‹ Galerie des grands écrivains françaisChapitre 2 sur 29 · GARNIER FRÈRES · texte numérisé non relu

GARNIER FRÈRES

Si Villon a eu bien des traverses et des mésaventures dans sa vie, il a eu bien du bonheur après sa mort, le plus grand bonheur et la meilleure fortune pour un poète : il a fait école; il a fait tradition, et a même eu sa légende. Ce nom de Villon qu'il portait et qu'il a rendu célèbre n'était pas le sien ; il l'avait emprunté, et il l'a tellement popularisé qu'il l'avait fait entrer un moment dans la langue : on disait villonner comme pateliner^ lambiner^ et depuis comme escobardery guillotiner. Villonner signifiait, il est vrai, une vilaine chose, duper^ trompery friponner^ payer en fausse monnaie. Mais ne frappe pas de fausse monnaie dans la langue^ ne la met pas en circulation qui veut. Depuis sa mort, ce Villon, qui avait frisé la potence, considéré comme l'un des pères de la poésie, s'est vu, à chaque reprise et à chaque renaissance littéraire, recherché des meilleurs et salué. Marot, dès la renaissance de François I", se rattachait à Villon, se refaisait son éditeur sur l'invitation du prince, et avait l'air de dater de lui comme d'un ancêtre et du plus ancien poète français qu'on pût atteindre. Plus d'un siècle après, Boileau lui faisait l'honneur de commencer par lui l'histoire, nécessairement très-écourtée , qu'il donnait de notre ancienne poésie. Depuis lors Villon n'a pas cessé d'être en vue et d'être cité pour quelques jolis morceaux, pour quelques ballades excellentes. De nos jours, un ecclésiastique plein de zèle pour nos antiquités littéraires qu'il n'entendait qu'imparfaitement, l'abbé Prompsault, s'était épris de Villon (singulier choix! ) et se flattait d'en avoir retrouvé des vers, — 276 vers, rien moins que cela. Il y eut, vers 1833, une terrible querelle entre M. Crapelet et l'abbé Prompsault. M. Crapelet, éditeur lui-même de vieux

poètes, et jaloux comme le potier Test du potier, relevait dans la publication de Tabbé Prompsauit jusqu'à 2,000 fautes, à peu près le chifTre que Méziriac prétendait retrouver dans le Plutarque d'Amyot ; mais Amyot avait de quoi survivre, et le Villon de l'abbé Prompsauit en mourut, — Tédiiion, non le poète. Celui-ci, très-apprécié des romantiques, ouvrait la mai*che. dans la série des Grotesques de Théophile Gautier, qui en traçait un portrait de verve où l'homme est deviné sous le poète et où Villon apparaît dans son relief comme le roi de la vie de Bohème. Juste dans le même temps (18Ai), il obtenait une place plus respectable et très-motivée dans le livre sévère de M. Kisard, Histoire de la littérature française. L'éminent critique crut devoir défendre de tout point Faperçu de Boileau et l'appuya par des raisons réfléchies : il voyait dans Villon un novateur, mais utile et salutaire, un de ces écrivains qui rompent en visière aux écoles artificielles, et qui parlent avec génie le français du peuple ; contrairement à l'opinion qui lui préférait l'élégant et poli Charles d'Orléans, il rattachait à l'écolier de Paris le progrès le plus sensible qu'eût fait la poésie française depuis le Roman de la Rose. Enfin, c'était trop peu qu'une édition, la 32% de Villon eût été publiée en 1850 dans la Bibliothèque elzevirienne de Jannet, par les soins du bibliophile Jacob, un dernier honneur lui était réseiTé : une thèse, un débat et une soutenance en Sorbonne, aujourd'hui tout un volume, celui même que j'annonce, par M. Antoine Campaux, homme de cœm- et d'imagination, qui s'est épris du poêle, qui l'a de bonne heure lu, relu, imité peut-être dans des vers de jeunesse et pour ses parties avouables * ; qui l'aime comme un fils indulgent et innocent, avocat désintéressé d'un père prodigue, et qui, concentrant sur lui toute l'affection et l'érudition dont il est capable, a résumé, poussé à fond et comme épuisé les recherches à son sujet.

Telle est la singulière destinée de Villon. Pour moi, je dirai toute ma pensée : je ne voudrais rien retirer au vieux poète, mais il me semble qu'il est en train de subir celte transformation légère qui, en ne faisant peut-être que rendre à certains hommes, sous un autre aspect, la valeur et le prestige qu'ils avaient de leur vivant, leur accorde

i. Los curieux qui pourront mettre la main sur un petit volume de poésies, les Legs de Marc-Anioine le Bohème (Paris, cliez Hasgana, 1858) sauront ce que ]e veux dire.

certainement plus qu'ils n'ont mis et qu'ils n'ont laissé dans leurs œuvres. Les œuvres de Villon, pour nous, malgré tant de commentaires^ de conjectures érudites et ingénieuses, sont et resteront pleines d'obscurités; elles ne se lisent pas couramment ni agréablement; on voit l'inspiration, le motif; on saisit les concours, mais à tout moment le détail échappe, la ligne se brise, la liaison ne se suit pas et fuit. Cela tient à bien des causes : allusions à des personnages inconnus, polissonneries et malices de quartier, rhythme gênant, langue embrouillée, incertaine, et pourquoi pas aussi ? défauts de l'auteur. Pour ceux qui aiment à se rendre compte de leurs admirations, Villon bien souvent a tort, et deux ou trois perles dans son fumier, deux ou trois exquises ballades les consolent à peine des difficultés et des obstacles qu'ils rencontrent à chaque pas dans l'ensemble. Mais est-ce un malheur, en définitive, pour Villon, que ces obscurités qui rebutent quelques délicats trop exigeants ? Je ne le crois pas. Il y a deux sortes d'auteurs, je le reconnais de plus en plus. Il y a ceux qui ne vivent dans la postérité et qui ne comptent que par leurs œuvres et pour ce qu'on en lit : de ceux-ci on comprend tout, tout est net et clair, on pèse, on mesure; on en rabat souvent. Qu'ils sont rares les auteurs comme Horace et Montaigne, qui gagnent à être sans cesse relus, compris, entourés d'une pleine et pénétrante lumière, et pour qui semble fait le mot excellent de Vauvenargues : « La netteté est le vernis des maîtres! » La plupart de ceux qui ont mis ainsi leur pensée en tout son jour y perdent avec le temps et diminuent. Mais il y a une autre classe d'auteurs, à qui tout profite, même les défauts : ce sont ceux qui, une fois morts, tournent à la légende, qui deviennent types ^ comme on dit, dont le nom devient pour la postérité le signe abrégé d'une chose, d'une époque, d'un genre. Oh ! ceux-là, ils ont des privilèges, on leur passe tout; là où ils manquent, on y supplée, on y ajoute; tout leur est interprété à bien et à honneur, les obscurités, les excentricités, les boutades hors de propos, les écarts de verve ou les éclipses ; on y suppose après coup des clartés, des profondeurs de sens ou de passion, des miracles de fantaisie qui, le plus souvent, n'y ont jamais été, même pour leurs plus proches contemporains. Ainsi pour Rabelais, ainsi pour d'Aubigné poète et pour bien d'autres. — Ainsi pour vous déjà (car nous voyons sous nos yeux s'accomplir le mystérieux phénomène), ô le plus charmant et le plus ardent des

postes de cet âge, vous que je n'ai pas hésité à saluer du nom de génie quand vous n'aviez que dix-huit ans, mais qui, dans vos brillants écrits, n'avez pas tenu en entier toutes vos promesses; qui, au milieu d'admirables éclats de passion, de jets ravissants d'élégance et de grâce, avez semé tant de disparates, de taches et d'incohérences, avez laissé tomber tant de lambeaux décousus I je vois le moment où tout cela vous sera compté à plus grand honneur que si vous aviez mieux conduit votre talent et mis en oeuvre tout votre généreux esprit; et nos neveux diront en vous lisant : a Tant pis pour nous, là où nous ne saisissons pas ! il y a bien des sens cachés. » Et ils le diront et déjà ils le disent, parce qu'ils ont besoin de faire de vous tout ce que vous auriez dû être : çfi,r vous êtes l'enfant du siècle, vous le personnifiez à leurs yeux, et là où le périlleux modèle ne répond pas pleinement à l'idée et fait défaut, ils y mettront la main, ils vous achèveront. Et nous-mêmes qui savons le fort et le faible, qui vous avons vu naître, briller et mourir, nous y applaudirons et nous y applaudissons déjà , à ce commencement d'illusion , parce qu'après tout votre renommée charmante, si elle dépasse un peu vos œuvres, ne fera pourtant qu'égaler votre génie, — ce que ce génie aurait été si vous en aviez daigné pleinement user et en artiste plus maître de sa force. — Mais l'essentiel, je le vois bien, même en littérature, est de devenir un de ces noms commodes à la postérité qui s'en sert à tout moment, qui en fait le résumé de beaucoup d'autres, et qui, à mesure qu'elle s'éloigne, ne pouvant toucher toute l'étendue de la chaîne, ne la compte plus, de distance en distance, que par quelque anneau brillant.

