LES MÊMES, PITOIS
MADAME SAINT-AUBIN. — Commc il a chaud, cc cher ami!
PITOIS. — Je ne sais vraiment pas, depuis liier, comment j'existe.
202 fiALERIE D*ORIGINAUX.
MADAME PiTois. — Ça passe aussi la permission, de le remuer comme tn le fais.
MADAME SAINT-AUBIN. — Pauvrc pelil pèrc, je veux que vous preniez quelque chose.
piTois. — Je vous rends mille grâces.
MADAME SATNT-AUBIN. — VoUS nC m'aVPZ dODC
pas vue ce matin?
piTois. — Je n'ai pas eu ce bonlieur.
MADAME SAINT-AUBIN. — NoUS nOUS SOmmCS
pourtant, vingt fois au moins, trouvés nez à nez. Je suis encore à m'expliquer comment ma voilure ne vous a pas marché sur le corps.
MADAME PiTois. — C'csl 06 quB jc lui dis chaque fois qu'il sort; il ne prend jamais garde à rien, un hurluberlu.
MADAME SAINT-AUBIN. — Je VOUS dirai que j'ai passé la soirée d'hier chez madame Saint-Estève.
piTois. — Charmante petite personne.
MADAME SAINT- AUBIN. — Lc UCZ UU pCU fOrt.
MADAME piTois. — Et d'où la conuals-lu, monsieur Pilois, celle dame-là?
piTOis. — Je te l'ai dil. Aimable au possible!
MADAME SAINT-AUBIN. — Un déuion de malice et de méchanceté. Une petite dame, bonne mère, dont le mari est toujours à la Guadeloupe.
MADAME piTois. — C'cst possiblc, mals je ne me la remets pas.
MADAME SAINT-AUBIN. — Elle FCÇOll bcaUCOUp
de monde. Je suis sûre qu'il y avait bien hier chez elle deux cents personnes : des magistrats, des députés, des artistes, des hommes de lettres, une réttuioj] délicieuse. Il était près de quatre heures, que Ton dansait encore.
MADAME piTois. — C'cst cc quc j'appcIlc faire delà nuit le jour.
piTois. — Impossible, dans un certain monde, de Taire autrement.
MADAME SAINT-AUBIN. — Mais sansdoutc, bonne amie.
MADAME piTois. — Je ssis bien que, quant à vous, monsieur Pitois, si je n'y tenais la main...
MADAME SAINT-AUBUL — Ou 3 fait de la musique ; elle chante à ravir. Il est inouï de voir sortir d'un si petit corps un si grand volume de voix.
MADAME FiTOîs. — Avcz-vous touché uu mot de notre avocat?
piTois, faisant un signe à son épouse, — Madame Pitois! /
MADAME PITOIS. — Ëh bicu, quol? depuis quand, s'il vous plaît, m'est-il interdit de parler chez mol?
MADAME SAINT-AUBIN. — Ouï, bounc mèrc, il a été question du cher fils, beaucoup même. J'ai été assez heureuse de pouvoir annoncer au peu de per-
â04 GALERIE D'ORlGlNAUX.
sonnes qui l'ignoraient l'tieureux résultat de la Journée d'iiier.
MADAME piTOTs. — Toul le wioude ne le savait donc pas? Alors, monsieur Pilois, qu'avez-vous donc fait depuis hier?
piTois. — Je te l'ai dit, chère amie.
MADAME SAINT-AUBIN. — 11 n'y 3 pas de sa faute : les journaux n'ont été instruits qu'hier dans l'aprèsmidi, et fort tard encore.
MADAME PITOIS. — C'CSt dOUC Ça î
piTois. — Non, mais toujours tu es prête à me jeter la pierre. "
MADAME PITOIS. — Allez VOUS promcncr, vous m'ennuyez.
MADAME SAINT-AUBIN. — Qucl était donc, petit père, ce monsieur avec lequel vous aviez l'air si fort occupé quand je vous rencontrai ce matin?
PITOIS. — C'était sans doute Guichard; ne le connaissez- vous point, belle dame?
MADAME SAINT-AUBIN. — Oui, certcs. jc Ic Connais, beaucoup trop pour mon malheur ! Comment, c'était là Guichard? Mais vous avez donc renoué avec lui? Je vous croyais brouillés à tout jamais.
MADAME PITOIS. — Pas dU tOUt.
PITOIS. — C'est-à-dire, chère amie, qu'il a tout à coup cessé de nous voir; nous n'avons jamais su pourquoi.
MADAMR PIT01S. — Ce n'esl pas ma faule, à moi.
pitJts. — La mienne non plus, je le prie de le croire.
MADAME SAINT-AUBIN. — J'ai toujouFs regardé son éloignement de voire maison comme un Irèsgrand bonheur.
MADAME piTois. — Il faut dire aussi, madame, que Jamais vous ne l'avez vu d'un bon œil.
piTOis. — Tu le fais comme ça des idées, ma pauvre femme.
