmosphère essentiellement médicale, dans ce quartier de la Faculté de médecine et de l’hôpital Saint-Éloi, où se concentrait presque exclusivement alors la jeunesse studieuse de nos Écoles. Ses maîtres de prédilection furent Lordat, Anglada, Caizergues, Delpech, et sa carrière didactique a présenté le reflet de la profonde empreinte que l’enseignement de chacun d’eux avait laissé dans son esprit.
C’est dans l’officine exceptionnellement estimée de son père que, de bonne heure, il apprit à connaître les médicaments, leur histoire et leur préparation, et qu’il puisa les éléments de ces cours de matière médicale qu’il professa, en qualité de Conservateur de nos collections, avec une distinction rare. Cet enseignement utile attira une foule empressée pendant près de quinze ans. Il se trouve résumé en deux volumes qui devraient être entre les mains de tous les élèves. L’auteur y développe surtout cette pensée vraie et féconde, que l’histoire naturelle des médicaments est sans valeur, si on ne l’associe pas à leur histoire clinique ; que la pharmacographie la plus avancée est impuissante sans le secours de la pharmacodynamie.
Jaunies fut mêlé à l’Enseignement de la Faculté à divers titres, et c’est toujours au travail, au travail seul, à son mérite, à sa valeur croissante, à ses services, qu’il a dû tous ses succès. La faveur ou l’intrigue n’y furent jamais pour rien ; il les a tous conquis à la pointe de l’épée, dans de nobles mais épuisantes luttes : l’Agrégation en 1835, le Professorat en 1850. Entre ces dates, nous nous sommes trouvés ensemble dans cette brûlante arène des concours où s’agitaient nos destinées. Je puis affirmer que dans ces luttes ardentes où les passions les plus élevées de l’esprit s’associent malheureusement quelquefois à des sentiments moins nobles du cœur, l’esprit éminent et le noble cœur de notre collègue ne fléchirent pas un instant, qu’ils se tinrent sanscesseaumêmeniveau, àla même hauteur. Heureux ou vaincu, il sortit toujours de la mêlée sans
étroite jalousie, sans mesquine rancune, conservant l’amitié des uns, l’estime des autres, élevé et grandi aux yeux de tous. Il faut l’avoir suivi comme moi au milieu de fortunes si diverses, pour comprendre et apprécier tout ce qu’il y avait dans son âme de force, d’élévation, de générosité, d’indépendance, de fidélité.
La Providencelui réservait une chaireconforme à ses penchants naturels et aux habitudes de son esprit. Les ressources immenses et la souplesse merveilleuse de son intelligence, la variété infinie de ses connaissances lui ont permis d’aflronler les concours les plus divers : ceux de Médecine Légale, de Chirurgie aussi bien quèceux de Médecine pure et de Clinique. Ce n’est pas à l’aventure qu’il s’engageait dans ces épreuves redoutables, moins encore par l’espoir de profiter d’une chance heureuse que les circonstances les plus inattendues peuvent amener; non, c’est toujours avec le sentiment profond de sa valeur, la conscience de sa force, qu’il les abordait, et il a sans cesse balancé la fortune des plus heureux et des plus spéciaux. Convenons pourtant que des aptitudes particulières, un goût bien décidé, le portaient surtout vers les hautes régions de la médecine et de sa philosophie. La chaire de Pathologie et de Thérapeutique générales, qu’il obtint après tant d’efforts, était véritablement la plus appropriée à la nature de son talent.
Fondée seulement en 1837, il en fut le second titulaire. Son éminent prédécesseur, d’Àmador, avait magistralement fixé le sens et la .portée du nouvel enseignement ; Jaumes en fit réellement comprendre l’importancé, il en détermina l’étendue, il en précisa les limites, et par d’incessantes applications pratiques il en démontra 1 utilité. Il fit voir aux plus aveugles que la Pathologie générale c’est la science Pathologique proprement dite, la véritable philosophie de la médecine, et que son domaine embrasse toutes les questions essentielles, constitionnelles, réellement vitales.
II a imprimé à cet enseignement un caractère de grandeur digue des plus illustres maîtres. t C’est là qu’il a montré une puissance d’étude que rien ne lassait , une lucidité qui rendait ses leçons attrayantes et prohtables. Il semblait se jouer au milieu des dif— licultés de ces problèmes complexes, et les pensées les plus abstraites , en sortant de sa bouche, apparaissaient saisissantes de clarté. Si parfois il s’engageait dans des vues ingénieuses ou des déductions subtiles qui auraient pu l’égarer, il était bientôt arrêté par la droiture de sa raison, la fermeté de ses principes, la hauteur décisive de son bon sens.
Élèves qui m’écoutez, vous n’entendrez plus la parole autorisée de ce Maître, mais sa pensée entière est conservée dans un manuscrit qui sera bientôt imprimé, et auquel, dans un funeste pressentiment, il venait de mettre la dernière main.
