ACTE DEUXIÈME
LE BARON
D'amitié, non, mais d'amour. L'amitié est chose banale, partageable 1 , indifférente. C'est un pâle soleil qui luit pour tout le monde. L'amour, Gaetana, est le lien étroit d'une seule et d'un seul. C'est une passion exclusive, entière, jalouse. Si vous étiez une femme, et non pas une enfant, au lieu de me reprocher la surveillance ombrageuse dont je vous entoure (car je vous ai toujours surveillée), vous en seriez fière. Il n'y a pas une femme dans Naples^ il n'y en a pas une dans l'univers qui puisse se flatter d'être aimée comme vousl « Je vous ai choisie entre mille. « Toutes les mères seraient tombées âmes genoux si elles avaient « pu, au prix de cette bassesse, obtenir ma main pour leurs « filles. Je vous apporte non-seulement la fortune amassée par « une vie de travail, mais une jeunesse accumulée depuis long- « temps comme le trésor d'un avare. C'est une somme incalcua lable d'amour ; tout un cœur qui s'est gardé pour vous, capital « et intérêts.» On vous a dit que j'étais un vieillard ; mais qu'est-ce que les années ? Des almanachs qui s'écroulent l'un sur l'autre. Les cheveux blancs ? Une neige qui tombe sur la forêt, mais qui n'a jamais éteint la sève ardente des grands chênes. Je suis cent fois plus jeune que les damoiseaux de trente ans qui font la roue autour de vous, car ils ont Oni la vie, et je la commence; ils ont bu la satiété au fond de la coupe, et j'ai soif! (Doucement.) M'avez- vous compris, Gaetana?
Je ne sais pas; je crois; je comprends que vous m'aimez bien fort, et que je dois vous aimer aussi.
a Comprenez-vous que vous devez tout me dire et m'ouvrir « votre cœur comme je vous ouvre le mien ?
« Oui, monsieur. »
1. Les jeunes spectateurs du parterre se sont imaginé, bien à tort, que j'insultais à l'amitié. Peut-être aurais-je dû leur apprendre, par l'organe du régisseur, que l'auteur n^st pas solidaire de tous ses personnages : la naïveté publique est si grande en 1862!
LE BARON
Et cependant, hier, vous ne m'avez pas dit la vérité, « J'en « suis sûr maintenant, vous me cachiez quelque chose.
« Ne m'en parlez pas, j'en suis toute honteuse.
LE BARON
« Ahl »
Je vous aurais tout conté de prime abord ; mais vous m'avez épouvantée par vos menaces, et j'ai craint de causer un malheur.
LE BARON
Et maintenant ?
Oh ! maintenant, il n'y a plus de danger pour personne, et je ne crains plus de vous confesser mes crimes. Cette rose, vous savez ? ce n'était pas moi qui l'avais cueillie ; le rosier était trop haut pour ma main... C'est un jeune homme qui me l'a donnée.
LE BARON, se contenant, d'un ton patelin.
Un beau jeune homme ?
Oui, et surtout bon et dévoué. Figurez-vous que, depuis trois mois, le pauvre garçon se çlésespérait de ne pas m'avoir connue avant vous pour me demander en mariage ! Je crois qu'il m'aimait bien aussi; non pas violemment, comme vous disiez tout à l'heure, mais d'une franche et sincère amitié. Lorsqu'il a su que vous reveniez, il a perdu la tête. Il s # est mis à jouer, par dépit, et il s'est presque ruiné.
LE BARON
Pauvre enfant !
N'est-ce pas? Je le plaignais aussi de tout mon cœur.
LE BARON
Et, comme vous n'êtes pas femme à recevoir sans rendre, lorsqu'il vous a donné cette fleur, vous lui avez accordé quelque chose en échange ?