AUX COrVENTS DE LORDRE
A Fontevrault. ce 21 juin 1077.
Chères filles et bien-aimées religieuses, le relâchement n'étant que trop ordinaire dans les Ordres même les plus saints, et ce malheur ayant été prévu par ceux qui en son! les fondateurs et les maîtres, ils ont sagement ordonné des visites et des assemblées générales, dans lesquelles on peut trouver plus aisément et plus sûrement les lumières nécessaires pour connoitre les désordres et pour trouver les moyens d'y remédier. C'est, mes chères filles, pour nous conformer à de si justes et de si saintes intentions qu'après avoir pris un soin exact d'examiner les règlements dont nos maisons ont présentement plus de besoin, nous avons résolu de dresser les suivantes ordonnances, lesquelles nous von enjoignons et conjurons d'observer avec autant d'exaclitU'J qu'il est véritable que nous ne vous les prescrivons que pai le zèle et le désir sincère que Dieu nous donne pour votro perfection et pour votre salut.
' Archives départementales de l'Aube, liasse 44i.
Comme les ordomiancos de feu Madame- et celles de nos vicaires, que nous confirmons , vous ont inslruites suffisamment de l'exactitude et de la modestie requise au divin office, et que ce devoir qui regarde Dieu est assez recommandable par lui-même, nous ne vous dirons rien sur ce sujet, si ce n'est que nous n'entendons point qu'on demeure dans les parloirs pendant ledit office sans une nécessité indispensable, qui par conséquent doit être fort rare.
Gomme toutes les règles du christianisme nous recommandent incessamment la charité, nous vous renvoyons à TÉvangile et à tout ce que les apôtres et les saints Pères ont écrit sur cette importante matière, ne présumant pas que celles qui méprisent les paroles de Jésus-Christ et de ses saints eussent quelque déférence aux nôtres. Cependant nous ne pouvons nous empêcher de déplorer ici le malheur de quelques-unes de nos filles, lesquelles, semblables à ces vierges imprudentes de l'Évangile , perdent le mérite de toutes leurs austérités parleurs médisances, leurs querelles etlt ur peu d'union les unes avec les autres. Ce qu'il y a dans celte conduite de plus criminel, c'est que la plupart font passer jusques au dehors ces aigreurs et ces médisances, et scandalisent les séculiers d'une manière aussi irréparable qu'elle est honteuse à la religion. Cet ariicle est si essentiel [que nous chargeons nos vicaiies de l'examiner en toute ri- 'gueur, et de punir exactement les personnes qui tomberont |dans de pareilles fautes.
i Nous sommes si convaincue, par une fréquente éternelle jexpérience, que les désordres et la tiédeur qui se glissent jJans les maisons religieuses sont ordinairement causés par ! 'épanchement qu'elles ont au dehors, que nous ne pouvons
- 1 eanne-Baptis'.e de Bourbon, lillc naturelle de Henri IV et de CharuUl" des Essarts.
134 LETTRES DE GABRIELLE DE ROCllECHOlART nous dispenser d'avoir une allention toute particulière à tout ce qui concerne les parloirs et la clôture. Ainsi, nous ordonnons :
1° Que la porte ne soit jamais ouverte et fermée par une seule religieuse ;
2° Que, selon que la règle le prescrit, on n'y souffrira les entrées que dans une pressante et claire nécessité ;
0° Que les personnes qui entreront, soit confesseur, médecin, chirurgien ou autres, sortiront dès qu'ils auront satisfait au sujet de leur entrée;
4» Que tout le temps qu'ils seront dans la maison, ils seront toujours accompagnés au moins de deux religieuses ; 5° Qu'ils n'entreront jamais plus tard ni plus matin qu'il est prescrit par notre sainte règle, si ce n'est pour quelque raison extraordinaire et indispensable ;
6"^ Que la porte ne demeurera jamais ouverte, et qu'on la fermera dès qu'on aura satisfait à la nécessité, quand même on devroit la rouvrir aussitôt après ;
7° Quand la clôluie sera rompue, nous ordonnons qu'on travaille incessamment à la rétablir, et que cela se fasse prèférablement à tout autre ouvrage.
