A SEGRAIS
A Fontevrault, ce 27 avril 1680.
J'attends toujours votre voyage de Paris avec une grande impatience, et je trouve, Monsieur, que j'en suis bien payée par les lettres que je reçois exactement de vous en ce temps-là. Je veux du mal à madame votre femme d'être cause que ces voyages sont si rares et de si peu de durée ; mais, d'ailleurs, j'ai une grande joie qu'il n'y ait que sur ce seul chapitre que vous ne soyez pas tout à fait d'accord. La plupart des maris achèteroient bien cher une pareille contradiction. Il me paroît toujours, par tout ce que vous me mandez, que votre vie est douce et tranquille, et, quoique la fortune n'ait pas paru vous être fort favorable^, vous devez
* Bibl. imp. Mss. Fr. 24,991 ; fol. 20S. Lettres de Gaignières. - Il semble résulter de la jjhrase suivante que Segrais avait sollicité une place quïl naurait pas obtenue.
VOUS trouver heureux puisque vous êtes en repos. Il faut plutôt en juger par là, ce me semble, que par l'opinion du monde qui attache le bonheur à des places où l'on ne peut trouver ni repos ni plaisir , sans quoi, pourtant , je ne vois pas que l'on puisse être heureux.
Je suis assez dans ce cas-là , et il est vrai, comme on vous l'a dit, Monsieur, que je n'ai point voulu en sortir. Ce n'est pas, comme vous voyez, que je manque d'en connoitre les inconvénients, mais c'est que j'en Irouverois encore de plus grands à changer de poste. Après avoir passé tant d'années dans celui-ci, j'tni tire le meilleur parti possible. Je m'accommode mieux que beaucoup d'autres de la solitude; je me divertis à lire, à bâtir, à jardiner, et mes affaires m'occupent trop pour me laisser remplir tons ces goûts jusqu'à la satiété , ce que je crois même qui ne m'arriveroit pas quand je m'en occuperois toujours.
Dans ces affaires, qui, à la vérité, sont fort importunes, on se soutient du mieux que l'on peut par des vues solides, et parce qu'en effet il est honnête de n'être pas tout à fait inutile dans le monde. Le commerce de mes amis est ma consolation la plus sensible , et vous jugez bien, Monsieur, à quel rang je mets celui de madame de La Fayette. On trouve en elle tous les esprits, avec une attention, une exactitude et une sûreté qui n'est assurément pas ordinaire. Vous connoissez tout ce mérite-là, Monsieur, pour le moins autant que moi , et vous n'en êtes pas moins touché. Vous avez de plus le plaisir de la voir tous les ans, et c'est ce que je vous envie.
Vous voilà instruit de ma situation presque autant que je le suis moi-même. Puisque nous ne nous voyons pas, nous nous devons de temps en temps ce compte-là l'un à l'autre. Vous voyez que je fais toujours le même fond sur votre amitié, et que celle que je vous ai promise, il y a longtemps,
ne diminue pas par l'absence. Je suis persuadée qu'elle durera autant que ma vie, et je vous conjure de n'en jamais douter.
Madame de Belin et ma sœur de l'Hôpital sont ravies que vous ne les oubliiez pas; elles vous font mille compliments.