LETTRE DU D'' PAUL COLLIN
Noies publions ci-aprés une lettre du docteur Paul ColUn, notre ami.
Il avait été appelé par Gustave Courbet, peu de temps avant sa mort.
Il s'était rendu à ce désir ; mais Courbet n'était plus en état d'être sauvé.
Le D'' Collin ne put donc que lui prodiguer des soins superflus; du moins voulut-il l'aider jusqu'au bout.
La lettre qu'il nous écrivit au lendemain du deuil qui frappe l'art français, respire un amour sincère de l'art et une juste admiration pour le talent de Courbet.
C'est pourquoi nous la publions.
Elle est de plus un document historique. M. Paul Collin a été un témoin.
Il est bon de savoir comment meurent ceux qui ont occupé une large place dans la vie.
31 décembre 18T7.
Mon cher ami,
Je connaissais Courbet depuis à peu près neuf ans. Je lui avais donné mes soins en 1869. Il lîiait alors dans loule la malurité de son riche tempérament.
Très-souffrant à la Tour de Peilz, il s'était souvenu de moi et il m'avait fait appeler. Il ne se doutait pas que la maladie allait se dénouer si brutalement par la mort.
La lettre dans laquelle il me demandait et sur laquelle il a posé sa dernière signature, avec les derniers mots qui soient sortis de sa main, renfermait, au contraire, une sorte d'assurance sereine.
Je vous en transcris le passage important, qui vous montrera avec quel calme Courbet suivait les progrès de sa maladie :
« Malgré le traitement de Cliaux-de-Fonds à la vapeur, « malgré ma répugnance pour ce genre de traitement, j'ai dû, tt une fois revenu à la Tour de Peilz, subir le traitement des
« médecins par la ponction. Il y avait le docteur Blondon de « Besançon et le vieux père Farvagnie de Vevey que vous « connaissez. Celte ponction a été faite il y a à peu près quinze « jours et aujourd'liui c'est à recommencer. Ayant repris mon « obésité absolument, c'est-à-dire 145 centimètres, je ne sais « si le docteur Collin est toujours dans les mêmes dispositions « à venir me voir. Jusqu'à présent, j'ai craint de le déranger, « mais maintenant que c'est le moment le plus intéressant de « cette maladie, j'accepterai les services qu'il m'avait oft'erts si « gracieusement il y a quelque temps
« Cette obésité suit un cours absolument régulier. Je ne « souffre dans aucune partie du corps ; j'ai le cœur légère- « ment engorgé, j'ai 80 pulsations et le foie tout à fait à sa « place. Je n'ai pas de maux de tête et je n'ai que la fatigue « provoquée par le poids La première ponction qui n'a été « faite qu'aux deux tiers, a produit 20 litres d'eau.
e< Les bains de vapeur de la Chaux-de-Fonds ainsi que les « purges, ont pu produire 18 litres par le fondement. Les « jambes ne sont pas très-enflées. Voilà l'état dans lequel je M me trouve. »
Comme vous le voyez, la lettre est précise; elle est datée du 18 décembre et indique l'absolue lucidité d'esprit du peintre. J'ai pu constater que Courbet ne se trompait que sur un point : son pouls ne battait pas 80 mais 110 pulsations.
Permettez-moi ici un souvenir (1871).
Pendant qu'il était à Sainte-Pélagie, Courbet avait été transporté à la maison Duval.
11 souffrait d'une forte douleur hémorrhoïdale. Nélaton l'avait opéré.
„ — Une fois guéri, me raconta Courbet, j'allai voir Nélaton.
(< — Bonjour, M. Nélaton, lui dis-je, je viens vous payer.
« — Me payer, vous, M. Courbet, me dit-il, mais je suis trop heureux d'avoir pu soigner un grand peintre comme vous !
« J'avais pris avec moi S, 000 francs; il ne les voulut pas.
« Je retournai chez moi.
« Nélaton n'y a pas perdu ; au contraire, car je lui ai fait une grande toile de 6,000 francs. »
El Courbet mit dans ces derniers mots toute l'ampleur de sa voix.
