Funérailles du Dr Pénard, le 20 mars 1866
La famille du docteur Pénard, dans sa vive reconnaissance pour la sympathie qui a entouré les derniers moments et la cérémonie funèbre de son chef, a désiré réunir dans une brochure tout ce qui avait été fait en cette triste circonstance.
ï^unérailleîs dix d r Pénard.
Versailles, le 20 mars 1866.
A M. Dufaure,[direct, du journal La Concorde.
Monsieur le Directeur ,
Permettez-moi d’user de votre estimable journal pour dire bien haut toute ma gratitude aux excellents confrères qui, sur la tombe du docteur Pénard, mon oncle si regretté, ont prononcé les sympathiques adieux qu’on va lire. Je suis heureux, en outre, de saisir, occasion qui s’offre naturellement à moi pour remercier du fond de mon cœur cette foule émue, dont le recueillement, l’attitude attendrie et les larmes ont fait à mon second père bien-aimé de si touchantes funérailles.
Merei donc à tous, au nom de ma famille, et puissent ceux qui n’auraient pas reçu de lettre de part, voir là une difficulté matérielle résultant des circonstances et non point un oubli volontaire.
Agréez, monsieur le Directeur, avec tous mes remercîments, mes bien affectueuses salutations.
Louis Pénard.
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Lundi dernier, à midi, une foule navrée de douleur quittait cette petite maison, à l’angle de la place d’Armes où tous ceux qui ont souffert se rappellent n’avoir jamais frappé en vain, et accompagnait pieusement jusqu’au champ du repos le docteur Pénard, décédé si inopinément dans les bras de sa famille, le 17 de ce mois.
Après avoir assisté à l’église Notre-Dame, paroisse du défunt, à une grande messe chantée en faux-bourdon, où l’affluence des dames était considérable, on s’achemina vers le cimetière. Là, au milieu de tant de larmes sympathiques, le corps du cher docteur fut déposé dans la tombe.
Ce serait amoindrir l’éloquence des voix amies qui s’exprimèrent alors devant ce cercueil et la dignité de l’éloge du docteur Pénard, que d’essayer d’y ajouter ici quelques lignes de regrets et de reconnaissance personnelle ; mais je ne puis résister à traduire l’émotion que m’a fait ce convoi où le plus modeste artisan, si souvent secouru de sa bourse discrète, mêlait ses larmes aux plus hautes, aux plus illustres notabilités de notre ville.
Une haie sainte des Filles de la Charité, entourées de leurs orphelins, s’était heureusement substituée, à cette heure suprême, à la mâle et digne ceinture militaire qui rend habituellement les derniers devoirs au Légionnaire î II y avait là l’encadrement le plus pur
et le plus expressif de toute cette vie consacrée aussi à la Charité : c’était le cœur tout entier de l’hôpital de Versailles qui, à ce dernier moment d’expansion permise, venait lui prouver qu’il se souvenait et qu’il voulait que sa douleur publique, aux yeux de tous, fût comme une des premières lueurs de la justice divine pour son vieil ami. r. de j.
Après la dernière aspersion du prêtre, le docteur Godard a, d’une voix très-émue, prononcé les paroles suivantes :
Messieurs,
Avant d’adresser à Pénard un éternel adieu, permettez-moi d’esquisser en peu de mots le tableau de sa vie comme homme et comme médecin, autant toutefois que me le permettent lès renseignements réunis à la hâte pendant le peu de moments dont j’ai pu disposer depuis la fatale terminaison de sa rapide maladie.
Jean-Louis Pénard est né à Saint-Hilarion, près Rambouillet, le 27 septembre 1796, jour de Saint-Côme, patron des chirurgiens, comme il se plaisait à nous le rappeler.
Ce n’est pas dans les hautes régions de la société qu’il faut chercher son origine.
Comme beaucoup d’entre nous, Pénard est le fils de ses œuvres. Son intelligence, son énergie, son travail, l’ont amené à la position où nous l’avons tous connu. Il rapportait avec
bonheur scs succès à sa mère, dont le souvenir était devenu pour lui un culte. Il n’en parlait jamais qu’avec une profonde vénération, rappelant avec attendrissement tout ce qu’il lui devait. Avant-hier, cherchant dans ses papiers s’il .n’avait pas laissé quelques notes indiquant ses dernières volontés touchant ses funérailles, la famille retrouvait une foule de petits objets, véritables reliques précieusement conservées par la piété filiale : un papier, jauni par le temps, renfermait un vieil écu de six livres avec eette suscription de sa main : De ma bonne mère. Cet écu est-il une récompense laborieusement épargnée par la sainte femme, et accordée à l’un des premiers succès du fils ou bien, est-ce la première rémunération obtenue par lui et pieusement offerte à sa mère? Précieuse relique, en tout cas, qui peint bien le cœur de l’un et de l’autre.