Villon est de ceux-là : il fait anneau, et il brille de loin à travers sa rouille. On ne le prend plus au pied de la lettre pour ce qu'il a été et pour ce qu'il est en tant qu'auteur : on le prend comme un de ces individus collectifs, le dernier venu et, en quelque sorte, le dernier mot d'une génération de satiriques oubliés, leur héritier le plus en vue et chef à son tour d'une postérité nouvelle, faisant lien et tradition entre Rutebeuf et Rabelais.

A le voir et à l'étudier de près, son originalité bien réelle était-elle autre part que dans son talent? On ne saurait la chercher dans une forme de poésie qui lui aurait été propre : il n'a rien inventé en ce genre, et la ballade^ dont il use si bien, florissait avant lui depuis plus

d'un siècle. M. Campaux essaye pourtant de déterminer en quoi consiste l'originalité de forme de Villon, puisqu'on veut qu'il ait été novateur : il croit la trouver dans le genre du Testament. Réduit souvent par sa faute à de tristes extrémités et amené, bien que jeune, à songer à sa dernière heure, Villon suppose qu'il fait son testament (il y en a deux de lui, le Grand et le Petit^ sans compter un Codicille)^ et dans cette supposition il lègue à ses amis tout ce qu'un pauvre diable qui n'a pas^ un sou vaillant peut donner ; parmi ses legs^ il y a bon nombre de lays ou de ballades, et il a dû penser au jeu de mots :

ff C'est à un poè'te une idée singulièrement originale et touchante, nous dit d'abord M. Campaux, que celle de se transporter en pensée à sa dernière heure, et là, de son lit de mort, d'exhaler son âme en confessions, en adieux et en legs à tous ceux qu'il a aimés et connus. Ou je me trompe, ou c'est là pour Pinspiration le cadre à la fois le plus large et le plus commode, la forme la plus piquante et la plus faite à souhait pour ainsi dire, celle qui lui permet d'accorder avec Tunité la variété de tons la plus grande, et le laisse le plus libre de ses allures. Si le poëte, en outre, a eu paniculièrement à souffrir de la vie et des hommes, que ce soit sa faute ou celle de son étoile, si plus qu'un autre il a été humilié par la destinée, je n'imagine rien de plus propre que ces novisiima verba^ que ces paroles suprêmes, à attirer enfin l'intérêt sur sa personne, et à toucher en sa faveur les plus distraits et les plus froids. »

Pour Villon, c'a été une manière de distribuer bien des malices et des épigrammes à ses ennemis, de bonnes paroles à ses amis et quelques-ims des objets qui lui avaient appartenu, dont ils avaient la signification et le secret, et qui à eux seuls, si l'on saisissait bien son intention, raconteraient toute sa vie : mais là encore l'épigramme, la contre-vérité et la farce, on l'entrevoit, se glissent à chaque ligne, et ce qu'il lègue repose bien souvent sur les brouillards de la Seine. C'a été enfin, pour lui, une manière ingénieuse d'encadrer ce qu'il possédait plus à coup sûr» ses pièces de vers, même les plus étrangères à cette idée de testament. M. Campaux s'est demandé si avant Villon il y avait eu de ces espèces de testaments poétiques, et il en a retrouvé quelques-uns à l'état d'essais; mais il reste vrai que, si Villon n'a pas entièrement inventé, en littérature, cette forme de contrefaçon et de parodie des volontés dernières, il se l'est appropriée par le dessin net et tranché, par l'ampleur du contenu, et par une verve de détails, par un sel mordant qui n'appartient qu'à lui. Il a mis son cachet au genre; il a scellé le testament.

Une vie exacte de Villon ne saurait se refaire ; on n'a sur lui aucun témoignage contemporain qui donne rien de précis, et Ton est à peu près réduit à ce qu'on peut apprendre de lui-même dans ses œuvres. M. Gampaux a induit et conjecturé là-dessus tout ce que Ton peut raisonnablement. Suivant lui, François^ d'abord surnommé Corbueily serait né en 1431 (l'année même de la mort de Jeanne d'Arc) à Auvers, près Pontoise, ce qui ne l'empêchait pas de se dire Parisien, sans doute parce qu'il était venu de bonne heure à Paris et y avait été élevé. « Rien d'ailleurs dans ses œuvres n'indique une enfance passée aux champs, absolument rien ; au contraire, tout y trahit l'enfant de la Cité et le polisson du ruisseau. » Le nom de Villon^ sous lequel il se fit ensuite connaître, n'était probablement qu'un surnom d'emprunt qu'il dut à un Guillaume Villon,' lequel n'était ni son père, comme on Ta avancé, ni son oncle, mais seulement son maître. La mère de Villon était pauvre, ignorante et très-pieuse. Un érudit allemand a essayé, dans ces derniers temps, de déterminer au juste quelle était la part du père et de la mère de Villon dans le caractère de leur fils, et leur double influence sur son œuvie. Ces érudits allemands, à force d'étudier, ne doutent de rien. Celui-ci a donc découvert et imaginé que toute la veine satirique, railleuse, irrévérente et sensuelle de Villon lui venait de son père, et que la veine tendre et religieuse qu'on lui suppose par moments, ses velléités du moins et ses retours de mélancolie venaient de sa mère. Il passa, à un certain jour, de l'échoppe paternelle (si échoppe il y a) aux bancs de l'Université; il fut écolier, et de cette race immortelle, célèbre dès le temps de Rutebeuf et que nous décrivait hier encore Henri Murger. A la tête des plus spirituels entre les mauvais sujets, il usa et abusa de toutes les licences de son quartier et de son temps. Il était boute-entrain et un vrai chef de bande. Ses espiègleries, qui nous sont racontées dans les Repues franches^ ne peuvent nous donner que du dégoût : « Ne soyons pourtant pas trop sévères, nous dit M. Saint-Marc Girardin. Les Repues franches ne sont autre chose que l'art de vivre aux dépens, d'autrui ; c'est ce qu'on appelle aujourd'hui l'art de faire des dettes et de ne pas les payer. Voilà le problème que se propose Villon^ et c'est le même que travaillent à résoudre les enfants de famille du xix' siècle... En fait de joyeuse vie, le fond des traditions ne change pas. A cette époque, faute de civilisation, il n'y avait point encore ces maximes

d'honneur et de délicatesse sociale qui nous apprennent à faire la différence entre ce qui est une bassesse et ce qui n'est qu'une espièglerie. De nos jours, Villon aimerait encore la bonne chère et la joyeuseté, mais il serait honnête homme. De son temps, le libertinage allant jusqu'à l'escroquerie, il ne sut pas s'en préserver. » L'aimable jésuite Du Cerceau, qui s'est occupé de Villon, pensait à peu près de même. A la bonne heure I je ne demande pas mieux ; mettons sur le compte du temps tout ce que nous pouvons à la décharge du poète. La littérature est le lieu le plus fait pour admettre les circonstances atténuantes. — On a les noms de quelques-uns des garnements, ses compagnons et sujets^ qu'il n'a eu garde d'oublier dans l'un ou l'autre de ses Testaments. Leurs plus innocentes occupations se passaient à en conter aux belles du quartier, marchandes ou autres, la belle Heuulmi^e^ la belle Gantière j la génie Saulcissière y Blanche la Savaiièrey etc. Cette belle Heaulmière paraît avoir été chef d'école en son genre et celle qui les endoctrinait toutes au plaisir. Villon ne s'en tint pas là : il vint un moment où il descendit jusqu'à une Margot, dont il nous ouvre le bouge, et il s'y montre installé comme chez lui, — mieux que chez lui. Il résulte de cet aveu cynique qu'il fit bien des métiers, jusqu'au plus dégradant de tous, et qu'il s'en vantait. Un jour, du milieu de ces ignominies, qui ne laissaient pas de fournir matière à sa verve, Villon eut un accent de patriotisme, et il lança contre les ennemis de Yhonneur français une ballade dont l'énergique refrain aurait encore son écho ; il ^maudit et honnit, sur tous les tons, qui mal vouldroil au royaume de France ! Cl Chose étrange, dit à ce sujet M. Campaux, surtout en un siècle où le sentiment de patrie était encore si peu commun ; il y avait un Français dans ce vagabond qui n'avait ni feu ni lieu. » Admirons moins : il faut bien que Villon, puisqu'il nous occupe, ait eu quelque chose en lui et qu'il soit quelc[uefois sorti de sa vie de taverne et de crapule; sans quoi nous l'y laisserions tout entier. Au train qu'il menait jour et nuit, on devinerait, si on ne le savait de reste, qu'il eut souvent affaire aux gens du roi : il connut le Châtelet, peut-être la Bastille. — Un tel écolier, croisé de bandit, avait-il eu le temps d'acquérir un grade académique? Le docte Allemand de tout à l'heure, qui sait si bien ce que le père et la mère de Villon lui avaient transmis dans le sang, a conclu, de ce que Villon a dit qu'il n'était pas maître en théologie (je le crois bien), qu'il

