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CHAPITRE VU LE CHAOS TUDOR

LE style gothique disparut peu à peu, dans les Iles, entre l'a vènement de Henri VIII, en 1509, et la création, par Inigo Jones, d'une variété britannique d'architecture Renaissance. Une sorte de gouffre sépare les dernières œuvres de style perpendiculaire, en tant que système organisé, des premières productions de Jones. Le gothique anglais ne se soutient plus qu'avec l'appui de méthodes empruntées à la Renaissance italienne ou allemande. La grande salle de Wolsey, à Christ Church, est la dernière œuvre purement gothique. Entre l'époque où elle fut bâtie et celle où prévalurent complètement les principes d'Inigo Jones, l'Angleterre s'est couverte de monuments construits dans un style hybride, difficile à définir, désigné sous le nom de style Tudor. La caractéristique de ce style est l'emploi, purement pittoresque, de motifs empruntés aux traditions gothiques et latines. On n'y tient, pour ainsi dire, aucun compte de leur origine structurale. Lorsque fut passée la période de ruines, qui commença avec la Guerre des Deux Roses et finit avec la tyrannie de Henri VIII, de nombreux artisans étrangers, séduits par le retour de la prospérité nationale, vinrent en Angleterre. Des Italiens, des Allemands, des

LE CHAOS TUDOR

FiG. 142. — Plafond de Chapelle, a Ely

Flamands s'y rencontrèrent, et ce fut sous la poussée de leurs idées, souvent contradictoires, que l'architecture devint chaotique. Le style Tudor ne fut pas une période de transition dans le sens absolu du mot. Les formes qu'il employa ne découlèrent pas les unes des autres. On ne peut y trouver qu'un mélange purement fantaisiste ou

d'une harmonie toute superficielle. Il devait en être ainsi jusqu'au jour où surgirait un homme de génie, qui mettrait de la régularité dans ce désordre. Inigo Jones a rendu à l'art anglais, après le chaos Tudor, les services de Bonaparte à la société française après la tourmente de la Révolution.

Le palais de Wolsey, à Hampton Court, offre le premier exemple, en Angleterre, d'un mélange de l'influence latine et de l'influence gothique. Il fut commencé en 1515 par le cardinal Wolsey, et ses constructeurs étaient, pour la plupart, de nationalité anglaise. Mais on eut recours à la main-d'œuvre italienne pour une partie de l'ornementation. Giovanni da Majano, notamment, fit les médaillons de terre cuite, avec bustes d'empereurs romains, qui décorent les

deux tours extérieures. On s'était déjà servi de terre cuite à Layer Marney, a Sutton Palace et ailleurs ; cependant, le travail de Giovanni est rigoureusement italien.

Partout où nous avons la preuve qu'on a fait appel à des étrangers pour la construction d'un monument anglais, l'œuvre est ellemême exotique. Les étrangers ne vinrent pas en Angleterre pour accepter nos idées, mais pour développer les leurs. Nous avons quelques raisons de croire que d'autres italiens que Giovanni ont travaillé à Hampton Court ; cependant, contrairement à ce que l'on a dit, le plafond de la chambre,

FiG. 143. — Tour d'entrée Trinitv Collège.

FiG. 144. — Salle de réception .

A Hardwicke Hall.

qui est connue sous le nom de Cabinet de Wolsey (fig. 146), ne doit pas être sorti de leurs mains. 11 nous paraît plutôt appartenir au type d'ornementation de la Renaissance, dont Holbein s'est servi avec un rare bonheur. Du reste, ce plafond de Hampton Court n'est probablement pas le seul exemple de ce type. Le mausolée de Henri Vil, exécuté à Westminster par Torrigiano, n'a d'anglais que sa grille. On peut encore mentionner, parmi d'autres oeuvres dues aux Italiens, le magnifique tombeau, par Benedetto da Rovezzano, destiné d'abord au cardinal Wolsey, ensuite à Henri VIII, et dont, finalement, ce qui en restait a servi, trois siècles plus tard, pour la sépulture de Nelson. Mais, en venté, toutes ces œuvres ne sont point de l'art britannique et n'ont aucun rapport avec le développement national. Nous ne pouvions omettre d'en parler ; il peut nous suffire de les citer.

Beaucoup de circonstances contribuèrent a l'incohérence du style Tudor. Cependant l'afflux des étrangers n'amena jamais, en Angleterre, que des artisans, tout au plus des contremaîtres. Dans aucun cas on n'a la preuve certaine qu'un architecte étranger ait été chargé de la construction d'un édifice de quelque importance. On cite habituellement l'exemple de Longleat, qui serait de Jean de Padoue(fig. 141). Mais il n'y a là qu'une tradition, dont l'exactitude est contredite par l'aspect de l'œuvre.

