PITOIS, MADAME PITOIS
. MADAME PITOIS. — On 3 bcau (lire, les femmes onl toujours plus de tact que les hommes; jamais je n'aurais été lui parler de ses affaires, à ce pauvre Guichard. et devant ma domestique, encore.
PITOIS. — Ne crois pas que rien lui fasse; sois bien tranquille de ce côté-là : il est toujours fier comme un paon, toujours le même refrain à la bouche : « Je n'ai besoin de rien. »
MADAME PITOIS. — Est-cc uuc raison? Je sais bien, moi, que je n'ai de ma vie été plus insolente,
— j'ai tort de dire insolente, je ne l'ai jamais été ,
— mais plus fière que lorsque nous en étions aux expédients. Je n'en suis pas moins extrêmement contrariée de ne pas l'avoir vu. Guichard est un brave homme, et les braves gens sont rares par le temps qui court. Du reste, je dirai toujours que , si tu n'avais pas cherché à l'humilier, il aurait accepté ton déjeuner, et ne serait pas parti?
PITOIS. — Pourquoi? pourquoi? Par la faute de la bonne d'abord, qui ne nous avait pas dit que tu tiéjeunais chez toi; puis l'heure de son bureau qui le pressait de partir. Voilà, je crois, ce qui s'ap-
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pelle entrer dans de grandes explications; que veux-ludeplus?
MADAME piTois. — Écoule , jc veux bien croire tout ce que tu me dis là ; tu as beau ne pas vouloir en convenir* néanmoins tu aurais tout aussi bien fait de iui laisser continuer son chemin. Tu te figures peut-être l'avoir rendu bien heureux en l'amenant avec toi; mais c'est que, pas du tout, je suis sûre, au contraire, que le pauvre cher homme a noire maison en horreur, et c'est tout simple, il n'a jamais éprouvé chez nous que des désagrémenis.
piTois. — Allons, Adélaïde, un jour comme celui-ci, nous n'avons pas le temps de nous altcndrir. Ne pensons qu'à notre bonheur.
MADAME piTois. — C'est précisément parce que aujourd'hui j'en al, du bonheur, que j'aurais aimé trouver quelqu'un avec qui le partager ; et, certes, Guicbard en eût bien accepté la moitié.
piTois. — On dirait à t'enlendre que nous sommes abandonnés de la nature entière.
MADAME piTois. — Ticus , vols-tu blcu , moHsleur Pitois, quand lu fais comme ça l'esprit fort, je te déleste, je voudrais te voir à cent lieues.
PITOIS. — C'est bien aimable à toi.
MADAME PITOIS. — Non ; mais c'est vrai, vols-la, lu n'es pas méchant, lu n'as jamais eu l'ombre de
mécbanceté ; quelle rage as-tu donc de vouloir toujours passer pour ce que lu n'es pas? Chez toi, le premier mouvement est excellent ; lu as élé enclianlé ce matin de trouver Gulcliard sous la ma'i, pour lui Taire part dû bonheur qui venait de l'arriver...
piTois , poussant un soupir de suffisance. — Proul!
MADAME PiTois. — N'aie pas l'air de dire que non, parce que ça est ; el, pour en revenir à ce que nous disions, lu as^té bien aise de le retrouver. Cinq minutes après, ce n'étailplus ça, Pamour-propre avait pris le dessus, tu t'élals dit : « Un instant ! si l'on venait à rencontrer cet individu-là chez moi, que dirait le monde? » £h! bon Dieu! le monde, pour qui tu Tais tant de sacrifices, laisse-le dire, il se moque bien de toi.
piTois. — De fli en aiguille, nous voilà revenus sur le terrain de nos discussions quotidiennes.
MADAME PiTois. — A quï la faute?
piTois. — Ce n'est, ma foi, pas la mienne; et, si lu prends aussi chaudement le parti de Guichard, c'est que lu sens où le bât te blesse. Tu es bien un peu comme lui , ma toute belle : tu n'as jamais voulu faire grand'chose pour les autres.
MADAME piTois. — Ah çà ! savez-vous, mon tout beau, que je vous trouve encore bien plaisant de
me venir dire des choses pareilles? \\ me semble que, depuis bientôt trente>six ans que j'ai le bonheur de vous appartenir, j'ai fait tout ce qu'il était humainement possible de Taire! Dire que c'est avec plaisir, ça, je ne te dirai jamais. Mais c'est que plus j'y pense, plus je trouve le moyen de vous lo prouver, et sans aller chercher midi à quatorze heures encore. Vous allez aussi appeler ne rien Taire, cuisiner comme je vais cuisiner demain toute la journée pour un tas de gens que je ne connais pas, que je n'ai jamais vus, et qui jamais ne m'ont offert un verre d'eau? Qu'avez-vous à répondre à cela?
piTois. — Tu ne me persuaderas jamais que tu ne connais aucune des personnes invitées pour demain.
MADAME piTois. — Ma Tol, c'cst tout au plus.
piTois. — Ne dis donc pas cela.
MADAME piTois. — Et pourquoi, s'il vous plaît, ne le dirals-je pas?
piTois. — Parce que cela n'est pas.
MADAME piTois.— Il mc scmblc, pourtant, qu'excepté trois ou quatre personnes que nous avons demain , passé ça je ne connais plus un chat. Ce n'était pas la peine de me donner un démenti pour si peu de chose. Au surplus, si je ne me Taisais une raison, si je ne me disais : Tout ce que je Tais là, c'est pour Napoléon, pour mon fils; comme je vous
aurais bien vite envoyé proinener tout ce brave monde-là ! Ça ne pèserait pas deux onces. Nous ne nous ressemblons guère, mon ciier ami, puisque cher ami il y a, mais tous les gens qui ont Tair de se croire au-dessus de moi, je les déteste.
piTois. •— Tu vas toujours d'une extrémité à l'autre.
MADAME PIT0I8. — Quand nous n'avions à dîner à la maison que des gens comme nous, on riait, on chantait au dessert, les coudes sur la table, j'ai toujours adoré ça, et l'on se quittait bons amis, se promettant de recommencer bientôt. £t toi aussi, monsieur Pilois, qui aujourd'hui veux trancher du grand seigneur, tu m'amusais mieux dans ce temps-là que non pas à présent, avec les grandeurs ; tu te permettais des calembours, qui la plupart du temps n'avaient ni queue ni tête, mais qui n'en faisaient pas moins rire.
piTois. ---Voyons, bonne chatte, calme-loi! te voilà dans un état qui m'afflige; essuie tes larmes, ne pleure pas comme ça.
MADAME PIT0I8. — Jc plCUrC VOS SOttlseS.
piTois. — Bien obligé. On serait tenté de croire, s'il venait quelqu'un ici, que je viens de me porter à quelque Tâcheuse extrémité.
MADAME piTois. — Laîsscz-mol ! vous m'excédez.
piTois. ~ Dans quel élat, bon Dieu! ta robe ne te tient plus sur les épaules. Je t'en prie^ chère amie, de la tenue.
MADAME piTois, montant sur ses grands chevaux, — Vous nie faites rire avec votre tenue ; mais rappelez- vous donc, mon pauvre cberbomme, que c'est encore à ta pauvre chère femme que vous devez, vous-même, le peu de tenue que vous avez. Quand vous chantonnerez dans vos dents, ça ne changera rien à ce que je me fais l'honneur de vous dire : sans elle, sans votre chère amie, vous ne sauriez pas encore, à l'heure qu'il est, ce que c'est qu'un cure-dents, et vous promèneriez toujours vos doigts dans la bouche , quand vous d»nez en ville.