Je me rendis donc à son désir.
J'arrivai à la Tour de Peilz le 22 décembre ; je le trouvai beaucoup plus mal que je ne le croyais et qu'il ne le croyait lui-même. 11 était au lit. Il ne se levait que raremenl. Quelquefois, quand la fatigue du lit était trop forte, on le portail sur un canapé, et il s'y étendait, très-accablé par son mal.
Son vieux docteur de Vevey lui avait fait l'avanl-veillc une* ponction, la croyant urgente. Cette ponction avait déterminé 18 à 20 litres de liquide ; l'ouverture faite par le Irocarl s'était mal fermée ; l'écoulement avait continué à se produire. Courbet baignait littéralement dans le liquide ascitique, malgré un épongement presque continuel. 11 me dit que le ventre avant l'opération mesurait {'"j&O.
Courbet avait subi antérieurement une première ])onclion de son ami, le docteur Blondon de Besançon, un des premiers praticiens de sa ville natale.
Je constatai qu'elle avait été faite à o centimètres au dessus de l'épine iliaque gauche.
J'examinai Irôs-atlcnlivemcnt le malade. Je trouvai le foie
plus petit qu'à l'état normal. De plus, le visage avait une teinte plombée; ses urines étaient rares et d'une couleur rouge foncée due à un excès d'urates; je ne doutai plus que Courbet ne fût atteint d'une cirrhose du foie. Puis je tâtai le ventre, très-ramolli par suite de la seconde ponction, et touchai une grosseur considérable dans l'hypocondre gauche, m'indiquanl un kyste de la rate.
Courbet me sembla perdu.
Je lui conseillai de vouloir bien m'adjoindre le doctcui' Péan, l'ami et le successeur de Nélalon; Courbet s'y refusa.
Courbet avait une idée qui ne le quittait pas : c'était de prendre des bains dans le lac qu'il avait sous ses fenêtres.
— Ah! me disait-il, si je pouvais m'étendre dans les eaux du lac, je serais sauvé.
II y avait alors une mélancolie indéfinissable dans ses yeux. Il se tournait vers le coin du ciel qui se voyait à travers les carreaux des fenêtres et une songerie semblait l'occuper tout entier. Il en sortait pour me parler de son amour pour l'eau, pour le lac.
— Figurez-vous, mon cher docteur, me disait-il, que quand j'y suis, j'y resterais des heures, regardant le ciel au-dessus de moi, à faire la planche. Je suis comme un poisson dans l'eau.
11 éprouvait une grande joie et comme une délente de toute sa personne malade à prendre des bains. Deux hommes le portaient alors jusqu'à sa baignoire, et il y demeurait au point de s'affaiblir complètement. 11 fallait employer la persuasion, parlementer longuement, pour le déterminer à sortir.
— Non, non, disait-il en regardant les personnes qui le soignaient, de cet œil très-doux qu'il avait pour ses amis, laissez-moi.
Et il demandait sans cesse ([u'on lui épongent le Iront à l'eau froide, répdtant toujours :
— Oh ! que je suis bien !
Ce qui avait aggravé sensiblement l'état du malade, c'était le traitement dont il est parlé dans l'extrait de lettre rapporté plus haut.
Chaux-de-Fonds est un village perdu dans les hauteurs, où il n'y a que do la neige et des horlogers. Il était parti pour cette solitude, confiant dans la renommée d'un empirique italien ([ui guérissait, disait-on, les maladies du genre de la sienne au moyen de bains et de drastiques.
Il resta là-bas un mois. M™ Ordinaire, la femme de l'ancien député et préfet du Doubs pendant le siège, alla lui faire visite. C'est elle qui lui conseilla de revenir.
Il avait maigri, sans toutefois rien perdre de son obésité, et il n'avait gagné aux bains de transpiration que de perdre sa focce musculaire. Il était désespéré. Il revint à la Tour de Peilz. C'est alors qu'il se laissa faire par les docteurs Blondon et Farvagnie, la ponction dont il parle dans sa lettre.
