A DAMEL HUET
A Fontevrault, ce 15 août lOtH.
Si vos diocésains vous importunent, il faut convenir au moins que leur conversation ne vous a pas encore rouillé. La lettre que vous venez de m'écrire ne tient en aucune manière des affaires dont vous vous plaignez et de la mauvaise humeur qui les accompagne ordinairement. Elle a été
» Bibl. imp. Mss. S. F. 5,272, t. I.
lue à toutes les personnes qui y ont part et elles en ont jugé comme moi.
Je commence à espérer que vous trouverez ma sœur, si vous venez ce mois de septembre, et que vous pourrez même vous en retourner de compagnie. Avant que votre lettre arrivât, elle m'avoit chargée de vous mander que cela é'oit possible si vous le vouliez, et qu'elle le souhaitoit fort. Il faut bien céder à toutes ses sollicitations et vous défaire promptement de tous vos embarras. Je me flatte que cela arrivera et que c'est tout de bon que vous avez envie de nous voir. Je vous assure, Monsieur, que nous vous le rendons bien et que nous en pailons très-souvent. Ce que vous dites sur Couperette^ ne se peut payer; je lui ai trouvé comme vous une mine précieuse, qui n'est pas tout à fait si charmante que sa voix ; mais les airs naturels qui vous charmèrent ne laisseroient pas de se trouver encore dans l'occasion , et je suis fort trompée si les poires n'étoient encore capables de lui faire affronter d'assez grands périls. Au pis aller, nous vous fournirons d'autres personnes de ce mérite-là tant que vous voudrez, et qui l'ont même sans aucune altération.
Je n'entame point le récit d'une fête qui vous auroit charmé, parce que nous le gardons pour quelque soirée. C'est la translation de la Sainte-Famille^ dans une grande maison dont vous avez vu le plan. Vous voyez que le fondement de cette fête est très-pieux ; cela n'empêcha pas qu'elle lut très-divertissanle. Voit i tout ce que vous en saurez pour le présent. J'ai toujours oublié k vous mander que Dupré païut le jour même où je vous avois mandé qu'il étoit invisible, et qu'il a été repris en votre considération.
Mademoiselle de Mortemart prétend que vous ne vous
- Voir la lettre n° 55, p. 188.
^ Miiison de bienfaisance établie à Fontevrault .
plaignez d'elle que poui" varier la phrase, et que jamais vous n'avez été plus contents l'un de l'antre que drpiiis qu'elle î respiré l'air de la cour. Pour mademoiselle de Maure, je ne me commets plus à vous parler d'elle , |)uis(|ne vous me déclarez si nettement que vous ne voulez point de moi pour confidente. Ce mépris me réduit à prendre le rôle de gouvernante, dont vous sei ez peut-être encore pins incommodé.
Vous me réjoui sez de me promettre que j'aurai bientôt e livre du Paradis terrestre''. J'avois déjà oui dire que la 'éponse de Régis* n'étoit pas si forte qu'on l'avoit attendue l'un aussi grand Cartésien que lui. On me l'a envoyée il y i lont^teinps, mais je n'en ai vu que les premiers feuillets, )arce que la présence de ma sœur m'ôte tout à fail, comme DUS savez, le loisir de lire. 11 y a une vie de Descartes*, ue nous lisons à bâtons rompus, mademoiselle de Morteiiart et moi; comme elle est de deux tomes in-quarto, nous vous bien de la peine à en venir à bout , et nous ne somles guère contentes de toutes les choses inutiles qui y sont ntassées, non plus que du style. Nous raisonnerons de tout ela quand vous serez ici, ou plutôt nous vous entendrons aisonner.
Ma sœur vous mande qu'elle vient de Richelieu ', où vous vez été foit souhaité, aussi bien qu'ici ; elle dit qu'une per- Dnne plus éveillée qu'elle ne vous feroit pas valoir les aues, mais que sa sincérité l'emporte sur ses intérêts, et u'elle compte dailleurs que vous ne laissez pas de distin. uer et de connoîlre que ses sentiments aussi bien que les
* fM situation du paradis terrestre, par Daniel Huet. L'ouvrage parut
ï 1691, en un volume in-12.
' Un jésuite, orienUiliste, de ce nom, vivait encore en 1724. Est-ce
même?
" Par Adrien Baillet, 1691, 2 vol. in-4. L'a'iteur en publia un abrégé
1695; 1vol. in-12.
' Le château de Richelieu, à 5 lieues de Fontevrault.
196 LETTRFS DE GAlJlil E I.I.E [lE fi OCUECHOU APvT
miens sont beaucoup au-dessus de ce que tous les faiseurs de compliments peuvent vous dire. Je suis environnée de tant de distractions que je ne sais moi-même ce que je vous dis; vous ne vous en apercevrez que trop à mon écriture et à mon si vie.
58. — L'ABBES^E DE FÛMEVRAULT ET MADAME DE MO>'TESPAN ! A DAMEL liUET'.
(De la rnain de Tabbesse de Fontevrault. ^
Je me souviens. Monsieur , que vous avez une fois trouvé mauvais de n'être pas averti de mes maladies ; ainsi, je crois vous devoir apprendre que j'ai eu la fièvre ces jours-ci,! qui, sans doute , eût é!é double-quarte et assez violente si; le quinquina ne l'avoit arrêtée. C'est par ordonnance de ma sœur que je le prends : elle est un très-excellent médecin tant par ses ordonnances que par ses soins ; elle exige, à la* vérité, une obéissance aveugle, jusqu'à empêcher, parle temps qu'il fait, de mettre la tête à la fenêtre ; mais le bon succès de son gouvernement fait que je m'y soumets sans murmurer. C'est elle qui dicte la plus grande partie de cette lettre. J'ai vu depuis peu M. de Richelieu , qui n'a poini apporté la petite Bible , parce que son aumônier, quin'étoi^ pas avec lui à Paris, a la clef du lieu où il croit qu'il y en t deux exemplaires enfermés, ils doivent tous y retournei dans deux moi-, et il promet que, dans ce temps, vous aure; votre livre. 11 parle toujours de vous avec beaucoup d'estime, et attend, aussi bien que moi , fort impatiemment It livre du Paradis terrestre.
Bibl. imp. Mss. S, F. 5,272,
ABBESSE DE FONTE VBAULT, KT DE SES AMIS. 107 (De la mnin de madame de MoiUespan.)
>i j'étois aussi tyranniqué que l'on vous dit, jo ne laissepas écrire une aussi longue lettre en prenant le quinquina ; mais ma sœur est si persuadée qu'elle vous attendrira en vous mandant elle-même sa maladie , que je ne lui ni pu refuser. Je souhaite qu'elle ne se soit pas trompée, et que vous payiez d'une visite l'empressement que l'on a pour