Dans son enfance, Pénard avait une voix remarquablement belle par son timbre et son étendue : c’était comme enfant de chœur qu’il la faisait entendre sous les voûtes de la cathédrale. Il s’était fait remarquer déjà par son intelligence ; il arrivait à seize ans, il fallait choisir une carrière.
Pendant une cérémonie à l’église, le jour de la fête de saint Louis, je crois, l’évêque, Louis Charrier de la Roche, assis sur son siège épiscopal faisait défiler devant lui les enfants de chœur ; vint le tour de Pénard qui s’agenouilla
devant lüi. L’évêque, en lui apposant les mains sur la tête, lui offrit d’entrer dans les ordres, se changeant de lui aplanir le chemin. — « Vous serez peut-être un jour sur ce siège, lui dit-il. » — « Merci, monseigneur, je veux être chirurgien, je ne me sens pas la vocation nécessaire pour le sacerdoce. »— « Allez doue, mon enfant, vous avez peut-être raison, et mon aide ne vous manquera pas. » Elle ne lui a pas manqué en effet.
Tous les hommes qui se sont élevés d’euxmêmes ont eu néanmoins des protecteurs qui les ont aidés : c’est une nécessité de leur position. Cette protection, d’ailleurs, c’est par leurs qualités personnelles qu’ils ont su la provoquer et, en quelque sorte, la conquérir.
En 1812, Pénard fut admis comme élève à l’hospice.
En 1814, année néfaste! l’étranger commandait en maître dans nos foyers: plusieurs hôpitaux furent établis à Versailles. Pénard, faisant fonction d’interne, fut chargé en chef de l’hôpital militaire du château. Son existence fut sérieusement menacée; il fut atteint du typhus que traînaient à leur suite les armées étrangères et les débris de nos glorieuses cohortes décimées par les privations, la fatigue et toutes les misères physiques et morales.
En 1815, il fut nommé interne. A la seconde invasion, l’hospice fut encore encombré de soldats étrangers.
Depuis son entrée à l’hospice, Pénard avait su se concilier l’estime et l’affection de tous, particulièrement du chirurgien en chef Lavédan, auquel plus tard il dédia sa thèse, dédicace qu’il partagea avec la supérieure, la mère Chrétien. Pénard avait eu le courage et le bonheur de l’arracher à des soldats prussiens qui la menaçaient, le sabre à la main, seul et n’ayant d’autre arme à opposer à leur fureur brutale que l’influence morale que lui et ses collègues avaient su conquérir sur les soldats étrangers confiés à leurs soins. La mère Chrétien déjà dévouée à Pénard quelle entourait d’une affection toute maternelle, lui conserva un attachement qui ne s’est jamais démenti.
Il ne parlait jamais d’elle qu’avec émotion : il n’était pas ingrat.
Pénard voulait un titre qui lui conférât le droit d’exercer sa profession. On était à la fin de 1815; le bruit courait, et non sans fondements, que les frais d’examen pour le doctorat allaient être.considérablement augmentés. Il comprit avec douleur qu’il n’y pourrait atteindre, et déficiente pecuniâ, il se contenta de se présenter et d’être reçu comme officier de santé; mais il se promit bien d’être docteur en des temps meilleurs et soutint, en effet, sa thèse, en juillet 1822.
La même année il fut nommé chirurgien en troisième.
En 1831, chirurgien en second, en même
temps que chirurgien de la garde nationale.
En 1842, après la mort de Maurin, chirurgien en chef.
Chevalier de la légion d’honneur, le 8 février 1850.
Pour terminer cette nomenclature de titres, disons de suite qu’il était membre du conseil d’hygiène et de salubrité du département depuis la réorganisation de ce conseil, sous l’administration de M. le duc de Padoue.
Enfin, lors de la création de la société d’assistance mutuelle des médecins de France, nous l’avions proposé par acclamation et à l’unanimité pour la présidence, au choix de sa Majesté, choix qui fut ratifié.
C’est dans sa position à l’hospice, comme chef du service chirurgical, qu’il manifesta toutes les qualités d’un parfait chirurgien : sûreté de diagnostic, prudence habituelle, hardiesse au besoin, habileté grande et toujours calme dans les opérations, soins minutieux dans les pansements qui doivent les suivre, et sans lesquels échouent les plus heureusement exécutées. Il apportait toujours une grande douceur auprès de ses malades qui le vénéraient.