Longleat n'a de latin que la pureté de ses détails : tout le reste est anglais. Son architecte a été, peut-être, soit

T 1 CL i V ., FiG. 145. — Galerie longue,

John bhute; soit encore . .^

Robert bmithson, qui hgure, (Part ici Icnn-nt restaurée.)

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dans les mémoires comme comptable des travaux. La seconde hypothèse est cependant la moins probable. Dès que Longleat fut achevé, ce même Smithson fut, en effet, chargé de construire Wollaton Hall, qui n'a que de lointames ressemblances avec le monument du comté de Wilts. La différence essentielle entre les deux édifices est une profusion plus grande de détails dans le second. A la cour intérieure de Longleat correspond, d'autre part, à Wollaton Hall,

FiG. 147. — Galerie, a Haddon Hall.

Blomfield, qui attribue à Shute le mérite de Longleat, appelle particulièrement l'attention sur la chapelle de Salisbury, à Christ Church, dans le comté de Hants. Les parties structurales de cette chapelle appartiennent au dernier style perpendiculaire pour tout ce qui se rapporte au plan et à la main-d'œuvre ; mais la

FiG. 146. — Plafond du Cabinet

DE WOLSEY. A Ha.MPTON COURT.

une salle centrale qui a l'apparence d'une tour. Mais il suffit de supposer que Jean de Padoue fut le conseiller, soit de Shute, soit de Smithson, pour concilier à la fois l'aspect de Longleat et la tradition, en ce qui concerne son architecte. Comme exemple de la division du travail entre les constructeurs anglais et les ornemanistes étrangers, M. Réginald

FiG. 148. — LONGFORD CaSTLE.

(Comté de Wilts.)

FiG. 149. — Galerie, a Powis Castle.

décoration des pilastres, des architraves et des tympans est de la Renaissance et due a des Italiens. Pendant le siècle du chaos Tudor, les influences étrangères varièrent, en Angleterre, suivant les localités. Il y eut peu d'immigrants français.

A part le monument d'Oxenbrigge, dans l'église de Bride, comté de Sussex, et quelques chapiteaux, reconnus par M.

Blomfield, dans la vieille église de Chelsea, on n'a guère de travaux qui portent leur empreinte. Mais beaucoup d'Italiens, d'Allemands et de Flamands se répandirent dans le pays, en se groupant par nationalité. Il en est résulté que les comtés les plus voisins de la Manche, par où arrivèrent les premiers, ont, plus que les autres, des monuments de caractère italien. Les Allemands et les Flamands, pour une raison analogue, travaillèrent surtout dans les comtés de l'Est et du Centre,

A la fin du règne de Henri VIII, le nombre des Italiens diminua fortement, tandis qu augmentait celui des Allemands et des Flamands. Ce mouvement, qui s'accordait avec la situation politico-religieuse du royaume, en fut, sans doute aussi la conséquence. Le plus illustre, et l'un des plus anciens Allemands qui travaillèrent en Angleterre, est Holbein.

Mais on a coutume de lui attribuer bien des ouvrages qui ne sont nullement sortis de ses mains, en tout cas dont on n'a pas la preuve qu'ils lui soient dus. La porte Nord de Whitehall, qui se trouvait en face de l'endroit oîi s'élève maintenant Gwydyr House, et qui a figuré souvent, dans les

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FiG. i5o. — Chambre du Château de Sizergh. (Au Mctoria and Albert Muséum.)

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FiG. i5i. — CniRK Castle. a Oswestry,

livres, sous le nom de porte de Holbein ", était du dernier style gothique purement anglais. Elle ressemblait aux tours de Hampton Court, aux portes de la Trinité (fig. 1 43) et de Saint-Jean, à Cambridge,et à bien d'autres œuvres contemporaines. La porte Sud, ou de King Street, jadis à l'endroit où Downing Street débouche sur Whitehall, était plutôt de

Holbein. Nous ne possédons pas une bonne reproduction de cet ouvrage ; mais on peut se former un jugement par une gravure de Vertue, faite en 1 725, deux ans à peine après la démolition de la porte, d'après un dessin de Holbein lui-même. On se rend bien compte, par la vue de ce dessin, que la porte de King Street avait tous les caractères d'un ouvrage de Holbein, non seulement par l'ensemble, mais aussi par le détail. Sans doute est-ce encore à Holbein qu'il faut attribuer les culs-de-lampe de la voûte en bois de la grande salle de Hampton Court (fig. 1 53). On sait qu'ils furent fournis par un certain Richard Rydge, de Londres ; mais ils montrent trop bien la griffe du lion pour ne pas être de Holbein.

