LA TABLE RENVERSEE
Le jeune Atis en ce fracas Où l'on perd un joyeux repas, Crainte que Babet ne se blesse.
Retient sa chute avec adresse.
Un si tendre soin, quelque jour, Ne sera-t-il point de l'amour ?
Moraine.
(A Paris, chez Chéreau. — Estampe populaire dans la note grivoise.)
122 (;\LANTEaiES XVIII* SIECLE
ser, et moi aussi, et parce que je me suis aperçue que ton caprice pour elle était extrême!... Kile l'ignore; mais il faut que tu le saches... Cependant, je vais l'instruire... \ a, de peur d'accident lu mas préférée à liatiste, j'en ai été llattée, et voilà comme je te récompense... Adieu, adieu I » Je lui saulai au cou et l'embrassai avec tant d ardeur, (|ue la porte du petit bureau, au rez-de-chaussée, depuis occupé par Gudin, ayant cédé, je lui |trouvai ma reconnaissance par le seul moyen qui fut en mon pouvoir... On nous surprit, par le colonel, amant de M"* (luéant. Ce qui produisit un merveilleux elTct !... Il nous crut là pendant toute l'obscurité... La jolie Prudliome me (piilta, et je ne l'ai plus revue... .lai su depuis que, remontée, elle avait instruil M"* (iuéant : et que, pour lui ôter toute idée lie manque de délicatesse de ma part, elle avait ajouté, (pi'ayant \ u descendre le colonel, elle s'était (ait surprendre feijj^nant de se donner, alin décarter toutes les traces de la vérité... I^assons à mon accidt'ul. Il me vint aussi du théâtre, et df» cette partie imprévue.
Huit jours après, je |>assais jiar la rue )lii:aniu\ en sortant de la C.onu'die-Frain'aisr. .le me retournai, au bruit d une marche légère. C'était Camarj^o, qui, m'ayant aperçu devant elle, avait doublé le pas. Je la saluai le plus honnêtement possible et marchai à C(Mé d'elle : « lia ! c'est vousV... lié ! comment avezvous fait pour venir anjourdhui au s[)ectach' chez, nous? M"*^ (iuéant ne jouait pas? » .le lui dis que j'étais venu pour la trai^édij, pour la |>etite pièce, pour le ballet, un |)eu pour ton! le mtuide... Je montai chez elle, sans qu'elle s'y (qiposàt. Illie uw dit de frapper, et une domestique vint nous éclairer. IHIe la renv«)ya, dès «juc nous fûmes entrés. .Nous causâmes comme connaissances. Klle se jarreta... Je suis sur (pie CanidTiin première, cette célèbre danseuse i\o l'Opéra, pouvait avoir plus de talent, mais (pi'elle n'avait pas la jambe aussi voluptueusement tournée que Canninjo seconde... .le l'embrassai vive- MKiil. « Ho! s'écria t-elle. je ne suis ni Cmant. ni .lunie I — Mais... |)our avoir prononcé ces noms sacrés, vjmis sauterez le pas ! » VA je la renversai. « Prenez uarde ! les sauts sont périlleux ! et celui de Leucadc noyait l'amour I — De Sti/jho... Je vais aussi noyer le mien ! » Ici,- Camargo éclata de rire avec tant d immodération, que je crus que c'était un effet de l'art. I>ans ses éclats, elle entrccou-
paît : « Il fait... Il fait naufrage... naufrage I... naufrage !... — J'ai cueilli la rose ! m'écriai-je enfin. — Et moi, j'ai senti l'épine, dit la Caniargo avec une petite grimace. » — Elle me traita ensuite
(Gravure de Binel pour Le Paysan et la Paysanne pen'erlis, de Rétif de la Bretonne, 1784.)
