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Galerie de MM. Pereire

Dans le vaste hôtel que MM. Peieire se sont fait construire rue du Faubourg-Saint-IIonoré, une galerie éclairée (l'en haut contient luie partie des tableaux anciens et modernes appartenant à M. Kmile Pereire. Au preniioiétage, une autre galerie éclairée de côté contient aussi une partie des tableaux appartenant à M. Isaac. Tout l'hôtel, d'ailleurs, est orné de peintures, (le sculptures et d'objets de curiosité : plafonds, frises, peintiu'es nniralesdans les grands salons de réception et dans plusieurs autres pièces, tiibleaux décoratifs, l)Ouquets de fleurs, groupes de fruits, attributs de chasse et de pèche, tableaux de fanUiisie, pastorales et paysages, portraits de famille, portraits historiques, statues de marbre, bronzes, émaux, ivoires, faïences, verreries, ciselures, etc. ; magniliceiice vraiment artiste et d'un goût distingué.

I.cui- riche collée lidii de t.il»l<':iu\ (!<• ttiules les écoles, depuis les ita-

•i (ÎAI.KUIK l'KIlKlHK.

lifMs primilils jusqu'aux |n*inin's (-oiit<-iii|>orains, MM. iVreire loiii forin^'O surcossivemi'ut, sans pK>t(Milion et presque sans ititenlion, en achetant dans les ventes fameuses, telles que les ventes du baron de Mecklenl)ur(>;, de MM. Pàtuieau, Rhoné, Piérard, du prince Demidoiï, de lord Nurlhwick, du comte de Pembroke, etc. : quelquefois, par ces occasions qu'amènent la fortune et les relations du monde; sou\eni, en ce rpii regarde les artistes modernes, à cause du généreux patronage cpie semble commaïuter une position èminente ; et Hnalement par l'accpiisition intéf^ralt; d'une galerie étrangère, recueillie en Kspaj;ne a la suite des Imulcversements politiques, en Anuletcrre aux ventes de la collection Coesvelt, célèbre à Londres, et de l'ancien Musée espapnol. appartenant au roi Louis-Philippe. A ce fonds s'est ajouté un certain nombre de tableaux, cherchés et choisis, un à un, chez les amau>urs ou les spéculateurs de la France et de l'étranger. Si bien qu'aujourd'hui MM. Pereire pos.sèdent des centaines de tableaux «lans les galeries et appartements de leur h<Hel, faubourg Saint- Honoré, au pavillon Mout ceaux et au château d'Arminvilliers.

Quel classement adopter pour donner une idée de ces trésors d'art tpii ne sont pas ra|)prochés en séries comme les diverses écoles dans un musée bien ordonné? Velazquez et Muriilo. Huisdael et llobbema. Hiigène l)elacroi-x et Paul Delaroche, la plupart des maîtres, anciens ou modernes, qu'on trouve en bas chez M. tmile, on les retrouve en haut chez M. Isaac. Il y en a même qu'on retrouve, non-seulement dans les deux galeries et dans les salons de l'hôtel, mais encore au château d' Vrminvilliers et jusque dans la réserve au pavillon Monceaux. Le mieux, sans doute, sera donc, après avoir distingué les écoles, de prendre les maîtres tour à tour et de grouper leurs œuvres, qu'elles appartiennent spécialement à la collection de M. lîmile ou à celle de M. Isaac. qu'elles soient dans une galerie ou dans un salon, à la ville ou à la campagne. Nous donnerons d'ailleurs, autant que possible, ces indications, qui peuvent être utiles aux visiteurs accueillis dans l'hôtel du faubourg Saint-llonoré.

Nous commencerons par les modernes : en manière d'introduction de présentation, nous irons tout droit au portrait <ie M. l'jnile Pereire.

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par Paul Delaroclie, et au portrait de madame Isaac l'eieire, par M. Cabanel.

Le portrait de M. Emile Pereire est composé très-simplement; point d'accessoires ; un fond neutre ; la pose naturelle. Je crois bien que c'est le meilleur portrait qu'ait peint M. Delaroclie, dont le talent ne cherchait guère la nature et la simplicité ; et c'était le meilleur portrait de toute l'école française à l'Exhibition internationale de Londres en 1862. — Il y a aussi quelques petits tableaux de Paul Delaroclie dans les appartements et dans la galerie d'en haut, parmi les modernes.