Les éminentes qualités de notre collègue, la conscience qu’il mettait à remplir tous ses devoirs, son dévouement, son abnégation, ses services dans la terrible épidémie ,de choléra qui envahit les départements méridionaux en 1835, attirèrent de bonne heure sur lui l’attention de l’Autorité supérieure. Proposé une première foispour la décoration à cette époque, il le fut encore en 1846, et n’obtint cette distinction tardive qu’en 1852. Alors, l’éclat de son enseignement , le nombre et l’importance de ses publications, sa notoriété croissante, rendaient tout ajournement impossible. Il eût certainement été le dernier à s’en apercevoir. Plein de modestie, de réserve, de candeur, sans mépriser les distinctions du monde, il n’y attachait qu’une importance secondaire. Tout occupé de les mériter, il faisait peu pour les obtenir.
Si le Médecin, le Professeur, l’Homme Public nous inspirent de si légitimes regrets, le souvenir de l’esprit aimable, du cœur dévoué, des sentiments élevés de notre* bien-aimé collègue, les augmente considérablement.
Que n’aurais-je pas à dire si je voulais porter votre attention
sur l’existence privée de notre ami et rappeler nos relations charmantes avec lui ! Qui de vous l’aborda jamais sans être frappé de l’extrême aménité de ses formes , de l’égalité de son humeur, de l’enjouement de son caractère, de la droiture de son cœur î Sa conversation, pleinede traits vifs, d’anecdotes piquantes, de jugements inattendus , avait un charme auquel il était difficile de se soustraire, et qu’augmentaient encore le feu de son regard, la mobilité expressive de sa physionomie.
La bienveillance générale de son esprit le portait à voir toujours le bon côté des événements, des choses et des hommes. Il jugeait ceux-ci avec une extrême indulgence, toujours prêta compatir à leur faiblesse et à les excuser. Inébranlable sur les principes et sur les opinions qui en découlent, il était plein de tolérance pour ceux d’autrui.
Ces conditions assuraient son bonheur en faisant celui de ses collègues, de ses amis, de sa famille et desélèves, qu’il accueillait avec une bonté vraiment paternelle. Au moment où tout prospérait autour de lui et par lui, où il se voyait revivre dans un fils distingué, où il se croyait assuré d’une vieillesse calme, paisible, honorée; au moment où l’estime publique venait de l’adjoindre à ces hommes charitables et dévoués qui consacrent leur temps et leur intelligence à l’administration du bien des pauvres et à la direction de nos hospices, une maladie cruelle pénétrait dans sa famille, frappait plus que lui-même: la compagne de sa vie. Son âme aimante en fut ébranlée ; de cruelles émotions l’assaillirent et préparèrent en silence le triste événement qui nous réunit. La maladie qui devait l’emporter éclata comme la foudre, il y, a quinze jours à peine, sans que ses plus intimes amis, ses parents ni luimême pussent en prévoir l’apparition.
Jaumes succombe dans toute sa gloire, en pleine vigueur d’esprit, sans avoir souffert longtemps, sans avoir langui dans d’interminables infirmités, sans déchéance physique ou morale. Nous
— li¬
ne pouvons que l’en féliciter. Il a vu la mort avec la fermeté du sage et la sérénité du vrai chrétien ; sa belle âme n’en a pas été un instant troublée. Calme, presque joyeuse, elle a suivi les phases de la destruction, et en a constaté tous lés progrès. Quelques instants avant de s’éteindre, le regard de ce tendre père, déjà voilé par les ombres de la mort, et sa voix défaillante, exprimaient encore à son fils, avec ses regrets, un sentiment de quiétude et presque de satisfaction.
Messieurs ,
Ce n’est pas en ce lieu, au milieu de la douleur générale, et quand je me sens moi-même oppressé par un chagrin profond, qu’il est possible de rappeler tous les titres de M. Jaumes à l’estime. au respect, à la reconnaissance des hommes. Le moment n’est pas venu d’apprécier comme il convient cette grande mémoire , de dire quel trésor de science, de bon sens, la mort a dispersé ; quelle merveilleuse intelligence a été brisée pour toujours; quelle parole saisissante, originale, est à jamais perdue! Mais rien ne peut m’empêcher de proclamer devant vous que la Science voit disparaître un de ses représentants les plus illustres, la Faculté un maître plein d’autorité, la Cité un de ses-meilleurs citoyens, les Honnêtes gens un homme de cœur sur lequel ils pouvaient toujours compter.
Et vous, jeune homme, la douleur vous accable; je me garderai de vous adresser de vaines consolations. Je sens trop tout ce que vous perdez. Mais je suis assuré, du moins, que cette belle carrière, que cette mort sereine, que ce deuil public, que cet empressement universel, ne sortiront point de votre cœur. Oui, que leur souvenir soit l’étoile directrice de votre vie; continuez à vous montrer digne d’un pareil héritage, et que la Faculté, où vous occupez déjà
une place distinguée, puisse un jour voir calmer par le fils les regrets amers que lui cause aujourd’hui la mort du père !
Adieu, noble et bien cher ami, collègue vénéré, adieu ! Nous garderons religieusement votre souvenir, nous n’oublierons jamais les exemples de force, de courage, de pieuse résignation que vous nous avez donnés ; recevez nos derniers devoirs, et que l’hommage de la douleur publique adoucisse l’affliction de votre famille !