Le nombre des Allemands et des Flamands devint encore plus considérable sous le règne d'Elisabeth.

Ils eurent une influence, les premiers surtout, qui fut des plus fâcheuse pour l'art anglais. C'est

Fig. i52. — Mapperton.

(D'après Blomfield.)

iIall de Hampton Court.

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FiG. 154. — AuDLEY End.

(domlc d'iissex.

à elle qu'il faut attribuer l'ornementation déplorable et le manque de proportion qui caractérisent toutes les constructions du temps de cette reine. Les parois ornées et les manteaux de cheminée de la vieille Chartreuse, de Longleat et de Hatfield, le lourd porche d'entrée d'Audley End (fig. 1 54), les pignons de Wollaton, l'idée mauvaise d'employer des colonnes toscanes, et autres, pour des cheminées, les cariatides en balustre, tout cela, dit M. Blomfield, trahit la lourdeur de main et l'instinct purement machinal de l'ouvrier allemand. Comme le dessin architectural n'existait pour ainsi dire pas a cette époque, les constructeurs recouraient à des modèles soit académiques, soit spéculatifs, qu'ils trouvaient dans des livres. Et, dans ce dénûment, il est assurément fort regrettable que les traités d'architecture répandus en Angleterre n'aient pas été italiens plutôt qu'allemands. Car l'architecte peu instruit qui construisait du temps d'Elisabeth, n'avait, personnellement.

Fig. i55. — Montacute.

(Comté de Somerset.)

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F"iG i56. — Tombeau

dUertfort. dans

i.a cathédrale

DE SaLISBURY

aucune préférence. S'il ne choisissait pas de

meilleurs modèles, c'est uniquement parce

qu'il les Ignorait. "

J'ai déjà dit que les Allemands et les

Flamands, aussi bien que les Italiens qui les

précédèrent ne travaillèrent qu'en sous-ordre

à des monuments de quelque importance. La

seule exception à cette règle est peut-être la

Bourse de Sir Thomas Gresham, dont le plan

.paraît provenir des Pays-Bas. Elle porte,

dans la conception générale et le détail, le

cachet d'Anvers. La Bourse de Sir Thomas

Gresham se fait remarquer, dans toutes ses

parties, par une réserve et une grâce qui

n'ont rien de teutonique. En Angleterre, les

Allemands sont surtout responsables des

dessins, quelquefois pittoresques, mais le plus

souvent barbares, des manteaux de cheminées,

des cheminées, des tombeaux, etc., qui furent bâtis en si grand

nombre à partir du règne d'Elisabeth. Une des meilleures œuvres

dues â cet art anglo-allemand est le monument d'Hertfort, dans la

cathédrale de Salisbury (fig. 1 56). Ses détails, en soi fréquemment

absurdes, sont cependant coordonnés d'une manière qui n'est point

désagréable.

Pour aucun des grands monuments du règne d'Elisabeth, on

ne peut donner le nom de l'architecte qui l'a construit. L'identification la moins douteuse est probablement celle de Robert Smithson, dont les idées dominèrent à Wollaton. Un grand nombre d'œuvres ont été attribuées à John Thorpe, qui paraît n'avoir

Fig. ï5j. — Montacute.

(Comté de Somerset.)

mT-m.,

Fio. i58. — Knole.

(Comté de Kent.)

été qu'un chef de chantier.

Thomas Hoh, qui passe pour avoir bâti plusieurs des monuments d'Oxford, y compris la Tour des Cinq Ordres, n'était qu'un excellent charpentier. John Abel fut, de même, un ouvrier pittoresque, un peu grossier, dont le talent s'est exercé dans les comtés de l'Ouest, oii les forêts abondantes firent prendre l'habitude des constructions mi-partie en bois. Sir Thomas Gresham a pu être l'architecte de plusieurs des monuments qu'il fit bâtir à ses frais. Thomas Grumbol termine la liste des prédécesseurs notables d'Inigo Jones.

