RÉPONSE DE M. PITT
Monsieur,
C’est avec la plus grande satisfaction que je vous envoie le consentement du Roi sur un sujet aussi intéressant que l’épitaphe du Mar.
quis de Montcalm composée par l'Académie des sciences, et qui, selon vos désirs, doit être envoyée à Québec, gravée sur un marbre,
et placée sur la tombe de cet illustre guerrier. Elle est parfaitement belle ; et le désir des troupes françaises, qui ont servi en Canada, de payer un semblable tribut à la mémoire de leur général qu'ils ont vu expirer à leur tête, d’une manière si gloriense et pour eux et pour lui, est vraiment et honorable et digne de louanges.
J'aurai le plaisir, Monsieur, de vous faciliter de toute manière dans vos louables intentions, et dès que J'aurai reçu avis des mesures que vous aurez prises pour faire embarquer le inaxbre, je ne manquerai pas de vous envoyer le passeport que vous désirez, et des directions
au gouverneur de Québec pour le recevoir.
Je vous prierai aussi, Monsieur, d’être persuadé de ma juste sensibilité pour la partie obligeante de votre lettre qui me concerne, et de croire que je regarderai comme un bonheur l’occasion de vous prouver l'estime et la considération particulière, avec lesquelles j'ai l'honneur d’être etc.
Wa. Prr.
Londres, 10 Avril 1761.
À la suite de cette correspondance, le marbre fut expédié vers
le Canada; mais on ignore par quel accident il n’arriva jamais à
sa destination. En 1833, Lord Aylmer, alors Gouverneur-général des Provinces, tit placer, dans la chapelle des Ursulines, l'inscription qui s’y lit encore aujourd’hui :
HONNEUR A MONTCALM(| LE DESTIN EN LUI DÉROBANT LA VICTOIRE L'A RÉCOMPENSÉ PAR UNE MORT GLORIEUSE !
M. Faribault voulant placer sur la tombe de l’illustre guerrier un marbre plus somptueux, porteur de l'inscription composée par l’Académie des lettres, et donner par là suite aux vœux de M. de Bougain-
ville et de ses compagnons d’armes, écrivit à M. le Marquis de Sainte- Maure Montausier, petit-fils de M.
de Montcalm par les femmes, pour le prier de veiller à l'exécution d’un marbre tumulaire du prix de 8000 francs, sur lequel serait gravée l'inscription de l’Académie.
Mais après müre délibération, il fut décidé que le monument serait exécuté à Québec même.
Précisément à l’époque où notre enthousiaste antiquaire s’occupait activement de ce projet, le nom de Montcalm remplissait la pensée d'autres personnes, placées à de grandes distances les unes des autres
et dans des conditions et des circonstances bien varices.
“ De Montpellier, en France, écrivait, le 5 septembre 1859, le Courrier du Canada, Madame la marquise de Montcalm, veuve de l'héritier direct du nom de Montcalm-Gozon, s’adressait aux Frères de la Doctrine Chrétienne, pour les prier de faire dire, sur la tombe de lillustre aïeul de son mari, le jour du centième anniversaire de la mort du héros canadien, les prières de l'Eglise Catholique dans le sein de laquelle tous les illustres morts de cette noble famille se sont endormis.
De Paris M. ie marquis de Sainte-
Maure Montausier et M. le Comte Victor de Montcalm, petit-fils du grand homme, écrivaient aussi en Canada sur le mème sujet.
Puis, sur le rocher de Gibraltar, un oflicier distingué de l’armée anglaise, M. le colonel Beatson, des ingénieurs royaux, publiait une brochure en l'honneur de Montcalm. Mais c'était aux (Canadiens-français surtout qu'il appartenait d’honorer la mémoire de Montcalm.”
Une grande solennité funéraire fut organisée pour le 14 septembre 1859, jour qu’on avait choisi à dessein pour la pose du monument.
Le Courrier du Cunadu en don-
nait la description suivante. ‘“ Le marbre tumulaire est composé de quatre pièces principales. La première de ces pièces est une grande table de marbre noir, de six pieds quelques pouces sur un peu plus de trois pieds, destinée à être fixée dans le mur de l’église et qui porte les trois autres pièces de marbre blanc ; savoir : la table centrale, la pièce de support et le couronnement.
La belle et longue inscription de l'Académie est gravée sur la pièce centrale, avec une netteté et une exactitude de cisean remarquables.
