‹ Gabrielle, histoire d'une fiancée au temps de CalvinChapitre 2 sur 38 · CHAPITRE PREMIER Les nonnes de Ste-Ciaire · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Les nonnes de Ste-Ciaire

Il y a trois siècles et demi. Un ciel lourd, orageux, un ciel d'août pèse sur l'antique cité de Genève. Bien qu'il ne soit pas encore cinq heures du matin, une foule compacte stationne déjà aux abords de l'imposant portail qui donne accès au couvent des religieuses de Ste-Glaire. Quelques citoyens sévères et graves, vêtus de pourpoints ou de longues robes, mettent une note de dignité en ce pêle-mêle d'hommes du peuple et de gamins alertes à se bousculer, à plaisanter entre eux, à jouer des tours aux spectateurs et à pousser des cris, selon l'habitude des garnements de cet âge. Mais^ dominant le tapage fait de mille bruits confus, on entend sans arrêt une clameur : « A bas la messe ! »

— Tais-toi^ malappris ! dit un homme en soutane, en giflant un des petits turbulents. Tu n'es qu'un ignorant; «A bas la messe!» signifie : «Vive l'école ! » Dieu veuille que le maître ne t'épargne pas la verge !

Les nonnes de Ste- Claire

— Voilà en échange de votre coup de poing, repartit le galopin, en lui arrachant sa toque ronde pour la jeter dans un égout.

— Recule-toi ! prie un spectateur. Laisse-nous voir les aimables visages de ces dames lorsqu'elles sortiront. Le Conseil les a traitées mieux qu'elles ne le méritent, en leur donnant la permission courtoise de se retirer où elles voudront et en leur accordant une voiture fermée pour les infirmes.

— Une voiture fermée ! oui-da! Un plongeon dans le lac leur conviendrait encore mieux ! s'écrie un autre. Nous serions débarrassés d'elles et de toute leur pernicieuse engeance, maudite soit-elle î

Mais l'homme en soutane, indigné :

— Que t'ont-elles fait à toi et aux tiens, les nonnes de Ste-Glaire, pour les maudire de la sorte? Prends garde à toi, hérétique ! Les malédictions retombent toujours sur ceux qui les profèrent.

— Taisez-vous ! Pas de tumulte ici ! profère une voix autoritaire, tandis que la foule recule pour faire place à l'un des syndics de la ville. — Arriére, arriére î voilà ces dames qui arrivent. Que pour notre honneur, Genevois, elles n'entendent aucune injure.

Cet ordre impérieux du syndic fut obéi. La populace garda momentanément le silence, les yeux fixant la grande porte qui avait si longtemps été fermée sur le monde extérieur. Tout à coup ébranlée, cette porte à deux ou trois reprises parut céder; mais ses verrous tenaient encore. Peut-être les

Les notînes de Ste- Claire

mains du vieux portier étaient-elles trop faibles et tremblantes pour accomplir leur besogne ? En vérité, triste besogne pour lui! Les nonnes de Ste-Claire allaient quitter pour toujours l'ancienne maison de leur ordre, cette maison qui, pour beaucoup d'entre elles, était le seul foyer qu'elles eussent jamais connu. Genève avait embrassé la Réforme, et les couvents devaient être transformés en écoles et en hôpitaux. Leurs occupants toutefois étaient libres de rester dans la ville ou de la quitter. Ils n'avaient rien à craindre. Les religieuses de Ste-Glaire avaient cependant préféré quitter Genève. Elles se rendaient dans une autre maison de leur ordre, à Annecy.

Un homme à cheveux blancs, senile et débile, s'était glissé au premier rang de la foule. Il marchait avec peine et s'appuyait sur un bâton. Son long habit râpé flottait, trop ample, sur son corps amaigri. Sa figure était fatiguée, ses joues creuses, mais ses yeux étaient vifs et brillants, animés par une anxieuse attente. La foule lui fit place avec une sorte de respect et le magistrat lui fit signe de venir près de lui. Tandis qu'ils échangeaient quelques paroles, il y eut comme un remous dans la foule. Tous les yeux se tournèrent vers le portail, qui enfin venait de s'ouvrir à deux battants. Deux à deux, en silence, se tenant par la main, vêtues de noir, strictement voilées, les nonnes sortirent. En tête de la morne procession marchait la vieille mère abbesse, courbée et tremblante, la tête inclinée sur la poitrine. Elle s'appuyait sur la prieure, personne imposante, qui

cheminait droite et ferme, portant haut un crucifix et chantant d'une voix forte le Salve Regina. La prieure savait que, pour ceux qui l'entouraient, la prière à la Reine des cieux était un blasphème. Tant pis pour eux !