Le chaos Tudor n'a pas produit d'églises importantes. Après la séquestration des monastères, en 1 534- 1 539, la construction des édifices religieux fut d'ailleurs â peu près interrompue, jusqu'au moment où l'mcendie de Londres, en 1666, qui détruisit 89 églises, vint ouvrir un vaste champ â l'activité de Wren. Les principaux monuments de style Tudor furent des châteaux. Indépendamment de ceux dont il a déjà été question,

, nous citerons encore : Montacute (fîg. 155 et 157), Chalcote, Burghley, quelques parties de Longford (fig. 1 48) dans le comté de Wilts, Holland House, Kirby House, Aston Hallâ Birmingham, Knole (fig. 1 58 à 162), Buckhurst, Holdenby Kirkby Hall (fig. 202)'

Fig. iSg. — Chambre a coucher, a Knole.

Fig. i6o.

Galerie, a K.nole.

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Loseley, Littlecote, Hardwicke (fig. 163), Hatfield (fig. i 64) et Ampthill. Nonsuch Palace n'est plus connu que par de mauvaises gravures. La première Bourse Royale et Old Somerset House sont également détruites.

Comme nous l'avons déjà dit, on trouve, dans toutes

ces constructions, des in- ^'"' '*^^- — Colonnade, a Knole.

fluences rivales que l'on reconnaît aisément par le plus ou moins de goût dont elles témoignent. A cet égard, nous le repetons, les Allemands viennent en dernier lieu, après les Italiens et les Flamands.

A de rares exceptions, presque toutes les anciennes habitations en bois, ou mi-partie en bois, qui nous restent sont de l'époque des Tudor.

On n'en connaît qu'un bien petit nombre, ou le style perpendiculaire apparaisse dans sa pureté. Les plus importants manoirs sont dans le comté de Lancastre : Samlesbury, Speke Hall, Moreton Old Hall (fig. 165), Agecroft Hall, d'autres encore, nous montrent ce que l'on pouvait obtenir à cet égard. Les comtés de l'Ouest ont une foule d'habitations mi-partie en bois, qui ne sont pas sans mérite. Les principales se rencontrent àChester (fig. 166), Srewsbury, Dunster, et autres villes. Le manoir de Lyemore (Montgomery), qui fut autrefois la résidence de lord Herbert de Chenbury (fig. 167), et celui ir as u u

j,^ 1 11 /D 1 \ • ^^' ^"^' — Hardwicke Hall.

d Uckwells (berkj sont aussi (Comté de Derby.)

Fig. 162. — Chapelle, a Knole.

GRANDli-BRI.TACNE ET IRLANDE

Fio. 164. — IImmild IIocsr.

fort beaux ; le second a des détails remarquables. Dans les comtés de l'Est et du Sud-Est, le nombre des habitations de ce genre n'est pas moindre. On en trouve surtout à Ightham, Harrietsham, Wingham, Bury Saint-Edmunds, Lavenham, Saffron-Walden, Newark, etc. Enfin, il faut encore citer, comme contribuant à nous donner la mesure de la capacité artistique de l'époque dont nous parlons, une foule de sculptures sur bois pour des corniers, des portes, des fenêtres, etc.

En Ecosse et en Irlande, le caractère défensif des constructions particulières médiévales a persisté davantage qu'en Angleterre. Les exemples que nous fournit l'Ecosse portent la marque très accentuée de l'influence française qui s'est longtemps fait sentir au Nord de la Tweed. Toutefois, il n'en est aucun où n'apparaisse aussi l'ambition esthétique personnelle du constructeur. Le plus souvent, elle se manifeste par la forme des moulures des portes ou celle des chambranles de cheminées. Et, quand ces détails manquent, on la reconnaît, comme au château de Bothwell, à l'harmonie de toute l'œuvre. Il est difficile de dater les châteaux d'Ecosse, dont beaucoup sont

habités. On les a continuellement agrandis et modifiés pendant des siècles. Tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'ils constituent une variété, quelquefois supérieure à leur modèle, des châteaux construits en France à l'époque où l'insécurité les rendait nécessaires. En tant qu'ha-

FiG. i65. — MoHETON Old Hall.

(Comté de Lancastre.)

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bitatlons, les châteaux écossais du Moyen Age n'étaient pas aussi dépourvus de confort qu'on l'a prétendu. Les latrines, par exemple, y étaient aussi nombreuses et aussi bien placées que dans nos habitations modernes. De nombreuses cheminées assuraient le chauffage. Une pratique courante consistait à diviser la hauteur en deux ou trois étages voûtés que l'on subdivisait au moyen de parquets en bois. D'intéressants châteaux écossais de diverses époques, les uns en ruines, les autres encore debout et habités, sont ceux de Borthwick, Bothwell, Crichton, Campbell, Caerlaverock, Cawdor, Craigmillar, Crcsraguel, Linlithgow Palace, Dirleton, Glamis

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