M. ÉVARISTE DUMOUUN. — LA SALLE LOUVOIS ET LE BARIL DE POUDRE
La tactique des adversaires du rossinisme fut très-habile. Mutilée par leurs soins, on le doit croire, ritaliana in Algieri passa presque inaperçue en 1817. En 1818, ils avaient répandu le bruit de la mort de Rossini avec le zèle le plus touchant. Le grave Moniteur dut prendre la parole pour démentir ce bruit.
Il fallut cependant céder quelque chose aux réclamations et aux vœux de certains artistes et de certains dilettantes, désireux, les uns de chanter de la musique de Rossini, les autres d'en entendre, et Ton choisit, en 1819, une simple farza^ c'est-à-dire un opéra bouffe en un seul acte, dans le répertoire du maître de Pesaro, déjà si riche en grands ouvrages, pour se débarrasser des réclamations et des vœux sans faire courir trop de dangers à la sainte
cause de la résistance. On savait bien que ce u*est pas avec une œuvre de la dimension de Vlnganno felice que la renommée d'un compositeur peut s'établir définitivement à Paris, quel que soit, d'ailleurs, le mérite de cette œuvre.
Enfin, on avait dû céder à une clause formelle de l'engagement de Garcia, et monter, avec la plus mauvaise grâce possible, cet ouvrage d^un mérite secondaire qui se nomme le Barbier de Séville. Maïs on avait pris les précautions les plus philanthropiques, soit pour en empêcher le succès, soit pour enrayer ce succès, si, par miracle, la vitalité de Touvrage de Rossini par\cnail à dominer tous les mauvais vouloirs. La première représentation du BoT" hier, souvent annoncée, avait été relardée le plus possible, et, pendant le teaips de ce retard, on montait avec toute la sollicitude imaginable l'ouvrage de Paisiello, qui porte le môme titro, afin de pouvoir lopposer avec toute l'opportunité voulue à ia production du jeune et téméraire compositeur; et l'on avait arrangé les choses de façon à faire demander le Barbier de Paisiello par la plus grande partie des journaux influents.
Cependant, à la troisième représentation de l'œuvre de l'auteur de la Molinaray la salle demeura vide ; le public, mis en demeure de comparer et de juger, avait prononcé son verdict. A compter de ce moment, le Barbier de Rossini, où M"' MainvielleFodor remplaça M"' Ronzi-Debegnis dans le rôle de Rosine, obtint l'éclatant succès qu'il mérite et méritera toujours, et les gens influents qui dirigeaient toutes choses au Théâtre-Italien de Paris renoncèrent à faire représenter le Barbier de Paisiello pour les banquettes et les pompiers.
Ces gens habiles virent bien qu'il ne fallait pas songer à étoufier dans l'ombre, à écarter par des fins de non recevoir le reste du répertoire de Rossini. Aussi, préparèrent^ils la représentation d'il Turco in Italia^ afin de faire, comme on dit, la part du feu ; et ce dernier ouvrage, qui, si charmant soit-il, ne peut cependant être mis au rang du Barbier y fut en général beaucoup mieux traité
par les journaux que le chef-d œuvre comique de Rossini, les citations du précédent chapitre lont assez fait voir.
Mais « les petits hanicrochements sont cachés soubz le pot aux roses, » dit Rabelais. En obéissant aux désirs du public du Théâtre-Italien, qui voulait du Rossini à toute force, les gens habiles lui en donnèrent plus qu'il ne fallait dans il Turco in lialia. ils avaient eu soin, en effet, d'intercaler dans cet ouvrage des morceaux capitaux pris dans d autres partitions de son auteur alors inconnues à Paris , — Tincomparable sextuor de Cenereniola, par exemple,— dans le double but de diminuer les chances de succès de ces partitions, au moment où il faudrait enfin les livrer à Tempressement irrésistible du public, et de fortifier, par des apparences de preuves, l'accusation de se répéter incessamment, qu'ils n'avaient pas manqué de prodiguer sur tous les tons et dans tous les modes au compositeur dont l'inépuisable fécondité les désolait.