Un cri perçant vint interrompre le chant :

— Claudine ! Claudine, ma sœur !

L'homme aux cheveux blancs s'était élancé vers une des religieuses. Elle marchait, tête baissée, pleurant doucement derrière son voile, que dans cet instant de terreur et de surprise, elle rejeta en arrière. Sa figure apparut, douce et agréable. Ses cheveux bruns et souples avaient conservé leur beauté, son front et ses joues n'étaient point ridés. La vie semblait avoir été indulgente pour elle. Elle écoutait avec émotion la voix suppliante de son frère.

— Viens avec moi, ma sœur, viens avec moi ! J'ai besoin de toi, suppliait-il. Mais elle s'écarta terrifiée et balbutiant :

— Non, non ! Je suis l'épouse de Christ. Je suis morte au monde. Laisse-moi !

La prieure s'était retournée et demandait sévère :

— Que signifie cela ? N'est-il pas convenu que nous quitterons Genève sans encombre ? Est-ce là la manière dont les hérétiques tiennent parole ? Arrière! Ne touchez pas à cette sainte sœur, à l'épouse du Christ ! — Puis, d'un ton de commandement indiscutable : Sœur Agathe, venez !

La frêle taille de l'homme infirme sembla grandir, et il dit avec une certaine véhémence :

— Celle que vous appelez sœur Agathe est ma sœur, Claudine Berthelier. Elle viendra avec moi.

— Cela ne sera pas ! Sœur Agathe, rentrez en vous-même. Souvenez-vous de vos vœux! Poursuivez votre chemin ! Monsieur le syndic, remplissez votre promesse, ordonnez que le chemin soit libre.

Le magistrat parut indécis.

— Si la dame le désire....

— Elle doit accomplir ses vœux. Venez, ma sœur. Claudine, effarée, rougissait, pâlissait, prête à

s'évanouir. Elle restait immobile et ne cherchait plus à se dégager de l'étreinte de son frère. La supérieure intervint.

— Laissez sœur Agathe libre de choisir, dit-elle d'une voix faible et cassée par l'âge.

— Oui, choisissez, dit la prieure sévèrement. Venir avec nous et être fidèle à vos vœux, ou retourner au monde auquel vous aviez renoncé et perdre votre âme pour l'éternité.

— Si Dieu ne t'accorde pas de te repentir, ajouta la mère supérieure.

Claudine était toute tremblante. Les souvenirs de son jeune âge l'enveloppaient comme un flot montant. D'autre part, les habitudes, ses vœux et ce qu'elle croyait être son devoir envers Dieu la retenaient. Elle était incapable de décider.

La forte volonté de son frère Ami l'emporta. 11 passa son bras sous celui de Claudine et, l'entraînant, lui faisant doucement violence, il l'emmena.

La supérieure s'était détournée en murmurant, un

triste : « Au revoir », et la prieure avait ajouté un sec : « Que Dieu vous pardonne ! » qui aurait pu se traduire par : « J'espère qu'il ne le fera pas ! »

Arrivés dans une rue tranquille, Ami dit à Claudine :

— Nous avons une assez longue course à faire. Je demeure au delà du pont, dans la rue Gornavin. Mon logement est pauvre, mais commode, et je t'ai fait préparer une chambre. Je savais que tu viendrais !

Elle l'avait suivi machinalement, abasourdie, désorientée. Les rues, les maisons, les passants, tout la frappait d'étonnement. Le sol même qu'elle foulait lui donnait comme une sensation de rêve à laquelle venait bizarrement s'ajouter le sentiment d'avoir mal agi. Elle se sentait là où elle n'avait pas le droit d'être. Tant de maisons, tant de gens, tant de figures diverses et toutes inconnues ! Mais à la voix de son frère, elle s'efforça de se ressaisir. En son esprit troublé, la naissance reprit ses droits. Elle fit des efforts pour répondre, tout en ne comprenant qu'à peine ce que son frère lui disait.

