D'UN AUTEUR SIFFLÉ
quelques artistes de premier ordre, ne vaut pas celle du Théâtre- Français; mais je complais (voyez un peu comme on s'abusol ) sur la sympathie d'un public jeune.
Le public de la Comédie-Française est bien élevé, mais un pou froid, blasé et sceptique, il ne se Fâche pas pour un rien, mais, en revanche, il est difficile à émouvoir. Tout bien pesé, j'aimais mieux offrir ma pièce à la jeunesse ries F.coles. J'ai vécu par là, dans mon temps; il y aura juste dix ans, le 1*1 de ce mois, que j'en suis sorti pour aller voir Athènes. J'ai fait, entro le Panthéon et la Sorbonnc, une petite provision d'idées et de sentiments qui sont encoro aujourd'hui le fond de mon être. J'ai applaudi aux cours de Jules Simon et donné quelques coups de poing dans l'amphithéâtre de M. Miçlielel. Quo diable I le quartier latin serait bien changé si je ne trouvais pas un peu de sympathie chez nos jeunes camarades! N'ai -je point bataillé sept
aimaient en ce lcmps-1ii ? déserté nos anciens drapeaux,
religieux ou politiques? Ai-je insulté les dieux de la littérature et de l'art? Ai -je manqué une occasion de défendre Victor Hugo à Giiocnescy, David (d'Angers) dans l'exil ou dans la tombe? David, le grand David m'embrassait comme un Gis à sou lit do mort, et je garde un médaillon de Rouget de l'Islo, où il écrivit mon nom de la main gauche lorsqu'il était déjà paralysé du cote droit.
Il est vrai quo je n'ai sacrifié ni mon temps ni ma santé sur les autels de la bohème. Est-ce un crime ? La rive droite dit non, la rive gauche dit oui. Pauvres enfants du quartier latin I les brillants capitaines do la bohème no sont plus, et vous obéissez au commandement des goujats do l'année. Murgcr, quo j'aimais comme un frère et qui me le rendait bien , m'a dit encoro l'an passé : « La bohème n'est pas une institution ; c'est une maladie, et j'en meurs ! i
Hais pardon ; c'est de Goelana qu'il s'agit pour le moment.
LES ÉMOTIONS
Les artistes do l'Odcon l'ont répétée sis ou sept semaine?. Vous ne savez peul-elrc paâ, ô travailleurs naïfs! qu'il y a près d'un an de labeur assidu dans l'œuvre que vous abattez d'un coup de sifflet! On ne vous a pas dit que la clef de votre chambre, appuyée contre vos lèvres, faisait tomber des murailles plus douloureusement Inities que les remparts de Jéricho I
Si du moins les auteurs élaient vos seules victimes ! Mais voici M 11 ' Tbuillier, une grande comédienne, une àmo intrépide dans un corps fragile, une pauvre pythie inspirée et souffrante qui transforme, lis Irélr-aux en trépifds! voilà Titrant, l'honnête, le sincère, le courageux artiste, un des précepteurs de votre jeunesse, s'il vous plaît, car les belles vérités qui sont Uni bées dans vos oreilles depuis dix ans et plus avaient toutes pas.-é [i;ir sa bouebe I et Ribcs, si jeune et si fier! cl Tliiron, qui est des vôtres, car c'est un véritable étudiant de la Comédie, et lo plus gai, le plus laborieux de vous tous ! Vous avez sifflé ces gens-là comme des cabotins de banlieue 1 Vous leur avez lancé à la face cet outrage sanglant qui a lue, le mois dernier, une pauvre femme appelée M"" Jaugeras, lit pourquoi l'avez -vous fait ? Pour suivre quelques meneurs aux mains snlesqui écriront peut-être les Mémoires <iu père Bullior, mais qui no feront jamais ni un drame, ni une comédie, ni un livro, ni rien I