Il est, d'ailleurs, aussi facile d'expliquer l'effroi de ces tacticiens qu'il est difficile de justifier les moyens dont ils firent usage. L'invasion d'un répertoire de trente -quatre opéras dans un pays comme le nôtre, où les théâtres sont fort rares, les faisait frémir pour leurs intérêts d'amour-propre, de position et d'argent. La perspective de l'inévitable succès de la plupart de ces opéras, succès qui ne pouvait manquer d'attirer leur auteur à Paris, les faisait frémir encore davantage, s'il est possible. Qu'allaient devenir ces gens habiles si Rossini venait en France, et y déployait cette fécondité, cette facilité prodigieuses, qui lui avaient permis de créer en treize jours le Barbier ^ en vingt jours Otello et en dix-huit jours Mose? Ils ne pourraient résister à la concurrence d'un compositeur capable d'écrire une partition d'opéra comique en une semaine!
Le plus épouvanté, et, par conséquent le plus actif des tacticiens de la résistance, fut Ferdinand Paër; non-seulement il craignait Rossini le compositeur, mais encore il craignait, et à juste titre, Rossini le chanteur et Rossini l'accompagnateur. Pourquoi? Les extraits suivants de la notice consacrée à l'auteur de VAgnese par
H. Fétis, (kns sa Biographie universelle des Musiciens, le feront assez connaître :
« Paris, dit M. Fétis, semblait devoir exercer sur Tauteur de Camilla... Theureuse influence qu'il avait eue sur d'autres artistes célèbres.., c'est-à-dire transformer son talent... et surtout lui faire justiûer par de belles compositions le choix que TEmpereur avait fait de lui pour diriger sa musique... Il n'en fut point ainsi, car dès ce moment Paër borna lui-même sa carrière aux soins d'une courtisa- NERiE peu digne d'un tel artiste. Incessamment occupé de détails de représentations à la cour, ou de concerts, on le vit... ne plus produire qu'à de longs intervalles un Numa Pompilio, une Didone, une Cléopâtra et des Baccanii, qui n'ajoutèrent rien à sa renommée. Accompagnateur parfait et chanteur escellefUy c était aux succès de ces deux emplois qu'il avait borné son ambition... Lorsque le prince, qui payait ses services avec tant de magnificence, eut été renversé du trône, ce n'est point à son génie... que Paër demanda des ressources contre l'adversité! Faible comme tous les hommes de cour que la fortune abandonne, il ne fit que se plaindre et se rabaisser encore y jusque-là qu'il se mit à remplir chez de simples particuliers le rôle qu'il avait joué près de Napoléon. On le voyait chaque matin courir chez des chanteurs ou des instrumentistes, perdre son temps à préparer des soirées de musique, à concilier de petits intérêts d'amour-propre, et quelquefois a ouRDm de misérables noirceurs ITALIENNES contro lartisto qu'il n'aimait pas ou dont il croyait avoir à se plaindre... En 1812, Paër avait été choisi par Napoléon pour succéder à Spontini dans la direction de la musique du Théâtre- Italien. Il conserva cette position après la restauration de 1814. Lorsque M"' Catalani eut obtenu l'entreprise du Théâtre-Italien, elle choisit Paër pour en diriger la musique. Sa faiblesse pour les prétentions de cette femme. .. compromit alors le nom de Paër aux yeux des artistes et des amateurs instruits. Elle eut pour résultat, en 1818, la destruction et la clôture du théâtre... La maison du roi reprit ce spectacle à sa charge, et Paër rentra dans la direction de la
musique... On remarqua qu'il éloignait autant qu^il pouvait le mo* ment de Tapparition, à Paris, des opéras de Rossini, et que lorsqu'il fut obligé de mettre en scène le Barbier de Séville, pour le début de Garcia, et de lui faire succéder quelques autres ouvrages du même compositeur, il employa de certaines mahcmvres sourdes pour nuire à leur succès. »
C'est à ces nobles mains qu'était, en partie, confié le destin du répertoire de Rossini à Paris. Aussi pas un des ouvrages de ce répertoire n'a-t-il été exécuté tel que le compositeur l'a écrit. Suppressions, adjonctions, transpositions, mauvaises distributions de rôles, dérangements de toute sorte, rien ne fut épargné pour en diminuer ou en détruire PelTét. Et de l'époque de ces belles combinaisons datent, chez nous, certains préjugés contre le rossinisme, dont le temps n'a pas complètement fait justice.
