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Funérailles de Mme. Bertillon

Nous venons d'assister à une cérémonie bien douloureuse et bien touchante : nous venons d'accompagner le corps de Mme Bertillon, enlevée en quatre jours, dans la fleur de l'âge, dans toute la force de l'intelligence, dans tout l'éclat de la beauté. Toute jeune, il y a déjà neuf ans, Mme Bertillon était Tune de ces femmes dévouées qui s'unissaient à Mme Elisa Lemonnier pour la fondation de cette Société de l’enseignement professionnel des femmes , qui compte maintenant 300 élèves dans ses deux écoles. Mme Bertillon n'était pas seulement une épouse dévouée, une mère tendre — - elle laisse trois enfants dont le plus jeune a six ans! — ■ elle était aussi un libre penseur, une intelligence ferme, un esprit juste, un cœur aimant et ouvert à toutes les aspirations généreuses. Elles étaient là, ces jeunes filles des écoles, conduites par leurs directrices,

Mmes Clarisse Sauvestre et Marcheff-Girard ; elles suivaient en longue file le cercueil de celle qui savait partager entre elles et ses propres enfants les trésors de sa vie; puis venaient les dames de la Société, Mmes Allard, J. Simon, Émile Souvestre, Trélat, Pape-Carpentier, Julie Toussaint, Champceix, Fleury, Rabreau, Froment, Trier, Basquin, etc., etc.; puis de nombreux amis : MM. Broca, Trélat, Bischoffsheim, Fauvety, Chavée, Garcin, Pellarin, de Blignières, Aimé Paris, Bonnemère, Lagneau, Tajan-Roger, A. Sanson, A.Dechambre, H, de Castelneau, P. Laffitte, Barrai, le professeur Bâillon, Ëlie et Elisée Reclus, docteur Letourneau, docteur Chassaignac, etc. Symbole touchant, toutes les jeunes filles, toutes les dames portaient des bouquets de fleurs que leurs mains pieuses devaient jeter sur le corps et sur la tombe ; non point ces fleurs jaunes et sèches, tristes immortelles, emblème d'une mort sans renaissance, mais des Jieurs vivantes, épanouies, éclatantes de fraîcheur, emblème de consolation et d'espoir. Avec un courage admirable qui brisait le cœur, le docteur Bertillon, qu'entouraient ses trois jeunes orphelins, a prononcé le discours suivant :

« Merci Mesdames, merci Messieurs, de m’avoir prêté votre aide pour cette navrante et dernière cérémonie. Merci !

» Je veux, car je le dois, je veux, réfrénant ma peine, vous dire que si cet enterrement est celui d’un libre penseur, ce n’est pas seulement d’après mon seul désir, mais aussi, et d’abord, d’après celui de ma chère femme;

» En communion d’idées avec son mari, elle était de ceux qui, ayant une fois vu et compris les vérités plus, hautes de la

Science et de la Justice, ne sauraient plus avoir d’autre phare dans la vie, ni à l’heure de la mort.

» Science et Justice, encore à l’aube de leur avènement, puisqu’elles n’ont pu garantir ma chère femme du coup* si fatal et si injuste qui l’a frappée en sa fleur;

» Mais pourtant, quoique ne faisant encore que balbutier leurs premiers mots, la Science et la Justice ont, dès ces premiers efforts-, jeté de telles clartés dans les esprits et dans les cœurs, que ceux qui les ont vues, ne sauraient désormais avoir d’autre foi,* d’autre espoir pour la pauvre humanité; voilà quels étaient aussi la foi et l’espoir de ma chère femme, et cette cérémonie, qui est à elle et pour elle, devait donc se conformer à ses aspirations les plus chères.

» Je veux encore, en terminant, vous dire pourquoi, outre ces trois jeunes garçons, les nôtres, qui sanglotent ici autour de moi, pourquoi vous voyez (avec tant de dames) ce groupe nombreux de jeunes filles :

» C’est que ma chère femme, par suite' même de son culte pour le savoir et pour le juste, n’avait rien tant à cœur que de relever la dignité morale et la position sociale de la femme, car, selon elle, l’homme, entraîné par ses progrès rapides, a trop négligé sa compagne attardée et n’y a songé que pour le plaisir. C’est pourquoi elle s’était ralliée si fortement, et dès le principe, à la grande œuvre de madame Lemonnier.