Le portrait de madame Isaac Pereire a passé au Salon de 18(51. Il gagne beaucoup à n'être plus entouré de coloriages désharmonieux. Dans la promiscuité dangereuse des exhibitions publiques, une peinture tranquille et distinguée semble s'éteindre. Tel qu'on le voit maintenant, sur le lambris auquel il était destiné, le portrait de madame Isaac Pereire ajuste l'éclat qui convient. Le costume et les entourages étant pris dans un ton clair, léger, sobre, la tète attire et retient le regard. Les traits délicats et fermes, très-caractérisés dans leur finesse, et qui inviteraient à la ciselure d'une médaille, ont été correctement dessinés par le peintre, malgré leur naturelle mobilité. La gamme de la couleur, décidée par un teint ambré, s'en va du bistre jusqu'au noir profond de la chevelure. Le style du modèle, si l'on peut ainsi dire, ferait songer à la i)einture de Léonard de Vinci. C'est Léonard qui eût fait un beau portrait, dans ces conditions d'originalité assez rares de notre temps, où les types s'eiïaccnt et se généralisent!

M. Cabaiiel est aussi l'auteur des grandes peintures murales qui décorent un des salons. Ce qu'elles représentent, je ne sais trop : des allégories sans doute. Ces compositions s'allirment peu et s'entrelacent bien d'ailleurs dans le système d'une ornementation lumineuse, qui joue seulement avec des rayons d'or sur des fonds nacrés.

Un des autres salons est également décoré de frises, peintes par M. Cendron.

La peinture nuirait' rcjjrcnd faveur aujourd'hui, et c'csl bon signe pour l'avenir de l'art, qui s'épuise à inventer de petites combinaisons de tableaux sans destination spéciale. Ah! si Ilapharl, Hubcns, Watteau, avec leurs génies si différents, revenaient au monde, pour illustnîr nos hôtels modernes de nymphes et (l'amours, ou de caprices poétiques et fantasques; mais la (îalath' triomphante ne reparaîtra plus sur sa conque marine, au milieu des naïades et des tritons!

Certains tableaux se prêtent cependant à être en quehjue sorte immobilisés ainsi dans la dérnralinn archilerlurale des riches demeur'»- I •

'i CALKHIK l'KliKIHi;.

Miirgutntt ,t l,i /otilnim, par Ary Sclieffer. on u i-u I lifureUM* ide«' tlo rfiirasirrr pour toujours dans un panneau (ic la salle à manf^r de M. Isaar. l>elM)ut et de p;randeur naturelle, tournée presque de face, elle \ous regarde vaguement. I.a rêveuse, elle fait rêver! (l'est peut-^lre riniage la |)lus accon)|tlie (pie le prand porte — je |)arle d'Ary Scheffer — ait su réaliser, car le praticien avait peine à atteindre son idéal. Sinjjulier jjéni»' rpic celui d"Ary Sclieiïer, qui aspira toujours à traduire par des formes plastiques ce cpii sans doute n'est exprimable que par la pot-sie littéraire. Li peinture d'Ary Sclieiïer s'évanouirait au milieu de tal)leaux des anciens maîtres dans une galerie; mais ici, dans son chaste isolement de toute couleur violente, seule pour habiter une salle où la boiserie, les tentures et tout l'ameublement s'harmonisent en un ton de perles fines, celte espèce de naïade sentimentale a un grand charme. Elle a trouvé sa place.

La Margitcrilc, peinte en IS.iS, peu avant la mort du maître, fut exposée en IS5t> au boulevard des Italiens.

Ilélas! voici encore un des derniers tableaux d'un maître qui vient de mourir, la MMfe, |)ar Eugène Delacroix, réduction de sa grande et superbe peinttn-e du musée de Lille. La MMàe de Lille est datée IS.IS; celle-ci est datée ISti.'i! vingt-cinq ans après l'autre; plus de quarante ans après le Dante du Luxembourg! Quelle existence bien remplie! et la jeunesse toujours! Il est mort, toujours vaillant et passionné, comme il avait vécu. Vers la fin de juillet, — peu avant sa mort, — j'ai passé plusieurs heures avec lui dans son atelier. Jamais nous ne l'avions vu plus abondant, plus inspiré, plus vivant par l'esprit, quand déjà la force l'abandonnait devant son travail. U y avait là, sur des chevalets, quatre pendants qu'il avançait de compagnie, comme un sportsman conduisant un (piadrige, auxquels il n'a jamais retouché depuis, mais qui ne sont pas moins exjiressifs que des peintures terminées. Car il eut ce don précieux, l)articulier aux grands maîtres, qu'à tous les degrés de l'exécution le sentiment et l'harmonie de son œuvre semblaient parfaits. 1^ tableau était toujours dans l'ébauche, comme aussi quelque chose i\' infini resta toujours dans ses tableaux. C'est pourquoi, sans doute, il ne plaît pas à qui exige dans la peinture la précision bornée, appartenant aux objets industriels. Tout le monde n'aime pas Velazquez et Rembrandt, qui sont, je pense, les plus francs peintres de toutes les écoles, en ce sens qu'ils ne mêlent point à leur art des éléments étrangers, empruntés à la sculpture, à la ciselure, à la littérature ou aux autres arts.