était, au moins, maître en quelque chose. M. Campaux, plus prudent, n'ose alTirmer qu'il ait dépassé dans la Faculté des arts le grade de licencié. On a recherché, d'après les noms d'auteurs que cite le poète, quelle pouvait être sa librairie, sa bibliothèque (si tant est qu'il en ait eu jamais une), celle même qu'il léguait, en un couplet du Grand Testament, à son maître Guillaume de Villon. Mais ce legs, comme tant d'autres, m'a tout l'air d'avoir été quelque peu dérisoire et imaginaire : l'étudiant Villon dut ressembler de bonne heure à cet écolier du vieux fabliau qui avait joué aux dés tous ses livres et les avait dispersés à tous les coins de la France. Cependant, à vivre de la sorte, Villon avait atteint ses vingt-cinq ans (1456), Une affaire d'amour où il apporta, ce semble, plus de cœur qu'à l'ordinaire et qui se termina par une éclatante disgrâce, par je ne sais quelle perfidie notoire qui le faisait montrer au doigt et qui le rendit la fable de la Cité, le décida tout d'un coup à quitter Pai'is et à partir pour Angers :

« Mais auparavHDt il voulut, nous dit M. Campaux (un peu plus sérieux et plus ému que nous sur le compte de Villon], il voulut faire ses adieux au monde qu'il quittait, el laisser de lui un souvenir, d'abord à celle qui était la cause de son départ, et que, par un reste d'espoir si naturel aux malheureux, il ne désespérait peut-être pas de toucher par Texpression de sa douleur si navrante et si résignée; ensuite à son maître Guillaume de Villon, auquel il devait tant, ainsi qu'au petit nombre d'amis qui lui étaient restés Gdèles; enfin aux nombreux compagnons qui n'avaient pas épargné sans doute les railleries à sa diïigrâce, et sur lesquels il était bien aise de prendre sa revanche. De là les Lays ou Legs^ comme il les appelle, et qui reçurent de son vivant, mais non de son fait, le nom de PetiL Testament. »

Il préférait le titre de Legs^ probablement à cause du jeu de mots et de la double entente qui leur convenait parfaitement.

Ayant ainsi réglé ses comptes avec Paris, que devint l'exilé Villon? Il paraît qu'il ne demeura guère à Angers, et que, revenu vers décembre 1457 dans les environs de Paris, il se serait porté, avec une demidouzaine de ses compagnons, à quelque attentat hardi dont on ignore la nature précise, mais qui n'était guère moins qu'Hun vol à main armée sur un grand chemin. Arrêté pour ce méfait, mis en prison au Châtelet et appliqué à la question, il se vit même condamné à mort : c'est alors qu'il se hâta de répondre par un J*en appelle (au Parlement), et il en iit une ballade piquante, montrant ainsi sa liberté d'esprit à toute

épreuve et badinant jusque sous le gibet. Très-heureusement pour Yiilon, il naquit vers ce temps-là une princesse qu'on croit élre Marie d'Orléans, fille de Charles d'Orléans le poëte : le prisonnier, pour qui l'appel n'était qu'un répit, saisit l'occasion aux cheveux, célébra l'illustre naissance et obtint sa grâce. Il dut cependant quitter Paris, et pendant quatre ans entiers il mena une vie errante et en France et aux frontières de France : l'idée de suicide lui traversa un instant l'esprit. Faut-il croire qu'en passant à Blois il y connut Charles d'Orléans, et qu'il fut accueilli un moment à la cour de cet aimable prince, son rival et son associé en renom dans l'avenir? 11 est plus certain qu'il fut très-mal accueilli sur le territoire de l'évéque d'Orléans, Thibault d'Aussigny, et qu'y ayant commis, par suite de cette même nécessité qui fait saillir le loup hors du boiSy quelque nouveau méfait, quelqu'une de ces peccadilles dont il était si fort coutumier, il fut jeté dans les prisons de Meung-sur-Loire, y languit tout un été au fond d'un cul-de-basse-fosse, et ne dut sa grâce qu'à Louis XI, nouvellement roi, qui vint à passer en cette ville de Meung dans l'automne de cette année 1A61. En vertu du don de joyeux avènement, leur peine était remise à tous les prisonniers d'une ville où le roi entrait après son sacre, et par le seul fait de la présence de Louis XI à Meung dans ces circonstances, Villon obtenait sa grâce et se trouvait libre * ; M. Campaux établit très-bien tout cela ; et comme heureux lui-même de cette délivrance :

« Il était donc échappé uoe seconde fois à la mort, nous dit-il d'un accent touché, mais dans quel étati Qu'on s'iipagine sur la tête d'un homme Teffet de cinq années d'un exil aggravé par la misère et suivi d^une longue et dure prison. Sa santé, sa santé de bohème, si longtemps à l'épreuve des plus dures privations, y avait succombé, et aussi la gaieté vivace qui faisait toute sa philosophie. Vieilli avant Tâge, sans en élre devenu plus fort contre tes vices de sa jeunesse, le cœur encore mal guéri de l'amour dont il avait tant souffert, sans ressource, sans espoir, dénoncé au mépris public par son passé et par sa prison récente; — dans de pareilles circonstances, croyant en avoir fini avec la vie, et comme s'il eût déjà été étendu sur son lit de mort, il dicta le poëme qui porte le titre de Grand Testament.,, Le Petit Testament contenait les adieux et les legs de Villon à ses amis en 4456 : le Grand Testament renferme aussi une longue suite de legs satiriques; mais ces legs, au lieu de constituer le fond même du poëme, comme ils constituent celui du Petit Testament^ n'en

1. Au reste, il n'est pas mal que Villon ait été délivré de prison par Louis XI. Un pou plus range, il eût été digne d'Ôtre un de ses compères.

sont en réalité que le prétexte et que la partie accessoire. Le fond du Grand Testameni^ ce sont les plaintes, les regrets, les remords et les confessions qui remplissent le préambule et la plus grande partie du Codicille, et par où le poëte répand comme par autant de blessures tout le sang de son cœur; ce sont, avec les leçons saisissantes que le poëte y donne, çà et là, au commencement et à la Gn, les véritables legs de Villon à la postérité; c'est là le vrai testament de son âme et de son génie, celui qu'elle a accepté religieusement et qu'elle n'oubliera pas, tant qu'il y aura une langue française. Le tout est entremêlé de ballades et de rondeaux, dont il n'est pas un qui ne se rattache étroitement aux diverses parties du poëme où ils figurent, et qui sont, si je puis dire, comme l'épanouissement et le jet lyrique des sentiments du poëte. »

Je laisse volontiers parler M. Gampaux qui a veillé et pâli sur cette œuvre gothique bizarre, et qui a pu y saisir un secret et un art de composition qui n'y paraît pas d*abord; il va même jusqu'à y remarquer trois inspirations bien distinctes et comme trois époques. Pour moi, sans me faire plus indifférent ni plus sévère qu'il ne me convient sur Villon, je me contenterai, après cette lecture, de reconnaître en lui un des plus frappants exemples de ces natures à l'abandon, devenues étrangères à toute règle morale, incapables de toute conduite, mais obstinément douées de l'étincelle sacrée, et qui sont et demeurent en dépit de tout, et quoi qu'elles fassent, des merveilles, presque des scandales de gentil esprit, et, pour les appeler de leur vrai nom, des porte-talents i car ne leur demandez pas autre chose, elles ne sont que cela.

On ne sait rien de la vie du poète après le Grand Testament. Revint-il à Paris pour y mourir? Passa-il ses derniers jours en Poitou, comme on peut l'inférer de l'anecdote qu'on lit dans Rabelais et qui nous découvre un dernier tour pendable de 1- incorrigible mauvais sujet? A quel âge mourut-il enfin? M. Gampaux conjecture que ce dut être vers 1484. Il aurait eu cinquante-trois ans.

J'en suis toujours à choisir dans Villon et à ne m'arrêter complaisamment que sur quelques-unes des choses exquises qui se détachent aisément du cadre artificiel où il les a placées. Une des pièces qui me le présentent avec le plus de franchise par un de ses aspects tout littéraires, c'.est celle qu'il fit contre les amateurs du genre pastoral et champêtre, alors à la mode comme depuis. Nous savons, pour l'avoir maintes fois observé, combien l'invention est rare en poésie, combien la gent versifiante est moutonnière, et qu'une forme, une veine, une seule note, une fois trouvée, se copie et se répète ensuite à satiété jusqu'à ce

qu'une autre ait succédé, qu'on épuise à son tour. Une voie neuve à peine ouverte et indiquée, si étroite qu'elle soit, appelle aussitôt le troupeau des imitateurs qui Ibule et ravage ce qui n'était d'abord qu'un vert sentier : ce n'est bientôt plus qu'une route poudreuse. Ainsi la seule pièce de Millevoye, la Chute des feuilles, a produit toute une postérité de mélancoliques et d'infirmes gémissants; la Pauvre Fille, de Soumet, a eu aussi sa génération malingre et plaintive. Les plaignards et les niais suivent de près les sensibles. Le Lac, de Lamartine, a eu ses cascades à l'infini, et a formé quantité de petits lacs au-dessous, avec des couples d'amants soupirant leurs barcaroles. C'est par impatience de toutes ces fades copies et de ces répétitions ser>'iles qu'Alfred de Musset, dans le préambule de la Coupe et les Lèvres, au milieu de cet admirable développement où il s'ouvre à cœur-joie sur l'infinie variété et la riche contrariété de ses goûts, s'écriait :

Vous me demanderez si j*aime la nature. Oui, j'aime fort aussi les arts et la peinture. Le corps de la Vénus me paraît merveilleux...