r » Elle n’est plus, cette noble dame Lemonnier, si noble que l’on peut encore rester dans les premiers en la suivant; et ma chère femme, il y a moins d’une année, l’accompagnait ellemême dans cette triste demeure où nous la menons aujourd’hui. — Hé bien, il y a dix ans, à l’âge où la plupart ne songent qu’à leur plaisir, ma belle et toute jeune femme s’attachait avec ardeur à cette idée conçue par madame Lemonnier, mais encore embryonnaire, de l’éducation plus élevée des jeunes filles...* Depuis, l’œuvre a grandi par les efforts collectifs de ces vaillantes Dames associées, et elle est arrivée à la fondation effective d’un enseignement à la fois élevé, indépendant, quoique en même temps, dans le détail, pratique et profes-

sionnel;, établissement si bien dans les nécessités du temps,

qu’avec les plus faibles ressources matérielles, il réunit déjà 300 jeunes filles. Ma cbère femme consacrait donc à cette œuvre tout le zèle, tout le temps qui n’étaient pas la part légitime de ses enfants, de son mari, de son ménage.

» Elle faisait partie, et dès l’origine, du Conseil, conseil élu par toutes, qui dirige cette œuvre admirable et toujours grandissante; et... (excusez le mari désolé de le penser et de le dire) elle était , il me semble , parmi cette élite de femmes dévouées, une des plus jeunes et des plus belles.

» Mais si, avec nous tous, elle aimait sa jeunesse et sa beauté, ce n’était point au détriment de son enthousiasme pour les grandes œuvres du cœur et de l’esprit....

» C’est pourquoi :

» Après la joie du foyer, aujourd’hui éteinte avec elle,

» Après ses beaux enfants, son œuvre, à elle aussi, sa gloire, c’est d’avoir, des premières, contribué à fonder, à diriger l’œuvre de madame Lemonnier : les Ecoles d'éducation morale et d'enseignement professionnel des jeunes filles...,

» Èt voilà pourquoi toutes ces dames, ses compagnes de l’œuvre commune; pourquoi ces jeunes filles, élèves de ces écoles, lui rendent les derniers honneurs. C’est pourquoi M. Lemonnier et vous, mes illustres maîtres et confrères, oh! recevez mes rernercîments....

» Oh ! acceptez les flots de gratitu de qui me montent au cœur et qui m’étouffent !

» Oui, c’était un cœur et un esprit de bonne volonté, que ma pauvre jeune femme; elie avait bien commencé; il ne lui a manqué que le temps pour faire plus encore....

» C’est pourquoi, n’est-ce pas, Mesdames et Messsieurs, c’est pourquoi vous garderez à ma chère femme un pieux souvenir, dont l’honneur rejaillira sur ces pauvres enfants, ses fils! — Que votre sympathie les suive, n’est-ce pas! les suive,, si, par leur enthousiasme, si, par leur dévouement aux œuvres de Vérité et de Justice, ils continuent, ils perpétuent leur mère

dans les progrès de l’avenir, comme elle-même, digne fille déjà, elle continuait les siens !

» Adieu, ma chère femme! adieu! »

Puis, Mme Élisa Morellet, au nom du conseil d'administration des Écoles, dont Mme Bertillon faisait partie, au nom de toutes ses amies, au nom de ce petit peuple qui Pentourait, a prononcé le discours que voici :

« Mesdames, Messieurs et chères Enfants,

» Il y a quelques jours à peine était encore au milieu de vous une femme jeune, brillante, et que nous pensions être pleine d’avenir ici-bas. Aujourd’hui nous sommes devant sa tombe, le chemin qui de la terre conduit à l’agrandissement de l’être immortel.

» Zoé Bertillon, née Buillard, était douée de toutes les heureuses qualités du cœur et de l’intelligence qui constituent la vraie supériorité. Mais ce n’est point de ses vertus privées que je veux vous parler, je ne veux point en ce moment solennel aviver de profondes et légitimes douleurs par un éloge trop au-dessous de son objet : à ses amis je dirai simplement : Souvenez- vous ! et ces seuls mots seront le plus beau des panégyriques.