Sur la pièce de support sont gra-
vées en relief les armes de Mont-
calm, dont l’écu porte: Ævartelé au 1 et 4 d'azur à trois colombes d'argent, au 9 et 3 de sable à une iour de même. L’écu, ses pièces et ses accessoires sont burinés avec beaucoup de goût et de précision ; les détails ont été bien soignés. Tout ce petit morceau de délicate sculpture constitue un bel ensemble formé de toutes ces figures symboliques parmi lesquelies on aime à voir le dragon des Gozon, la devise des Monicalm Won innocence est ina forteresse et le fameux Draconis extinctor de Dieudonné de Gozon, chevalier de Saint-Jean-
de Jérusalem.”?
La mème feuille ajoutait, le 5 septembre :
Madame la marquise de Montcalm, qui, dans la pieuse solitude où elle vit, ne savait pas qu’on s’occupait de solenniser l’anniversaire de la mort du grand-père de feu le marquis son mari, apprendra avec bonheur ce que les Canadiens auront fait en ce jour de glorieux et mélancolique souvenir pour sa famille. La noble et pieuse femme avait, comme nous l'avons dit, chargé les bons frères des Ecoles chrétiennes, qui comptent en elle ‘ une sincère amie ” de leur grande œuvre, de faire dire une messe le jour de Ja mort de Montcalm—f
Zaquelle, disait-elle dans ce lan- “ gage auquel on reconnaît le noble “sang, vos frères inviteraient, —
6 s) leur rèyle ei les usages du
pays le permettent, —les Français avec lesquels ils ont des relations.” Madame la marquise s’informait, avec une piété tonchante, de l'état dans lequel se trouve le tombeau de Pillustre ancôtre de son mari:
“Je pense qu’il doit être entretenu, disait-elle, earle nom du Gé- € méral Marquis de Montcalm est ‘ resté honoré sur la terre arrosée ‘ de son sang.
Oui, noble Dame, le nom du marquis de Montcalm est resté
honoré sur cette terre du Canada
ct dans le cœur de ec petit peuple qui n'oublie pas le sang qui a coulé avec le sien, pour la défense commune de la patrie de Vieille et Nouvelle France.”
En apprenant les préparatifs qui se faisaient à Québec, le dernier descendant de l’immortel guerrier, le comte Victor de Montealm, écrivait à M. Faribault, en lui exprimant toute sa reconnaissance, ces nobles paroles où respire la grande âme du héros :
ss... ‘ Arrière petit-fils et ‘ dernier rejeton de la famille du 6 Marquis de Montcalm, je ne sau- ‘ rais assez vous exprimer ma pro- “ fonde émotion en lisant les géné-
La] Lai
reuses intentions des habitants de Québec. Retrouver si vivante et si chère, après un siècle entier, la mémoire de mon aïeul, est chose bien douce à mon cœur. Mon bonheur serait complet, si je pouvais me trouver au milieu de vous le 14 septembre, et exprimer tonte ma reconnaissance à mes compatriotes. Mais si, hélas !
une faible santé me retient fixé sur le sol de notre vieille France, croyez, Monsieur, et soyez assez bon pour le redire à tous, que le cœur canadien de mon grand père battra dans ma poitrine, le
“jour de ce glorieux anniver-
saire, avec autant de force que
jadis le sien en défendant Qué- ‘ bec.”
Il y eut eu bien des heureux à Québec, si un Montcalm, le seul rejeton vivant du nom, eût pu y être présent en ce jour mémorable !
Le matin de cette solennité, * la belle chapelle des Dames Ursulines était tendue de draps noirs aux larmes d'argent, et, au milieu de la nef de cette précieuse petite église, était élevé un catafalque recouvert d’un drap mortuaire parsemé de fleurs de lis d'argent.
* La voille, le monument élevé à Wolfe et à Montcalm par Lord Dalhousie, dans le Jurdin du fort, avait été orné de couronnes d'immortelles et de festons de feuilles d’érable, Le soir, on souna, à l'église anglicane, les glas de Wolfe,
Le nouveau monument était fixé à sa place dans le mur de la chapelle près du balustre, du côté de lépitre, au-dessus de l’endroit même où, —sur l'indication d'une religieuse morte il y a plusieurs années et qui avait 6tô, à l’âge de neuf ans, témoin de la sépulture du héros— les restes du chevaleresque commandant de la garnison de Québec furent déposés le 14 septembre 1759.