Ceci se passait un mois et demi avant sa mort.
Je vous ai dit quel avait été le résultat de la dernière ponction.
Courbet, cela est incontestable, avait aidé à son mal par des absorptions effrénées de boisson. Sur la fin, il buvait encore à peu près deux litres de liquide par jour et ne rendait qu'un demi-litre dans ses urines (rouge-acajou indiquant bien la vraie maladie). Mais antérieurement il lui arrivait de boire jusqu'à douze litres par jour. C'était malheureusement de ce vin qui fait tant de veuves dans le pays, et Courbet avait imaginé d'y mêler du lait, suivant une roulnme dos paysans, ce qui lui
donna, deux jours après mon arrivée, une très-forte indigestion.
Les habitants de la Tour de Peiiz se souviendront toujours de ce noctambule attardé dans les cafés et qui ne pouvait se décider à rentrer chez lui.
Ces mêmes liabitants m'ont affirmé que Courbet cherchait à étouffer un chagrin. Je sais, mon cher ami, combien mes paroles doivent être mesurées, venant d'une des dernières personnes qu'ait vues le peintre, de celle qui était présente à ses derniers moments. Eli bien ! sur ma conscience, les habitants de la Tour de Peilz avaient raison.
Courbet était torturé par une pensée; c'est qu'on pût l'appeler communard. Il se prétondait calomnié par les journaux. La qualification de déboulonneur le mettait en rage. 11 ne parlait jamais de politique et avait horreur qu'on en parlût devant lui. Peut-être une douleur plus vive s'ajoutait-elle à ce chagrin. Courbet avait eu le malheur de perdre un fils qu'il adorait et dans lequel il avait mis ses consolations.
Ce fils mourut à l'âge de vingt ans.
Il l'avait eu d'une femme qu'il avait connue au beau temps de l'amour et delà jeunesse — alors que tout lui souriait et que le bonheur éclairait le chemin devant lui.
C'est une histoire douloureuse et charmante. Une dame . était venue poser pour son portrait dans l'atelier du jeune maître. Il avait alors vingt-huit ans. Bientôt l'amour se mit de la partie et un beau jour la dame tomba chez Coui'bet, le suppliant de la garder :
— J'ai quitté mon mari, lui dil-cllc, et je veux être maintenant tout à toi.
Ils vécurent ensemble, et un enfant fut le gage de cette union. Le mari mort, Courbet, m'a-t-on dit, reconnut l'enfanl.
Quoiqu'il en soit, ce garçon, ce fils, fut un des plus grands bonheurs de sa vie. 11 l'aimail d'une tendresse sans bornes, et quand il le perdit, huit mois après avoir perdu la femme qui le lui avait donné, il se sentit frappé dans les profondeurs mômes de son être .
Le jeune homme s'occupait de littérature; il avait publié quelques articles bien pensés.
Chose bizarre, il ne semble pas que Courbet ait jamais fait le portrait de ce fils bien aimé.
Je dis ce que je sais, pas autre chose, et je vous le dis, parce qu'il était bon d'expliquer cette passion de la boisson et du noctambulisme qui a été une des causes de la mort de ce pauvre homme de génie.
"Je liens l'histoire de M. Pata, qui fut l'élève et l'ami de Courbet et à qui ce dernier l'avait contée lui-même, dans une heure de nostalgie.
Courbet, vous le savez par les journaux, habitait à la Tour de Peilz, faubourg de Vevey, une assez vaste maison, appelée Bon Port.
Ce nom lui venait de son voisinage avec la partie du lac où les pêcheurs, chassés par le gros temps, cherchaient un refuge.
Bon Port était primitivement un café, et le jardin qui s'étendait le long des fenêtres du rez-de-chaussée était encore garni de ses tables.