Au Turco in Italia succéda, au Théâtre-Italien de Paris, Torvaldo € Dorliskay dont la première représenlation eut lieu le mardi 21 novembre 1820. M"* Naldi remplit le rôle de Dorliska etPellegrini celui du tyran.
Le Constitutionnel du 23 novembre 1820 dit, au sujet de cet ouvrage : « Les plus intrépides dilettanti n ont pu résister à l'ennui qu'ils ont éprouvé. C'est pourtant Rossini qui a composé la musique de cet opéra, qu'on ne joue plus en Italie et qu'on a eu la bizarre idée de monter à Paris. Rossini lui-même ne compte plus cette composition parmi celles qui sont dignes de lui. »
Et c'est précisément parce que Rossini ne comptait plus la partition de Torvaldo e Dorliska parmi celles qui sont dignes de lui qu'on eut la bizarre idéejie la faire entendre à Paris. Ne fallait-il pas calmer l'effervescence produite chez les dilettantes par l'éblouissant Barbier, et maintenir à une assez haute température il Turco in Italia?
La Pietra delParagone fut représentée le jeudi 5 avril 1 821 . Les rôles furent tenus par Garcia, Pellegrini, Debegnis et M"""* Ronzi Debegnis.
Du délicieux ouvrage qui fit exempter Rossini de la conscriplioD en 1812, les tacticiens avaient fait un pastiche insupportable. Qu'on en juge! « Ce qui a produit le plus d'effet dans Tœuvre, dit le Journal de Paris du 9 avril 1821, ce sont deux duos, Tun de Generali, l'autre de l'acteur Pellegrini. »
Le Journal de Paris néglige de dire que les tacticiens avaient eu Taudacede supprimer l'admirable final Sigillara, qui avait fait en grande partie la fortune de la Pietra del Paragone à Milan. Il l'ignorait sans doute, et les autres journaux n'en savaient pas beaucoup plus que lui au sujet cette caressante suppression.
a A l'exception de trois ou quati*e morceaux, dit la Gazette de France du 9 avril 1821, cette musique manque de cette chaleur, de cette originalité qui caractérisent d au très productions de Rossini . »
Le Journal des Débats fait justice, dans une certaine mesure, des procédés de l'administration du Théâtre-Italien. « Est-ce honorer un compositeur célèbre, demande-t-il dans son numéro du 16 avril 1821, que de lui imputer un misérable pastiche, dans lequel on a intercalé des airs qui lui appartiennent véritablement, mais qui ont été faits pour une autre pièce, et pour une pièce d*un genre absolument opposé? »
Mais, ô Débats ! Paër et sa docte cabale ne tenaient pas du tout à honorer Rossini.
La première représentation d'Otello eut lieu à Paris, le mardi 5 juin 1821. Le rôle du More fut rempli par Garcia, celui d'Ëimiro par Levasseur. M'"'' Pasta débuta dans celui de Desdemona.
Les débats du procès de la conspiration du 19 août 1820, à la Cour des pairs, absorbaient la presque totalité des colonnes des journaux de cette époque.
Le Journal de Paris dit, au sujet à'OtellOy dans son numéro du 7 juin 1821 : « Ou trouve de l'originalité dans les motifs, des chants heureux et, s'il faut le dire, quelques réminiscences. ■
La Quotidienne se contente d'annoncer la première représentation, et la Gazette de France est muette.
Le Constitutionnel à\k 18 juin 1821 dit : « VOtelio de Rossini est entenda à Louvois avec beaucoup d'admiration et un peu d^ ennui. La débatante, M"* Pasta, dont la voix a plus d'étendue que de suavité, a réussi. Le rôle du More fait le plus grand honneur à Garcia, et Levasseur s*est également distingué dans le rôle du père de Desdemona, par la beauté de sa voix et la grande précision de sa méthode de chant, o
C^est par le compte rendu A^Otello que Castil-Blaze fit son eQ.lrée au Journal des Débats. Avec lui, nous allons enfin trouver quelque compétence dans la critique musicale. Il était temps.