Les Dames religieuses des Ursulines avaient fait exposer dans une châsse, le crâne du héros, retiré, il y a quelques années, de la tombe où reposent ses glorieuses dépouilles mortelles.
À sept heures et demie, une messe
basse était dite pour le repos de l’âme du général marquis de Montcalm par M. labbé LeMoiïne, chapelain des Dames Ursulines. Du fond du cloitre de ce couvent des Ursulines, dont l’histoire s’identifie avec celle des premiers temps du pays, s’élevaient, pendant l'office divin, les voix pures et touchantes des filles de Sainte Ursule qui ont rendu tant et de signalés servicés à la Nouvelle France et au Canada.
Pour se rendre à la pieuse demande de Madame la Marquise de Montcalm les bons Frères de la Doctrine Chrétienne de Québec et de la Pointe-Lévis assistaient en
corps à cette messe, à laquelle
s'étaient aussi rendues beaucoup de personnes de la ville.
À deux heures de l’après-midi, la cloche de léglise des Ursulines appelait encore les fidèles, pour assister à la cérémonie de l'absoute solennelle qui allait avoir lieu sur la tombe où le héros avait été déposé juste un siècle auparavant, presque heure pour heure.
Le R. P. Martin de la Compagnie de Jésus monta en chaire et prononça l’oraison funèbre du Marquis de Montcalm. Il présenta la suite des événements de cette existence si pleines de services rendus à la religion et à la patrie, ct fit ressortir, dans l’hommeillustre dont
on vénérait la mémoire, le double caractère du soldat et du chrétien.
Le prédicateur déroula avec tact et bonheur la suite de l'histoire de l'illustre guerrier, issu de cette noble race dont on a dit: ‘ Zes champs de bataille semblent avoir (6 été les tombeaux des Montealmn : ” il fit assister son auditoire aux succès littéraires de la jeunesse de Montcalm, aux brillants débuts de sa carrière militaire, à ces combats d'où il sortait tonjours couvert de gloire et d'ordinaire convert de blessures ; il le montra grand surtout à Carillon où il triompha—à force d'audacieuse intrépidité,— au point qu'il eut à répondre d’a-
voir tant osé, en disant: ‘ Si j'ai, dans une position difficile, mis de côté les règles ordinaires de la guerre, c'est que je me suis rappelé que l’andace enfante souvent les succès.
Mais, a dit l’orateur, s'il nous est agréable de faire, dans la personne du Général Marquis de Montcalm. l'éloge du soldat défenseur de la patrie, il nous est encore plus consolant d’avoir à faire, dans la personne de l'illustre mort, l'éloge du chrétien.” Puis le prédicateur a lu une lettre, écrite par le marquis de Montcalm à la Supérieure du Couvent de l’'Hôtel-Dieu de Québec
alors qu’il faisait la guerre daus le
haut du pays, lettre dans laquelle le soldat sans peur, l’homme fort entre les forts demandait le secours des modestes prières de timides vierges et de faibles femmes. Rien n’est touchant comme les détails de la mort de Montcalm, alors qu’après avoir répondu à son chirurgien qui ne lui annonçait que quelques douze heures d'existence :— “ c’est assez ! ”—il faisait à la hâte ses dispositions, remettait son commandement en d’autres mains, recommardait au général Murray les prisonniers français, en lui écrivant :
“ Je fus leur père, soyez leur pro- ‘ tecteur...” puis qu'enfin, tout entier aux soins du salut de son
âme, il recevait les secours et les consolations de l'Eglise, pour aller se reposer dans le sein de l'Eternel d’une vie si agitée et si pleine de hasards.
Le prédicateur, aprés avoir dit à son auditoire combien est futile la gloire de ce monde, qui n’a pour l’homme aucune jouissance au-delà du tombeau, et avoir rappelé que Dieu seul et son éternité ont le droit de remplir notre pensée et le pouvoir de récompenser le chrétien, est descendu de la chaire au milieu du religieux silence de la foule, frémis-
sante d'émotion, qui remplissait la
petite église et du nombreux clergé réuni dans ‘e chœur. *
À la suite du discours du K. P.
