Reloue des Deux Mondes y 1*' août
SA PHILOSOPHIE DE l'hISTOIAE. 215
doctrine que M. Fustel de Coulanges; nul n'a été plus désireux d'éliminer de l'histoire le hasard, le caprice, ou l'accident. Chez lui, les faits se déduisent les uns des autres avec une telle rigueur qu'on en arrive à se persuader qu'ils étaient inévitables. Ce n'était pas là toutefois son sentiment. Il ressort bien de tousses écrits qu'il n'admettait en histoire l'action d'aucune force supérieure à l'humanité. Il était d'avis, par exemple, que, vu les circonstances, la féodalité devait tôt ou tard apparaître, mais que ces circonstances auraient pu ne pas se produire, et que dès lors la féodalité n'aurait point surgi. Elle était en germe dans la fidélité et dans le patronage, comme l'arbre est en germe dans le noyau que le cultivateur a semé ; m'ïiis* un germe ne fructifie que sous l'empire de certaines causes qui tontes sont contingentes. Peut-être M. Fustel n'est-il pas allé assez loin dans cette voie. On a singulièrement abusé du « nez de Cléopâtre » et du « grain de sable de Cromwell » ; encore faut-il prêter quelque attention à ce genre d'arguments. Je confesse que Brutus n'a pas empêché la fondation de
Tempire romain; mais il a empêché César de le fonder, et il n'était pas indifférent que ce . régime fut modelé par César ou par Auguste.
Supposez qu'un coup de poignard eût tué Bonaparte le 18 brumaire ; n'y a-t*il pas apparence que notre histoire en eût été changée?
Si Louis XVI avait été plus ferme et plus intelligent, notre révolution aurait eu probablement une autre allure; or, où était la nécessité que Louis XVI fût exactement ce qu'il a été?
La nature de l'homme, surtout de l'homme de génie> a quelque chose qui se dérobe a l'analyse et qui déconcerte les prévisions. Qu'est-ce que le génie en politique? Pourquoi s'est-il rencontré un ministre tel que Richelieu pour gouverner la France sous Louis XIII et un roi tel que Frédéric II pour gouverner la Prusse au xviii® siècle ? Toutes ces questions demeurent pour le moment très obscures. On essaie bien parfois d'y répondre ; mais jusqu'ici ces tentatives ont été vaines, et il est clair que la naissance, l'éducation, le milieu ne suffisent pas pour nous donner la clef des talents de Richelieu ou des capacités militaires de Napoléon. Aussi^
de guerre lasse, se décide-t-on le plus souvent h nier rimportance historique des individus, ; même de ceux qui ont une personnalité fortement accusée et qui paraissent avoir été de grands conducteurs de peuples. On prétend que ces hommes viennent et s'en vont toujours ♦ à leur heure, qu'ils ne sont que l'incarnation des millions d'âmes qui les entourent et qu'ils se contentent de traduire en actes les aspirations vagues des populations. Mais ces assertions ne sont que des postulats, non des vérités, et, tant qu'elles ne seront pas passées à l'état d'axiomes indiscutables, il faudra reconnaître qu'il y a des choses inexplicables en histoire.
C'est la le sort commun de toutes les sciences d'observation. Qu'il s'agisse de la vie, de la matière, des forces physiques, ou de l'âme* humaine, nous nous heurtons perpétuellement au mystère. Un voile épais nous cache les causes' premières des faits, et l'esprit le plus clairvoyant est impuissant à les découvrir. M. Fustel ne pouvait évidemment se flatter de l'avoir soulevé ; mais cette pensée ne le plongeait ni
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dans le découragement ni dans le scepticisme. Il était de ceux pour qui la conviction qu'un problème est insoluble équivaut presque à la certitude de Tavoir résolu, et je suppose que son esprit, foncièrement hostile aux spéculations oiseuses, se détournait sans peine d'un objet qu'il jugeait impossible d'cclaircir.