Pénard était simple de manières, toujours et facilement abordable ; il évitait l’éclat : plus expansif, il eût été mieux connu et ne pouvait qu’y gagner. Il était bon, essentiellement bon : ses malades de l’hospice le savaient bien. Son
départ a été un deuil pour eux, lorsqu’il donna sa démission, à la suite de mesures blessantes pour lui. Je ne fais qu’indiquer un épisode de sa vie ; je me ferais un scrupule de prononcer des paroles irritantes sur ce cercueil à peine fermé. Vivant, il m’eût désavoué.N’a-t-il pas pardonné?
11 a été la providence de toute sa famille, acte tout simple de sa part : n’était-il pas heureux du bonheur qu’il semait autour de son foyer? Il était charitable, plus peut-être, que ne le permettait sa fortune, singulièrement exagérée par la voix publique. Jamais une misère n’a frappé en vain à sa porte. Ne l avons-nous pas vu soulageant de sa bourse ceux que son habileté avait sauvés. Bel exemple, Messieurs ; n’est-ce pas, en quelque sorte, sanctifier la science en l’élevant à la hauteur de la première des vertus, la charité.
Gomme tout le monde, Pénard a eu des envieux. Qui n’en a pas ? Jamais un mot méchant n’est sorti de sa bouche à l’adresse d’un collègue. Il a honorablement parcouru sa carrière ; avant tout, honnête homme et honnête médecin, il en a gravi, sans intrigue, tous les échelons : son mérite et la force des choses l’ont poussé. Il faisait toujours le mieux qu’il pouvait, par sentiment du devoir peut-être, mais bien plutôt par une intuition qui tenait à sa nature, sans préocupation des pensées et des dires d’autrui. Il s’appliquait, sans y
songer, la devise d’Antoine Dubois, un de ses maîtres et le mien : Bene agere ac lætari.
Pénard semblait devoir vivre longtemps encore ; aucun organe essentiel n’était atteint; sa mort a été la suite des fatigues physiques et morales de notre profession. Yous, gens du monde, qui m’écoutez, étrangers à notre profession, vous ne savez pas, vous ne pouvez savoir ce qu’il y a pour le médecin, je ne parle pas de fatigues physiques, mais de peines morales, de navrants spectacles, de poignantes émotions. Yous vous figurez parce qu’on a dit en physiologie : l’habitude émousse le sentiment, vérité au physique, mais paradoxe au moral, que le médecin n’a plus de sensibilité ; qu’il assiste l’oeil sec au triste spectacle des misères humaines; vous ne pensez pas à la responsabilité qu’il assume, à celle dont on le surcharge ; vous ignorez ses angoisses, lorsqu’il reconnaît son impuissance ; vous ne savez pas ses veilles, ses labeurs à la recherche de la solution d ? un cas grave, difficile à diagnostiquer ou même inconnu dans la science ; vous ne comprenez pas ses craintes, ses hésitations, ses réflexions, ses calculs, ses recherches, à la veille . d’une opération grave etinsolite. Jene parle pas du moment de l’opération, toute émotion doit alors cesser, ou il n’est plus médecin. Admettons une réussite complète, son organisme ébranlé ne rentre pas de suite dans l’ordre normal. Avant, le sommeil a fui pendant la
nuit; après, il en rêve encore, poursuivi par la même idée; enfin, le calme se rétablit jusqu’à nouvelle occurence. Mais croyez-vous que toute son organisation n’ait pas été troublée, n’ait pas souffert, et que la satisfaction, le juste orgueil d’un suecès bien mérité puisse compenser de telles angoisses ? Telle est la part du chirurgien. Maintenant quelle est celle du médecin? Yoyez, autour de lui, un père qui tremble pour l’héritier de son nom, une famille qui voit succomber son unique soutien, une malheureuse mère, surtout, qui eraint pour la vie de son enfant : oh! que de pareilles émotions usent promptement la vie d’un homme de cœur.
Pénard a trop souvent assisté à semblable spectacle : sa vie s’y est usée, puis, un jour, il est tombé sur le champ de bataille où tant de nous sont tombés avant lui, et où bien d’autres encore termineront leur laborieuse carrière.
Adieu, Pénard, repose en paix, longtemps nous nous souviendrons !
Au docteur Godard, a succédé notre savant et laborieux bibliothécaire M. Le Roi, médecin aussi, de plus, ami d’enfance du défunt, il s’est exprimé en ces termes :
Messieurs ,
Permettez à un vieil ami qui voit tomber, hélas! autour de lui, tout ce qui lui fut cher, de dire un dernier adieu à l’ami de ses jeunes
années. Je Tiens, comme l’aimait dans nos causeries intimes celui que nous venons de perdre, rappeler quelques souvenirs de jeunesse. Est-il, en effet, rien de plus doux pour l’homme arrivé à l’âge de la désillusion et du repos, que de jeter un regard sur ces temps heureux où l’on entre dans la vie avec tant d’espérances, suivies si souvent d’amères déceptions. Oui, Pénard aimait à rappeler ses souvenirs* de jeunesse, et il avait raison, car sa jeunesse fut toujours honnête et pure; —et c’est à lui seul, à son travail opiniâtre qu’il dût d’arriver à la position qu’il occupait dans notre ville, et d’y tenir un des premiers rangs et comme homme et comme médecin.
