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LA RENAISSANCE ANGLAISE INIGO JONES ET SIR CHRISTOPHE WREN

L'ARCHITECTURE Renaissance raisonnée ne date, en Grande- Bretagne, que des premières années dlnigo Jones. Né en 1 573, cet architecte passa une bonne partie de sa jeunesse sur le Continent ; sa carrière, en Angleterre, comme artiste indépendant, ne commença qu'en 1604, et il ne fut nommé qu'en 1615 inspecteur généréJ (les bâtiments de la Couronne. Jones a fait deux projets pour la reconstruction du palais de Whitehall. Encore qu'on ne soit pas d'accord à cet égard, il est vraisemblable que le plus ancien fut aussi le plys modeste. Jones l'aurait dessiné, en 1619, pour Jacques T', et ce n'est que quelques années plus tard, sous le règne de son successeur, qu'il aurait élaboré le fastueux projet dont le dessin est devenu une mine d'idées pour des générations d'architectes. La seule partie réalisée de ce projet, la Salle des banquets, est peutêtre la solution la plus satisfaisante que l'on puisse concevoir du problème tel qu'il se posait. Par sa destination, la construction devait être une salle a manger de cérémonie, aménagée pour des spectateurs ; extérieurement, elle devait former un lien entre d'autres parties plus hautes, et d'utilité plus complexe, du palais. Eu égard à ces difficultés, il est à peine exagéré de dire que le second Whitehall de Jones est la conception la plus étonnante qui soit jamais sortie du cerveau d'un architecte (fîg. 170). Ce Whitehall fut l'œuvre d'un homme qui apprit, en Italie, la grammaire de son

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FiG. 171. — Whitehall.

(Par Inigo Jones. D'aprùs une gravure de Millier.)

art et revint dans sa patrie pour y élaborer le plan d'un palais, de nature à dépasser, en étendue et en magnificence, tout ce que Ton connaissait. Aucune tradition n'existait pour lui venir en aide ; son génie y suppléa et produisit une œuvre, parfaitement homogène, dans le sentiment national. Le plus grandiose des deux projets était fait pour un édifice qui aurait mesuré près de 400 mètres de long sur 300 mètres de large, ce qui correspond à une surface quatre fois plus grande que celle qui est occupée par le Parlement actuel (fig. 171). Cet édifice devait comprendre sept cours intérieures, dont la plus grande, entourée de pavillons magnifiques de 25 à 35 mètres de haut, aurait compté plus de 250 mètres de long sur 1 25 mètres de large. A droite et à gauche de cette cour, il devait en exister trois autres, toutes quadrangulaires, sauf la cour médiane de l'Ouest, qui aurait été de forme ronde. Le seul détail que l'on ait critiqué de ce plan général est la ligne de ciel, qui aurait comporté une paire de tourelles sur chaque façade (fig, 1 70). Mais il ne faut pas oublier que Jones, de même que Wren, Alfred Stevens et d'autres grands artistes, perfectionnait toujours ses projets lors de leur exécution. On peut croire qu'il n'aurait point manqué d'élaguer de son plan ce qu'il avait de défectueux et que les tourelles n'auraient jamais été bâties. Ainsi il n'a tenu qu'au hasard d'une révolution que l'Angleterre possédât une œuvre sans égale. Si Charles I " avait conservé sa tête sur ses épaules, on aurait, à Londres, le pendant civil de la cathédrale de Saint-Paul. Le reproche que l'on a fait si souvent à cette ville d'être pauvre en monuments ne serait plus fondé. Car

LA RENAISSANCE ANGLAISE

FiG. 172. — Plan du rez-de chaussée de Whitehall. (Par Inigo Jones. Echelle au 3.600" environ.)

le projet de Jones, parfaitement mûri, n'avait rien d'un château en Espagne. Sa réalisation complète était décidée ; on l'avait commencé, et son interruption n'a tenu qu'à des causes purement fortuites. Nous avons dit que les dessins de Whitehall étaient devenus une mine d'idées architecturales. Ceux qui sont au courant de tous leurs détails peuvent, en effet, les retrouver dans une foule de rues des

' cités anglaises. Un des exemples les plus frappants est la fausse tentative de style Renaissance de Sir George Gilbert Scott, à Westminster. Une grande partie de l'architecture du Home Office

I est faite de tranches prises dans les façades de Whitehall. La seule

; différence tient à la puissance de Jones et à la faiblesse de Scott, qui

j travaillait à tâtons, dans un style qu'il ne connaissait point. On s'en rend surtout compte par les substructions. Celles de Whitehall sont superbes ; la beauté et la vigueur s'y combinent et font admirer l'arcade rustique qui soutient le grand mur au-dessus d'elles. Le rez-

, de-chaussée à panneaux de Scott est, au contraire, d'une faiblesse

I et d'un écrasement déplorables.

