LA QUERELLE INTEMPESTIVE
• utour d'une table chargée de mets sont sept personnages, les uns assis, les autres debout, plus un enfant ; qu'une femme porte sur les bras. Les convives assis sont au nombre de quatre, trois hommes et une vieille femme. Quoiqu'on ne soit qu'au début du repas, puisque les mets sont intacts, une dispute s'est élevée. La vieille femme, placée au bout de la table, à droite, s'est dressée avec colère, comme le témoignent les contractions de son visage et ses gestes. En se levant elle a accroché la table, qui, soulevée d'un côté, laisse échapper de l'autre les plats, les assiettes et les verres, dont les débris vont tout à l'heure joncher le sol. Les trois convives masculins sont d'un âge mûr. Celui que la vieille invective, et qui ne peut être que son mari, la regarde plaisamment, tout en s'efforçant de retenir la table, dont la chute compromet gravement les préparatifs du festin. Derrière la table, un personnage debout, coiffé d'un bonnet rouge, fait un pied de nez à la vieille. A gauche, près d'une fenêtre à tra-
vers laquelle on voit des arbres et le ciel, une jeune femme qui porte un enfant dans ses bras et qui regarde en riant l'épouse emportée ; un jeune homme, tenant de la main droite une espèce de cafetière, se moque également de la vieille, qui est l'objet de la risée de tous. A l'extrémité de la droite, un chien jaune, un perroquet rouge s' accrochant à la dernière traverse de la fenêtre ; au fond , une porte verte donnant sur un jardin. Sur la table, couverte d'une nappe blanche, un pâté, un homard, une volaille, un citron, servis sur des plats d'étain et de faïence ; des verres et une salière en cuivre renversés, un pain entamé et des tranches de pain.
Toile. Hauteur im63 — Largeur 2m34 1/2. Collection van Saceghem. Bruxelles, i85i.
Plein de mouvement, de variété dans les physionomies, de justesse dans l'expression des figures, ce tableau présente de ces singularités de costumes dont les anciens artistes n'étaient point avares. Tandis que les deux femmes ont des ajustements de paysannes du XVIIe siècle, les hommes sont vêtus presque à l'antique, ayant pour tous vêtements des tuniques ou des manteaux largement drapés, sans apparence de linge en dessous.
Cette page de l'un de nos plus puissants coloristes est un spécimen excellent d'un genre qu'il a traité avec prédilection dans une série de compositions dont les plus connues sont intitulées : Le roi boit et Comme chantent les vieux sifflent les jeunes. Certains épisodes changent; mais, au fond, la donnée est la même: ce sont toujours des repas de famille, soit qu'on chante joyeusement en vidant de larges coupes, soit qu'on se dispute comme ici. Du reste, il n'y a rien de grave dans cet incident : pour une figure maussade, il y en a six de bonne humeur'; et quand l'accès de colère de la vieille femme sera passé, on n'y pensera plus. Jordaens n'était pas homme à laisser un gai festin tourner au tragique.
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