Mais je hais les pleurards, les rêveurs à nacelles, Les amants de la nuit, des lacs, des cascatelles, Cette engeance sans nom qui ne peut faire un pas Sans s'inonder de vers, de pleurs et d*agendas. La nature, sans doute, est comme on veut la prendre; Il se peut, après tout, qu'ils sachent la comprendre ; Hais eux, certainement, je ne les comprends pas.

Eh bien 1 au temps de Villon, il y avait eu une mode et un travers du même genre. Une idylle, composée, il y avait quatre-vingts ans environ, par un ancien évêque de Meaux, Philippe de Vitry, sur le bonheur de la vie champêtre, continuait de faire fureur, et le bûcheron Franc-Gonlier et dame Hélène sa femme (un Philémon et une Baucis plus jeunes) recrutaient, parmi les badauds de la Cité, bien des admirateurs à froid de la vie des forêts, louant la médiocrité îion dorée, l'eau pure du misseau et le gland du chêne. Villon, qui savait par expérience et pour en avoir pâti, ce que c'est que la pauvreté, le cri de la faim, qui avait bu souvent de l'eau claire, faute de mieux, et y avait trempé sa croûte sèche, fit à sa manière sa pièce du Mondain, par laquelle il rompait en

visière à toute cette école de bûcherons amateurs ; il opposa à leur félicité rustique imaginaire, à ces délices plus que douteuses de ia vie agreste, toutes les aises et les petits soins de la vie commode et vraiment civilisée, telle qu'il la rêvait et telle qu'il ne l'avait jamais entrevue, hélas I que par le trou de la serrure :

Sur mol duvet assis un gras chanoine, Lez un brasier, en chambre bien naUée ; A son costé gisant dame Sydoine...

avec ce refrain naturel et facile :

Il n'est trésor que de vivre à son aise.

Relisez toute la pièce. Voilà de l'excellent Villon. M. Campaux, qui en juge comme nous, a tiré de cette jolie ballade plus d'une conséquence sur les goûts, sur l'éducation première et les habitudes du poète. La page de critique conjecturale où il se répand à ce sujet, et où il se laisse aller à quelques regrets sur son auteur favori, est trop heureuse de développement et d'une trop bonne venue pour que nous en privions le lecteur :

« On ne peut, nous fait-il remarquer, afficher plus de mépris pour la campagne que n'en montre Villon dans celte pièce. L'innocence des champs, il faut le dire aussi, devait peu sourire aux goûts qu'on lui connaît; il ne la pouvait souffrir par les mêmes raisons que le fermier d'Horace. Ce n'était pas seulement chez lui dégoût instinctif des fadeurs pastorales, et manque absolu peut-être, extinction, causée par la misère, du sens des beautéi de la nature; c'était encore répugnance profonde pour un cadre où toutes ses habitudes se trouvaient désorientées; répugnance constante et qui ne se dément pas une seule fois dans son œuvra. Chose curieuse I il n'est pas de poëte en général, si étranger que soit son genre aux descriptions naturelles et à la peinture des champs, chez lequel ne se rencontre quelque échappée de paysage, quelque coin de nature qui, de temps à autre, rafraîchit le lecteur. Horace et Juvénal, jusque dans leurs satires, ont de temps en temps de ces surprises charmantes; Régnier et Boiieau lui-même, ces chantres exclusifs des rues et de la vie de Paris, en offrent çà et là des exemples. Rien de pareil chez Villon; pas l'ombre d'un arbre, pas le plus petit reflet de ciel, né fût-ce que dans le ruisseau ; jamais rien qui ressemble au cri d'Horace : 0 ruSj quando ego le aspiciam! Et pourtant, dans sa jeunesse, ne s'étaitil donc jamais arrêté par quelque jour de printemps devant le frais et verdoyant spectacle que présentait dans toute sa longueur, sur son revers méridional, ia montagne Sainte-Geneviève? Après une nuit pissée, en dépit de la cloche du couvre-feu,

dans quelque taverne du voisinage, la tète encore lourde de Porgie de la veille, ne lui était-il jamais arrivé sur le seuil de se sentir renaître au souffle matinal qui lui arrivait, tout frais, à la figure, de ces champs de blé, de ces vergers et de ces pampres échelonnés le long de la pente qui regardait Gentilly, Fontenay et Meudon? Plus tard enfin, banni de Paris, lorsque, chevauckanl sans croix ni pile par tous les chemins de Pi-ance et de Navarre, il promenait son exil et sa misère d'une frontière à l'autre, médit int déjà dans sa tète et dans son cœur les confessions et les plaintes douloureuses du Grand Tesfamenl, l'arbre et le buisson de la route ne lui avaient-ils donc jamais parlé et fait oublier un instant ses douleurs, comme ils devaient un jour, plus d'une fois, calmer celle de Jean-Jacques vagabond? Ou bien, le spectacle de la nature, par son innocence même, n'avait-il plus de quoi le toucher, et avait- il fini par ne respirer à Taise que dans l'atgoo^^phère des mauvais lieux? Je voudrais croire le contraire. Quoi qu'il en soit, cela suffirait pour me confirmer dans l'idée qu'il n'a pas été élevé à la campagne. Il a pu naître sur les bords de l'Oise; il n*y a certainement pas grandi : autrement, à défaut de son cœur, ses yeux en eussent gardé le souvenir, et ses rêves au moin^ lui eussent plus d^une fois rapporté le parfum des herbes et des fleurs de la rive natale. »

La perle de Villon est la ballade des Dames du temps jadis. II était préoccupé de l'idée de la mort : il avait de bonnes raisons pour cela, des raisons très-particulières, sans compter que le moyen âge tout entier en avait l'imagination frappée. Il se plaît donc à faire défiler devant nous le cortège des beautés illustres, des reines puissantes, des héroïnes, et il se demande : Où sont-elles ? — Mais oii sont les neiges d'anian (les neiges de Tan passé)? c'est toute sa réponse. — On a cherché quelle était au juste l'originalité de Villon dans cette charmante pièce qui, seule, sulTirait à assurer son renom. Bien des poètes avant lui avaient employé cette forme : Où est Arthus? OU est Hector de Troie? Oh est Hélène? Oit est la beauté de Jason, d'Absalon?... M. Campaux a pris le soin de nous les citer : « Il semble, d'ailleurs, dit-il, que cette idée mélancolique fût dans l'air, du temps de Villon. Ainsi, dans le Chevalier délibéré^ Ollivier de La Marche, un poète et un historien de ce temps-là, passe en revue, dans vingt-huit stances successives, les princes et les seigneurs morts de son temps; et dans X Exemple du mirouer d entendement par la morty après avoir raconté la mort de quantité de dames d'un haut rang et d'une naissance distinguée, il demande ce que chacune de ces dames est devenue. » Menot enfin, le célèbre prédicateur, né vers 1450, aurait imité dans un de ses sermons, selon M. Campaux, les deux ballades de Villon, celle des Dames et celle des Seigneurs du

temps jadis : « Où est le roy Louis, naguère si redoublé? Et Charle» qui, dans la fleur de sa jeunesse, faisoit trembler Tltalie? Hélas! la terre a déjà pourri son cadavre. Où sont toutes ces demoiselles dont on a tant parlé?... Mélusine et tant d'autres beautés célèbres ? »

J'en demande pardon à M. Gampaux, mais ici la source première est plus haut que chez Villon : elle est dans saint Bernard et tant d'autres auteurs de la grande époque du moyen âge. Un homme de mérite qui s'est occupé des anciens poètes chrétiens, au point de vue de la musique et de la littérature, M. Félix Clément, a recueilli quantité de passages qui prouvent que ce mouvement d'interrogation si naturel a été trouvé de bonne heure*. Saint Bernard notamment, dans une psalmodie 5wr le mépris du monde (Rhythmus de conlemptu mundi)^ qui se compose de quatrains formés eux-mêmes d'espèces d'alexandrins à césure marquée et se suivant sur quatre rimes plates, s'était dès longtemps demandé : Où est le noble Salomon? Où est Samson V invincible^ etc. ?

Die ubi Salomon, olim tam nobilis?

Vel ubi Samson est, duz invincibilis?

Ve) pulcher Âbsalon, vultu mirabilis?

Vel dulcis Jonathas, muUum amabilis?