Martin, un chœur, organisé par M. Gagnon, a d’abord chanté, avec accompagnement d'orgue, le Zacrymosa du éequiem de Mozart en quatuor. Monseigneur de Tloa, qui avait voulu lui-même oflicier, est alors venu, précédé de la croix et accompagné de ses assistants, 8e placer devant le cataïalque, et le chœur a entonné le Zibera, à la suite duquel Sa Grandeur a procédé aux cérémonies de l’absoute qui ont terminé les exercices pieux de
* Les détails de cetté solennité sont tirés du Courrier du Canadu et du Cunudien.
cette journée de souvenirs religieux et nationaux. La foule s’écoula lentement, en jetant des regards d’affectueuse mélancolie sur le crâne exposé du marquis de Montcalm et sur le marbre tumulaire, dressé contre le mur, sur lequel des mains pieuses avaient suspendu des couronnes d'immortelles.
‘ Une telle journée, écrivait Ze Canadien du 16 septembre, est faite pour laisser sa profonde empreinte dans l’âme de tous ceux qui eurent le bonheur d’être témoins de cette scène religieuse. Enissons une religion qui est capable de nous les fournir en sanctifiant le patriotisme chrétien, qui en avait été l'inspira-
teur. Quand un peuple sait pet:
pétuer ainsi le culte de cs héros, et quand les antels, qui se dressent gous ses yeux, voient ainsi fumer l’encers du ciel uni à celui de la patrie, on peut dire que celle-ci n’est pas morte, dût-elle ne vivre que dans les catacombes |
‘ Il appartient bien à la presse franco-catholique sans doute de con:
eigner avec bonheur la consécration d’une telle date et d'enregistrer une aussi touchante commémoration, Nous l’offrons aujourd’hui à la méditation de nos lecteurs. Elle entrera un jour dans des pages moins fugitives pour former un des anneaux de cette chaine ininterrom-
pue d'événements dont la suite forme notre histoire. Heureux de pouvoir la fixer, plus heureux de pouvoir la transmettre aux générations dont elle sera l'héritage, c’est uu de nos bonheurs de la recueillir comme une relique traditionnelle pour la postérité. ”?
Enfin la poésie vint mêler de nobles accents aux joies funèbres de cette émouvante solennité.
J'ai de Montcalm vn l'ombre glorieuse !
Il m’apparut au bord du Saint-Laurent, L'épée en main, la face radieuse,
J1 s'écriait : “ Canadiens, en avant |
& L’entendez-vous? le clairon des batailies 4 Vient d’entr’ouvrir la tombe où je dormais ; «& L'heure a sonné des justes représailles... “ Bons Canadiens, soyez toujours Français |
“ Déjà cent ans ont roulé dans l’espace, ‘ Depuis qu'un prince, au souveuir maudit,
‘ Pour des loisirs indignes de sa race, [dit ; 4 D'un trait de plume, aux Anglais nous ven- ‘6 Mais notre sang, comme un saint héritage, “ Au sang saxon ne 8e mêlant jamais,
4 S'est à nos fils transmis pur d’Âge en âge, Bons Canadiens, soyez toujours Français |
Aussi le Ciel à béni nos familles :
4 Que de sillons aux sillons ajoutés!
(6 Que de hameaux sont devenus des villes!
4 Leurs défenseurs par milliers sont comptés. 4 Pour nous venger, leur bataillon s'apprête; ‘“ Nobles aïeux, dormez, dormez en paix..., 4 L'indépendance aura son jour de fête |!
‘4 Bons Canadiens, soyez toujours Français |
# Mère-patrie, au sein du Nouveau-Monde,
4 Une autre France ouvreet te tend les bras ; 4 Malgré le temps, la distance de l’onde
& Et les malheurs, son cœur ne change pas.
“ Nous tressaillons, quand des sons de victoire ‘ Jusques à nous apportent tes hauts faits ; # Nous grandissons aux rayons de ta gloire | ‘ Bons Canadiens, restez toujours Français l”
Nous ne serions pas juste, disait en terminantle Courrier du Canada, si nous laissions le sujet de cette
fète sans rendre à notre vénérable ami, M. Faribault, la justice qui lui est due: c’est à l'initiative de ce pieux ami de notre histoire et de nos traditions, que nous devons la belle fète qui a eu lieu hier, et chaque fois qu’on se rappellera cette solennité, il sera juste d’associer à cesouvenir lenom de M. Faribault.”
C’est aussi pour la même raison, que nous avons cru devoir insister si longuement sur cette page historique, qui fait tant d’honneur à sa mémoire.