Pénard entra jeune à l’hôpital de Yersailles : c’était à cette époque, de cruelle mémoire, où l’étranger foulait en vainqueur le sol de la patrie. Tout était sombre et triste, et ce qui ajoutait encore à l’horreur du tableau, c’était la hideuse maladie que l’Europe armée contre nous traînait à sa suite. Pénard en fut un des premiers atteints, et il s’en fallut de bien peu qu’il n’en devînt la victime. Bientôt des jours plus calmes succédèrent à ces temps malheureux : c’est alors que Pénard se montra ce qu’il était, travailleur infatigable ; il était toujours le premier au devoir parmi ces jeunes gens alors nombreux dans notre hôpital. Bon, serviable, il était le centre de nos réunions, aussi chacun l’aimait, et ses amis d’alors sont restés ses
amis d’aujourd’hui. Ce qu’il fut dans sa jeunesse, il le fut dans le monde. Devenu par son talent l’un des médecins les plus distingués de notre ville, on le vit porter auprès des malades cet amour du devoir, cette bonté, ce dévouement de sa jeunesse, et se faire autant d’amis que de clients.
Pénard ne se maria point, et n’eût pas le bonheur d’être père; mais qu’en avait-il besoin? Dieu lui réservait un autre rôle ; ce fut toute sa famille dont il fit ses enfants : tous furent réunis autour de lui et lui rendirent si bien amitié pour amitié, que jamais père de famille ne fut plus aimé des siens. Que de joie, que de consolation il avait trouvé dans cet intérieur qu’il avait su se créer! Quels soins paternels il donna à ce neveu qui porte avec tant d’honneur le nom qu’il avait su se faire ! Avec quelle joie il vit ses succès! Combien il en était heureux et fier, et ne pouvant lui donner le doux nom de fils, son ingénieux amour lui avait fait trouver celui de son cher Louis.
Yoilà l’excellent homme que la mort est venue, tout-à-coup, arracher à cette famille dont il était le père, à ses vieux amis que la mort a jusqu’ici épargnés, et à ceux si nombreux qu’il a su se faire dans sa longue et si honorable carrière.
Que d’autres parlent de ses talents et de sa belle carrière médicale, je n’ai voulu rappeler ici que la bonté de son cœur.
Dieu juste et bon ne peut laisser sans récompense celui qui possédait à un aussi haut degré l’un de ses plus beaux attributs! Espérons qu’il ne l’a si brusquement enlevé à notre affection que pour le faire reposer dans son sein.
M. le docteur Morère, maire de Palaiseau, membre du Conseil-Général de Seine-et-Oise, a pris la parole en ces termes, en sa qualité de vice-président de l’Association médicale de Seine-et-Oise et au nom de ses confrères ruraux :
Messieurs,
Aussitôt que j’ai appris que la ville de Versailles venait d’éprouver une perte aussi cruelle que celle qui nous réunit en ce lieu de douleur, j’ai quitté la campagne et je viens, an nom des médecins ruraux, dont je suis un des plus anciens, exprimer sur la tombe de Jean- Louis Pénard l’affliction de ses confrères.
J’avais pu, dès ma jeunesse, car il était l’ami de mon père, apprécier le profond savoir et les excellentes qualités de celui que nous pleurons aujourd’hui. 11 possédait, ajuste titre, l’estime et la confiance de tous les médecins du département. C’était non-seulement pour tous un guide habile et de bon conseil, mais surtout un ami sincère et dévoué; nul plus que lui ne portait à un plus haut dégré
î’amour de notre profession et le désir de voir la corporation médicale honorée et respectée.
Au moment de nous séparer à jamais des tristes dépouilles qu’animaient un noble cœur, une âme d’élite, je viens, interprète fidèle des sentiments vivement partagés par tous nos collègues, dire un dernier adieu au digne et loyal confrère.
Puissent nos regrets et nos douloureuses sympathies adoucir le chagrin de sa famille.
Adieu, Pénard, une dernière fois adieu.
Après ces dernières paroles , la foule si nombreuse qui était venue rendre les derniers devoirs à l’honorable médecin que notre ville a perdu, s’est séparée sous le ooup d’une émotion profonde, et il était facile de voir que chacun emportait dans son cœur la mémoire d’un homme souverainement bon et
honnête. Dufaure.
(Extrait dç la Concorde de Seine-et-Oise du 2
Versailles. — lmp. de Düfaure.