La maison se composait d'un rez-de-chaussée de plusieurs pièces et d'un étage où Courbet avait installé son atelier et sa galerie de tableaux. La chambre à coucher était au rez-dechaussée et communiquait par un escalier de quelques marches avec un petit corps de bâtiment, bâti contre la maison du
côlé du lac et où l'ami de Courbei, M. Morel, avait son atelier.
Peu de meubles. Le maître n'avait autour de lui que le strict nécessaire. La chambre à coucher était garnie d'un poêle en faïence blanche près duquel se trouvait un canapé, d'une console placée entre les fenêtres et d'un lit en fer. On mettait sécher les linges sur le poêle. Courbet n'en avait que très-peu, et celui qu'on lui enlevait lui servait aussitôt qu'il était sec. Détail assez triste, le lit n'avait qu'un seul matelas.
Un moulage en plùtre était posé au dessus du poêle. C'était le moulage d'une statue de la Liberté que Courbet avait faite pour la place de la Tour de Peilz. La statue est en bronze, d'un mouvement généralement très-admiré, et couronne une fontaine. Elle regarde la France et porte cette inscription : Hommage à l'hospitalité !
Courbet se croyait aussi grand sculpteur que grand peintre.
Il avait exécuté un médaillon d'un sentiment très-tendre et dont il m'a parlé plus d'une fois.
Ce médaillon renfermait une tête de femme, aux lignes délicates et pourtant fermement modelées, sur le front de laquelle se penchait une mouette, les ailes ouvertes et le cou abaissé dans l'attitude de la confidence.
— J'ai fait cela pour un de mes amis de Vevey, me dit-il. J'ai voulu faire la dame en contemplation et cette mouette est la mouette du lac. Elle vient lui communiquer ses pensées.
Courbet avait intitulé ce médaillon : La Dame du lac.
En réalité, cette figure était destinée à symboliser l'exil et la mouette qui se pose sur son front lui parle de la patrie absente.
Courbet aimait à montrer sa galerie. Elle renfermait cent cinquante tableaux environ et parmi ces tableaux il y en avait de fort beaux. J'ai noté surtout :
Un tableau représentant Courbet avec une expression dt^sespéréc et qu'il avait intitulé pour cette raison Désespoir. Cette peinture, faite en ISiS, avait été exposée à Genève l'an dernier.
Un tableau représentant une Anglaise aux cheveux d'or se mirant dans un miroir. Rochofort avait voulu l'acheter, au prix (le .S, 000 francs, mais le peintre le lui avait refusé. Comme Rochefort insistait, Courbet avait décroché une adorable plage et la lui avait gracieusement offerte en lui disant : — A-l-on vu ce Rochefort ! Il veut m'acheter tout ce que j'ai de bon. Emportez celle-là, et ne me parlez plus de m'acheter rien du tout.
Cette marine est dans le salon de Rochefort, à Genève, et il est heureux de la montrer aux personnes qui viennent le visiter.
Le Curé et le Moribond, dont on a beaucoup parlé.
Les Demoiselles de la Seine, s'embrassant sous les arbres, à Rougival.
Un Portrait de Rochefort d'un beau modelé, mais exagéré au point de vue de l'anatomie générale de la tête. C'est le portrait au sujet duquel Courbet s'écriait :
— Cet animal-là n'a qu'une belle chose : c'est sa mâchoire. Il a des dents de cheval !
Un Portrait desonpêre, de tous points et de l'avis de tous, admirable.
L'Espagnole à la mantille, poi-lrait d'une grande finesse.
Le Portrait du peintre et de sa maltresse. II a 25 ans alors. H s'est peint regardant sa bien-aimée tendrement et lui serrant la main.
Puis plusieurs Baigneuses.
Une copie, d'après la Hille Bobbe de Frans Hais.
Courbet aimail à raconter au sujet de celte copie, qu'ayant obtenu la permission de copier le tableau, il avait mis un jour dans le cadre de la Hille Bobbe, sa copie au lieu de l'original :
— Je l'y laissai plusieurs jours, terminait-il, et personne ne s'en aperçut.
