A COLBERT
A Fontevrault, ce 10 août 1G75.
Faites-moi l'honneur d'agréer que j'aie recours à votre protection pour une affaire qui m'est de la dernière importance et sur laquelle je ne vous importune qu'après avoir tenté toutes les voies imaginables de vous épargner la peine de m'en entendre parler. Celte affaire. Monsieur, qui me donne tant d'inquiétude, est la taxe qu'on veut imposer, tant à celte abbaye qu'aux prieurés qui en dépendent, pour les nouveaux acquêts qui peuvent y avoir été faits. Il y a six mois que je tiens un agent à Paris pour obtenir un arrêt du conseil du roi qui nous décharge de la dite taxe, et j'ai fait attacher à ma requête tous les anciens et les nouveaux privilèges qui fondent ma demande, mais surtout les deux lettres
* Bibl. imp. Ms?. Mélangea Colhert, vol. lOr) bùi, fol. 387. — CeUe lettre donne une idée du style administratif de l'abbesse de Fontevrault, et de l'insistance avec laquelle elle défendait les intérêts de sa maison.
patentes de confirmation des privilèges qu'il a plu au roi d'accorder ù feu madame de Fontevrault et à moi. Le tout, Monsieur, a été communiqué à M. le procureur du roi des francs-fiefs, et dans le temps que je croyois qu'il donneroit les mains à la conclusion de mon affaire, M. Berryer^ est survenu, qui a dit à mon agent qu'il falloit payer et que la décharge que je prétendois ne me seroit point accordée.
Je vous avoue, Monsieur, que cette déclaration m'a mise dans une surprise et dans un embarras inconcevables. J'ose cependant espérer que vous voudrez bien m'en tirer en me procurant l'obtention de l'arrêt que je désire. C'est, Monsieur, la très-humble grâce que je vous demande et dont je vous serai toute ma vie obhgée. Pour peu que vous vous donniez la peine d'examiner mes prétentions, vous coimoîtrez bien qu'elles sont fondées en justice, et que d'ailleurs elles ne peuvent faire nul préjudice à Sa Majesté ni à ses traitans, puisque, dans cinquante ans, il n'a été fait ici aucun acquêt et que feu madame de Fontevrault a fait seulement deux échanges qui ne valent pas cinq cents livres de rente.
L'extrême pauvreté de ma maison m'a obligée, Monsieur, à vous entretenir de tout ce détail qui sans doute vous ennuiera très-fort. Je vous supplie très-humblement de me pardonner ma liberté et de ne me pas refuser votre protection que je vous demande encore avec la dernière instance. Je recevrai cette nouvelle faveur, s'il vous plait de me l'accorder, avec tout le ressentiment possible. Faites-moi, s'il
* Louis Rerryer, d'abord secrétaire du conseil, puis des commandements de Mario-Thérèse, procureur syndic perpétuel des secrétaires du roi, conseiller d'État en lOOi. On sait que madame de Sévigné ne le ménage pas dans ses lettres sur le procès de Fouquet. Il devait sa forluno à ColbtMt. A la mort de ce dernier, il fut dénoncé comme concussionnaire. Une commission avait été nommée pour vérifier .ses comptes, quand sa mort fit cosser les poursuites commencées. Il avait été un des directeurs de la Compagnie des Indes orientales.
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VOUS plaît, Monsieur, l'honneur do \o croire et d'èlre persuadé que je serai toute ma vie fort vêrilablement votre très-lnimble et très-obéissante servante.