VI AVERTISSEMENT
qu'eux, ou avec eux par une fréquentatiou continuelle, et qui se sent si proniptement, et avec tant de plaisir. Avec cela, très-savante, même bonne théologienne, avec un esprit supérieur pour le gouvernement, une aisance et une facilité qui lui rendoit comme un jeu le maniement de tout son Ordre et de plusieurs grandes affaires qu'elle avoit embrassées, et où il est vrai que son crédit contribua fort au succès ; très-régulière et très-exacte , mais avec une douceur, des grâces et des manières qui la firent adorer à Fontevrault, et de tout son Ordre. Ses moindres lettres étoient des pièces à garder, et toutes ses conversations ordinaires, même celles d'affaires ou de discipline, étoient charmantes, et ses discours en chapitre les jours de fête, admirables. Ses sœurs l'aimoient passionnément, et malgré leur impérieux naturel, gâté par la faveur au comble, elles avoient pour elle une vraie déférence. Voici le contraste. Ses affaires l'amenèrent plusieurs fois et longtemps à Paris. C'était au fort des amours du roi et de madame de Montespan. Elle/ut à la cour et y fit de fréquents séjours, et souvent longs. Â la vérité, elle n'y voyoit personne, mais ellenebougeoit de chezmadame deMontespan, e;itre elle et le roi, madame de Thianges et le plus intime particulier. Le roi la goûta tellement qu'il avoit peine à se passer d'elle. 11 auroit voulu qu'elle fût de toutes les fêtes de sa cour, alors si galante etsimagnifique. Madame de Fontevrault se défendit toujours opiniâtrement des publiques, mais elle n'en put éviter de particulières. Cela faisoit un personnage extrêmement singulier. Il faut dire que son père la força à prendre le voile et à faire ses vœux, qu'elle fit de nécessité vertu, et qu'elle fut toujours très-bonne religieuse. Ce qui est très-rare, c'est qu'elle conserva toujours une extrême décence personnelle dans ces lieux et ces parties, où son habit en avoit si peu. Le roi eut pour elle une estime, un goût, une amitié que réloignemtnt de madame de Montespan, ni l'ex-
AVERTISSEMENT. vu
trême faveur de madame de Maintenoii ne purent êmousser. Il la regretta fort et se fit un triste soulagement de le témoigner. 11 donna tout aussitôt celte unique abbaye à sa nièce, fille de son frère, religieuse de la maison et personne d'un •rrand mérite ^ »
MARIE -M.\DELEINE-G.\BRIELLE DE ROCHECHOUART l>AR DANIEL DE LARROQUE «
(y Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochechouart-Mortemart succéda à Jeanne-Baptiste de Bourbon. On nepouvoitdonner rien de plus illustre après le sang des Bourbons. Lorsqu'elle fut nommée abbessc, elle étoit religieuse dnns Tabbaye de Nolre-Dame-au\-Bois. Elle y prit le voile le 19 février ICCi, et le reçut à la vue de toute la cour, de la main de deux reines, Anne et Marie-Thérèse d'Autriche. Elle y fit profession le 1" mars de l'année suivante. Leroi lanommaabbesse le 18 août 1670. Elle eut besoin de trois dispenses du pape qui arrivèrent avec ses bulles, quelques jours avant Noël : la première, parce qu'elle passoitd'un Ordre à l'autre, étant auparavant dans celui de Saint-Bernard ; la seconde, parce qu'elle n'avoit pas encore cinq ans de profession révolus, et la troisième enfin, à cause du défaut de l'âge prescrit par les canons. Celte dernière difficullé, qui devoit être regnrdée comme la plus grande par la qualité de chef général
' Mémoires, édit. Chéruel, t. IV, p. :209.
* Biographies des abbesses de Fontevraull. — iVoy. à la fin du volume : Appendice, pièce n° VIII, et. pour Daniel de Larroquc, la lettre n» 05, note 5.;
Ce morceau paraît avoir été écrit en 170'», un an avant la mort de l'abbesse de Fontevrault.