Et il continuait sa question pour les païens : Où est César? Où est Lucullus (ou Grassus, ou peut-être Crésus) ? Où est Cicéron^ etc. ?

Quo CcTsar abiit, ceisus imperio?

Vel Dives splendidus, totus in prandio?

Die, ubi TuUius, clarus eloquio?

Vel Aristcteles, summus ingenio?

Je ne saurais, je l'avoue, admirer beaucoup cette prose symétrique dans laquelle la rime donne le mot, de gré ou de force, et tire tout à soi ; mais enfin le premier mouvement, l'accent et, pour ainsi dire, le geste sont là. L'honneur de Villon, son originalité et sa gentillesse d'esprit

i. Voir les Poètes chrétiens depuis le iv* siècle jusqu'au xv«, par H. Félix Clément, qm\ après avoir donné les textes en 1854, en a publié une traduction en 1857 (Gaume frères). La remarque qui nous intéresse est à Tarticle de Tyro Prosper, poète du v* siècle. — Voir aussi, à la page 126 du savant ouvrage de M. Édélestand du Méril, les Poésies populaires latines du moyen âge (1847).

(M. Rigault l'avait déjà remarqué) est donc principalement dans ce refrain si bien trouvé , si bien approprié à la beauté fugitive et qui s'écoule en si peu d'heures : Mais où sont les neiges dCantan ? Pour que Villon perdit à nos yeux quelque chose de son avantage, comme paraît le désirer M. Clément, il faudrait que saint Bernard eût terminé sa kyrielle de noms par un vers tel que celui-ci, ou approchant :

Âst ubi nlx vêtus, tam eiïusibilis?

ce qu'il n'a pas fait. Tant qu'on ne produira pas un exemple ancien de cette façon de réplique qui donne ici tout l'agrément, et qui a surtout son à-propos quand il s'agit de femmes et de beautés célèbres, Villon reste en possession de son titre; il garde en propre son plus beau fleuron.

Trêve maintenant à toutes ces discussions critiques I Laissons-nous faire à la poésie; relisons, redisons-nous tout haut la pièce entière... Heureux celui qui a su ainsi trouver un accent pour une situation immortelle et toujours renouvelée de la nature humaine ! Il a chance de vivre aussi longtemps qu'elle, aussi longtemps du moins que la nation et la langue dans laquelle il a proféré ce cri de génie et de sentiment. Toujours, quand il sera question de la rapidité et de la fuite des générations des hommes qui ressemblent, a dit le vieil Homère, aux feuilles des forêts; toujours, quand on considérera la brièveté et le terme si court assigné aux plus nobles et aux plus triomphantes destinées :

Stat sua qutcquo dies, brève et irreparabile tempus Omnibus est viiae ;

mais surtout lorsque la pensée se reportera à ces images riantes et fugitives de la beauté évanouie, depuis Hélène jusqu'à Ninon, à ces groupes passagers qui semblent tour à tour emportés dans l'abîme par une danse légère, à ces femmes du Décaméron^ de YHeptamérony à celles des fêtes de Venise ou de la cour de Ferrare, à ces cortèges de Diane, — de la Diane de Henri H, — qui animaient les chasses galantes d'Anet, de Chambord ou de Fontainebleau ; quand on évoquera en sou-

venir les fières, les pompeuses ou tendres rivales qui faisaient guirlande autour de la jeunesse de Louis XIV :

Cei belles Alontbazons, ces Châtillons brillantes. Dansant avec Louis sous des bei*ceaux de fleurs;

quand, plus près encore, mais déjà bien loin, on repassera ces noms qui résonnaient si vifs et si frais dans notre jeunesse, les reines des élégances d'alors, les Juliette, les Hortense, ensuite les Delphine, les Elvire même et jusqu'aux Lisette des poètes, et quand on se demandera avec un retour de tristesse : « Où sont-elles? » que trouve-t-on à répondre de plus naturel et de plus vrai que ce refrain chantant et qui vole déjà sur toutes les lèvres :

Mais où sont les neiges d'antan ?

Dans la ballade des Seigneurs du temps jadisy Villon a aussi son refrain heureux et approprié au sujet. Après une série de questions où il énumère les papes, rois et puissants du jour récemment disparus, il répond, à la fin de chaque couplet, par cette autre question : Mais oii est le preux Charlemaigne? — Puisque Charlemagne, ce dernier grand type héroïque en vue à Thorizon, et qui domine tout le moyen âge, avait lui-même payé le tribut mortel, les moindres que lui, les rois et princes du siècle présent, avaient bien pu moui'ir.

11 y a dans Villon bien d'autres pièces dignes d'étude et qui demanderaient un peu d'effort pour être goûtées : je renvoie à M. Campaux qui est im excellent guide. Je ne veux que mettre en garde sur un point : c'est de ne pas prêter à Villon plus de mélancolie qu'il n'en a eu, ni une tristesse plus amère. Ne venons pas prononcer, à son sujet, le nom de Bossuet, ni même celui de Byron et des Dju Juiin modernes. Villon a dit quelque part que quand nous aimons ordure ^ elle nous aime [c* est le sens), et que quand nous fuyons honneur ^ il nous fuit ; mais il m'est impossible de découvrir là dedans un cri de damné. Villon n'a pas de cea cris ; il est de ce bon vieux temps où l'on s'accommodait mieux de son vice, et où on ne le portait pas avec de si grands airs, ni d'un front si orageux.

Il n'est pas homme à s'écrier avec un poète moderne, maudissant les passions que Ton continue à subir sans qu'elles nous plaisent :

Je bois avec horreur le vin dont je m'enivre.

Pour lui, je le crains fort, il but avec plaisir jusqu'à la fin le vin dont il

s'enivrait.

Si Ton rabat un peu en ce sens du travail de M. Campaux, on aura pour tout le reste un commentaire aussi ample qu'utile, et conçu dans un esprit mieux encore que littéraire, je veux dire sympathique et presque filial. — 11 a dû y avoir, je m'imagine, du temps de Villon, quelque écolier un peu plus jeune que lui, aussi laborieux, aussi bon sujet que l'autre était mauvais et dérangé, mais grand admirateur du poète, sachant ses premières chansons, récitant à tous venants ses plus jolies ballades, en étant amoureux comme on l'est à cet âge de ce qu'on admire. Cet écolier aura fait, un jour, à Villon sa déclaration d'enthousiasme, et Villon l'aura reçue avec plus de sérieux qu'il n'en gardait d'ordinaire en pareil cas ; il aura même , en voyant sa candeur, ménagé assez le jeune homme pour ne pas l'initier à ses tromperies et pour n'essayer, à aucun moment, de l'embaucher dans sa troupe de mauvais garçons. 11 l'aura respecté et même un peu craint, comme un frère enfant, comme un bon génie qu'il ne faut offenser et effaroucher que le moins possible : il aura eu quelque pudeur avec lui. Et le jeune homme, logé un peu loin du centre, loin des bruits de la rue, sur la pente la plus champêtre de la montagne Sainte-Geneviève, aura ignoré bien des tours de Villon, et les pires, ou il n'y aura . pas cru : il aiu*a conservé pour lui son culte. Plus d'une fois, le soir, Villon en fuite, traqué par les gens du guet, se sera souvenu tout d'un coup, en voyant la lampe briller à la fenêtre du studieux jeune homme, qu'il avait là un admirateur, un ami, et il lui aura demandé abri et gîte pour une nuit ou deux, en prétextant quelque belle et galante histoire ; et, toute la nuit durant, pour le payer de son accueil, il l'aura charmé de ses récits, ébloui de ses saillies et de sa verve. Il aura même poussé l'amitié, en partant le matin, jusqu'à accepter tout l'argent, toutes les épargnes de son généreux hôte, trop heureux do se dépouiller et de se mettre à la gêne pour le Poêle, comme il le nommait par excellence. Cette chambrette, aussitôt, sera devenue plus chère à celui qui l'habi-

tait, et pen jant quelques jours elle lui aura paru presque un sanctuaire (ô puissance des premières illusions I), pour avoir reçu et logé le dieu. En un mot, le jeune homme aura connu assez Villon pour Tadmirer encore plus, et il Taura fréquenté assez peu pour continuer de l'estimer et de l'aimer. Eh bien ! cet écolier que je me figure, qui a respiré la bonne âme de Villon et non la mauvaise, et pour qui le poète, même complètement connu plus tard, était demeuré une passion, il revit de nos jours, il est devenu maître et de la meilleure école, et c'est lui qui a été, cette fois, le commentateur, l'apologiste (là où c'était possible), l'interprète indulgent et intelligent de Villon par-devant la Faculté, et aussi devant le public.

Lundi, 26 septembre 4859.