I Les autres œuvres d'Inigo Jones ont fait l'objet de nombreuses discussions ; mais beaucoup de monuments, comme l'hôpital Hériot,

FiG. 173. — PORCilE

DE Sainte-Marie, a Oxford.

à Edimbourg, le porche de Sainte- Marie (fig. 1 73) et le carré intérieur du Collège Samt-Jean, à Oxford, et la Bourse de Copenhague, lui ont été attribués sans preuves suffisantes, parfois même contre toute probabilité. Parmi les édifices dont certaines parties dérivent de ses plans, nous pouvons citer : l'hôpital de Greenwich (fig. 1 74 et 1 75) ; Wilton House (y compris les deux salles splendides qui sont connues sous les noms de double cube et de simple cube), près de Salisbury ; peut-être Cobham Hall (fig. 1 76) dans le comté de Kent ; l'église de Saint-Paul, à Covent Garden (fig. 1 77) ; peut-être Ashburnham House avec son bel escalier (fig. 1 78), etc. " La capacité extraordinaire de Jones, a dit Blomfield, est démontrée par la façon merveilleuse dont il débarrassa l'architecture anglaise des puérilités allemandes. Le développement que prit cette architecture, grâce à lui, procédait, il est vrai, des œuvres italiennes ; mais il sut si bien en approprier les éléments aux traditions anglaises que ses idées furent acceptées immédiatement et qu'elles ont été appliquées, pendant cent cinquante ans, par les meilleurs esprits de l'Angleterre. La force principale de Jones a été le sens approfondi qu'il possédait de la proportion, son mépris de l'élégance fade, la rare distinction de son style. Il disait lui-même que l'architecture doit être solide, de bonnes proportions viriles et simplement conçue. " Personne mieux que lui n'a réalisé cet idéal de son art. Il faut ajouter à cela que Jones a possédé au plus haut point cette qualité si importante, qui consiste, pour le grand artiste, à faire passer quelque peu de sa personnalité dans chaque détail de son œuvre. 11 en est résulté que ses travaux, indépendamment des traits généraux qui les distinguent, ont tous un caractère individuel, qui les met au rang d'une création.

Fig. 174.

— Hôpital de Greenwich.

(Inigo Jones.)

LA RE.\AISSA.\CE ANGLAISE

Les années qui suivirent la mort de Jones furent pauvres en beaux monuments. John Webb. qui eut à surveiller a WMton House. à Amesbur>', a Ashburnham House dans le Dean's Yard, a West- I minster et. probablement, a Gunnersbury et à Greem\ich. 1 exécuj tien des plans de Jones, fit lui-même un assez grand nombre de travaux ; mais la plupart ne sont pas heureux. La meilleure peutêtre des oeuvres qui lui sont personnelles est Thorpe Hall, près

F:g. 176. — CoBHAM Hall. Partie attribuée à /nig^o Jo-u (Comté de Kent.}

FiG. 177. — Saint-Paul, a Covent Garden. (Inigo Jones.)

de Peterborough, qu'il construisit pour Oliver S. John. On y retrouve beaucoup des heureuses proportions et de la dignité des plans de Jones. On peut donc dire que l'architecture Renaissance anglaise ne fit rien qui vaille la peine d'être noté, pendant le temps qui s'écoula entre la mort de Jones et les premiers travaux de Wren.

Christophe Wren naquit en 1632. Son père était doyen de Windsor, et son oncle, Mathieu Wren, évéque d'Ely. D'abord élève de Busby, à Westminster, Wren fut ensuite étudiant privilégié de Wadham Collège, à Oxford ; il compléta ses études, vers l'âge de vingt et un ans, à Ail Soûls Collège. Wren s'intéressa, dans sa jeunesse, aux mathématiques, à la mécanique et, d'une manière plus générale, aux sciences appliquées. Ce ne fut qu'en 1661, alors qu'il avait vingtneuf ans, qu'il s'occupa pratiquement d'architecture et devint auxiliaire de Sir John Denham, inspecteur général des travaux. Peu de temps après, il construisit la chapelle de Pembroke Collège, à Cambridge, et le Sheldonian Théâtre, à Oxford. On lui a attribué l'Ashmolean Muséum ; mais ce monument est plutôt l'œuvre d'un architecte oublié du nom de Wood. A Oxford, le meilleur plan de Wren est celui de l'intérieur de la chapelle du Collège de la Trinité (fig. 179). Une occasion de bâtir, la plus grande qu'un architecte ait jamais connue, lui fut fournie par l'incendie de Londres, dans le courant de 1 automne de 1666. Wren dressa, à cette occasion, un plan magnifique pour la réédification de la cité sur de nouvelles lignes ; mais ce plan n'eut aucune suite :

Fig. 178. — ASHBURNHAM HOUSE.