De la MM^c , Eugène Delacroix a fait encot'e une autre réduction, achetée par la Société do \iiii^ des arls d'Arras. suis doute |)our

GALEHIE PEUEIHE. 5

le musée de cette ville. Ces deux répétitions odient diverses variantes entre elles et avec le grand original, surtout dans la combinaison des couleurs.

En face de la MMéc, dans la galerie moderne de M. Hmile Pereire, est le Combat du giaour et du pacha, provenant de la collection Davin, vendue en mars 1803 *.

On se rappelle que ce tableau, daté de 1835 (la même année que les Femmes d'Alger, du musée du Luxembourg), fut très- admiré à l'Exposition universelle de 1855 et à l'exposition du boulevard des Italiens en 18(50. Le temps, presque trente années, a déjà fait de la pâte un émail solide et lumineux, et il a encore renforcé l'harmonie du coloris. En conscience, c'est aussi beau que Rubens, qui a peint, lui aussi, avec la même furie, des groupes analogues, notamment dans son Combat des Amazones, au musée de Munich, et dans quelques autres tableaux du même musée.

On ne saurait dire pourtant que Delacroix soit à la suite de Rubens ou de tout autre maître. Vous croyez le prendre à Rubens, il vous déroute par le Véronèse; vous le suivez à Venise, il vous emporte à Madrid, près de Velazquez, pour revenir quelquefois en France, près de Watteau. Non, il ne ressemble à aucun des maîtres du passé, quoiqu'il ait, au fond, la même inspiration. Le peintre dont il se rapproche le plus, c'est peut-être Velazquez ; il en a le style un peu sauvage, les tons argentés, ou quelquefois verdâtres, la brusquerie de touclie, les ellets superbes. Mais il n'est pas plus Espagnol que Vénitien ou Flamand.

A côté du Giaour est un troisième Delacroix, le Christ endormi dans la barque pendant la tempête. 11 a passé également cà l'exposition du boulevard des Italiens en 18()0, et il appartenait alors à M. Haptistin Guilhiermoz. C'est encore un chef-d'œuvre, où la mer est terrible, comme dans le fameux Naufrage de la collection Moreau. Pour donner l'impression de l'immensité de la mer, aucun peintre de marine n'a surpassé Delacroix ; je n'en excepte pas les habiles marinistes de la grande école hollandaise, ni Claude lui-môme. C'est la mer surtout, qui échappe à une représentation |)ositive et arrêtée, car elle y perdrait son caractère d'immensité. Si la peinture nous la montre trop distinctenjenl à un horizon lointain, le ciel semble borner la mer, et l'imagination ne \a point au delà. L'artifice d'Eugène Delacroix résulte de je ne sais (pii-I mélange de l'eau

I. A ccUc M'iilc, le (litiaur a i-Ui puyt' 7, iJiiO francs. Nous ilDiiiicnins (|iu'li|in'fois ces prix (l'ac(|tiisition, surtout (|uan(l il s'a^^it du ventes piihli(|U<>s, qui ootk^tatenl et ronsHcront la valeur dos kdileaux. — au rours du uiuiiieitt nù ils soiil vendus.

6 i;ALi:ini i'Khkihk.

avec le riel dans l(Mjuel elle tn' perd. Dès les premiers plans de ses marines, l'air el l'eau prejMpie confondus ne font qu'un seul élément, dont l'élendue, la pnifondeur el la hauteur paraissent éj^alemenl incommensurables. Car il n'y a point non plus de paysagiste dans aucune école qui ait surpassé Delacroix potir la peinture des ciels. Il y met le rubis, le s;jphir et l'éméraude, el le chatoiement de toutes les pierreries. Il y met surtout ce vapue poétique, (jui est l'essence même du ciel. Le ciel n'est pas « quelcjue chose » qui se puisse saisir et fixer comme la matière, (l'était une sin};ulière idée (pi'eut l'Anglais Consuble, un ^rand peintre cependant, de s'acharner ;\ faire des études de ciel d'après nature, de ciel tout seul, rejjardé en l'air, indépendamment de la terre qu'il envelo|)pe, indépendaniment de son adhérence à tous les points de l'horizon, à tous les objets dont il détermine la couleur et même tous les aspects plastiques. On ne saurait comprendre le ciel vide, — même en ballon. Le ciel n'est qu'un fond, en quelque sorte imaginaire, le fond sur lequel s'agite la vie. Mais ce fond est principal sur le théâtre conventionnel de la peinture. En plein air, ou dans les demi-tcinles des intérieurs, c'est la qualité des fonds qui détache les êtres et les objets, et qui constitue les vrais bons peintres.