Mil AVEnriSSEME.NT.
d'Ordre altncliée à celle d'abbesse de Foîitevraull, fut cepeu, dant la moindre par révéneinent. La sagesse prématurée l'étendue de son esprit, les rares connoissances dont elle l'avoit orné, lui aplanirent les chemins. Son nom, déjà aussi connu en Italie qu'en France, y leva tous les obstacles de l'âge. Elle fut bénite en 1071, au mois de féviier, dans le couvent des Filles-Dieu de Paris, qui est uie maison de l'Ordre. M. dellarlayde Chanvalon^ qui venoit de succéder à M. de Péréfixe*, fit la cérémonie de la béiiédiclion. Celte installation eut pour témoins la reine, Monsieur, mesdemoiselles les princesses, les princesses du sang, et généralement toute la cour. Le cardinal de Bouillon "' et le nonce s'y trouvèrent, et se mirent dans le chœur auprès de la reine, pour ne se pas commettre avec les évèques qui y assistèrent au nombre de trente en rochet et en camail, et qui étoient à gauche, dans le baluMre, du côté de l'Évangile. Le Grand Conseil, devant lequel l'Ordre de Fontevrault a ses causes commises, se jugea fort honoré d'avoir été invité à cette solennité; leurs femmes y eurent aussi séance, mais avec peine, à cause que le lieu pouvoit difficilement contenir tout ce qui s'y trouva ; aussi étoit-ce un très-grand spectacle en lui-même, puisque madame deMortemart étoil la première abbesse de Fontevrault qui eût été bénite à Paris. On n'y fut pas médiocrement surpris, quand les religieux de l'Ordre, qui étoient par hasard en grand nombre dans cette villc-là, vinrent baiser la main gantée de labbesse, pour marque de leur sujétion ; après les religieuses professes et les sœurs
* François II alay de Chanvalon, né en 1G25. D'abord arclievêque de Rouen, puis de Paris en 1671, mort le 0 août 1C95.
- Hardouin de Beaumont de Péréfixe, né en 1605. Arclievêque de Paris du 24 mars 1664 au 1^' janvier 1671, date de sa mort.
^ Emmanuel-Théodose de La Tour, frère du duc de Bouillon ; cardinal en 1669 à vingt-six ans; grand aumônier de France en 1071 ; mort à Rome en 1715, âgé de soixante-treize ans.
AVEI'.TISSKMl^NT. ix
laïques, les officiers dornc stiqucs de celte dame, qui étoient (les séculiers, firent la même chose. Elle partit au mois de m.irs pour Fontovrault : on lui rendit toutesorte d'honneurs sur la route, et louîes les communautés et les mngislrats des lieux où elle passoit la haranguèrent.
'< Lorsqu'elle arriva à Fontevrault, plus de dix mille étrangers , accourus de toutes parts pour voir une personne précédée d'une si haute réputation être installée dans un lieu si céléhre, auroient rendu la fête fort tumultueuse, sans le bon ordre qu'on y apporta : cette précaution fut une suite de cet accident qui arriva à cette illustre abbesse à la Madeleine d'Orléans, où elle pensa être étouffée par la multitude , et dont elle ne fut délivrée que par une espèce de miracle. Elle fut reçue avec tout le respect dû à son rang et à son mérite singulier ; elle n'eut point de peine à se faire obéir dans son nouveau ministère : les charmes de sa personne, soutenus par une politesse infinie et une affabilité gracieuse, lui gagnoient les cœurs, pendant que son air sage, modeste et plein de majesté, les tenoit dans le respect et dans le devoir.
« Le reste de sa conduite a répondu à de si beaux com.mencements : on ne peut soutenir avec plus de dignité le poste qu'elle occupe depuis plus de trente ans; ses ordonnances tiennent de la sagesse des plus parfaits législateurs et son gouvernement est plutôt le gouvernement d'un philosophe chrétien et consommé en l'art de légner, que celui d'une personne ordinaire. On ne lui élève point d'autels, le christianisme le défend ; mais on ne lui refuse aucun des honneurs dus à la vertu, et jamais tribut n'a été plus volontaire et plus universel que celui-là. Personne n'a plus de religion ni d'amour pour la vérité ([u'elle; on ne pense point comme elle, quoiqu'elle pense le plus naturellement du. nmnde; tout ce qu'elle écrit a