Je ne suis pas contraire au sifflet, quoique je préfère assurément k'S formes polies do la critique. J'ai sifflé à ma façon, poliment, un certain nombre d'abus. Mais je ne comprends pas qu'on siffle une pièce avant de l'avoir entendue, et pour le plaisir stérile de se monlror ennemi de l'auteur. Je comprends encore moins qu'on siffle bêlement et sans comprendre les choses. L'un de vous, par exemple, a rclové énergiquement cette phrase : o Les jeunes gens de nolro leraps no-s'en vont jamais sur un baiser fraternel! a L'homme qui parlait ainsi sur la scène était un mari jaloux. Sa femme venait do lui dire : " Un jeune homme est amoureux de moi, il souffre, il est parti, il s'est engagi comnw
D'UN AUTEUR SIFFLÉ. 143 soldat dans l'armée do l'indépendance italienne. En lui disant adieu, je lui ai donné un baiser au front, le baiser d'une sœur à son frère. — Alors, ma obère, répond le jalouï, voire amant n'est point parti. Les jeunes gens do notre temps ne s'en vont jamais sur un baiser fraternel 1 u Là-dessus, 6 jeunes gens, un habitant du parterre s'est écrié : c N'insultez pas la jeunesse ! » Mais cet orateur était-il bien l'un de vous? Y a-t-il dans les écoles do Paris un futur médecin, un avocat de l'avenir assez naïf pour .prendre ainsi la mouche ? Le niveau iU\~ irilHli;.r('iir<!s s'est-il abaissé à ce point depuis dis ans? Non, ce n'est pas un de vous, c'est plutôt quoiqu'un de vos portiers qui s'est dit dans son zèle excessif : « On insulte mes locataires ! »
J'ai su, vers les dernières répétitions, qu'une forto cabale s'armait contre la pièce. Et, faut-il l'avouer? j'eslime tant la jeunesso frani,'ji-(.', que j'ai souri au lieu de trembler. Quelques étudiants
que la police fût exclue de la représentation. On n'a pas voulu m' écouter; on a même arrêté une quinzaine do grands enfants qui avaient fait du bruit sans savoir pourquoi. A la première nouvelle de cet accident, j'ai couru les réclamer comme s'ils avaient été de mes amis, et je les ai fait rendre à la liberté t,or l'heure. Jo ne los connais pas, ils mo connaissent pou ou mal ;
a de l'injustice à siffler les gens sans les entendre.
que je n'aurais pas la prétention do convaincre, maisà la foulo des jeunes gens honnêtes qui se laissent quelquefois mener. Il se trouve, heureusement pour eux, quo l'auteur est un caractère robuste, qui rebondit contre la haine au liou de s'y briser eu
Ui LES ÉMOTIONS D'UN AUTEUR SIFFLÉ.
éclats. Mais, si j'étais un de ces esprils craintifs qu'un rien dégoûte do la vie ; si j'étais allé me jeter à la Seine, du haut d'un pont, au lieu d'aller conter celte chaude soirée à ma mère : avouez, messieurs, que vous auriez fait là une belle besogne. Ou si même j'étais dans un de ces embarras qui ne sont, hélas I que trop fréquents dans la vie des gens de lettres; si j'avais eu besoin du succès d'hier au foirponr di'joimer ce malin : vous auriez commis une cruauté gratuite et vous n'auriez pas en l'excuse de la passion littéraire, cor vous ne savez pas si la pièce est bonne ou mauvaise, bien ou mal écrite : vous avez toussé, silllé et crié dès le commencement du premier acte !
Je me hate de vous affranchir d'un tel souci. Je me porte bien, j'ai dormi cette nuit, j'ai déjeuné tant bien que mal ce matin, et, si j'ai les nerfs un pou agacés, il n'y paraîtra plus dans deux heures.
Il y a mieux : j'espère que la pièce se relèvera d'elle-même après avoir lassé la cabale, et je ne la tiens pas pour morle. a
Ainsi parlait, ami lecteur , un dramaturge sifflé hier au soir. I! prétend que sa pièce n'est pas morte ; je lui ris au nez, et je répète ce mot d'an sergent qui ramassait les morU sur un champ de bataille: « Si on les écoutait, ils diraient tous qu'ils ne sont que blessés lu .
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