11 y avait un assez grand nombre de paysages d'Ornans, du Doubs, et du Lac de Genève, entre autres un très-beau morceau. Les Rochers d'Ornans. Une vue du château Chilien n'avait pu être terminée; elle avait été achetée pour le Musée de Besançon. Son magnifique tableau des Saules dans la Vallée, était à Paris, chez M. 0' Douar.
Quant à ses grandes toiles, V Enterrement à Ornans et le Retour de la Conférence, elles n'étaient pas chez lui, comme on l'a dit. 11 les avait confiées à un ami qui les garde roulées.
Courbet était grand amateur de toiles anciennes, mais il ne m'a pas paru que ses connaissances fussent à la hauteur de sa passion et de son talent.
11 avait acheté à Genève, au prix de 8,000 fr., un tableau représentant une magicienne dansant au milieu d'un cercle et entourée de visions. Cela était peint sur panneau parqueté et avait 3 mètres de hauteur.
Courbet attribuait la peinture à Watteau. 11 en voulait 200,000 francs.
Courbet n'a pas, que je sache, laissé de testament ; mais il existe un relevé exact des tableaux et des esquisses qui composaient sa galerie. Ce relevé a été dressé deux mois avant le décès du peintre, par un notaire de la Tour de Peilz, sur la demande de la sœur de Courbet, M""* Juliette, et de ses amis M. et
M""' Morel, qui avaient voulu ainsi calmer les inquiétudes de Courbet, très-amoureux de ses tableaux et craignant toujours qu'on ne vint les lui enlever.
Il avait un fervent désir, dont il m'a fait part à moi-même : c'était de léguer à la ville de Paris ses principales toiles.
L'atelier de Courbet était des plus simples. Aucun ornement. De mauvais chevalets ; quelques tabourets pour s'asseoir.
11 peignait avec de la couleur achetée chez le droguiste, trèscommune et peu coûteuse.
Cela était sur la cheminée dans des pots.
11 se moquait des peintres qui se ruinent en couleurs fines.
— C'est dans le doigt qu'est la finesse, disait-il.
11 était très-beau dans le feu de son métier; sa main avait des élégances extraordinaires.
11 me raconta qu'un jour une dame était venue le trouver et lui avait demandé ce qu'il faisait pour peindre si bien.
— Je cherche mon ton, lui avait-il répondu ; c'est bien simple.
La dame avait demandé alors à travailler avec lui; mais elle n'avait fait rien qui vaille ; et comme elle s'en étonnait :
— Madame, vous n'avez pas l'œil, avait-il répondu. Tout est dans l'œil. Quand j'ai mon ton, ma toile est faite.
Tous les habitants de l'endroit vous diront que Courbet était bon et généreux. Les exilés étaient chez lui comme chez eux. Nul ne frappait en vain à sa poile : il était bienveillant pour tout le monde. Courbet, assez économe de sa nature, ne regardait ni à l'argent, ni au temps, ni à sa peinture, quand il s'agissait d'aider. Il secourait toutes les infortunes. Il
avait offert des tableaux pour les inondés de France, il y a deux ans, puis pour les grêlés de Genève et il envoyait de ses œuvres pour toutes les quêtes de bienfaisance.
J'ai su qu'il avait été souvent la dupe des gens qui se prosentaient à lui. 11 était naturellement confiant et ne savait résister au plaisir d'être loué.
Un jour, c'est un Italien qui lui offre à boire au café ; on boit des vins fins, et le moment venu de payer, l'Italien déclare qu'il a perdu son porte-monnaie et lui emprunte trois louis pour payer la dépense.
Une autre fois, une dame marseillaise vient à la Tour de Peilz pour le voir. On lui dit que le peintre est au café, et en effet, Courbet y était avec des amis et jouait aux dominos.
• — Moussu Courbet, lui dit-elle aussitôt, ze vois que vous êtes aussi bel homme que vous êtes grand peintre. Et vous zouez aux dominos, moussu Courbet ?
— Comme vous voyez, madame, et j'y suis même d'une belle force.