Deux ans après cette grande commémoration, la Marquise douairière de Montcalm faisait parvenir à M. Faribault un témoignage de
reconnaissance aussi flatteur pour lui que délicat pour tous les Canadiens. (C'était une ex.ellente copie du seul portrait original et authentique que possède la famille Montcalm.
Il est facile de comprendre les transports de joie avec lesquels fut accueilli ce superbe tableau, où le talent du peintre a si bien rendu la douce et majestueuse physionomie du vainqueur de Carillon.
11 nous a été donné de contempler plusieurs fois cette magnifique toile.
La pose martiale du héros est vraiment admirable.
Sous un reflet d’exquise douceur, cette belle figure porte le cachet de
la plus grande fermeté de caractère.
Les sourcils forts et épais qui ombragent ce regard vif et doux, laissent percer l’énergie guerrière, l'inspiration du génie qui éclataient en brillantes victoires sur les champs de bataille.
On ne peut détacher les yeux de ce tableau, où revit la grande âme du héros. Après cent ans, il se fait encore aimer et admirer sur la toile, comme il fut admiré et chéri de ses soldats et de nos ancètres.
Un incident de sa mort, que nous a souvent raconté M. Faribault, achèvera de peindre le caractère du noble guerrier, et ne saurait plus
dignement mettre fin à tous ces glorieux et attachants souvenirs.
M. Faribault tenait cette anecdote de l’un des plus anciens citoyens de Québec,M. Malcolm Fraser, fils de l’un des officiers de Wolfe, lieutenant dans le 42e régiment des Highlanders, connu sous le nom de Black Watch.”
M. Fraser l'avait apprise, ainsi que plusieurs autres faits intéressants, de la bouche même d’une ancienne dame canadienne de Québec, qui, vers l’âge de dix-huit ans, avait ét6 témoin oculaire &@e cette scène.
Pendant la déroute qui suivit la défaite des plaines d'Abraham,
G. B. FARIBAUIT. 105
Montcalm, oubliant les souffrances atroces que lui faisaient endurer deux blessures qu’il avait reçues pendant le combat, faisait des efforts inouïs pour rallier les débris de son armée qui se précipitaient en désordre vers la ville; lorsqu'il fut frappé d’une balle dans les reins, à quelques centaines de pas de la porte Saint-Louis.
Ja violence de ce coup mortel, loin d’abattre son courage moral, ne put même altérer sa fière et intrépide attitude. Soutenu sur son cheval par deux grenadiers qui marchaient à côté de lui, il franchit les portes de la ville.
—O mon Dieu! mon Dieu! le
Marquis est tué! s’écrièrent plusieurs femmes en voyant le sang qui coulait de ses blessures, pendant qu’il descendait la rue Saint-Louis pour se rendre au Château.
Le général se tourna en souriant vers elles, leur assura que ses blessures n'étaient pas sérieuses, en les conjurant de ne point s’alarmer sur gon compte.
—Ce n’est rien! ce n'est rien!
leur dit-il, ne vous affligez pas pour moi, mes bonnes amies.
Quelques heures après, il était mort |
M. Faribauït était un des fondateurs de la société historique de
Québec, ct l’un de ses premiers bienfaiteurs. La société a voulu en perpétuer le souvenir en faisant suspendre dans la salle de ses séances, son portrait qui est une des meilleures peintures du gendre de M. Faribault, notre excellent artiste, M. Théophile Hamel.
Dans le cours de sa longue carrière de recherches et d’études, M. Faribault avait formé une collection précieuse de manuscrits, et d'ouvrages anciens, presque tous sur l'Amérique.
Sachant, par une triste expérience, à combien de dangers l’existence de ces documents est exposée tous les jours, surtout à cause des
ravages de l’incendie si fréquents dans notre pays, il & eu l’heureuse pensée de remettre entre des mains sûres le trésor de ses richesses archéologiques, et a légné à l’Université- Laval toute sa bibliothèque canadienne, laissant à son ami, M.
Laverdière, le soin de présider luimême à l’exécution de sa dernière volonté sur cette matière.
La liste qui suit fera voir l’importance de ce don généreux.
1° Environ 400 manuscrits, dont près de la moitié sont des originaux ou des copies collationnées de documents fort anciens, (1626, 1636 et années suivantes). Parmi ces manuscrits, le plus précieux et le
plus important, sans contredit, est le Journal des Jésuites (1645-1668, seule partie qui ait été retrouvée jusqu’à ce jour).