» Pour vous, chères enfants, bien que vous n’ayez pu connaître autant que nous la tendresse et les élans de ce noble cœur, la largeur et la rectitude de cet esprit élevé, vous lui devez aussi un tribut de reconnaissance et de regrets : il y a neuf ans que Zoé Bertillon vint s’adjoindre à notre Société de protection maternelle , et plus tard elle fut aussi l’un des membres les plus actifs et les plus dévoués de notre Société des écoles professionnelles. Chargée de plusieurs fonctions, toutes de dévouement, elle fit toujours preuve, au sein de nos

comités, d’un jugement ferme et droit; nous aidant de ses lumières, toujours son zèle était prêt à exciter ou à seconder lé

nôtre; elle avait une entière foi dans l'avenir de notre œuvre,

dont elle comprenait l’importance et la grandeur.

» Donner à la femme une infraction sérieuse et morale qui la mette à l’abri de la misère et de la déchéance, qui accroisse son indépendance et sa dignité, telle était la tâche que Mme Bertillon poursuivait avec nous de toutes ses forces.

» Mrae Elisa Lemonnier, l’excellente amie qui nous était si justement et à tant de titres si chère, faisait le plus grand cas de celle qui devait la suivre de si près et que notre douleur confond ici dans les mêmes regrets. L’une et l’autre aimaient à se représenter par avance cette œuvre florissante et développée. Elles se figuraient volontiers ces élèves chéries devenues femmes à leur tour et faisant elles-mêmes à leur tour grandir notre œuvre.

» A vous donc, jeunes filles, aujourd’hui nos enfants, demain nos successeurs, à vous de poursuivre cette tâche et de répondre à cet espoir. Votre éducation vous y porte, la reconnaissance vous y conduira et vous aurez réalisé l’espoir des amies que nous pleurons.

» Disons-leur tous ensemble, non pas un éternel adieu, mais au revoir! Au revoir, amie, sœur ! ton passage sur cette terre a été court, que l’immortalité te soit douce ! au revoir ! car Dieu rapproché* ceux qui se sont aimés. »

A son tour, M. Ch. Lemonnier, frappé lui-même, l'an passé, à pareille époque, d'un coup pareil, au nom des amis, au nom de tous ceux qui entouraient Mme Bertillon de leurs respectueuses sympathies, a tâché d'adresser à cette famille éplorée, à ce père désolé, à ces enfants qui sanglotaient , quelques paroles de consolation et d'espoir :

« Vous nous avez remerciés tout à l’heure de notre présence, de notre concours, de l’assistance que nous vous donnons, des larmes que nous venons mêler aux vôtres i C’est nous, au con-

traire, qui vous remercions du grand exemple que vous donnez, de la force avec laquelle vous supportez ce coup terrible, du courage qui vous attache à la trace profonde que laissent après elle les vertus de celle que nous pleurons tous ! Oui, nous vous remercions, au nom de tous ces amis, au nom de ceux que vous appeliez tout à l’heure vos maîtres, au nom de ces dames des écoles, qui furent et qui demeurent les amies et les compagnes de votre femme, au nom de ces jeunes filles qui, deux fois en moins d’un an, reçoivent ces enseignements douloureux, mais féconds, que donne le spectacle de la mort. Hélas ! vous l’avez rappelé tout à l’heure, il y a moins d’un an, mes enfants et moi, nous étions frappés comme vous l’êtes à cette heure; nos amis nous entouraient, ils pleuraient avec nous comme nous pleurons avec vous, et votre chère femme, qu’elle soit bénie, venait toute émue serrer nos mains de ses mains fraternelles et pieuses, et m’offrir les consolations dont nous tâchons à notre tour de vous entourer! Je le sais; la blessure que vous recevez est de celles que rien ne peut fermer, et qui demeurent toujours saignantes et vives! Le seul adoucissement, vous savez où le trouver ! Dans le travail, dans le dévouement, dans la mémoire sacrée , dans le culte éternel de celles qui nous ont quittés ! La consolation, c’est l’éducation de ces trois fils qu’elle vous laisse et qui vous couvrent de baisers ! La consolation, c’est le dévouement à la science et à la justice ! La consolation, c’est le courage à 'marcher sur les traces de celle que vous avez perdue, c’est la poursuite du bien qu’elle faisait, c’est aussi le bonheur de se sentir entouré, entouré et aimé! Oui, pleurons nos morts, laissons un libre cours à nos larmes, mais n’oublions point qu’il vaut mieux encore les aimer que les pleurer !

Paris. — Typ. L. GUÉRIN, 26. rue du Pelit-Carroau.

https ://arch ive.org/detai Is/b30474759

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