a La musique à'Otello, dit-il dans le feuilleton du Journal des Débats du 18 juin 1821 , signé XXX, étincelle de beautés du premier ordre ; on y trouve le charme, le sentiment, le brillant coloris, la verve, les efiets entraînants de Tauteur du Barbier de Sé^ ville... Le final du premier acte a excité des transports qu'il serait difficile de décrire... V harmonie varie les formes sans jamais en altérer les gracieux contours... Le troisième acte est celui dont la musique oflre le plus d'originalité ; la couleur en est sombre ; la romance du Saule^ que Desdemone chante en s'accompagnant de la harpe, est d'un merveilleux effet. Le sifflement lugubre des vents se mêle à d'harmonieux accords... Les prestiges de Tart musical s'unissent admirablement à cette scène que Fauteur a traitée avec une grande supériorité de talent. »
A la bonne heure ! voilà donc un critique instruit de Tart dont il parle; cela console un peu des observations ridicules des littérateurs non musiciens, lesquels n'avaient d'autre ressource^ pour trancher du connaisseur et de l'écrivain spécial, que celle de prendre les renseignements et le mot d'ordre de certains compositeurs plus ou moins hostiles aux ouvrages de Rossini.
Xa Gazza Ladra fut représentée le mardi 18 septembre 1821. Elle eut pour interprètes M"* Mainvielle-Fodor, M"* Rossi , Galli, Bordogni et Graziani.
a S'il existait quelque las^tude dans la salle avant que la véri-
table représentation commençât, dit la Quotidienne du 20 septembre 1821, Tallure vive, originale et brillante de Rossini Ta foit bientôt disparaître... Les connaisseurs ont trouvé dans ce morceau (l'ouverture) assez de caractère , de véritable richesse et d'entraînement, pour que les applaudissements aient été unanimes... Il y a cependant nne chose qui peut arrêter son essor à Paris (l'essor de la partition) sans diminuer le mérite de son auteur, c'est le grand nombre des emprunts qu'on lui a faits pour le Barbier et pour le Turc. Une partie de ce qu'elle a de plus brillant n'est plus nouveau pour nous. »
Mais c'était précisément pour que la Gazza et beaucoup d'autres ouvrages de Rossini ne parussent pas nouveaux à Paris le jour de leur première représentation, qu'on leur avait fait tous les emprunts dont on avait bourré le Barbier^ il Tiirco, la Pietra del Paragone et le reste. tactique!
a Rossini, dit M. Évariste Dumoulin dans le Constitutionnel du 20 septembre 1 82 1 , a un autre avantage que celui de la nouveauté : depuis quelques années Part théâtral a fait de grands progrès chez les artistes italiens dont nous avons ici l'élite, et hier la Pie -voleuse a été jouée par eux mieux peut-être qu'elle ne pourrait l'être sur nos meilleurs théâtres. »
Mais ces artistes italiens chez qui l'art théâtral avait fait de si grands progrès, ils avaient tous été formés par la musique de Rossini, que l'opposition accusait sans cesse d'être anti-dramatique et anti-théâtrale.
« Supposez de pareils interprètes, ajoute M. Ëvariste Dumoulin, supposez de pareils interprètes exécutant dans leur nouveauté 5y/vain, Félix, Camille^ Euphrosine, MontanOj Jeannot et Colin^ la Caverne^ les Deux Journées, Zordime et Zulnare, et vous me donnerez DES NOUVELLES DE ROSSINI I •
Oui, supposez de pareils interprètes aux ouvrages dont parle M. Évariste Dumoulin, et vous verrez qu^il sera plus facile de donner des nouvelles de Rossini à ce perspicace feuilletoniste que de
donner à Rossini des nouvelles de Zoràime et Zidnare, par exemple.
« Le Barbier de Séville, dit Castil-Blaze dans le Journal des Débats du 20 septembre 1821, a fourni quelques exemples très-plaisants de la versatilité de nos aristarques musico-littéraires. — Elle {la Gazza) renferme tant de choses remarquables, qu'on peut en retrancher le morceau critiqué (le chœur du jugement, où il trouve des réminiscences d'un passage de VOrphée de Gluck). Il en restera assez pour faire im bel et long opéra. »
Le public ratiGa, par son empressement et sa chaleureuse attitude aux représentations de la Gazza^ Topinion de Castil-Blaze, et laissa M. Évariste Dumoulin dire tout seul dans le Constitutionnel : <x Les dilettantes prétendent que, pour porter un jugement sain sur une composition de cette importance, il faut l'entendre dix fois au moins : Je consens bien à aller voir une fois encore le second