2° Environ 1,000 volumes imprimés, dont quelques-uns sont trèsrares et très-importants, comme, par exemple, ZLescarbot 1609, Champlain 1613, Les voyages aventureux de Jean Alphonse, Relations des Jésuites, éditions anciennes, 17 volames, etc. etc. On peut ajouter que, parmi les brochures proprement dites, il y en aun bon nombre qui sont maintenant introuvables.
3° Un Album renfermant une centaine de plans, cartes, vues, portraits, tous relatifs à l’histoire du
pays, et dont plusieurs sont d’une extrème importance. Au nombre de ces pièces, se trouve le tableau sur toile que M. Faribault avait fait exécuter lui-mème, et qui représento l’hivernement de Jacques Cartier dans la rivière Saint-Charles.
L'Université reconnaissante a résolu de faire peindre, par M.
Théophile Hamel, le portrait de M. Faribault, pour le placer dans une des salles de l’Université, afin de perpétuer la mémoire de cet insigne bienfaiteur. *
Le tableau que M. Faribault
* Le Journal de Québec.
vient de léguer à l'Université-Laval, a été peint en 1859 par M. Hawkgett.
“ C’est une toile de quatre pieds sur trois, représentant le paysage que forme l'embouchure de la petite rivière Lairet, près de Québec, avec la mise en scène des derniers adieux de Jacques Cartier aux sauvages de la bourgade de Stadaconé.
M. Faribault a voulu faire reproduire sur la toile l’aspect de cet endroit célèbre de notre histoire, avant que l’industrie, qui s'empare des terrains avoisinants, n’en ait changé la pittoresque physionomie.
Le tableau est un paysage, avec
une scène historique peinte en accessoire.
C’est un paysage d’automne,— bien que la scène historique qu’on a représentée 8e soit passée au prin” temps, —l’atmosphère, les eaux et le feuillage teint des couleurs variées de la nature canadienne, ont cette chaleur de tons que nous admirons si souvent dans les beaux jours de la fin de septembre.
L’embouchure de la rivière Lairet, à son entrée dans la rivière Saint-Uharles, avec les côteaux qui l’environnent et la vue de la colline de Stadaconé dansle fond du tableau, est un lieu charmant et vrañïment bon à peindre. La scène historique
que M. Hawksett a annexée au paysage, a trait au départ de Jacques Cartier, en Mai 1536. Le premier plan est occupé par deux groupes principaux de personnages : à la gauche, Jacques Cartier et une partie de ses officiers; à la droite, un groupe de sauvages ayant à leur tête Donacona, leur chef.
Des figures sauvages sont en outre diversement distribuées dans le tableau.
On voit dans le lointain et sur le flanc de la colline de Stadaconé les ouigouams de la bourgade; au pied de la hauteur, à quelque distance, dans les eaux de la rivière Saint-
Charles est le galion l’Emerillon :
à droite, à l’entrée de la rivière Lairet, on voit la coque demi-submergée de Za Petite Hermine que Cartier y abandonnait ; puis en arrière des groupes principaux du premier plan, le navire Za Grande Hermine pavoisé et reposant à l’ancre sous les canons du fort de palissades, construit par Cartier sur la rive est de la rivière Lairet.
La grande croix de trente-cinq pieds, plantée par Cartier sur le sol canadien, domine le groupe des sauvages, et sur le croisillon se voit l’écu de France, au bas duquel on lit inscription: Æranriscus primus
Dei cvatià Francorum ex Lequai.” *
La description de ce tableau est une dernière preuve de cette amoureuse sollicitude avec laquelle M.
Faribault veillait à la conservation de tous nos souvenirs historiques.
Pendant un demi-siècle, il y a consacré presque toutes ses veilles ; et comme pour continuer, au-delà de la tombe, les chers entretiens de sa vie, il est allé dormir, sous les grands ombrages du cimetière de Belmont, à côté de son ami, l'historien Garncau.
M. Faribault est mort le 21 décembre 1866.
* Le Courrier du Canada de 1852,
Dans la vie privée, il était le modèle du gentilhomme accompli.
Au milieu de notre siècle démocratique, où l'on n’aspire ples qu’à effacer toate distinction dans Ia société, il est une aristocratie que l'on ne parviendra jamais à détruire: c’est celle de l’urbanité, de la politesse des manieres, de la dignité et de la noblesse des sentiments.