La dame finit par lui offrir de faire avec elle une partie, et elle proposa un enjeu de 300 fr. Comme Courbet se récriait, elle lui dit :
— Ze paierai, moussu Courbet, si ze perds, mais si vous perdez, ze ne veux pas d'argent, non pas d'argent, moussu Courbet, mais un petit zouvenir de vous, le portrait de mon petit chien que z'aime beaucoup et que voilà.
La dame avait sous le bras un bichon.
Courbet, de guerre lasse, accepta et perdit : la dame avait un compère.
Le lendemain, Courbet était à son atelier. On frappe. Il ouvre. C'était la dame avec son bichon.
— Ze viens, Moussu Courbet, ze suis pressée. Ze pars tout à l'heure et comme vous Otes avant tout un homme de grand honneur...
Courbet peignit le petit chien. La dame emporta la peinture toute fraîche et... l'alla vendre à Genève pour 800 francs.
C'est Courbet lui-même qui me conta cette histoire. Il racontait très-finement et y prenait plaisir. 11 aiinait les histoires gauloises. Son accent franc-comtois donnait du mordant à sa parole ; il imitait à s'y méprendre les patois français.
11 avait la voix forte, agréable à l'ouïe, le parler doux et sonore, la brièveté militaire par moments; mais ce qu'il disait était toujours marqué d'une grande bonhomie. 11 chantait avec sentiment ; deux mois avant sa mort il avait chanté un Noël avec sa sœur Juliette.
Courbet vivait sans domestiques k Bon Port, d'une vie presque rustique. Il était très-simple et plein de prévenances pour les personnes qu'il recevait; une fois, il poussa la bonté jusqu'à cirer les bottes d'un ami qui logeait chez lui.
Heureusement, une providence veillait sur le peintre et jamais je n'ai vu de dévouement plus absolu, W. et M'"''Morel, réfugiés, ont entouré l'exil de Courbet d'une tendresse vigilante comme celle d'un frère et d'une sœur. Des nuits entières, cette excellente femme est demeurée assise à son chevet, épiant ses moindres désirs, et M. Morel, de son côté, s'occupait de ses affaires, gérait sa petite fortune avec une complaisance rare. Courbet était très-sensible k leur bonté ; il était ému en parlant d'eux. Ces bonnes gens n'ont pas cessé un instant d'être ses fidèles et loyaux amis; jusque par delà sa mort, ils l'ont aimé avec une tendresse dont on ne peut leur être trop reconnaissant.
Courbet aimait à parler de la nature, de ses paysages, de sa peinture. Il m'a souvent répété que son bonheur était de demeurer de longues heures en contemplation devant les montagnes du lac ou de suivre le vol des mouettes à perte de vue.
Il ne peignait plus depuis un mois. Sa main, souple et fine, était demeurée belle. Comme toutes les mains des grands peintres, elle aurait dû être moulée. On garderait ainsi quelque chose de leur génie, car la main est pour eux l'instrument direct de leur cerveau.
Courbet a peint plusieurs fois, sur la fin de sa vie, la Tour de Peilz. Les Anglais amateurs lui commandaient aussi des vues du château Chillon, ce manoir féodal, dernier vestige <ie la puissance des ducs de Savoie.
Courbet travaillait très-vite, sa vieille pipe toujours k la bouche. Il mettait trois ou quatre heures au plus à ce qu'il appelait ses « morceaux de peinture. » Il demeurait d'abord comme embarrassé, cherchait le ton sur sa palette, et, le ton trouvé, il retendait au couteau et terminait rapidement son travail. Il maniait si extraordinairement son couteau préparé par lui-même, que je l'ai vu une fois exécuter b la pointe de la lame la silhouette tenue d'un paratonnerre.
Courbet a laissé peu d'élèves; mais je dois cependant citer parmi les plus distingués MM. Chérubin -Pala, Marcel Ordinaire et Slom. Sa peinture était peu goûtée à Genève. Cela se comprend quand, comme moi, on a vu le musée de celte ville encombré de Calame que les Genevois admirent très-fort pour leur fini.