fort désobligeamment, en me disant, que j'étais de ces petits coureurs de femmes, fléaux de son sexe; mais qu'autant elle en trouvait, autant elle en punissait. Je lui demandai si elle n'était pas fâchée de
mon accolado? « 0 mon Dieu, non ! c<ïr je rorommencerais. » A ce mot, je la renversai... * l/épine ! Vépiue .'... criail elle à tue-t(''te ». De sorte que sa chambrière, qui s'appelait Lépine, arriva, tenant un vase, une éponge et une seringuette. Klles passèrent dans un cabinet. Quelques moments après, Lépine vint me dire : « Madame se met au lit ; elle ne pourra pas vous revoir. » Je voulus entrer. I, épine s'y opposa : mais elle me dit que, si je voulais manger un poulet, elle allait me servir? .T'y consentis, croyant donner une suite à mon aventure. La soubrette me servit à boire. C'était une éveillée... lUen refait, je voulais absolument rentrer chez sa maîtresse, qui me cria qu'elle était indisposée... Après bien des instances inutiles, jelui dis, que si elle ne se rendait, j'allais immoler Lépine à ma rage... Llle rit. « Madame! il le fait! lui cria Lépine. — Défends-toi, bec et ongles. — lia ! Madame !... ha ! Madame !... » (".«* fui toute la réponse de Lépine... Quelques moments après, sa maltresse ouvrit, et me voyant en œuvre elle s'écria : « Hé ! petite malheureuse ! que fais-tu?... » Klle se jeta sur nous, dit quelques mots à Lépine, et toutes deux me forcèrent à Fue retirer.
Je m'en retournai, en réiléchissant à la singularité' de mon aven lure, imprévue comme les deux dernières, et dans nia turgide ivresse je bénissais le hasard, en lui jur;mt de m'en rap|>orter dorénavant ;"i lui seul
Huit ou dix jours s'f'coulèrent. La picp'ire de IT'pine de la rose (le (.nmnri:o s'enveniinait cependant : l'inllainmation parut; un feu brûlant, comme du lemjjsde Phaétou, s'ccoulait de mes veines ; de sourdes douleurs, semblables à celles (|ui faisaient crier si douloureusement à David : l.iimhi mei iwpleti sunt ilhisionthus ! m'em péchaient presque de me redresser!... Il fallut me confier .'i Loiseau... Nous eûmes recours A un homme de l'art, nommé Lavnn.
Lacan me saigna pour commencer. Kt cette saignée inutile me bnnieversa le sang, mêla les humeurs, en me causant un »''vanouissement de trois quarts dheure... Le traitement fut long! par. mon (h'faut d'expérience, la fiMigue de mon tempt'rament. la négligence lie mon Ksruhpe... J'r'tais jirescpie guéri, et dépendant jallais toujours rliercher des bols. Ln jeune h'.>mme. très joli garçon, mon /n<f/<'Nr, me les remettait, l'n jour, il était absent. J'en voulais néanmoins absolument avoir. Lne servante me nt|>ar|erà M'"* La-
can, jeune et charmante personne que je n'avais qu'entrevue. Elle me fit entrer : « Xêtes-vous pas M. Nicolas, dont Labadie m'a tant parlé? (Labadie était le garçon.) — Oui, Madame. — Mais vous devez être guéri? Vous vous abîmerez l'estomac avec vos bols !... Voyons?... (Elle m'introduisit dans un cabinet)... -^ Défaites cela...
Un peu de rougeur... mais... plus rien (sa main douce pressa
tout)... Sentez-vous quelque chose? — Un grand plaisir ! répondisje... — Ce n'est pas là ce que je vous demande, reprit-elle sévèrement ; je m'intéresse à votre santé, parce que M. Loiseau m'a dit du bien de vous, que M. Lacan vous néglige et que Labadie, par je ne sais quel motif, semble vouloir éterniser votre traitement. » Elle avait continué de m'examiner en parlant. Je ne pus y tenir,
et eruperunt fontes vitœ M™^ Lacan examina froidement le
résultat... et me dit : « Vous êtes guéri. » Elle me donna un petit flacon de sel de Saturne, une petite seringue et me dit : « Ne voyez plus ni Camargo, ni ses pareilles ; ces femmes-là n'ont jamais eu ni vraie beauté, ni vraie bonté, ni vraie santé. » Elle me renvoya. On ne saurait imaginer combien je fus émerveillé du stoïcisme, de la froide tranquillité de cette jeune et jolie femme ; et cette tran-, quillité ne ressemblait pas à la paasiveté blasée de Camargo, qui s'exclamait sur des idées disparates, au moment où elle aurait dû
crier de plaisir.
RÉTIF DE LA Bretonne.
i (Monsieur Nicolas, v^ époque.)