(Escalier d'après Blomfield.^

LA RENAISSANCE ANGLAISE

FiG. 179. — Chapelle

DU Trinity Collège,

A Oxford. (Wren.)

le conservatisme anglais et d'autres raisons s'y opposèrent. Wren fit rebâtir la cathédrale et 54 églises, dont la plus fameuse est celle de Saint- Etienne, à Walbrook (fig. 180). L'architecte, à l'aide de procédés fort simples, autant qu'ingénieux, est arrivé à produire, à Saint- Etienne, un effet très imposant. On a prétendu que Wren, pour cette église, s'était inspiré de certaines basiliques orientales. Ce n'est pas probable, car il avait un modèle bien plus rapproché, celui de Sainte- Anne, à Haarlem, qui incarnait la même idée. Si Saint- Etienne est la meilleure des petites églises de Wren, le clocher de l'église de Bow, à Cheapside (fig. 181), l'emporte sur toutes ses constructions de même nature. Il y a résolu ce problème d'adapter le détail presque classique à un ouvrage de conception verticale. Parmi les autres œuvres de Wren, il est impossible de ne point citer les dômes et les colonnades de l'hôpital de Greenw^ich (fig. 1 74 et 1 75), qui sont une des meilleures conceptions de l'architecture Renaissance ; le Monument de Londres ; l'église Saint- Bride, de Fleet Street (fig. 182) ; la partie orientale du palais d'Hampton Court (fig. 1 83 et 1 84) ; la bibliothèque du Collège de la Trinité, à Cambridge ; enfin Temple Bar, que l'on a si fâcheusement démoli en 1 878. Mais c'est surtout â l'église de

Saint-Paul (fig. 185 et 186) que le nom de Wren restera attaché, bien que le plan de la cathédrale de Londres ne soit pa«, au demeurant, aussi parfait que celui de quelques-unes des œuvres du même architecte.

L'église de Saint-Paul ne fut réellement commencée qu'en 1672. Le plan suivi ne fut pas le premier ; Wren en avait déjà fait deux, que l'on ne peut omettre de mentionner. L'un est surtout connu par un modèle en bois, qui est actuellement déposé dans une chambre supérieure de la cathédrale ; l'autre est un dessin, scellé par le roi et désigné sous le nom de warrant design. Le modèle est celui d'une église qui n'au-

Fig. 180. — Eglise

Saint-Etienne,

A Walbrook. (Wren.)

rait pas valu extérieurement la cathédrale

ide Saint-Paul actuelle, mais aurait eu sur elle l'avantage d'un plan meilleur et de dispositions intérieures préférables. L'influence du Duc d'York et aussi, peut-être, les goûts secrets du Roi, qui estimait que cette église s'accorderait mal avec le rituel

de la religion romaine, le firent rejeter. Le warrant design a pu ne pas être fait bien sérieusement. Il est possible que Wren ne l'ait destiné qu'à donner le change aux deux partis hostiles, tandis qu'il élaborait le beau projet que nous connaissons. L'histoire secrète des divers projets de Saint- Paul n est pas connue. On peut cependant soupçonner que l'intelligence malicieuse de Charles II a été pour quelque chose dans le warrant design. Le roi avait à compter, effectivement, avec Rome et avec Londres, ou, SI l'on préfère, avec son frère et la Cour de France d'une part, avec le peuple anglais de l'autre. Telle qu'elle est, la cathédrale de Samt-Paul n'en est pas moins la mieux réussie des construites, en Europe, pendant la Renaissance. La basilique de Saint- Pierre, à Rome, l'emporte sur elle en étendue et aussi par la splendeur de sa décoration intérieure ; mais, dans son ensemble, le dessin extérieur de la cathédrale de Saint- Paul est de beaucoup meilleur que celui de la basilique de Saint- Pierre. Quant aux autres églises de style analogue, comme le Panthéon et les Invalides à Pans, Saint- Isaac à Saint-Pétersbourg, on peut, par comparaison, les juger relativement peu importantes : elles n'ont point le cachet Imaginatif spécial, qui rend si imposante la masse énorme de l'église de Samt-Paul.

