Revue des Deux Mondes^ 15 mai
Une pareille doctrine appellerait évidemment quelques réserves. Il est faux que l'intérêt soit tout en histoire et que les idées pures n'y jouent aucun rôle . Ce couronnement de Charlemagne, qui paraît îi M. Fustel un événement presque insignifiant, a eu de graves conséquences, puisqu'il a suscité, pour une large part, les grandes ambitions des empereurs allemands, de Charlea-Quint et de Napoléon.
Les Romains ont conquis l'univers, non seulefinent par cupidité, mais encore par orgueil. Je cherche vainement quel était l'intérêt matériel qui arma tant de fois les hommes du moyen âge pour la délivrance du Saint-Sépulcre. Et aujourd'hui même, n'est-il pas av.éré que si la France s'obstine à faire de la question d'Alsace- Lorraine le pivot de sa politique étrangère, c'est" pour une raison bien supérieure à des motifs d'intérêt? De tout temps, l'intérêt a guidé les sociétés humaines; mais de tout temps aussi elles ont obéi a des inspirations d'un ordre plus élevé, et ce sont justement cps mobiles que M. Fustel a un peu trop négligés.
Il importe toutefois d'ajouter à sa décharge
qu'il n'a prétendu parler que des institutions, et qu'en cette matière c'est vraiment aux intérêts qu'appartient la prépondérance. L'action extérieure d'un peuple n'affecte la masse des citoyens que d'une façon intermittente ; souvent même elle se déroule au-dessus d'eux et en dehors de leur participation. Les institutions, au contraire, agissent h chaque minute sur les individus. Chacun a de perpétuelles occasions d'en ressentir les avantages ou les inconvénients. Quelle que soit notre condition, il n'y a pas de jour où elles ne soient pour nous une gêne ou une protection. Elles se mêlent intimement h toute notre existence. Ce sont des instruments dont nous sommes obligés constamment de nous servir, et nous exigeons qu'elles s'adaptent le mieux possible à l'usage que nous voulons en faire. Or, qu'attendons-noùs d'elles avant tout, si ce n'est la garantie de nos biens et de notre vie ?
Une conception aussi réaliste de l'histoire mène le plus fréquemment au pessimisme. Tel n'est pas le cas de M. Fustel de Coulanges. Si le spectacle de la dépravation d'une société lui
arrache par moments un cri de tristesse, presque toujours c'est vers l'optimisme qu'il incline. Il lui répugne d'imputer aux hommes des sentiments malhonnêtes et des passions viles. Il est convaincu qu'Auguste n'a mis aucune hypocrisie dans l'organisation du pouvoir impérial *, que l'adulation n'a été pour rien dans l'apothéose des empereurs et que ce culte est né d'une explosion spontanée de reconnaissance', que les patriciens n'ont jamais formé le projet d'opprimer la plèbe ', que les privilégiés sont peu soucieux de défendre leurs privilèges, qu'ils les subissent plutôt qu'ils ne les accaparent, et qu'ils s'empressent d'y renoncer dès qu'ils en ont la liberté*. Il doute que la force soit capable de créer ou de maintenir un régime quelconque. Si un gouvernement même très imparfait a une certaine durée, cela prouve qu'il est aimé des populations ^. Si les Gaulois ont changé de mœurs, de religion, de