Rai

Causer avec Rabelais, si on le pouvait en effet, s'il était donné de le saisir un instant tel qu'il fut en réalité, et de l'entendre, que ne donnerait-on point pour cela? Chacun a son idéal dans le passé, et la nature, la vocation de chaque esprit ne se déclarerait jamais mieux, j'imagine, que par le choix du personnage qu'on irait d'abord chercher si l'on revenait dans un temps antérieur. J'en sais pourtant qui n'au- . raient aucun choix de préférence et qui iraient indifféremment à l'un ou à l'autre, ou même qui n'iraient pas du tout. Laissons ces esprits sans amour et sans flamme, sans désirs; ce sont les tiëdes : ils manquent du feu sacré dans les lettres. J'en sais d'autres qui voudraient courir à plus d'un à la fois, et qui embrasseraient dans leur curiosité et leur tendresse quantité d'auteurs favoris sans trop savoir par lequel commencer. Ces esprits-là ne sont pas indifférents comme les autres; ils ne sont pas tiëdes, mais un peu volages et libertins: je crains que, nous auti*es critiques, nous n'en tenions. Mais les bons et louables esprits sont ceux qui ont dans le passé un goût bien net, une préférence bien déclarée, et qui s'en iraient tout droit par exemple à Molière, môme sans s'arrêter devant Bossuet; ce sont ceux enfin qui osent avoir une passion, une admiration hautement placée, et qui la suivent. A ce prix-là, si l'on pouvait aller passer une journée tout entière au xvi* siècle, et s'en aller causer chacun avec son auteur, avec son philosophe, où iriez-vous?

Calvin, Rabelais, Amyot, Montaigne, sont les quatre grands prosateurs du xvi'^ siècle, desquels Montaigne et Rabelais peuvent être plutôt dits deux poètes. Je ne compte pas ici une foule d'écrivains secondaires, dignes, à côté d'eux, d'être mentionnés et salués. Or, dans cette journée

que je suppose qu'on puisse aller passer au xyi® siècle avec son auteur préféré, je doute que Calvin, de nos jours, eût beaucoup de chalands. Le bon Amyot nous attirerait assez par son sourire de vieillard aimable et par ses grâces un peu traînantes. Hais Montaigne, tout le monde voudrait aller à lui, — tout le monde, excepté un groupe assez nombreux et déterminé, qui, même en regrettant, entre les deux, d'être obligé de choisir, s'en irait faire ses dévotions à Rabelais.

Il y a dans le goût et le culte qu'ont certaines personnes pour Rabelais plus que de l'admiration encore, il y a de cette curiosité excitée qui tient à un coin d'inconnu et de mystère. Nous savons presque à l'avance comment serait Montaigne ; nous nous le figurons assez bien tel qu'il nous paraîtrait au premier abord; mais Rabelais, qui le sait? On a fort discuté sur la vie et sur le caractère réel de Rabelais. Je croîs, et tout lecteur réfléchi croira de même, que ceux qui se seraient attendus à trouver exactement en lui l'homme de son livre, une espèce de curémédecin, jovial, bouQon, toujours en ripaille et à moitié ivre, auraient été fort désappointés. La débauche de Rabelais se passait surtout dans son Imagination et dans son humeur; c'était une débauche de cabinet, débauche d'un grand savant, plein de sens et qui s'en donnait, plume en main, -k gorge déployée. Toutefois, je ne suis pas moins persuadé qu'après très-peu de temps passé dans son commerce, en pratiquant l'homme de science, d'étude, et sans doute aussi de très-bonne compagnie pour son siècle, on devait retrouver au fond et bien vite le railleur incomparable. Il était impossible que le jet naturel d'une telle veine se contint et ne sortit pas. La personne de Thomme, si noble de prestance et si vénérable qu'elle pût être au premier aspect, devait par instants s'animer et se réjouir aux mille saillies de ce génie intérieur, de cette belle humeur irrésistible qui s'était jouée dans son roman, ou plutôt dans son théâtre. Je dirai cela de Rabelais comme de Molière. Ce dernier n'était pas toujours gai et plaisant, tant s'en faut ; on l'appelait le Contemplatif; il avait même de la tristesse, de la mélancolie, quand il était seul. Mais il est immanquable qu'excité et une fois poussé dans lentretien, il devait redevenir le Molière que nous savons. Ainsi sans doute de Rabelais.

On a d'Etienne Dolet, le même qui fut brûlé vif pour crime d'hérésie, une jolie pièce de vers latins sur Rabelais, médecin et anatomiste. Dolet y fait parler un pendu qui avait eu l'honneur, après son exécution,

d'être disséqué dans rarophithéâtre public de Lyon par Rabelais en personne, ou qui du moins lui avait fourni le sujet d'une belle leçon d'anatomie : « En vain la Fortune ennemie a voulu me couvrir d'outrages et d'opprobres, disait le pendu dans les vers de Dollet; il était écrit qu'il en serait autrement. Si j'ai péri d'une manière infamante, voilà qu'en un instant j'obtiens plus que personne n'eût osé espérer de la faveur du grand Jupiter. Exposé dans un théâtre public, on me dissèque : un savant médecin explique devant tous, à mon sujet, comment la Nature a fabriqué le corps de l'homme avec beauté, avec art, avec une parfaite harmonie. Dn cercle nombreux m'environne et contemple de toutes parts en moi, et admire, en l'écoutant, les merveilles de l'organisation humaine. » Certes, le jour où Rabelais faisait dans l'amphithéâtre de Lyon cette leçon publique d'anatomie, il devait avoir, comme Vésale, cet air vénérable de docteur et de maître dont quelques-uns de ses biographes ont parlé, et il représentait dignement en lui la majesté de la science.

Fils d'un cabaretier ou d'un apothicaire de Chinon, on sait qu'il avait commencé par être moine et moine cordelier. Le sérieux et l'élévation de ses goûts, la liberté naturelle et généreuse de ses inclinations, le rendirent bientôt un objet déplacé dans un couvent de cet ordre, en cet âge de décadence. Il en sortit, essaya d'un autre ordre moins méprisable, de celui des bénédictins, mais ne put s'en accommoder davantage; c'est alors qu'il quitta l'habit régulier, c'est-à-dire monacal, pour prendre l'habit de prêtre séculier ; il jeta, comme on dit, le froc aux orties, et alla à Montpellier pour y étudier la médecine. Le peu qu'on sait avec certitude de sa biographie positive et non légendaire a été trèsbien recueilli et exposé au tome XXKII des Mémoires de Niceron : si l'honnête biographe nous y représente Rabelais sous des traits un peu austères ou du moins très-sérieux, et en toute sobriété, il a du moins cet avantage de ne rien dire de hasardé et d'être sans système. On y peut voir au long les bulles que Rabelais eut l'habileté d'obtenir du Saint-Siège pendant un de ses voyages de Rome à la suite du cardmal du Bellay, et par lesquelles il se mit prudemment en règle du côté de ses ennemis de France. 11 est. dit, dans une bulle datée du 17 janvier 1536, qu'il lui est permis d'exercer en tous lieux l'art de la médecine, à titre gratuit toutefois, et jusqu'à l'application du fer et du

feu exclusivement; ces sortes d'opérations étaient interdites aux prêtres. Mais on n'y dit rien des livres pantagruéliques qu'il avait déjà composés et qu'il devait composer encore ; et Rabelais ne se crut en aucun temps obligé de se les interdire.

Rien n'est moins commode que de venir parler convenablement de ces livres, car Rabelais a de ces licences qui ne sont qu'à lui, et que la critique la plus enthousiaste ne saurait prendre sur son compte. Quand on veut lire tout haut du Rabelais, même devant des hommes (car devant les femmes cela ne se peut), on est toujours comme quelqu'un qui veut traverser une vaste place pleine de boue et d'ordures : il s'agit d'enjamber à chaque moment et de traverser sans trop se crotter; c'est difficile. Une dame faisait un jour reproche à Sterne des nudités qui se trouvent dans son Trislram Shandy; au même moment, un enfant de trois ans jouait à terre et se montrait en toute innocence : « Voyez, dit Sterne, mon livre, c'est cet enfant de trois ans qui se roule sur le tapis. » Mais, avec Rabelais, l'enfant a grandi ; c'est un homme, c'est un moine, c'est un géant, c'est Gargantua, Pantagruel, ou pour le moins Panurge, et il continue de ne rien cacher. Ici il n'y a aucun moyen de dire aux dames : Voyez! et, même quand on ne parle que devant des hommes et qu'on est de sang-froid, il faut choisir.