J'ai perdu un peu de vue, à travers toutes ces notes, l'état de la maladie du grand peintre. J'y reviens, mais pour constater l'irrémédiable approche de la mort. En effet, Courbet
n'était plus qu'un corps dont les forces se retiraient chaque jour. L'œil était devenu hagard et la parole chancelante; il fallait lui répéter les paroles prononcées devant lui, eldès le 28 un hoquet l'avait pris, revenant de moment en moment. Un réfugié comme lui, M. Edgar Monleil, homme de lettres, qui lui était fort dévoué, venait le voir chaque jour.
Rochefort aussi était de ses amis. 11 s'était mémo mis en roule pour lui faire visite, mais un train manqué mit un retard dans son arrivée, et quand il débarqua à Bon Port, Courbet n'était plus.
Voyant ses forces diminuer d'heure en heure, je crus devoir pi'évenir immédiatement les parents.
Le père arriva le surlendemain. C'était un vioillard de 82 ans, d'une constitution robuste cl d'un tempérament sanguin et énergique comme le tils auquel il avait donné le jour.
Il trouva rartisle assis et très-faible.
— Tiens! Gustave, dit-il, je t'apporte un petit cadeau. C'est une lanterne sourde de chfez nous.
Et il y adjoignit une livre de tabac français.
Cela fil sourire Courbet.
Son père demeura auprès de lui et la journée s'acheva assez bien. Mais il me fît appeler b l'entrée de la nuit. Courbet avait déjà le faciès hippocralique : le docteur Farvagnie qui venait le voir tous les jours, l'avait remarquecommemoi.il m'expliqua qu'il avait ressenti un déchirement dans le flanc gauche, avec douleur atroce dans le bas-ventre : c'était probablement une déchirure du kyste de la rate que j'avais constaté.
Il médit alors ce mot malheureusement trop juste :
— Je pense que je ne passerai pas la nuit.
Et il répéta le propos à l'homme de garde qui veillait près de lui.
Je lui posai des cataplasmes laudanisés, mais cela ne fut pas suffisant pour le calmer.
Il me supplia de lui faire une injection sous-cutanée dans la partie douloureuse.
Il avait en ce moment l'œil caverneux, la bouche sèche et fuligineuse. Le hoquet continuait.
Une demi-heure environ après l'injection de morphine, il s'endormit.
Il était alors 8 heures du soir environ.
Courbet se réveilla vers 10 heures et demeura quelque temps dans une sorte de somnolence. 11 dit quelques mots, puis perdit connaissance.
L'agonie commença vers les 5 heures du matin et dura un peu plus d'une heure.
Courbet mourut à 6 h. 30.
Ce fut une grande douleur dans la maison. C'était pour la France un grand peintre de moins. Pour ceux qui l'avaient aimé, c'était un cœur excellent, une nature affectueuse et bonhomme que la mort venait de leur enlever.
Je tâchai d'obtenir qu'on moulût le visage.
— Ce n'est pas la peine, me répondit le vieux père. 11 y a assez de ses portraits à la maison.
Je n'oublierai jamais ce brave homme, répétant, au milieu de sa douleur, qu'il avait un moulin près d'Ornans et que Gustave devait être enterré dans le moulin.
— Il sera là près de moi, disait-il.
Ce vœu touchant n'a pu être réalisé. Courbet repose à la Tour de Peilz, dans ce lieu de son exil.
Voilà, mon cher ami, des faits précis qui peut-être pourront vous servir. Un désir du grand peintre qui n'est plus
m'a fait devenir le l(imoin de quel(|ucs particularités qui le concernent. Je vous les ai racontées telles que je les ai vues. Puis la mort est venue et, bien qu'éloigné, j'ai pensé à la France, que je représentais, sans l'avoir voulu, à ce chevet de moribond, et qui perdait en Courbet une de ses plus grandes illustrations.
Bien h vous,
b' Pâli, Coi.i.in.