MADAME piTOTs. — Mêlc-loi douc un peu de les affaires, mon pauvre homme.
MADAME SAINT-AUBIN. — Je crois VOUS avoir du dans le lemps que ce Guicbard étail moins que rien, un malolru, un drôle qui m'a fail cenl imperlinences.
MADAME piTois. — Cela m'élonne.
piTois. — Non, mais tu as toujours voulu en faire un héros, chère amie.
MADAME piTOis. — Ah çà ! monsIcur Pilois, je vous l'ai déjà dll, combien esl-ce qu'il faul encore vous le répéter? vous m'ennuyez, à la fln, avec vos chère amie, assez de chère amie comme ça, je vous prie. Je vous en demande bien pardon, mais c'est avec lui comme avec les enfants; quand il y a du monde à la maison, monsieur se croit toul permis.
MADAME SAiNT-ACBiN. — Vous altaclicz à ccIa iMâucoup trop d'importance, toute bonne.
MADAME PiTOfs. — Cliaquc fois que j'ai l'air de porter de l'afTection à quelqu'un, il semMe que ce soit une raison pour que nrionsieur le prenne en grippe.
MADAME sAîNT-AUBiif. — Voyons, bonne mère, écoutez-moi ! de grâce, écoutez-moi !
MADAME piTois. — Cc n'csl pas d'aujourd'hui que j'en ai fait la remarque.
MADAME SAiNT-AtJBiN. — Je ne doulc pas que vous n'ayez, toute bonne, d'excellentes raisons pour adorer ce monsieur...
MADAME PiTOrs. — C'est quc je ne l'adore pas du tout; seulement, je me plais à lui rendre justice. •
MADAME SAIRT-ALBIN. — Si DOUS UOUS mcttOnS
à discuter sur les mots, nous nous éloignons entièrement de la question. Vous pouvez avoir beaucoup à vous louer de ce monsieur, je ne vais pas à rencontre; peut-être même lui avcz-vous de grandes obligations, c'est ce que je ne sais pas; "je dois néanmoins vous prévenir, malgré tout l'altachemc#.t, toute l'amitié quç je vous porte, que vous méritez à tous égards, que je me verrais dans l'obligation de ne plus vous voir, si je venais jamais ù vous rencontrer avec cet homme-là...
MADAME PiTois. ^ Vous pouvcz êlFC tranquille, il se gardera bien de jamais remettre les pieds ici.
MADAME SAINT-AUBIN. — Apfès Cela, ce qiie je vous en dis, mes bons, mes excellents amis, cVsl uniquement dans votre intérêt; libre 5 vous de faire ce que bon vous semble ; vous deVez tous deux me rendre assez de justice pour être persuadés que jamais je ne chercherai à exercer sur vous la moindre influence.
MADAME piTOis. — Ça, c'cst vrai.
piTois. — Ce serait bien mal reconnaître...
MADAME SAINT-AUBIN. — Surtout dans un momenlNîomme celui-ci, où tous les yeux sont portés sur ce cher enfant, Tespolr du barreau de Paris, l'avenir de la cour royale...
piTois — L'appui de nos vieux jours...
MADAME SAINT-AUBIN. — La gloIrC Ct IB COnSO-
lation de vos vieilles années... qu'il est du devoir d'une amie de signaler à votre sollicitude, à votre prudence, tout ce qui pourrait porter préjudice à son état, à son avancement, à son avenir...
piTois. — Qu'en dis-tu?
MADAME piTois. — Que voulcz-vous dire, avec votre air triomphant? Tout ça ne me prouve pas en quoi Guichard peut être si dangereux?
MADAME SAINT- AUBIN. — Si VOUS voulcz absolument vous refuser à l'évidence...
208 GALERIE D'OUIGINAUX.
MADAME PiTois. — Il nc s'agit pas de ça, madame Saint-Aubin.
MADAME SAINT -AUBIN. -- Mals si fait, loule bonne, vous devez m'en croire; et, si je ne vous fournis pas à l'inslanl cenl preuves irrécusables de ses atroces menées, si je ne soulève pas le masque dont se couvre l'imposteur, c'est qu'il me répugne de le faire.
MADAME piTois. — Ah ! madame Saint- Aubin, vous me permettrez...
MADAME SAINT-AUBIN. — Lors de mou procès, quand nous plaidâmes en séparation avec mon mari, ce fut lui qui m'aliéna l'affection de M. S«int- Aubin, qui prit fait et cause contre mol, faible femme, et qui, depuis lors, se montra mon plus implacable ennemi.
MADAME P1T0I8. — En êlcs-vous bien sûre?
MADAME SAiNT-AiBiN. — Toutes scs lufamles sont jointes au dossier. Il en est, au surplus, de ce Guichard comme de bien d'autres dont je vous vois faire tant de cas : de ces Brochet par exemple^ de ces Barbot, de ces Fenouiilot, tous gens qui vivent à vos dépens, soit dit en passant, s'engraissent de vos dépouilles, et qui jamais ne me pardonneront de les avoir appréciés à leur juste valeur.
piTois. — C'est ce que je me lue de dire.