Je choisirai. Dans le premier livre de Rabelais, dans ce livre de Gargantua^ qui ne fut pas composé le premier en date peut-être, mais qui est le plus suivi, lé plus complet en lui-même, ayant un commencement, un milieu et une fin, on trouve quelques admirables chapitres, pas trop sérieux, pas trop bouffons, et où les grandes parties sensées de Rabelais se déclarent. Je veux pai'ler des chapitres qui traitent de l'éducation de Gargantua. Après toutes les folies du début, la naissance de Gargantua par l'oreille gauche, la description mirifique de sa layette, les premiers signes qu'il donne de son intelligence et certaine réponse très-coquecigrue qu'il fait à son père, et à laquelle celui-ci reconnaît avec admiration le mei'veilleux entendement de son fils, on lui donne un maître, un sophiste en lettres latines; et c'est alors que commence la satire la plus ingénieuse et la plus frappante de la mauvaise éducation de ce temps-là. Gargantua était censé né dans la dernière moitié du xv« siècle, et on le soumet d'abord à cette éducation scolastique, pédantesque, pleine de puérilités laborieuses et compliquées qui semblaient

RABKLAIS. 23

faites exprès pour abâtardir les bons et nobles esprits. Cependant son père Grandgousier voyait que son fils étudiait très-bien, et qu'il n'en devenait que plus sot chaque jour ; il est fort étonné d'apprendre d'un de ses confrères, vice-roi de je ne sais quel pays voisin, que tel jeune homme qui n'a étudié que deux ans sous un bon maître, et par telle nouvelle méthode qui vient de se ti^ouver, en sait plus que tous ces petits prodiges du vieux temps, livrés à des maîtres dont le savoir nest que bêterie. On met Gargantua en présence du jeune Eudémon, enfant de douze ans, qui s'adresse à lui avec bonne grâce, avec politesse, avec une noble pudeur qui ne nuit pas à l'aisance. A tout ce que ce jeune page lui dit d'aimable et d'encourageant, Gargantua ne trouve rien à répondre, « mais toute sa contenance fut qu'il se prit à plorer comme une vache, et se cachoit le visage de son bonnet ». Le père est furieux ; il veut occire de colère maître Jobelin, le pédant, qui a fait une si triste éducation; mais on se contente de le mettre à la porte, et de confier Gargantua au même précepteur qui élève si bien Eudémon et qui a nom Ponocrates.

Nous touchons ici à l'une des parties du livre de Rabelais qui renferment un grand sens et, jusqu'à un certain point, un sens sérieux. Je ne parle qu'avec quelque réserve; car, en reconnaissant les parties sérieuses, il faut prendre garde de les supposer et de les créer comme l'ont fait tant de commentateurs, ce qui doit* bien prêter à rire à Rabelais, s'il se soucie de nous chez les Ombres. Mais, dans le cas présent, l'intention n'est pas douteuse. On vient de voir le jeune Gargantua livré aux pédagogues de la vieille école, et les tristes résultats de cette éducation crasseuse, routinière, pédantesque et tout à fait abrutissante, dernier legs du moyen âge expirant. Ponocrates, au contraire, est un novateur, un homme moderne, selon la vraie Renaissance. Il prend l'élève; il l'emmène avec lui à Paris, et va s'appliquer à le morigéner.

Que d'espiègleries pourtant chemin faisant ! que d'aventures sur la route et en entrant à Paris ! Quel accueil Gargantua y reçoit des trop curieux et toujours badauds Parisiens ! et quelle bienvenue il leur paye en retour! Lisez toutes ces choses, ces gigantesques polissonneries d'écolier qui sont devenues des scènes de comédie excellentes : je me réfugie dans les parties à demi sérieuses.

Ponocrates commence par essayer son écolier; il emploie à l'avance

la méthode de Montaigne qui veut qu'on faise d'abord iroiier le jeune esprit devant soi pour juger de son train. Ponocrates laisse donc le jeune Gargantua suivre quelque temps son train accoutumé, et Rabelais nous décrit cette routine de paresse, de gloutonnerie, de fainéantise, résultat d'une première éducation mal dirigée. Je résumerai cette éducation en un seul mot : le jeune Gargantua se^conduit déjà comme le plus cancre et le plus glouton des moines de ce temps-là, commençant sa journée tard, dormant la grasse matinée, débutant par un déjeuner copieux, entendant nombre de messes qui ne le fatiguent guère, et en tout adonné au ventre, au sommeil et à la paresse. En lisant ces descriptions, comme on sent bien le dégoût que Rabelais dut éprouver de cette ignoble vie quand il était cordelier!

11 est grand temps de réformer cette éducation vicieuse ; mais Ponocrates, en homme sage, ne fait point la transition trop brusque, < considérant que nature n'endure mutations soudaines sans grande violence ». Ces chapitres xiiii et XXIV du premier livre sont vraiment admirables, et nous offrent le plus sain et le plus vaste système d'éducation qui se puisse imaginer, un système mieux ménagé que celui de YÉmilCy à la Montaigne, tout pratique, tourné à l'utilité, au développement de tout rhonime, tant des facultés du corps que de celles de l'esprit. On y reconnaît à chaque pas le médecin éclairé, le physiologiste, le philosophe.

Gargantua s'éveille à quatre heures du matin environ : pendant sa première toilette, on lui lit quelques pages de la sainte Écriture, hautement et clairement, de manière à élever dès le matin son esprit vers les œuvres et les jugements de Dieu. Suivent quelques détails d'hygiène, car le médecin, en Rabelais, n'oublie rien. Après quoi le précepteur emmène son élève, et lui montre l'état du ciel qu'ils avaient également observé la veille au soir avant de se coucher; il lui fait remarquer les différences de position, les changements des constellations et des astres, car, chez Rabelais, l'astronome, celui qui avait publié des Almanachs, n'est pas moins habile que le médecin, et il ne veut considérer comme étrangère aucune science, aucune connaissance humaine et naturelle.

Sur ce point de la connaissance physique du ciel, nous avons bien peu profité en éducation depuis Rabelais. Quoique Newton soit venu, et quoique M. Arago ait donné le signal dans ses Leçons de T Observatoire,

hABELAIS. 25

renseignement journalier n'y arien gagné. Nous, qui rougirions d'ignorer la géogmphie et ses divisions principales, nous n'avons qu'à lever les yeux vers le ciel pour voir que nous ignorons à peu près tout dans cette cosmographie sublime qu'il suffirait cependant de quelques soirées et d'un démonstrateur pour nous apprendre. Ponocrates aurait rougi que son élève restât dans une telle ignorance d'un spectacle si majestueux et si habituel.

Après cette petite leçon en plein air viennent les leçons du dedans, trois bonnes heures de lecture ; puis les jeux, la balle, la paume, tout ce qui peut servir « à galamment exercer les corps, comme ils avoient auparavant exercé les âmes ». C'est ce mélange et ce juste équilibre qui caractérise la véritable et complète éducation selon Rabelais: le médecin, l'homme qui sait les rapports du physique au moral et qui consulte en tout la nature, se retrouve en lui à chaque prescription.

A table, à ce qu'on appelait alors le dîner (et que nous appelerions le déjeuner), il ne fait manger à son élève que ce qu'il faut pour apaiser les abois de Vestomac; il veut que ce dîner, ce premier repas, soit sobre et frugal^ lui réservant un souper plus large et copieux. Pendant ce repas du matin, à propos de chaque mets, l'entretien roule sur la vertu, propriété et nature des objets, des viandes, poissons, herbes ou racines. On rappelle les passages des anciens qui en ont parlé ; au besoin on se fait apporter les livres; sans s'en apercevoir, l'élève devient aussi savant qu'un Pline, f( et n'étoit médecin alors qui en sût la moitié autant qu'il faisoit ».

Après le repas viennent les cartes, mais c'est encore pour apprendre sous ce prétexte mille petites gentillesses et inventions nouvelles, qui toutes dépendent de l'arithmétique et des nombres. Le jeune Gargantua fait de la sorte ses récréations mathématiques en se jouant.

La digestion faite, et après quelques soins d'hygiène encore, que je passe sous silence, mais que Rabelais ne sous-entend jamais, on se remet à l'étude pour la seconde fois et sérieusement, par trois heures ou davantage. Après quoi, vers l'heure de deux ou trois heures après midi environ, on sort de l'hôtel, et l'on va en compagnie de l'écuyer Gymnaste s'essayer à. l'art de la chevalerie et à la gymnastique, Gargantua, sous un si habile maître, profite hardiment et utilement. Il ne s'amuse pas à rompre des lances, « car c'est la plus grande rêverie du monde, remarque

Rabelais, de dire: J'ai rompu dix lances en tournoi ou en bataille i un charpentier en feroit bien autant ; mais une louable gloire, c'est d*une lance d'avoir rompu dix de ses ennemis. » Ne sentez-vous pas déjà comme le bon sens se substitue au faux point d'honneur, et comme ce Rabelais, qui ne fait rien par gloriole et par crânerie, va corriger désormais les derniers des Bayai ds? Ils ne se corrigeront que trop.

Ici, dans la description des divers exercices, manège, chasse, lutte, natation, Rabelais s'amuse : ces tours de force de maître Gymnaste deviennent, sous sa plume, des tours de force de la langue. La prose française fait là aussi sa gymnastique, et le style s'y montre prodigieux pour l'abondance, la liberté, la souplesse, la propriété à la fois et la verve. Jamais la langue, jusque-là, ne s'était trouvée à pareille fête.