Quant aux parloirs, nous ordonnons :
l-^ Que la mère prieure en garde les clefs ; 2° Qu'on n'y fasse jamais manger les gens de dehors ; 5" Qu'on n'y aille jamais sans la permission de la mère prieure ; .
4^ Qu'ils soient toujours fermés à la fin de comphes; h" Que les volets des grilles ne soient jamais ouverts que pour les proches parents ou les personnes de grande consi dération.
Nous chargeons nos vicaires de plusieurs autres choses qui concernent cet article, souhaitant avec ardeur qu'on l'observe selon que notre sainte règle le prescrit.
ABBESSE DE FONTEVR AlILT, ET DE SES AMIS. 155
On ne laissera jamais le tour ouvort; les seules tourières y parleront quand il faudra le faire, et elles seules recevront au dedans, et passeront au dehors ce qui sera nécessaire.
Lorsqu'on demandera quelque religieuse, lesdites tourières ne les en avertiront point qu'elles ne l'aient dit à la mère prieure et qu'elles n'aient pris sa permission. On observera de même à l'égard des lettres et présents qui pourront se porter dans le monastère.
On ne passera par le tour de la sacristie que ce qui doit servir à l'église.
Le guichet de la grande grille ne servira que pour la communion.
Étant bien informée qu'il se commet de grands désordres dans les élections des mères prieures, nous enjoindrons à nos commissaires de ne les point recevoir si vous n'y observez toutes les règles canoniques.
Les maîtresses des novices ne seront point troublées dans l'exercice de leurs charges par les parentes ou amies dosdites novices, qui ne doivent se mêler en aucune façon de leur conduite pendant tout le temps de leur noviciat.
On ne recevra point de pensionnaires, dans les lieux où nous avons permis d'en recevoir, passé l'âge de quatorze ans.
Nous jugeons fort à propos pour le bien du temporel qu'il y ait dans chaque maison un conseil établi, où les pères confesseurs soient appelés et qu'il se tienne tout au moins une fois le mois.
Nous avons recommandé à nos vicaires de ne recevoir jamais les comptes des mères officières s'ils ne sont en bonne forme, et nous confirmons ce qui a déjà été ordonné touchant lesdites mères officières, qui est qu'elles ne conserveront ni argent, ni aucunes choses dépendantes des emplois dont elles seront sorties.
On n'abattra jamais de grands bois, en quelque petite
iôO LETTIiES HE (.ABRIEI.I.E DE ROCIIECHOUART
quantité que ce soit, sans une permission de nous, ou de nos vicaires, par écrit.
Les cliambrcs qui sont hors du dortoir ne demeureront point affectées à des religieuses particulières ; si on les juge propres à servir d'iiifirmerie, elles seront indifféremment à toutes celles qui en auront besoin.
Nous exemptons des offices et charges de la religion, et défendons d'y mettre, ou élire, les personnes qui ne couchent pas dans le dortoir, et qui, à raison de leurs infirmités perpétuelles, demeurent toujours dans l'infirmerie.
Excepté les malades et les infirmi-ires, toutes les religieuses prendront leurs repas au réfectoire à l'heure due.
Nous défendons très-expressément la mondanéité dans les habits et les chaussures ; les personnes religieuses qui affectent ces sortes de choses se rendent par là Irès-désagréables à Dieu, et même très-ridicules aux yeux du monde à qui elles ont intention de plaire.
Comme les susdites ordonnances sont entièrement conformes aux lois du christianism.e et à notre sainte règle, nous ne doutons pas que vous les receviez avec autant de respect que de résolution de les mettre en pratique. Nous savons, et ce nous est un sujet de joie devant Dieu, qu'il v a plusieurs de nos maisons où tout ce que nous venons de prescrire est observé avec exactitude. Mais, en même temps, nous sommes convaincue avec douleur qu'il y a plusieurs autres lieux de notre dépendance où l'on a grand besoin de réforme. Nous prions Dieu avec ardeur que ces susdites ordonnances ne leur soient pas inutiles, et que bien loin de tourner un jour à leur condamnation, elles s'en servent comme étant des moyens très-efficaces de parvenir à la perfection de leur état, qui est la seule chose qui leur est nécessaire et qu'elles ont dû seulement avoir en vue en quittant le monde et en s'engageant dans la religion.
ADBESSE DE FONTEYRVLLT, ET DE SES AMIS. lôT