— Vous vivez seul ?

— Marguerite est encore là.

Un rayon de joie illumina le visage de Claudine.

— Notre chère vieille bonne ! dit-elle. Mais non, cela ne peut pas être. Elle aurait alors cent ans !

Un demi-sourire erra sur les lèvres de Berthelier.

— Elle a exactement soixante-trois ans. Songe, il y a seize ans que nous sommes séparés.... Marguerite n'était pas vieille alors^ sauf à nos yeux.

— Seize ans? Autant que cela! En religion, les heures sont longues, mais les années sont courtes.

— Avec Marguerite, il y a l'enfant.

— Quel enfant ?

— Il y a quelques années, lorsqu'on craignit d'être attaqué par les Savoyards et les gens de la Ligue, nous avons détruit nos propres faubourgs pour la défense de la ville. Tu en as entendu parler, bien sûr ?

Claudine secoua la tête négativement.

— Ceux des faubourgs se réfugièrent dans la ville, même ceux de St-Gervais. Marguerite y vint avec moi, quand bien même la rue Gornavin n'était pas détruite. Nous avons alors recueilli des paysans, un homme et une femme qui moururent de la fièvre, en laissant un bébé que Marguerite s'entêta à nourrir et à soigner. Et que veux-tu ? Pouvais-je mettre l'enfant à la porte ?

— Tu aurais pu le porter dans un couvent. Berthelier haussa les épaules et se tut un instant.

Il reprit :

— Marguerite a très bien soigné l'enfant. Mais maintenant la fillette grandit et j'ai besoin de toi pour elle.

— Pour elle ?

— Et encore plus pour moi-même.

Il y eut un silence. Puis Claudine, qui semblait reprendre lentement possession d'elle-même, hasarda une question :

— Frère, qu'est-ce qui a fait blanchir tes cheveux et t'a fait boiteux?

— Je croyais que tu le savais. C'est le cachot et les tortures. Mais on n'a rien pu me faire avouer. Et j'ai eu ma revanche ! Ce pour quoi nous avons combattu a été conquis, non par nous, il est vrai, ni à notre manière.

— Je ne comprends pas, dit Claudine. J'espère, frère, que tu as gardé la foi, que tu n'es pas devenu hérétique comme tant d'autres. Ton âme serait à jamais perdue !

Le vague sourire réapparut sur les lèvres de Berthelier.

— Je n'ai pas la même foi que toi, dit-il. Mais console-toi, car je ne crois guère aux doctrines de maître Farel ni à celles de Jean Calvin. Peut-être bien qu'au fond je n'ai pas plus d'estime pour ces messieurs que pour les prêtres. Et pourtant ils ont fait notre besogne.

— Je ne comprends pas, dit encore Claudine.

— Une des choses pour lesquelles j'ai besoin de ton aide, ma sœur, dit amicalement Berthelier, c'est pour enseigner à Gabrielle à dire ses prières, car Marguerite, malgré son âge avancé, s'est attachée aux doctrines nouvelles, tandis que je trouve les anciennes (moins bonnes pour des hommes) plus propres aux petites lilies.... Mais nous voici arrivés.

— Cette maison avec une enseigne de relieur ?

— Non, l'autre. Mais fais le signe de la croix en passant, car le frère de maître Calvin vient de s'y établir. C'est lui qui relie tous ses livres.

Une belle petite fille, aux yeux et aux cheveux

Ami Berthelier 13

noirs, s'élança à la rencontre de Berthelier pour l'embrasser.

— Doucement, doucement, dit-il. Prends garde à mon bâton et à ma pauvre jambe.... Gabrielle, voilà ma chère sœur, ta bonne tante Claudine, qui va vivre avec nous, pour prendre soin de toi et de moi. Va lui baiser la main et demande-lui de t'aimer.

L'enfant recula en faisant la moue.

— Je n'aime pas ses habits et je n'ai pas besoin que d'autres que toi et Marguerite m'aiment.

Berthelier regarda sa sœur.

— Tu vois dès à présent combien on a besoin de toi ici, dit-il. Marguerite et moi nous ne savons rien faire pour l'enfant que l'aimer. Mais entre. Tu es la bienvenue sous mon toit, ou plutôt sous le nôtre.

Page 1