C'est vraiment un admirable tableau idéal d'éducation, où presque tout devient sérieux, si on le réduit, du géant Gargantua, à des proportions un peu moindres. Il y a de l'excès, de la charge assurément dans tout l'ensemble ; mais c'est une charge qu'il est facile de ramener au vrai, et dans le sens juste de l'humaine nature. Le caractère tout nouveau de cette éducation est dans le mélange du jeu et de l'étude, dans ce soin de s'instruire de chaque matière en s'en servant, de faire aller de pair les livres et les choses de la vie, la théorie et la pratique, le corps et l'esprit, la gymnastique et la musique, comme chez les Grecs, mais sans se modeler avec idolâtrie sur le passé, et en ayant égard sans cesse au temps présent et à l'avenir.

Quand la journée est pluvieuse, l'emploi des heures est différent, et la diète aussi diffère. Faisant moins d'exercice en plein air, on se nourrit ces jours-là avec plus de sobriété. Ces jours-là aussi, on visite plus particulièrement les boutiques et ateliers des divers ouvriers lapidaires, orfèvres, alchimistes, monnayeurs, horlogers, imprimeurs, sans oublier l'artillerie, alors toute nouvelle, et partout, u donnant le vin aux gens », on s'instruit dans les industries diverses. Il est remarquable comme Rabelais veut que son royal élève soit en quête et curieux de toutes choses utiles, de toute invention moderne, afin qu'il ne se trouve empêché ni étonné nulle part, comme tant de petits savants qui ne savent que les livres. Une telle éducation à la Ponocrates concilie à la fois les anciens et les modernes. Perrault, le novateur, ce digne commis de

€oIbert, n'y trouverait rien à désirer, et M"**Dacier, l'adoratrice d'Homère, y trouverait son compte.

Nous avons dans ce cours d'éducation et d'étude à l'usage du jeune Gargantua le premier modèle de ce qu'ont représenté depuis, plus au sérieux mais non plus sensément, Montaigne, Charron, l'école de Port- Boyal par endroits et parties, cette école chrétienne qui ne se savait pas si fort à cet égard dans la même voie que Rabelais, l'étrange précurseur? Nous avons d'avance dans une vue et une gaieté de génie ce que plus tard Jean-Jacques étendra dans son Emile en le systématisant, et Bernardin de Saint-Pierre dans ses Éludes de la Nature en l'afladissant.

€e dernier. Bernardin de Saint-Pierre, dont le talent chaste, idéal, volontiers rêveur et mélancolique, semble le moins d'accord avec l'esprit de Rabelais, l'a pourtant saisi à merveille par le côté sérieux que nous indiquons, et il a dit de lui dans une page mémorable et qui n'est pas toute chimérique, bien que trop simple de couleur et trop embellie :

c Cen était lait du bonheur des peuples, et même de la religion, lorsque deux hommes de lettres, Rabelais et Michel Cervantes, s'élevèrent, Tua en France, et Tautre en Espagne, et ébranlèrent à la fois le pouvoir monaca] et celui de la chevalerie. Pour renverser ces deux colosses, ils n'employèrent d'autres armes que le ridicule, ce contraste naturel de la terreur humaine. (Quelle plus jtule et plus heureuse définition î) Semblables aux enfants, les peuples rirent et se rasâurèrent. Ils n'avaient plus d'autres impulsions vers le bonheur que celles que leurs princes voulaient leur donner, sî leurs princes alors avaient été capables d'en avoir. Le Tdlémaque parut, et ce livre rappela l'Europe aux harmonies de la nature. Il produisit une grande révolution dans la poétique... b

Je n'oserai accepter tout à fait cette manière d'expliquer l'histoire moderne et d'en rapporter le principal résultat à deux ou trois noms, à deux ou trois livres. Il s'est passé dans les intervalles du Gargantua^ du Don Quichotte et du Télémaque^ plus de choses que Bernardin de Saint-Pierre ne parait en soupçonner. Il y a pourtant du vrai dans cette manière d'envisager Rabelais le franc rieur, au sortir des terreurs du moyen âge et du labyrinthe de la scolastique, comme ayant consolé et rassuré le genre humain.

Ce plan d'éducation que j'admire chez Rabelais, chez Montaigne, chez Charron et chez quelques-uns de leurs successeurs, avait une

grande opportunité quand il s'agissait d'émanciper la jeunesse, de raflrancbir des méthodes serviles et accablantes, et de ramener les esprits aux voies naturelles. On a, pour réaliser ce programme, même après trois siècles, bien des progrès à faire encore. Toutefois, rappelonsnous bien que ces méthodes nouvelles, et, avant tout, agréables, d'apprendre les sciences aux enfants, moyennant un précepteur ou gouverneur pour chacun, ne tiennent nul compte des difficultés inhérentes à l'éducation publique et de celles qui dépendent de l'ordre de la société nième. Dans celle-ci en effet, et à mesure qu'on avance dans la vie, que de fatigues, que de luttes et de peines n'a-t-on pas à supporter 1 II n'est pas mal de s'y être accoutumé de longue main par l'éducation, et qu'on ait eu à y sentir de bonne heure 1 e poids des choses. Un philosophe du xviii* siècle, plus sensé que Jean-Jacques (Galiani), recommande deux points avant tout dans l'éducation : apprendre aux enfants à supporter l'injustice, leur apprendre à supporter l'ennui.

Mais Rabelais ne voulait que jeter à l'avance quelques idées de grand sens et d'à-propos dans un rire immense : ne lui en demandez pas davantage. Il y a de tout dans son livre, et chaque admirateur peut se flatter d'y découvrir ce qui est le plus analogue à son propre esprit. Mais aussi il s'y voit assez de parties tout à fait comiques et franchement réjouissantes pour justifier son renom et sa gloire devant tous. Le reste est contestable, équivoque, sujet à controverse et à commentaire. Les lecteurs qui sont de bonne foi avoueront qu'ils ont peine à mordre à ces endroits-là, et même à les entendre. Ce qui est incontestablement admirable, c'est la forme du langage, l'ampleur et la richesse des tours, le jet abondant et intarissable de la parole. Son français sans doute, malgré les moqueries qu'il fait des latinisants et des grécisants d'alors, est encore bien rempli et comme farci des langues anciennes; mais il l'est par une sorte de nourriture intérieure, sans que cela lui semble étranger, et tout, dans sa bouche, prend l'aisance du naturel, de la familiarité et du génie. Chez lui comme chez Aristophane, bien que plus rarement, on distinguerait des parties pures, charmantes, lucides et véritablement poétiques. Voici l'un de ces passages, par exemple, qui est plein de grâce et de beauté; il s'agit des études et des Muses qui détournent de l'amour. Lucien, dans un dialogue entre Vénus et Cupidon, avait fait demander par la déesse à son fils pourquoi il respectait tant

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les MuseSy et l'enfant avait répondu quelque chose de ce que Rabelais va reprendre, amplifier en ces termes et embellir:

a Et me souvient avoir lu que Cupido, quelquefois interrogé de sa mère Vénus pourquoi il n'assailloit les Muses, répondit que il les trouvoit tant belles, tant nettes, tant honnêtes, tant pudiques et continuellement occupées. Tune à contemplation des astres, l'autre à supputation des nombres, l'autre à dimension des corps géométriques, l'autre à invention rhétorique, l'autre à composition poétique, l'autre à disposition de musique, que, approchant d'elles, il débandoit son arc, fermoit sa trousse et éleignoit son flambeau, de honte et crainte de leur nuire. Puis ôtoit le bandeau de ses yeux pour plus apertement les voir en face, et ouïr leurs plaisants chants et odes poétiques. Là prenoit le plus grand plaisir du monde. Tellement que souvent il se sentoit tout ravi en leurs beautés et bonnes grâces, et s'endormoit à l'harmonie... »

Voilà le Rabelais, les jours où il se souvient de Lucien, ou mieux encore de Platon.

Nul auteur n'a été plus admiré que Rabelais, mais il Ta été de deux manières et coftime par deux races, très-distinctes d'esprit et de procédé. Les uns l'admirent encore moins qu'ils ne le goûtent; ils le lisent, le comprennent là où ils peuvent, et se consolent de ce qu'ils n'entendent pas, avec les portions exquises qu'ils en tirent comme la moelle de l'os et qu'ils savourent. Cette manière d'admirer Rabelais est celle de Montaigne, qui le range parmi les livres simplement plaisants ; c'est celle du xvii« siècle tout entier, de Racine et de La Fontaine, lequel demandait naïvement à un docteur qui lui parlait de saint Augustin, si ce grand saint avait bien autant d'esprit que Rabelais. 11 y a une autre manière d'admirer Rabelais, c'est de vouloir en faire un homme de son parti, de son bord, de le tirer à soi, de le montrer, comme Ginguené l'a fait dans une brochure, un des précurseurs et des apôtres de la Révolution de 89 et de celles qui suivront. Cette dernière manière, qui se pique d'être beaucoup plus philosophique et plus logique, me semble beaucoup moins rabelaisienne'.

M. Eugène Noël* suit un peu cette dernière méthode, en l'appliquant

1. On a (ait ainsi poar Molière, et Camille DesmouUnsf dans le vieux Cordelier, a dit : « Molière, dans le Misanthrope, a peint en traits sublimes les caractères du républicain et du royaliste : Alceste est un jacobin, Philinte un feuillant achevé. »

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