M. Faribault appartenait à cette aristocratie qui ne passera pas.
Humble et modeste comme le vrai mérite, sa parfaite éducation, l’exquise délicatesse de ses procédés, le rayon de gaieté douce qui reluisait sur sa physionomie, l'attrait d’une érudition qui n'avait rien que d’a-
gréable, donnaient à sa conversation un charme et une grâce intarissables.
Mais c’est surtout lorsqu'on lui apprenait quelque heureuse découverte de manuscrits ou d’antiquités canadiennes, qu’il faisait bon le voir jouir et ressusciter ees vieilles connaissances. Sa figure s’épanouissait alors comme celle d’un enfant qui ouvre ses mains réjouies devant une belle flamme.
L'hospitalité canadienne, si joviale et si franche, avait chez lui le double attrait de la cordialité et des hautes connaissances. Sa maison, La charmante bonbonnière du Cap Diamant, comme l’appelait
M. de Puibusque, * était le rendezvous de toutes les illustrations étrangères qui venaient visiter notre ville; il eût été difficile de trouver, pour nous représenter, un type plus parfait, et un meilleur interprète de nos héroïques annales.
Ses vertus chrétiennes égalaient ses qualités sociales ; il était d’une
# Ce mot nous rappelle un passage d’une lettre exquise de M. de Puibusque, qui contient le plus bel éloge de Québec et de l’hospitalité qu'il y avait reçue. La lettre est écrite des Trois-Rivières, le 10 Janvier 1850.
Après avoir prié M. Faribault de lui louer des appartements pour sa prochaine arrivée, il ajoute :
4 L'exposition du sud est la moins froide et la plus riante ; double motif pour y tenir par-dessus tout dans cette saison. Si la gaîté nous manque du côté de la terre, elle nous
charité inépuisable. Pour cecœur sensible et tendre, c'était un bonheur et un besoin de répandre des bienfaits. Il n’avait, il ne pouvait avoir que des amis; au fond de cette belle âme, comme au calice des fleurs, il n’y avait que des parfums. Après une vie sans tache, consacrée par l’honneur, vouée au service de Dieu et de la patrie, son
viendra du côté du ciel ; mais nous sommes sans inquiétude ; la bonne ville de Québec est toujours radieuse sur son Cap Diamant, avec ses magnifiques perspectives et son horizon sans bornes, Elle va nous faire voir l'hiver en beau, en nous le présentant sous des aspects et des formes d’une grandeur sublime. Je te salue donc d'avance, admirable Stadaconé ! et vous, mon cher Monsieur, je vous salue aussi comme un de ces francs amis qu'on revoit toujours avec plaisir et que l’on ne quitte jamais qu'avec regret...
adieu à la vie n’a pu être que le sourire vers l’heureuse iminortalité.
Au moment de déposer la plume, un coup d'œil jeté par hasard sur le portrait du vieux Coureur de Bois du Minnésota, et eur celui de l’archéologue, a reporté naturellement notre pensée vers les réflexions que nous faisions à la prremière page de cette biographie.
Ces deux figures portent bien l'empreinte de leurs destinées, si
différentes, et cependant si pleines de rapprochements.
Les traits rigides du forestier, toujours fouettés par les orages brûlés par le soleil, labourés par les rides, semblent taillés avec la hache d’un Dacotah. Le front de l’antiquaire, moins sévère, incliné par la pensée, laisse voir quelques plis déliés, qu’on dirait tracés avec acier d’une plume. Tous deux ont été voyageurs, l'un dans la solitude des grands déserts ; l’autre dans la solitude, bien plus profonde, de l’histoire. Le premier a secoué, toute sa vie, la poussière des chemins ; ie second, la poussière des manuscrits.
Le défricheur n’a guère étudié que dans le grand livre de la nature; mais il en a feuilleté toutes les pages, et ne l’a quitté qu'après y avoir écrit son nom,—sur ‘eux territoires.
L’antiauaire a pâli sur les vieilles écritures, pour retrouver nos titres de g'oire ; il nous en a indiqué du doit les plus belles pages, sans même y écrire son nom.
Défricheur et antiquaire ont noblement usé la vie, selon la belle expression d’un rude travailleur comme eux. Ils ont fait peu de bruit en passant sur la terre ; mais les pierres qui marquent leurs tom-
beaux, sont comme ces bornes élevées dans les Prairies, qui indiquent au voyageur incertain la route qu’il doit suivre.
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