Nous retrouvons encore Eugène Delacroix dans la galerie de M. Isaac IVreire, et cette fois avec un tableau capital et depuis longtemps célèbre : le }ftirino lùilicro '. Alexandre Dumas, dans .ses Mâmoircs, raconte qu'Eugène Delacroix ne voulait pas se séparer de cette peinture et qu'il l'estimait plus qu'aucune autre de ses œuvres. Le Gianur fai.sait pen.ser .i Rubens; le Marina Falicro est aussi fort qu'un Véronèse. Comme il n'a jamais été gravé, nous on donnons ici une belle reproduction |>ar .M. Flameng. N'est-ce pas que la composition est dramatique et quel'elTet de lumière est un trait de génie? On voit tout de suite, au premier plan éclairé, une forme sinistre et blême, roulée dans une draperie blanche et étendue sur les dalles de l'escalier : c'est la victime: et debout, près de la victime, le bourreau, qui parait colossal. Puis, l'œil, conduit jusqu'aux fonds par une dégradation de lumière, y aper(;oit des personnages mystérieux qui s'agitent dans la pénombre. Comme c'est Veni.se et le quatorzième siècle ! car il a aussi la pénétration historique, ce magicien de la peinture. Et qui, encore, a traduit mieux que lui les poètes de tous les temps et de tous les pays : le Dante et le Tasse, Shakespeare, (îœthe, — sans compter la mythologie et la Bible?

I. Il a cU' achoU* 20.000 franrs. .1 I amiable, dan.* unp rollfvlinn patiiculièrc (VpM potil-èlrr le plus hiiiil |>ri\ qii on ail paye. juM^u'iri. nn lahirau H'Kuponp IVlarroix.

UAPJMO TTA^LIPH'

GALhiHIK FKKKIHE. 7

Decamps n'est pas très-rare dans Ja circulation , mais ses plus belles œuvres sont déjà enfermées dans des collections particulières , chez lord Hertford, le marquis Maison, le baron van Praet, ou même immobilisées dans des musées publics, comme la grande Ecole turque, léguée par M. Fodor à la ville d'Amsterdam. Ah! si l'on avait pu avoir la Patrouille turque, du marquis Maison, pour la mettre à côté du Marino Faliero ! Le Samson combattant les Philistins a paru, il est vrai, dans la vente Demidoir, et il a failli venir chez MM. Pereire, qui l'ont poussé haut, trop haut même, suivant moi, malgré sa réputation très-exagérée . Pour le moment, il faut se contenter d'un petit bijou, la lùiitc en Egupte, avec un coucher de soleil qui ra])pelle Claude.

Il s'en est fallu aussi de bien peu que la Stratonice de la vente Demidofl' ne passât dans la galerie de MM. Pereire. 100,000 francs, ce n'est pas si cher que le Murillo du maréchal Soult. Enfin, la Stratonice est partie, et sans doute elle ne reviendra plus. Mais , à défaut de peinture par M. Ingres, voici, du moins, le plus important de ses dessins et le plus magistral : Saint Symphorien. Les fanatiques de M. Ingres comparent volontiers ce Saint Symphorien aux chefs-d'œuvre de Raphaël , et assurément il ressemble à l'école romaine par la composition , par le style et les tournures. Dans le grand tableau, les tons de brique et une certaine crudité de la couleur en général ajoutent encore à la ressemblance. Ici, nous n'avons guère que des traits et des contours, selon la manière propre aux maîtres qu'on appelle des dessinateurs. Il va .sans dire que cette production de M. Ingres, isolée le plus souvent sur un clievalet, en belle lumière, est fort admirée des amateurs de l'art noble et idéal.

De cette vente Demidolfsont venus plusieurs modernes : Michel-Ange soignant son serviteur malade, — autrefois dans la galerie du duc d'Orléans , — par M. Robert Fleury, dont M. lùnile i^ereire avait déjà le Charles-Quint au courent de Saint- Just ; un paysage, par M. Théodore Rousseau *, eiïet de soleil capricieux sur une prairie, peinture exquise, un peu dans le sentiment de Hobbema, très-légère d'exécution et (rèsdistingué(î de couleur. Il pleuvait tout à l'heure et les herbes humides scintillent sous ce |)remier coup de soleil après l'orage. On sait toujours, (levant un paysage de Rousseau, quel (emps il fait, (pielle heure il csl. et quelle saison; con)me , devant un portrait de |{euibraiidl, on connaît son homme, ce qu'il a fait et co. (|u'il fera. I n autre petit Ilousseau , exposé en IStiO au bouh'vard lUtlien, les Bords de l'Oise, par un tein|)s serein, nous (loiiiic l'iiiiprc^sion d'inie belle joiM-ncc (rrié.

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