MADAME piTOis. — Vous ditcs dcs sotUses à la journée; est-ce que jamais je vous écoute t
MADAME SAINT-AUBIN. — II uc fout Cependant pas se dissimuler, ma toute bonne, que vous voilù aujourd'i)ui dans une position à ne plus voir tous ces gens-!5.
piTois. — Le fait est que, pour peu que nous tenions à établir Napoléon d'une manière convenable...
MADAME piTois. — Jc n'ai Jamais prétendu, après ça, que vous n'ayez eu à vous plaindre de ce pauvre Guichard ; il était lié avec votre mari : peut-être bien qu'il a pu dans le temps faire cause commune avec lui, cela ne me regarde pas ; mais, quant aux Fenouillot, aux Brochet et aux Barbot que vous mêlez là dedans, quel mal ont-ils Tait? qu'avez-vous à leur reprocher? Ce ne sont pas des imposteurs, ceux-là !
MADAME SAINT-AUBIN. — Nou, mals communs, ma chère, archicommuns.
MADAME piTois. — Cc qul nc les empêche pas d'être de très-bonnes gens.
MADAME SAiNT-ArBiN. — Parcc que vous êtes vous-même excellente, vous voulez en conclure que tout le monde l'est aussi : cola fait l'éloge de votre cœur, bonne mère, mais cela n'en est pas moins la plus triste de toutes les conséquences.
âlO GALERIE D ORIGINAUX.
piTois. — C*esl évident.
MADAME PIT0I8. — Ne VOUS al-je pas entendu dire à vous-même, il n'y a pas de ça deux jours, monsieur Pilois : « Ce Fenouillol est vraiment bon enfant. »
MADAME sAiNT-Ai'BiN. — Cela n'est pas une raison.
piTois. — Si tu le prends par là, Cadet Roussel aussi est bon enfant.
MADAME SAiifT-ADBiif . — Petit père, nous allons trop loin.
MADAME piTois. — Il va sI loln , que je vais abandonner la place; quand monsieur entre une fois dans ses grosses gaietés, c'est à ne plus y tenir.
MADAME SAINT-AUBIN. — Voyons, toutc bounc, ceci n'est qu'une plaisanterie.
MADAME P1T0I8. — Quc voulcz-vous faire d'un bomme qui n'a pas pour deux minutes de raison?
MADAME SAINT-AUBIN. — Petit père a eu tort.
MADAME PiTois. — C'cst toujours, daus tout, la même chose.
MADAME SAINT-AUBIN. — Ces mémes gens dont nous parlions il n'y a qu'un Instant encore, que vous regardez aujourd'hui comme vos amis les plus chers, les plus dévoués, qui, dites-vous, ont su vous donner tant de preuves de vive affection.
de sincère allachement, où sont-ils? Pourquoi ne les vois-je pas se presser autour de vous ?
MADAME PiTois. — Je VOUS dira! à ça que ciiacun a ses occupations.
MADAME SAINT-AUBIN. — Pourquoî, lors même que des indifférents semblent prendre part à votre félicité, la partager en quelque sorte, pourquoi eux seuls se tiennent-ils à l'écart? C'est dans de pareils moments, croyez-le bien, c'est au milieu des joies et des désolations du foyer domestique, que l'on sent plus que jamais le besoin d'épanchemenls , qu'il est doux alors de presser des mains amies dans les siennes. Loin de moi l'idée de vouloir me faire un mérite des quelques preuves de profond attachement que j ai pu vous donner en cette circonstance ; mais toujours est-il que nulle puissance au monde n'aurait pu s'opposer à l'accomplissement de ce devoir sacré. Malade et souffrante que j'étais hier, n'ai- je pas affronté la chaleur, les éclats d'une soirée bruyante pour porter la nouvelle de la victoire remportée par notre flis chéri, de notre Napoléon? Ce matin encore, je le proclamais, ce triomphe; qu'ont-ils fait, ces GuiChard, ces Brochet, ces Fenouillot et ces Barbot? que sont-ils devenus ? je vous le demande ! Leur silence ne vient-il pas, à l'appui de ce que j'avance^ les accuser d'égoïbme et d'indifférence !
piTois. — Ah! bravo, bravo! (^4 sa femme.) Avoue que c'est charmant.
MADAME PIT0I8. — Vous faîtes de nous ce que vous voulez.
MADAME sAiNT-ABBiif. — Séchcz VOS larmcs, bonne mère! Venez dans mes bras, sur mon cœur, tout excellente ; c'est là votre place.
MADAME piTOis. — Ah! madame, ayez pillé de moi ! (Madame Pitois se jette à corps perdu dans les bras de son amie,)
PITOIS, hors de /t/i.— Divine, adorable! oui, j'en prends ici l'engagement solennel , oui , je vous le jure, plus de Gulchard, plus de Fenouiliot, de B;)rbot, plus jamais de Brochet.
MADAME piTois. — Mals quc vous ont-ils fait?