Avec celte cathédrale et les 54 églises dont nous avons déjà parlé, on doit encore à Wren 8 collèges, 35 grandes salles, 4 palais et plus de 40 autres monuments. La partie orientale d'Hamp-

FiG. i8i. — Eglise

DE BOW. A ChEAPSIDE.

(Wren.)

églises

FiG. 182. — Saint- Bride (Fleet Street). (Wren.)

LA RENAISSANCE ANGLAISE

FiG. l83. — Angle Sud-Est dHampton Court. (Wren.)

ton Court est, après Saint- Paul, la meilleure de ses œuvres. Pour la construire, Wren fut oblige de détruire une étendue considérable du palais Tudor, et cette perte est regrettable ; mais on serait presque tenté de l'excuser, quand on considère la beauté de l'édifice qu'elle nous a valu. Non seulement, d'ailleurs, les constructions de Wren, à Hampton Court, sont belles par elles-mêmes, mais on en peut dire qu'elles offrent un confort qu'on ne trouvait guère dans les palais à cette époque. Tous les visiteurs d'Hampton Court sont d'accord sur ce point. Nulle part ailleurs on n'a fait un emploi plus judicieux des matériaux, et notamment de la brique rouge. Wren fit aussi un plan, qui n'a pas été exécuté, pour certaines parties de Bushey Park et construisit, pour le Collège de la Trinité, à Cambridge, des annexes qui mériteraient presque le nom de palais. Le plan de la Bibliothèque de ce collège est un des plus heureux qu'il ait produits. Mais cet artiste a eu recours à un expédient qu'on ne saurait admirer, pour masquer le manque d'accord entre l'extérieur et l'intérieur du soubassement, qui est plus haut en dehors qu'en dedans. Wren fit encore d'autres travaux, qui ne peuvent être étudiés dans cette esquisse. Il nous suffira de mentionner les tours actuelles de l'abbaye de Westminster et quelques églises gothiques " de la cité, ainsi que l'étage supérieur de la

FiG. 184. — Hampton Court. (Wren.) (Vue intérieure.)

tour Tom, à Oxford. Si intéressantes que soient ces œuvres, pour celui qui étudie la personnalité de leur auteur, elles n'ont rien a voir avec le développement de l'art anglais.

Ce ne fut pas seulement comme artiste de génie que Jones et Wren ont bien mérité de leur pays. Ils confirmèrent aussi la tradition, qui veut que les architectes anglais aient été les meilleurs dessinateurs de plans de tout l'univers. En se préoccupant, comme ils l'ont fait, d'ouvrir largement leurs édifices a la lumière, à l'air et au public, ils ont témoigné d'une hardiesse et d'un bon sens FiG. i85. - Cathédrale ^^i furent, en somme, sauf de rares

deSaiint-Paul,vuedeLudgateIIill. éclipses, la caractéristique des constructeurs anglais. Nous ne nous limitons pas, d'ailleurs, pour porter ce jugement, aux œuvres achevées de Jones et de Wren. L un et l'autre ont laissé une foule de projets, de dessins, d'esquisses, qui contribuent, pour leur part, à mettre en lumière la puissance de ces deux architectes.

Les principales collections de ces plans sont aux collèges de Worcester et de Ail Soûls, à Oxford, à Chatsworth et au Soane Muséum.

Ce n'est pas trop d'ajouter que nous considérons Jones et Wren comme les plus grands de tous les architectes ", en donnant à ce terme le sens qu'on lui attribue de nos jours. Leurs œuvres ne se placent point à côté des productions de l'architecture grecque ou de

l'architecture gothique ; ^^^ ^g^ cathédrale de Saint-Paul.

mais, en aucun temps, il (Wren.)

LA RENAISSANCE ANGLAISE

ne s'est trouvé d'hommes dont le génie et l'activité aient produit de meilleurs résultats. On a comparé Jones à Palladio, et Wren à Mansard. Mais le génie de Palladio n'avait pas la puissance de celui de Jones et il n'est pas téméraire de supposer que Palladio n'aurait jamais conçu Whitehall. Quant aux facultés de Mansard, il ne semble pas qu'on puisse les mettre, un seul instant, en parallèle avec l'immense variété, le goût, le sens de la proportion, le jugement, l'ingéniosité et l'imagination féconde de Sir Christophe Wren, dont le talent a été, de plus, sans égal pour mettre l'œuvre en harmonie avec son entourage.

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FiG. 187. — Somerset House. (Sir William Chambers.)

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